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Critiques de Bifrost

Warchild

[Critique commune à Warchild, Burndive et Cagebird.]

Si l’on se limitait à considérer la trilogie de Karin Lowachee sous le seul angle de la quincaillerie qu’elle déploie, il serait presque tentant de la classer parmi ce que la sci-fi compte de plus conventionnel, celle dont on fait les séries à rallonge. Qu’on en juge un peu : une guerre interstellaire entre humains et extraterrestres, des pirates de l’espace, des combats au laser, des abordages au cœur du vide… l’auteur n’hésite jamais à faire appel aux stéréotypes les plus éculés du space opera. Bien entendu, réduire ces trois romans à ce seul aspect reviendrait à passer complètement à côté de tout ce qui leur donne leur originalité et leur identité propre.

Dans Warchild, le premier roman de cette série (qui n’en est pas tout à fait une, mais nous y reviendrons), Karin Lowachee a la bonne idée de nous faire découvrir l’univers qu’elle met en scène à travers le regard d’un enfant de huit ans, Joslyn Musey. Et effectivement, de son point de vue, la guerre qui oppose les braves humains du ConcentraTerre aux cruels aliens Striviirc-na est on ne peut plus simple et manichéenne. Jusqu’à ce que son monde vole en éclats, lorsque son vaisseau est attaqué par un navire pirate et ses parents tués. Capturé par le sinistre Vincenzo Falcone, libéré par les Striviirc-na et leurs alliés humains qui vont assurer son éducation, envoyé enfin à bord d’un navire terrien qu’il sera chargé d’espionner, Joslyn ne va cesser d’être balloté d’un camp à l’autre. Et en même temps que sa vision du monde s’élargit, celui-ci lui apparait (et au lecteur par la même occasion) dans toute sa complexité : les humains ne sont pas forcément les victimes de ce conflit, tandis que les Striviirc-na qu’il imaginait comme des ogres de cauchemar possèdent une culture d’une grande richesse et d’une élégante subtilité.

Dans le cadre de cette guerre, Joslyn n’est qu’une victime anonyme parmi d’autres, mais une victime au destin singulier, appelée à jouer un rôle crucial dans les évènements à venir. C’est ce destin qui constitue le cœur du récit, et auquel Karin Lowachee accorde toute son attention. Le portrait qu’elle fait de cet enfant, fragile, émotif, ayant perdu tous ses repères en même temps que ses parents, ce qui en fait une proie de choix pour les adultes entre les mains desquels il passe, est le plus souvent bouleversant de justesse. Avec pudeur, elle élude les scènes les plus violentes de son histoire, sans faire l’impasse sur les traumatismes qui en découlent. C’est certainement ce qui fait de Warchild le roman le plus émouvant de cette trilogie.

Burndive constitue la suite de Warchild sans en être tout à fait une. Certains évènements du roman précédent sont prolongés, d’autres sont revisités, et une partie du casting y fait une nouvelle apparition. Mais il s’agit d’un récit totalement indépendant, d’un autre destin brisé par la guerre.

D’un certain point de vue, avec Burndive, Karin Lowachee semble avoir voulu prendre le contrepied de son prédécesseur. Son personnage principal, Ryan Azarcon, se situe aux antipodes de Joslyn Musey. Jeune adulte, il n’est pas une victime anonyme du conflit opposant humains et striviirc-na : au contraire, c’est bien parce qu’il est le fils d’un militaire haut placé et d’une riche héritière qu’il va être la cible d’un attentat. Un évènement qui va bouleverser son existence de manière radicale et le forcer à abandonner sa vie de jet-setter désœuvré pour le plonger au cœur du conflit en cours.

Comparé à Warchild, Burndive souffre en premier lieu du peu d’empathie que l’on éprouve pour son héros, pauvre petit gosse de riche cynique et superficiel. Plus gênant encore, son histoire familiale, entre un père absent et une mère distante, occupe beaucoup de place dans le récit, sans guère émouvoir ni beaucoup sortir des sentiers battus. Par défaut, on se rabat donc sur l’arrière-plan du récit, cette nouvelle donne initiée dans les derniers chapitres de Warchild qui prend ici quelques détours inattendus. De ce point de vue, Burndive parvient à enrichir la lecture que l’on pouvait avoir de son prédécesseur, mais considéré sur ses qualités propres, le roman déçoit.

Fort heureusement, dans Cagebird, Karen Lowachee renoue avec les qualités du premier tome. Il n’est guère étonnant que son histoire s’en rapproche davantage, quoique le ton y soit encore plus sombre et désespéré. L’auteur y met en scène une autre victime de Vincenzo Falcone, Yuri Kiriov, recueilli à l’âge de huit ans à bord du Gengis Khan, après avoir passé quelques années dans un camp de réfugiés sordide suite à la destruction de sa colonie natale au cours d’un raid des Striviirc-na.

Le sort de Yuri rappelle celui de Joslyn Mosey, à la différence près que cette fois personne ne lui viendra en aide pour le libérer de l’emprise de Falcone. Lequel Falcone va tout mettre en œuvre pour déshumaniser son « protégé » afin d’en faire à la fois un objet sexuel et une arme mortelle. A l’inverse de Warchild, ici Karin Lowachee n’élude rien du parcours initiatique terrifiant de son héros. Certains passages sont d’une cruauté terrible, fort heureusement tempérée par l’écriture d’une élégante sobriété de l’auteur. Même dans ses scènes les plus douloureuses, le roman ne sombre jamais dans le sordide. Au contraire, de l’horreur qui imprègne Cagebird finira par s’extraire une lueur d’espoir, celui d’une nouvelle vie, encore possible, détachée de son passé.

A travers Warchild et ses « suites », Karin Lowachee dresse donc le portrait de trois enfants marqués à tout jamais par la guerre, trois destins singuliers, trois voix amenées à se faire entendre quand bien même on souhaiterait les faire taire à tout jamais. Dans le genre, on a rarement fait mieux.

Lire aussi la critique de Warchild par Xavier Mauméjean dans le Bifrost 54.

Lasser, un privé sur le Nil

Le « Noir Duo » constitué de Sylvie Miller et Philippe Ward nous avait déjà offert, ici ou là, plusieurs aventures de Jean-Philippe Lasser, « Détective des Dieux ». En voici aujourd’hui un premier recueil (un deuxième volume devrait d’ailleurs être paru alors que vous lisez ces lignes), sous forme de fix-up. L’occasion de retrouver avec un certain plaisir cet univers bigarré de fantasy uchronique et cartoonesque, où les dieux de l’Antiquité marchent parmi les hommes.

Nous sommes en 1935. Jean-Philippe Lasser, détective privé d’origine gauloise, un vrai cliché sur pattes (parfaitement assumé), a dû fuir la Provença suite à une enquête ayant mal tourné, et s’est réfugié en Egypte. Là, au Caire, il végète tranquillement à l’hôtel Sheramon, passant son temps à siroter du whisky en écoutant d’une oreille distraite le murmure des pachas. Une petite vie toute simple qui va évidemment être chamboulée du tout au tout quand la déesse Isis embauche notre loser de héros pour retrouver, au plus tôt, le Manuscrit de Thot, grimoire magique indispensable à la célébration d’un rituel crucial. Ce n’est là que la première enquête que les dieux (tous amateurs de voitures de luxe, et pour le moins chatouilleux) imposeront à Lasser : il devra ultérieurement retrouver le chat de Sekhmet, puis le sexe d’Osiris, après avoir été embringué dans un remake du « Chat botté », et avant de se retrouver bien malgré lui au cœur d’une querelle diplomatique d’importance avec la Nubie voisine. Autant de faits d’armes qui lui vaudront le titre officiel de Détective des Dieux.

La série fonctionne en bonne partie sur des gimmicks et des personnages récurrents (parmi lesquels on citera pêle-mêle la charmante Fazimel, réceptionniste du Sheramon et assistante de Lasser, le ridicule dieu Seth, dont les apparitions promettent à coup sûr de grands moments de grotesque, le chat parlant Ouabou, aussi agaçant qu’efficace, Hâpi, le taureau sacré, richissime gérant de boîte de nuit qui n’en tient pas moins le bar, le scribe U-Laga M’Ba, etc.). Invariablement, l’affaire débute au Sheramon, au milieu des pachas, quand un dieu (souvent Isis, mais pas toujours) vient faire à Lasser une proposition qu’il ne peut bien entendu pas refuser. Suit alors une enquête passablement burlesque, où les canons du polar hard boiled sont passés à la moulinette pratchettienne (on peut aussi évoquer, fatalement, le Garrett de Glen Cook). Ce qui nous donne, au final, un livre un brin répétitif, mais assez réjouissant.

Alors, certes, il ne faut pas s’attendre ici à de la Grande Littérature : comme dirait le « Criticon » vilipendé par Pierre Desproges, Un privé sur le Nil n’a pas d’autre ambition que de divertir. Mais il fait ça plutôt bien.

Encore qu’il y aurait, objectivement, bien des choses à redire quant à ce premier tome. Ainsi, la résolution des enquêtes n’est pas toujours très satisfaisante (exemple flagrant avec l’énigme de l’indic Sphinxy dans « Le Manuscrit de Thot »), l’univers ne brille pas par sa cohérence et fourmille d’ambiguïtés (on se demande par exemple, du fait des noms propres, quelle est au juste la place des religions monothéistes dans l’uchronie de Sylvie Miller et Philippe Ward), et l’humour est parfois plombé par des procédés lourdingues, jeux de mots nazes (Sarq-Ôsis, Elric Tape-Tonne…) et autres clins d’œil au fandom franchement pas indispensables.

Pourtant, au final, c’est quand même la sympathie qui l’emporte. Malgré tous ces défauts, on s’attache volontiers aux pas de Lasser et de ses compagnons, et l’on passe dans l’ensemble un bon moment dans cette Egypte millénaire où les dieux antiques se jouent des hommes. Le sort de notre pauvre héros ne nous laisse pas indifférent, et on s’amuse de ses innombrables malheurs. Un privé sur le Nil n’est pas une lecture indispensable, c’est l’évidence, et aura même de quoi rebuter les lecteurs un tant soit peu exigeants, qui auront peut-être du mal à fermer les yeux sur les diverses maladresses précédemment évoquées. Mais pour peu que l’on ne place pas la barre trop haut, on appréciera à sa juste valeur cette friandise des plus distrayantes ; on ne lui en demandait pas davantage, après tout.

Gueule de truie

Après avoir exposé sa conception d’une fantasy pas si fantaisiste que ça avec l’ultra-primé Chien du heaume et sa suite Mordre le bouclier, Justine Niogret s’attaque aujourd’hui au genre post-apocalyptique avec Gueule de truie (très animalier, tout ça). Un genre à nouveau ultra-codifié ayant ses classiques ; mais, à en croire le communiqué de presse, ce roman fait preuve d’une ambition indéniable : on n’hésite pas à le comparer à l’excellent Plop de Rafael Pinedo (récemment publié chez l’Arbre vengeur), et la quatrième de couverture en rajoute encore une couche en prétendant qu’il s’agit d’un récit « aussi inoubliable que La Route de Cormac McCarthy »… Diantre ! C’est que ça doit être bien, alors…

Mais ne nous emballons pas trop vite.

Donc, l’apocalypse a eu lieu. Le Flache (le roman fait régulièrement usage de termes trafiqués, mais rassurez-vous, on est très loin du superbe Enig Marcheur de Russell Hoban). Comme de bien entendu, ce monde d’après la fin est cauchemardesque. Les Pères — incarnations fascistoïdes d’une Eglise dévoyée — pour qui la destruction est l’œuvre de Dieu, considèrent ladite œuvre comme devant être menée à son terme, histoire que le Jugement Dernier puisse enfin avoir lieu. Aussi dressent-ils des Cavales, des tueurs impitoyables, afin d’exterminer les Gens qui restent. Une Cavale ne pense pas, elle n’est que la main de Dieu : elle se contente de tuer, voire d’amener aux Pères certains éléments pour les livrer à la Question.

Gueule de Truie n’a pas toujours porté ce nom étrange. A l’origine, c’était un petit garçon comme les autres… Ce sont les Pères qui l’ont baptisé ainsi, lui imposant d’arborer un masque sinistre. Vingt ans plus tard, Gueule de Truie est une Cavale particulièrement efficace. Une ordure de première, une machine à tuer dénuée de sentiments, haine et dégoût mis à part. Et il fait sacrément bien son ignoble boulot, traquant les Gens — la viande — avec une habileté sans pareille, et tuant de ses mains nues des dizaines de victimes plus ou moins dégénérées.

Mais nous croisons aussi dans ce roman une fille — la fille —, qui voyage en solitaire avec pour seule possession ou presque une petite boîte dont elle ne se sépare jamais. Qu’y a-t-il dans cette boîte ? Vous aimeriez bien le savoir, hein ?

Bien évidemment, les routes de Gueule de Truie et de la fille se croiseront. Et cette rencontre bouleversera leur destin… un destin sous le sceau d’une relation ambiguë mêlant amour, haine, sanglots et douleurs aussi bien physiques que morales.

C’est la joie.

Si elle abandonne ici son esthétique médiévalisante, la plume de Justine Niogret continue de faire des merveilles. Le ton est sec, cruel, désespéré ; le roman, d’une noirceur étouffante, ne laissant aucune échappatoire (à moins que l’amour ? mais il a tendance à faire « boum »…). La forme, sous ces deux aspects, est pour beaucoup dans la réussite de Gueule de truie, malgré une tendance à verser dans le cryptique de temps à autre.

Ce qui nous amène au fond. Et là, le bilan est plus mitigé. Rien que de très classique ici, en somme. Justine Niogret joue avec les codes du récit post-apocalyptique, et le fait très bien. Mais elle n’apporte pas forcément grand-chose de neuf. Et si ses personnages sont bien campés (Gueule de Truie en premier lieu), si l’on ne s’ennuie pas à les suivre dans leurs pérégrinations, troubles et disputes, le fait est que le propos reste obscur. Certes, il y a la religion, les tabous, l’égoïsme, et, par-dessus tout, l’amour, avec son cortège de maux, son caractère aberrant, improbable, absurde, la violence qui le sous-tend. Ce n’est pas inintéressant, mais ça ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick.

Qu’on ne s’y méprenne pas : Gueule de truie est un bon roman. Il est bien écrit, ne manque pas d’ambition, et vaut bien qu’on s’y attarde. Seulement, dans un genre aussi codifié et aussi prolifique, il appelle tout naturellement la comparaison. Or, le Niogret nouveau fait tout de même figure de parent pauvre ; un rejeton doué, mais qui arrive un peu tard. Et si sa violence et sa cruauté peuvent le rapprocher de Plop, si le périple de la Cavale et de la fille ne manque pas de moments émouvants pouvant (de très loin…) évoquer La Route (sans même parler de la thématique religieuse, mais à ce stade, on aurait plutôt envie de citer Un cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller, aux antipodes), Gueule de Truie n’en est pas moins quelque peu anodin face à ces grands titres du genre — ne poussons pas mémé dans les orties radioactives…

C’est néanmoins un roman efficace, qui cogne dur, que l’on sent passer, et c’est déjà très bien. Mais qui a de quoi laisser un brin perplexe, aussi, et ne convainc pas totalement. Entre l’exercice de style et la thématique très personnelle, Gueule de Truie balance avec plus ou moins de brio. Reste une lecture appréciable qui ravira les amateurs du genre, donc, mais ne révolutionne rien et a du mal à sortir du lot. En même temps, était-ce vraiment le but ? On ne devrait pas lire les communiqués de presse et les quatrièmes de couverture…

Les Cinq Rubans d'or

La couverture ne ment pas sur la marchandise, on lui reconnaîtra au moins ça : Les Cinq rubans d’or, c’est vieux, antédiluvien même (on peut semble-t-il le considérer comme étant le premier roman de Jack Vance), et c’est kitsch. Ce qui, après tout, peut avoir son charme, et un peu de régression, de temps à autre, ça ne fait pas de mal… Tout cela sent fort le space op’ à la papa, qui a ses aficionados. Et Vance s’est montré à bien des reprises un conteur palpitant, doué pour l’exotisme, voire « l’ethno-SF », livrant des récits enjoués pas forcément très cérébraux, mais peu importe…

Dans un futur que l’on supposera passablement lointain, l’humanité a essaimé à travers la galaxie grâce à la découverte par Sam Langtry de l’ultrapropulsion spatiale. Mais ce précieux savoir a été confisqué par les cinq Fils de Langtry et leurs descendants, qui le gardent jalousement, et ne distribuent qu’au compte-goutte, en fonction de quotas draconiens, les ultrapropulsions aux divers représentants de l’humanité (qui s’est adaptée aux différentes planètes, et présente de fait bien des variétés).

Vingt générations après cette découverte fondamentale, du coup, les Terriens font figure de laissés pour compte. Situation intolérable pour l’Irlandais jusqu’au bout des ongles Paddy Blackthorn. Aussi cet aventurier (ce « pirate de l’espace », pour reprendre un autre titre du roman) tente-t-il de voler des ultrapropulsions… et, bien évidemment, se fait prendre la main dans le sac. Suite à un concours de circonstances passablement invraisemblable — c’est rien de le dire —, notre (insupportable) héros, acculé, cause cependant la mort des cinq Fils de Langtry, et leur prend leurs cinq rubans d’or contenant des indications permettant de retrouver les tablettes conservant le secret de l’ultrapropulsion. Ce qui fait de lui l’homme le plus recherché de la galaxie, en toute logique. Mais ne l’empêche pas, secondé par la belle Fay, de l’Agence Terrienne, de se lancer dans la quête des cinq tablettes…

On nous promet du « fun », ou, pour reprendre les termes de la quatrième de couverture, qui s’appliquent certes souvent à l’œuvre de Vance, du « picaresque ». Admettons. On a cependant un peu envie d’y voir un euphémisme : Les Cinq rubans d’or, ça va à fond la caisse, ne s’embarrassant guère de choses aussi superflues que les descriptions ou la psychologie, pour se concentrer uniquement sur les dialogues et une action hystérique, enchaînant les rebondissements à vitesse grand V.

Et, hélas, ça ne passe pas.

Il n’y a en effet pas de mystère : oui, Les Cinq rubans d’or, c’est bien du space op’ à la papa, mais du genre qui a vraiment très mal vieilli. Oui, Les Cinq rubans d’or, c’est régressif, mais à tel point que c’en est devenu illisible pour quiconque a plus de treize ans.

Le début du roman, parfaitement calamiteux, donne le ton : c’est insupportable, écrit avec les pieds, d’un ridicule achevé ; ça ne tient pas la route deux secondes, et on prend peur, très vite, de ce qu’on va devoir s’infliger par la suite (heureusement sur une courte distance, c’est un très bref roman). L’arrogant Paddy Blackthorn est systématiquement à baffer ; comme un Cugel, certes : sauf que le héros de « la Terre mourante » gagne en fin de compte la sympathie du lecteur du fait de son côté loser magnifique. Loin de là, Paddy, qui bénéficie de la bonne étoile des Blackthorn, réussit tout ce qu’il entreprend avec une facilité déconcertante, collecte les tablettes comme s’il faisait son marché, et se sort des nombreux pièges dans lesquels il tombe malgré tout avec une petite pirouette, pour la forme. Aussi le récit de ses aventures ne se montre-t-il guère palpitant… Quant à ses répliques censément gouailleuses et enjouées, elles ont tôt fait de lasser le lecteur. A fortiori quand la (nécessairement) belle Fay y participe : les rapports bien vite amoureux qu’entretiennent les personnages ne séduiront vraisemblablement que les lecteurs prépubères. L’immaturité est en effet le trait essentiel de ce roman qui accuse son âge.

Certes, tout n’est peut-être pas à jeter. A titre documentaire, un lecteur de bonne volonté pourra relever de temps à autre dans Les Cinq rubans d’or quelques thèmes ou procédés qui deviendront caractéristiques de l’œuvre de Vance, en science-fiction comme en fantasy. Outre le parallèle avec Cugel, ses races humaines évoluées parallèlement auraient ainsi pu aboutir à quelque chose d’intéressant… Mais non. Pas pour l’instant, en tout cas.

Un roman ennuyeux malgré son caractère frénétique, lourdingue dans sa légèreté supposée, aux personnages navrants et au style qui ne mérite même pas ce qualificatif, donc. Etrange idée, aussi, que de rééditer cette antiquité : on aurait pu (dû ?) l’oublier, probablement… Et Vance a fait tellement mieux !

L'une rêve, l'autre pas

Nancy Kress revient ! En fait, pas vraiment. L’une rêve, l’autre pas n’est que la réédition en volume indépendant de la novella « L’une rêve et l’autre pas » parue dans l’anthologie Asimov présente : Futurs qui craignent en 1993. Une novella couronnée par le Nebula 1991, le Hugo 1992, le Prix des Lecteurs d’Asimov’s 1992 et le Grand Prix de l’Imaginaire 1995 — excusez du peu.

Il s’agit donc de l’histoire de deux sœurs, fausses jumelles. Leisha, la première, a bénéficié, sur l’initiative de son père richissime, d’une modification génétique qui lui permet de n’avoir jamais besoin de dormir ; la seconde, Alice, est un accident — et s’avère tout ce qu’il y a de plus normale. Comme tous les enfants Non-Dormeurs, Leisha ne rêve pas mais apprend mieux et plus vite. Alice rêve, et reste normale. Leisha réussira dans la vie, c’est écrit… Peu à peu, les Dormeurs se mettent à craindre les Non-Dormeurs, qui leur sont supérieurs intellectuellement. D’autant que la modification génétique permet aussi à ces derniers de vivre plus longtemps. La peur se mue bien vite en haine, et les Non-Dormeurs de se retrouver peu à peu victimes de discriminations alors que leur désir n’est rien d’autre que d’aider.

Si la relation entre Leisha et sa sœur est une part du récit, le titre original de la novella, « Beggars in Spain », permet de saisir son véritable enjeu : donnera-t-on un sou à un mendiant en Espagne ? Oui. Et à cinq ? Oui. Et à cent ? Non. Mais n’y a-t-il que des mendiants en Espagne ?

L’une rêve, l’autre pas rappelle ce que Nancy Kress avait prouvé avec Danse aérienne (le Bélial’) : elle excelle sur la distance de la novella. Si ce texte est d’une indéniable qualité, on en regrettera les quelques coquilles (les logiciels de reconnaissance optique des caractères sont si facétieux). Surtout, on s’interrogera sur la pertinence de cette réédition, sachant que l’anthologie Futurs qui craignent est aisément trouvable d’occasion (avec, pour un prix divisé par deux ou trois, cinq textes de plus) et que, par la suite, Nancy Kress a étendu cette novella en un roman, Beggars in Spain (dont L’une rêve, l’autre pas ne forme que le premier quart), qu’ont suivi Beggars and Choosers et Beggars Ride, l’ensemble formant le cycle « Sleepless ». Peut-être de quoi donner des idées à un éditeur ?

Le Dernier Chant d'Orphée

Les éditions ActuSF poursuivent leur travail autour de Robert Silverberg : après Les Vestiges de l’automne et Hanosz Prime s’en va sur Terre, voici Le Dernier Chant d’Orphée, troisième (court) volume du maître à leur actif. Une novella inédite, qui est par ailleurs le dernier long texte en date de l’auteur (la VO date de 2010). Le titre est sans ambiguïté sur le contenu : on a là affaire à la légende du chantre grec, dans la lignée mythologique entamée par Gilgamesh, roi d’Ourouk. Et il sera à nouveau question de voyage, de mort et du mythe : un condensé de Silverberg.

L’histoire, qui ne la connaît déjà ? Orphée lui-même la connaît aussi : pour lui, vivant dans un éternel retour nietzschéen, passé et futur ne font qu’un. Sous une forme incantatoire, l’aède raconte avec lucidité l’histoire de sa vie à son fils Musée : sa rencontre avec Apollon et son initiation à la lyre et aux mystères de l’univers auprès du dieu, la (trop courte) idylle avec Eurydice, la descente aux Enfers qui s’ensuit pour amadouer Hadès, l’exil en Egypte, puis l’expédition avec les Argonautes, et la fin sanglante du poète auprès des furieuses Bacchantes, qui refusent de comprendre qu’Apollon et Dionysos sont deux faces de la même réalité.

Ce Dernier Chant d’Orphée ne jette aucun éclairage nouveau sur la vie de l’aède grec, mais l’amateur éclairé pourra s’amuser à déceler les différences (mineures) entre la légende et la réécriture qu’en fait Silverberg. Toutefois, tant qu’à lire un texte inédit de l’auteur, on aurait préféré une relecture plus originale du mythe. Pas de quoi bouder son plaisir cependant : la novella est d’une lecture agréable, prouvant que son auteur n’a rien perdu de son talent, et est rehaussée d’une courte mais intéressante introduction de Pierre-Paul Durastanti ainsi que d’une interview menée par Eric Holstein, ce qui permettra de nous rassurer sur ce point : Le Dernier Chant d’Orphée n’est en rien « Le Dernier Texte de Silverbob ». Ouf !

Dans les veines

La nuit, Bordeaux a peur. La métropole girondine est terrorisée par un tueur. La jeune Lily s’en moque. Ado en mal de sensations fortes, elle traîne ses guêtres et son mal-être au lycée. Le monde est merdique, mais tout peut toujours empirer, comme lorsqu’elle rencontre au Bathory, la boîte de nuit qui sert de repaire à la frange glauque de la faune nocturne bordelaise, un beau brun ténébreux aux yeux violets répondant au doux nom de Damian. Entre les deux, c’est le coup de foudre. Lily pour les yeux de Damian, Damian pour le sang de Lily. Car Damian est un vampire, membre d’une « famille » particulière composée de Seiko, l’aguicheuse Ja-ponaise, de J. F., le punk dont le groupe aurait pu détrôner les Sex Pistols en leur temps, et du jeune Gabriel, une âme pourrie enfermée dans un corps de gamin (sans oublier un molosse nommé Dracula). Les ennuis ne font que commencer, tant pour Damian que pour Lily et son flic de père…

« Les gentils vampires, ça n’existe pas », annonce la quatrième de couverture. On pourrait supprimer le mot « vampire », ça serait la même chose. Dans les veines suit différents personnages, sans privilégier outre mesure l’un d’entre eux, et il en ressort une chose : ils sont tous pourris. Pas un pour sauver l’autre. Pas le beau Damian, bellâtre qui n’a rien d’un Edward Cullen ; pas le flic, Gustave Baron, père incestueux ; pas Lily, idiote romantique persuadée de trouver refuge dans la non-mort vampirique… Faune interlope, keupons, camés, vampires de pacotille ou réels… Stupre, viol, inceste, drogues, torture… Il coule du sang, de la sueur, des larmes, du sang, du sang, du sperme, de la dope et encore du sang. Ça dé-ouline et ça suinte de partout. On a droit à la totale. Autant avoir l’estomac bien accroché. On pourra cependant reprocher au roman quelques longueurs et une surenchère parfois fatigante dans le gore. Qu’importe : avare en concessions, Dans les veines revendique l’influence de Poppy Z. Brite, et s’affirme un coup de poing bien senti dans la face de toutes les twilighteries. Ça défoule, et tant pis si ça en incommode certains (certaines ?).

Les âmes sensibles et les allergiques aux vampires passeront leur chemin, les autres pourront se pencher sur ce roman en forme de crachat rageur en se demandant avec curiosité ce que la jeune Morgane Caussarieu, 24 ans au compteur, pourra nous proposer par la suite. Une chose est sûre : punk’s undead.

New Victoria

On ne devrait jamais s’engager à la légère… Quand j’ai choisi ce livre pour fin de critique dans Bifrost, je me suis laissé tenter par la très belle couverture steampunk signée Didier Graffet. Le titre, également, m’attirait : que pouvait donc bien être cette « New Victoria » ? Certes, l’auteure m’était inconnue, mais ça n’en fait pas un motif de méfiance ; j’aurais dû lire la quatrième de couverture…

Toutefois, une fois les premières pages parcourues, j’avais compris, et m’attendais au pire. Qu’on en juge : une jeune femme, Nora Dearly, qui a perdu son père, vit des relations conflictuelles avec sa tante, cette dernière ayant décidé de lui trouver un bon parti, dans un monde post-apocalyptique où la société a pris des allures néo-victoriennes. Des dirigeables croisent dans le ciel, et les artefacts steampunk côtoient des résidences souterraines où le ciel prend la forme d’écrans à cristaux liquides. Un jour, Nora se trouve confrontée à des zombies, et, de fil en aiguille, se voit propulsée au cœur d’une guerre…

Vous avez maintenant une petite idée du gloubiboulga que constitue ce livre qui, à trop vouloir mélanger les thèmes, devient une espèce de roman-pudding d’une lourdeur (plus de quatre cents pages serrées, tout de même) et d’une niaiserie incommensurables. Un petit coup d’œil à la quatrième de couverture m’a conforté dans cette impression : « Lia Habel a une vingtaine d’années, […] elle est fascinée par les monstres depuis sa plus tendre enfance — avec des geeks pour parents. » Parents geeks, si jamais vos enfants veulent un jour embrasser le métier d’écrivain, détournez-les très vite vers des jobs plus à leur mesure, tels ingénieur informaticien ou brasseur de bière !

Finalement, le principal problème de ce livre, c’est son positionnement. Il s’agit là clairement d’un ouvrage pour jeunes adultes (mais alors très jeunes, et pas trop précoces non plus), ce que confirme une visite au site de l’auteure, intitulé « Zombies are Love » et où Lia Habel se décrit comme « author of young adult fiction ». Du coup, ce roman aurait davantage eu sa place chez Castelmore — label clairement estampillé jeunesse — que Bragelonne. Comment ? Qu’apprends-je ? Ce livre, comme d’autres auparavant, est sorti à la fois chez Castelmore et chez Bragelonne ? Alors là, j’avoue ne plus rien comprendre à la politique éditoriale de certains éditeurs. Je veux bien que certains livres puissent plaire à tous les publics (Gaiman, Connolly), mais cela ne saurait être le cas de New Victoria, romance niaise à l’eau de rose mâtinée de zombies qui, eux, ne sentent pas la rose !

Le Parti des Coïncidences

Le narrateur, naguère architecte renommé, a touché le fond depuis le décès mystérieux de son épouse dont on ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un meurtre. Un temps suspecté, ayant perdu toute vie sociale et se retrouvant à la rue, il répond à une étrange proposition d’emploi : « Vous maîtrisez les coïncidences ? Alors qu’attendez-vous pour devenir l’architecte de nos projets ? Vous êtes celle ou celui que nous attendons ! » Le projet, à dimension internationale, est supervisé par Uparlac, juriste à la personnalité nébuleuse et homme de pouvoir. C’est lui qui conduit l’entretien d’embauche. Pour décrocher l’emploi d’architecte des coïncidences, il faut apporter la preuve irréfutable que votre construction influence l’existence des habitants qui y vivent En dépit de ses réalisations prestigieuses — Alamo Plaza à deux pas des Twin Towers ; palais aux 365 fenêtres de Kobé — le narrateur peine à convaincre. D’autres candidats, majoritairement non Occidentaux, paraissent plus qualifiés. Contraint par Uparlac qui le pousse dans ses derniers retranchements, l’architecte va jouer son va-tout : évoquer la mort de sa femme au sein de la demeure qu’il avait bâtie pour le couple. Une maison jumelle de celle construite pour son meilleur ami, mort lui aussi. Or chaque habitation ne peut être comprise qu’à partir de l’autre…

Une citation de Fritz Lang en exergue donne d’entrée le ton du roman : « La construction d’un édifice détermine ce qu’il s’y passe. Certaines pièces suscitent la violence et le meurtre. »

Le récit, qui se présente sous la forme d’un dialogue tranchant comme une lame, entrecoupé de réminiscences et d’exposition théoriques, confronte deux personnalités d’exception. Uparlac, initiateur du projet, dé-fend une architecture où les coïncidences provoquées font que l’environnement déter-mine le comportement de l’habitant. Passer commande à un architecte des coïncidences, c’est lui confier sa future existence : « La vie du client ne devient dès lors qu’une partition que lui dicte l’architecture, c’est-à-dire l’architecte. » Celui-ci inscrit au cœur de son ouvrage des intentions de bonheur et de malheur, en proportions égales. Leur influence dépend de l’interprétation. Dans tous les cas il s’agit d’effets dormants qui peuvent se déclencher des années après l’activation des coïncidences. Lorsque la conséquence survient, elle « nous trouve distraits, inattentifs ».

Le narrateur affirme être un attracteur à coïncidences, sans que l’on sache s’il dit vrai ou ment pour décrocher le poste. Il soutient que son épouse était un rempart contre les coïncidences, parvenant à les tenir à distance. Puisqu’elle est morte, le narrateur ne peut que se laisser submerger et s’impose comme l’homme de la situation. Le dialogue, fait de tensions et d’une étrange connivence, en vient à évoquer l’origine de l’architecture qui se trouve dans le corps humain, naissance et développement, et en contrepoint dans les constructions funéraires. Au cours de leur duel, les interlocuteurs en viennent à évoquer une antique tradition. Celle de l’architecte tueur, initiée par Vitruve au premier siècle de notre ère, améliorée par Alberti, maître architecte florentin, et étendue aux constructions psychiques par Freud et Lacan. La question s’impose au narrateur : a-t-il tué sa femme, utilisé l’architecture de leur maison comme arme du crime ?

Ecrivain rare, auteur de trois romans et un essai en presque vingt ans, Mohamed Boudjedra publie ici, en littérature blanche, un roman qui surpasse en audace et invention l’essentiel de la production contemporaine au sein de l’imaginaire français, quoi que l’on estampille comme tel. On pense à Guy Debord et sa théorie de la « psychogéographie ».

Le Parti des coïncidences, dont la qualité vaut en soi, est ce roman que nous étions en droit d’attendre. Par chance, le voici publié. A l’heure où nous écrivons ces lignes, il est finaliste du prix Renaudot.

[Parlant de coïncidence… De manière fort curieuse, la plaisanterie de Bifrost évoquant une rentrée littéraire imaginaire, mentionne nombre de romans fictifs qui se rapprochent dans leur intention du livre de Boudjedra. L’humour aurait-il mis au jour un manque, le déficit d’invention évoqué dans ce papier ? On peut en juger ici.]

Contrepoint

Parce qu’elle est offerte, excellente stratégie qui permet de ne pas payer pour être heureux, l’anthologie Contre-point autorise de parler gratuitement des auteurs. Ne loupons pas cette occasion en dressant le constat suivant : Colin Marchika en son temps, et Laurent Gidon il y a peu, n’ont eu besoin de personne d’autres qu’eux-mêmes pour se torpiller. Le premier par défaut de sociabilité qui a conduit à un suicide éditorial ; le second par excès d’autopromotion qui a engendré la lassitude, curieux rapport au public pour un homme qui vit de la publicité. Cette observation pourrait sembler vaine si elle ne portait sur deux éléments au cœur même de cette anthologie : le rapport de l’écrivain aux aléas de la vie (ce que signifie précisément le mot heur, décliné en « bon » ou « mal »), et l’engagement de Gidon comme maître d’œuvre du recueil.

C’est donc en préfacier qu’il s’exprime. En soi, le projet est incontestablement séducteur : une liberté thématique assortie toutefois d’une contrainte : « raconter une histoire en évitant les ressorts narratifs de l’affrontement, de la compétition, du combat ou de la fuite devant une menace ». Comme souvent chez Gidon, la forme est variable, alternant les jeux agaçants sur les mots (tout le début), l’expression claire et étayée (paragraphe 5), et l’usage de clichés éculés, ici « Bisounours », que Thomas Day lui renvoie d’ailleurs en pleine face dès la première ligne de sa nouvelle. Rare exemple de totale empathie entre un écrivain et son directeur d’ouvrage. Reste que l’intention intrigue et invite à découvrir les textes.

« L’Amour devant la mer en cage » ouvre le bal, occasion d’affirmer à nouveau que Timothée Rey est un authentique styliste. Mais parce qu’il est probablement le seul écrivain français adepte du grand dieu Pan, sa contribution pourra sembler oraculaire. Belle première impression, au sens littéral, qui n’appelle aucune réflexion du lecteur, déni intentionnel de raison.

Suit David Bry et « Le Chercheur de vent », récit qui tient autant du rite initiatique que de la sélection naturelle. Très agréable nouvelle dont l’écriture fluide et légère sert parfaitement le propos.

« Petits arrangements intra-galactiques » nous permet de retrouver Sylvie Lainé adéquate à elle-même, à savoir dans l’exercice de son plein talent décliné ici en deux manières : sa façon personnelle et le pastiche d’entrée revendiqué de Robert Sheckley. La contrainte est respectée quand bien même le bonheur, ou l’absence de malheur, n’est pas le fait de l’humain.

Avec « Nuit de visitation », Lionel Davoust réussit un tour de force : proposer un texte d’Eugène Dabit si l’auteur d’Hôtel du Nord avait écrit de la science-fiction. Des prénoms aux références, rien n’est laissé au hasard, un petit bijou de fiction française, ce prédicat n’étant pas accidentel mais valant pour choix.

Quoiqu’en adéquation avec ses préoccupations personnelles, « Tammy tout le temps » de Laurent Queyssi souffre d’un déséquilibre. Au vu des maux remémorés, la délivrance paraît rapide : chacun sait que le malheur a sur le bonheur l’avantage de durer.

« Avril » de Charlotte Bousquet est servi par une écriture impeccable en dépit d’une malheureuse répétition à la toute fin. L’essence féminine départie de ses attributs se scinde puis se recompose, au fil d’une narration dont la candeur ne peut être que sincère.

Avec « Permafrost », Stéphane Beauverger propose la version digest et empesée de La Horde du contrevent. Le texte parle de clan, l’auteur réaffirme son appartenance à sa tribu la Volte (éditeur bien connu par ici), tout cela est cohérent mais n’a d’intérêt que si l’on fait du référentiel une fin en soi.

« Mission océane » de Xavier Bruce repose sur un postulat intéressant : la découverte dans l’étable du père Gayout d’une entité radicalement étrangère, propre à transformer l’appréhension du réel chez un soldat. Toutefois le style, sans être catastrophique, connaît de nombreux défauts. Un texte qui s’oublie aussitôt lu.

Hélas pour moi, le texte de Thomas Day est bon. J’aurais préféré le descendre, dans une molle et peu sincère tentative démagogique visant à reconstituer mon capital Sympathie auprès des contempteurs des Razzies. Pouvais-je sacrifier la vérité à la mauvaise foi ? J’y ai songé. Seulement « Une semaine utopique » est une telle réussite dans l’exercice incertain de l’autodérision (et une authentique punition intime que s’inflige l’auteur), que l’on rit franchement. En se laissant séduire par l’écriture, encore et toujours de haute volée : les pages 121 et 122 sont de la pure poésie orale beat que l’on rêve d’entendre marteler par l’auteur.

Au final, Contrepoint offre un moment agréable de lecture, sa valeur artistique dépasse sans peine sa valeur financière. On retiendra les textes de Bry, Lainé, et Bousquet pour le traitement et l’adéquation au thème, ceux de Rey et Davoust pour l’angle d’attaque, enfin celui de Day pour offrir l’unique contrepoint, ô combien pertinent. Reste que l’on peut regretter que la belle intention initiale ne soit ici qu’effleurée, qu’à l’image de Georges Duhamel dans son Journal de Salavin (1927), nul ne se soit demandé pourquoi le malheur ne rend pas forcément malheureux, pourquoi le bonheur ne garantit pas d’être heureux.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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