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Critiques de Bifrost

Féerie pour les ténèbres

Auteur rare et régulièrement célébré par ses lecteurs fidèles, Jérôme Noirez attaque 2012 avec une actualité pour le moins chargée. Après ses expériences en littérature jeunesse — expériences qui ont donné de nombreux titres aussi remarquables que décalés —, le voilà qui revient avec 120 journées chez Calmann-Lévy (sorte de méta-histoire autour des célèbres Cent-vingt journées de Sodome du Marquis de Sade), et l’édition définitive du désormais culte Féerie pour les ténèbres. Aujourd’hui publiée au Bélial’ (qui semble abonné aux pavés), la trilogie originale est désormais rassemblée en deux épais  volumes, sous une couverture irréprochable d’Aurélien Police. Pour celles et ceux qui voudraient se frotter à l’œuvre de Noirez, la porte d’entrée peut sembler massive, mais, surprise, elle se révèle légère, impeccablement huilée et, pour tout dire, magnifique. Rétif aux étiquettes et voué à une littérature à la fois personnelle et originale, Jérôme Noirez se lâche dans cette première œuvre aux allures de monstre livresque, au style riche et musical, aux enchaînements parfois trop évidents (sans doute le seul et unique reproche qu’on pourra lui faire), mais à l’ambiance proprement sidérante et à l’intelligence redoutable. Retouchée par le même Jérôme Noirez — aguerri et critique —, agrémentée de plusieurs textes inédits, cette nouvelle édition s’impose d’elle-même. Aux lecteurs d’y voir la pierre fondatrice de l’œuvre future, ou le fleuve textuel ironique d’un auteur attachant et sardonique. Ici, l’horreur le dispute à l’humour, le polar à la fantasy, le gros au maigre, dans un décor décrépit de fin du monde. Emporté par la richesse et le souffle de l’histoire, on avance dans le récit comme un gamin dans un train fantôme, à la fois excité et blasé par les squelettes en plastique et autres monstres de foire qu’on sait minables et faux, mais qui — sait-on jamais — risquent de s’animer brusquement pour nous emporter dans un lieu sombre et maléfique, d’où personne ne revient jamais. Autant dire qu’une fois la dernière page tournée, on reste étonné par la profondeur du voyage, et on constate assez vite que la littérature française contemporaine régulièrement vantée dans les pages culture des hebdomadaires les plus select n’a jamais été capable de pondre un truc aussi brillant. Preuve (en fallait-il une ?) que c’est bien du côté de la SF (au sens large) qu’on trouve aujourd’hui l’innovation, le risque et la vitalité.

Impossible de chroniquer ces deux pavés sans insister sur le travail du son. On sait Jérôme Noirez musicien, le constat est assez logique. Reste que les noms propres, noms communs et autres objets merveilleux sont désignés par des mots aux sonorités gutturales, imagées, drôles ou inquiétantes, et que le procédé contribue grandement à installer l’ambiance teintée de malaise qui habille l’ensemble. On est à Caquehan, on traverse la plaine des Rioteux, on aborde l’île de Sponlieux après avoir vogué sur la mer Clapotante, on suit les aventures de Grenotte et Gourgou, on voyage par l’esprit dans l’En-Dessous, on découvre tout un monde à la fois cohérent et sale, humide et ténébreux, peuplé d’humains et de créatures dégénérées ou dangereuses (ou les deux), gouvernés par le roi Orbarin Oraprim. Et malgré l’opulence des décors, le foisonnement des personnages, l’empilement des situations et l’imbrication des intrigues, jamais le lecteur ne s’y perd. On avance à la bougie, rassuré par la présence de l’auteur qu’on imagine tout proche et moqueur. Auteur moqueur, certes, mais auteur malin, auteur qui sait tenir son lecteur en haleine. Témoin, ce début aux allures de polars, où l’inspecteur Obicion traite une affaire sordide. Une jeune femme retrouvée morte… dont l’autopsie révèle assez vite que ses os sont en plastique. Car oui, le monde de Noirez n’a vraiment rien de simple. Féerie pour les ténèbres s’inscrit dans une temporalité quasi médiévale, aux touches de modernité pourrissante, où science et magie évoquent quelque chose d’inaccessible, entre le post-apocalyptique et l’onirisme surréaliste. Partout, la Technole suinte. Et la Technole, c’est (sans doute) des résidus de notre monde à nous, lecteurs, dont s’emparent les habitants du monde de Noirez pour faire avancer le récit. Dès lors, comment ne pas parler ici de fantasy poreuse pour définir ce qui, juste-ment, échappe à toute définition ? Bref, pour Obicion, enquêteur vieillissant et désabusé, on sent que la tâche s’annonce compliquée, d’autant que la morte est la fille d’un féeur disparu, ces types capables de dériver en esprit dans les profondeurs du monde, au risque de s’y perdre. Ailleurs, on suit les aventures de Malgasta, jeune fille courageuse dans un monde de pleutres, bien décidée à éradiquer du tyran, mais qui risque gros sans vraiment le savoir. Et puis il y a Grenotte et Gourgou, enfants sans parents aux orifices bavards. Et d’autres, beaucoup d’autres… Si l’ensemble déroute, répétons-le, Jérôme Noirez sait parfaitement où il va, et le lecteur est ébahi, sonné, mais jamais assommé. Complots, combats, décors grandioses et plomberie, Féerie pour les ténèbres est un coup de maître. Un machin qui laisse pantois, un truc qu’on prête aux amis sourire en coin, en leur murmurant tiens, vas-y, essaie-moi ça, tu m’en diras des nouvelles. Un morceau de bravoure, tout simplement, dont l’envoûtante beauté et la douloureuse intelligence emportent de la première à la dernière ligne. Impressionnant.

La Porte perdue

Nouvelle série pour Orson Scott Card, qui retourne à la fantasy avec Les Mages de Westil, renouant pour l’occasion avec ce qui a fait son succès et reste sa force : sa capacité à évoquer et faire vivre des personnages d’enfant.

Danny est un fils de dieu. Enfin, pas comme nous l’entendons. Il appartient à une communauté qui vit en autarcie, loin du reste des hommes. Une communauté de mages qui ont encore des pouvoirs, mais rien au regard de ceux qu’ils possédaient auparavant. Les dieux des panthéons humains, c’était eux : les Thor, Odin et autres Jupiter. Mais depuis que ce farceur de Loki a refermé, en 632, la porte qui les reliait à leur monde, Westil, ils perdent d’une génération à l’autre de leur puissance. Ils déclinent, aigris, refermés sur eux-mêmes. Attendant l’arrivée d’un porte-mage — un créateur de portes — suffisamment puissant pour ouvrir une nouvelle liaison avec leur univers. La craignant aussi, car les différentes familles continuent à se détester et aucune ne souhaite voir les autres posséder un atout si puissant.

Apparemment, Danny n’est pas concerné par ces luttes. Enfant de mages puissants, il n’est cependant qu’un simple drekka : un être sans pouvoir. Tout juste bon à servir d’objet de moqueries. Jusqu’au jour où, en danger, il s’aperçoit qu’il sait créer des portes. Petites, certes, mais réelles. Aussitôt, il comprend que sa vie est menacée. A treize ans, il part donc seul dans le monde des somnifrères, le monde des humains ordinaires. Pendant ce temps, à Westil, un être étrange, jusqu’alors piégé dans le tronc d’un arbre, revient à la vie. Recueilli au château sous le nom de Boulette, il observe la vie des rois comme celle des serviteurs, sans prendre parti. Mais lui aussi découvre rapidement qu’il est capable de se déplacer par magie d’un endroit à un autre. Et, d’observateur, il va devenir acteur et faire des choix aux conséquences terribles.

Si depuis plusieurs romans, les déceptions se succèdent au fil des nouveautés d’Orson Scott Card, chaque nouvelle parution génère malgré tout une certaine impatience, tant on s’obstine à espérer que l’auteur parvienne à renouer avec le souffle de ses débuts. Las, le cycle ici entamé n’a pas la force lyrique d’Ender, mais il inaugure néanmoins une série qui devrait s’avérer agréable à suivre. Les personnages font preuve d’une force réelle, une grande intensité. Ils prennent vie devant nous et on se laisse entrainer sans effort. Le jeune Danny se révèle criant de vérité, avec ses doutes et ses désirs. De même que les adultes l’entourant.

Le ton, par contre, est fluctuant, et par là même déstabilisant. L’auteur mêle des moments enfantins (tellement proches de Danny et de ses envies, de sa façon de parler, qu’on réserverait volontiers la lecture de La Porte perdue aux adolescents) à des passages plus ardus, surtout quand le jeune héros s’essaie au maniement des portes et s’interroge sur leur fonctionnement ; une oscillation qui s’avère souvent lassante. A l’instar d’ailleurs de cette impression de déjà-vu face à certaines situations : difficulté à se renouveler, à sortir de clichés rebattus. Le cadre choisi par Orson Scott Card, ses familles de divinités (à rapprocher du très bon Vegas Mytho de Christophe Lambert), auraient permis de créer une saga grandiose. L’auteur en tire pour l’heure une histoire honnête, agréable à lire et sans prétention. En somme de quoi avoir envie de découvrir le prochain tome, bien que sans enthousiasme excessif…

L'Appât

Dépassés, Les Experts ! Jetés aux oubliettes, eux et leurs microscopes, leurs analyses sans fin ! L’avenir est à la psychologie. Mais pas n’importe laquelle. L’étude des psynomes, basée sur la lecture précise des œuvres de William Shakespeare. Car le dramaturge possédait, à en croire le docteur Gens, une science et une connaissance parfaites de la psyché humaine. Chacune de ses pièces serait la description, l’explication d’une philia, ce par quoi nous sommes, chacun d’entre nous, attirés. Philia d’Holocauste ou de Travail, de l’Ambigu ou de Chair. Si vous êtes philique de l’une ou de l’autre, vous ne réagirez pas aux mêmes stimuli, vous ne tomberez pas amoureux de la même personne. Car les sentiments ne sont pas une affaire de goût ou de gènes. Ce ne sont que des réactions à certains gestes, certaines intonations, certains décors, articulés ensemble avec précision.

Et depuis qu’ils ont fait cette découverte, les gouvernements entraînent, dans le plus grand secret, des appâts. Hommes, femmes, voire enfants s’exercent dans des théâtres, apprennent le pouvoir d’un mouvement de la tête ou du bras, d’un gémissement, la force de la lumière sur un vêtement. Ils développent leurs masques afin d’attirer et de capturer les criminels de tous acabits. Et ces derniers sont nombreux, dans cette Espagne encore secouée par des attentats dévastateurs. Surtout les tueurs en séries. Le Spectateur est l’un de ceux-là. Cruel et terrifiant, tant il déjoue tous les stratagèmes élaborés pour le capturer. Il ne correspond à aucun des modèles mis en place par les profileurs, malgré l’aide de leurs ordinateurs quantiques. On ne parvient pas à découvrir sa philia. Et donc le moyen de préparer un appât qui saurait le piéger. Diana Blanco, le meilleur élément de cette troupe en activité, pensait décrocher, abandonner cette profession destructrice. Mais le Spectateur en décide autrement.

Dans ce roman tout est masques, faux-semblants, apparences. Le lecteur est pris en main par José Carlos Somoza, l’auteur du très dense La Caverne des idées, et du nom moins complexe (et terrifiant !) La Théorie des cordes. Un guide qui prend son temps. Somoza distille l’information avec parcimonie, et l’on ne comprend que peu à peu le monde dans lequel gravitent ses personnages, offrant progressivement les moyens d’appréhender cet univers dérangeant parce que si proche du nôtre. Il donne vie à des êtres sensibles, cohérents, qu’on s’attend à croiser au détour d’une rue. Et il nous conduit là où il le désire, nous trompe, use à son tour de ces masques que revêtent sans cesse les appâts aux pouvoirs tellement vastes, à la fragilité si intense. Il sait mener sa narration avec talent, variant les points de vue, ménageant des pauses… Et le lecteur de toujours tomber dans ses pièges, et de se surprendre à en réclamer d’autres…

Loin des polémiques sur l’identité réelle de William Shakespeare qui hantent le milieu littéraire, et, depuis peu, le monde du cinéma grâce au très pesant Anonymous de Roland Emmerich, José Carlos Somoza nous offre le roman érudit d’un amoureux du dramaturge élisabéthain et de son œuvre. Sa passion pour cet auteur est flagrante et contagieuse. Une fois L’Appât terminé vient une envie irrépressible de plonger dans Beaucoup de bruit pour rien ou le sanglant Titus Andronicus. De redécouvrir à notre tour un écrivain capable d’inspirer un roman aussi prenant, aussi remuant, aussi intense. A ne manquer sous aucun prétexte.

Amortels

Vous avez peut-être vu Dans la ligne de mire, film de 1993 réalisé par Wolfgang Petersen où Clint Eastwood interprète un garde du corps. Un de ceux qui sont prêts à se jeter entre la balle et le président des Etats-Unis. Bien sûr, pour un tel job, il serait plus confortable d’être un amortel. Autrement dit, de faire partie de ces quelques privilégiés qui, quand un accident survient, ou, tout bêtement, quand ils trouvent leur corps trop vieux, peuvent en changer au profit d’un plus jeune et intact. Et voir toute leur mémoire transférée dans ce clone tout neuf. Alors que le reste de la population continue de crever à petit feu. D’autant plus vite que les programmes de recherche contre les grandes maladies (sida, cancer…) ont été interrompus. A quoi bon, puisque les dirigeants et les puissants sont à l’abri de ces tracas ? Bienvenue dans un monde cynique (et un tantinet simpliste) où l’espérance de vie est en régression, et la connexion avec le réseau permanente grâce aux implants.

Ronan Dooley est policier. Un policier qui, il y a bien longtemps, a sauvé un président. En remerciement de cet exploit, il a reçu le privilège de l’amortalité. Depuis, soit il assure la sécurité du président (de la présidente, en l’occurrence), soit il s’occupe d’enquêtes criminelles. Au début du roman, Dooley vient d’être assassiné. Et de revivre. Histoire d’étrenner son nouveau corps, il entreprend d’élucider les circonstances de son meurtre. Et pour commencer, il va visionner l’événement, car bien entendu, autre merveille de cette société, tout est filmé, partout ou presque. Une expérience éprouvante au regard de la brutalité du meurtrier, qui, sans raison apparente, s’acharne sur sa victime. On s’en doute : essayant de comprendre ce qui est arrivé à son ancien moi, Dooley va plonger au cœur d’une conspiration gigantesque. Le ton est donné dès le début : on ne va pas y aller avec le dos de la cuillère côté spectacle, à grands renforts d’explosions et de bande son à fond la caisse, et ce jusqu’à une fin grandiloquente confinant au ridicule tant elle vise le grandiose.

Ce qui ne signifie pas que ce roman soit sans qualité aucune, bien au contraire. La société proposée par Matt Forbeck, malgré ses aspects caricaturaux, s’avère cohérente et, de fait, déprimante à souhait, tant les inégalités fleurissent à chaque coin de rue. Le personnage principal nous promène d’un quartier à l’autre de Washington, des fastes du pouvoir aux antres sordides de tueurs sans scrupules. Dans la mesure où il avait négligé de faire ses sauvegardes régulières, c’est plusieurs semaines de vie avant son assassinat qui lui manquent. Dooley doit donc revenir sur ses pas, redécouvrir ce qu’il avait alors deviné. Ce procédé assez classique justifie malgré tout certaines explications nécessaires au lecteur, explications qui auraient pu paraitre artificielles en d’autres circonstances. On est ainsi plus près du personnage central, on s’interroge avec lui. Sur les raisons de son meurtre. Mais aussi sur les conditions d’amortel. Comme dans le roman de Walter Jon Williams chez le même éditeur, Le Coup du cavalier, on suit ici un héros en proie à la lassitude, aux doutes. Comment garder une famille quand on voit mourir sa femme, puis ses enfants ? Qu’on finit par perdre le compte des générations ? Comment accepter de revenir éternellement quand la plupart des autres meurent ?

Roman rythmé et efficace, Amortels, malgré une fin décevante et une absence de génie manifeste, reste un ouvrage de bonne tenue, une lecture divertissante, un casse-croûte léger, ce qui n’est pas sans intérêt en ces temps de lourdeur.

Les Jardins de Kensington

Le roman débute avec l’évocation du suicide de Peter Llewelyn Davies à l’âge de soixante-trois ans : cet éditeur était le deuxième des cinq enfants de Llewelyn Davies, dont s’est inspiré leur tuteur, J. M. Barrie, pour créer le personnage de Peter Pan, devenu entre-temps un « chef-d’œuvre terrible ».

Le destin a souvent l’ironie cruelle. Parmi les modèles de l’enfant qui ne voulait pas grandir, l’aîné, George, est effectivement mort à vingt et un ans au front, en 1915. Michael, le principal inspirateur, se noiera avec un ami d’enfance juste avant ses vingt et un ans. Quels échos tragiques cela n’a-t-il pas éveillé en James Barrie, lui qui vécut une enfance malheureuse suite à la mort tragique, sur un lac où il faisait du patin à glace, de son frère David âgé de treize ans, considéré comme le plus beau, le plus sportif, décès dont ne se remit jamais sa mère et pour l’amour de laquelle l’enfant fera tout pour lui rendre le sourire, jusqu’à s’habiller avec les habits du défunt ?

C’est à de telles considérations que se livre le narrateur à l’adresse d’un interlocuteur dont on ne connaît que le nom, Keiko Kai, mêlées d’observations tirées de sa vie personnelle, de ses réflexions sur l’enfance, sur ce qu’il comprend de celle de son prédécesseur avec qui il entretient des liens d’affinité. En effet, cet écrivain, qui signe Jim Hook, est l’auteur d’une série à succès où un enfant, Jim Yang, enfourche sa chronocyclette pour affronter son ennemi juré, Cagliostro Nostradamus Smith, à travers le temps, de l’ère victorienne à l’époque des Beatles, ou encore à l’époque de James Barrie dont il finit par devenir l’ami.

Voilà un livre peu évident à concevoir, à rebours des codes romanesques, qui n’a pas, en apparence, de réel fil narratif, juste un axe, à savoir les jardins de Kensington, où tout commença, quand Barrie jouait avec les enfants Llewyn Davies sans encore connaître leur mère, et où tout s’acheva, avec une statue (ratée) à l’effigie de la créature, Peter Pan. Au-delà de la biographie fort documentée de Barrie, le monologue qui court tout le long du livre disserte de tout et de rien, des débuts de la télévision et des fascinantes années swing, d’un chanteur s’entourant d’enfants dans son propre Neverland, de la mémoire et du temps, de la création artistique qui puise, de façon parfois bien curieuse, dans la vie intime, pour incarner des personnages qui dépassent le créateur, et qui deviennent parfois de dangereuses idoles. L’enfance, bien sûr, se trouve au centre des propos, en ce qu’elle détermine tout le reste.

On se demande parfois où Rodrigo Fresán veut en venir : il y a quelque originalité à présenter la biographie de J. M. Barrie à travers le monologue d’un auteur imaginaire, mais l’exercice risque d’être gagné par l’artificialité si les éléments de la fiction, à savoir la propre expérience du narrateur et ce que racontent les aventures de son héros, ne sont que les occasions de méditer sur la vie et l’œuvre du père de Peter Pan. C’est avec patience que Fresán avance ses pièces, révélant progressivement l’identité de l’auditeur, puis le contexte et les circonstances ayant donné lieu à ce monologue, ramassant d’un coup ses billes et finissant sur un coup d’éclat, en ayant fait prendre conscience au lecteur du danger qui dort dans les œuvres pour la jeunesse. Rodrigo Fresán, dont Philippe Boulier nous avait déjà longuement entretenu dans le Bifrost n°61, ne convaincra pas ici tout le monde, mais il a réussi son pari : cette évocation d’un auteur célèbre et le parfum de fantastique, les fantômes qu’il déploie au fil du roman, font forte impression. Il faut s’abandonner à cette lecture comme on arpente un jardin, effectuant des allers-retours comme dans ceux de Kensington, en méditant sur une vie et en voyant s’imposer la monstrueuse figure d’un héros de l’Imaginaire dévorant les enfants.

Cycle de Mars

Tous les auteurs de l’âge d’or, Bradbury en tête, l’avouent : les aventures de John Carter sur Mars les ont inspirés quand ils avaient dix ans. Après Tarzan, il est le héros le plus connu d’Edgar Rice Burroughs. Le cycle, dix romans et un recueil de nouvelles, faillit être classé meilleur de tous les temps par le prix Hugo en 1966, juste après Fondation d’Asimov. Son adaptation au cinéma justifie la réédition d’une intégrale en
« Omnibus », dont voici le premier tome, composé de cinq opus à la traduction révisée, voire nouvelle pour l’un.

John Carter est la caricature du héros aux poings fermés et à l’esprit obtus, qui classe les individus en supérieurs ou inférieurs, avec ce que ça suppose d’allégeance des uns envers les autres. Il surveille constamment ses émotions, comme si elles pouvaient attenter à sa virilité. Il peut éprouver des sentiments de rage infantile s’il se sent lésé, avant de réaliser qu’on lui joue une farce. La preuve qu’Edgar Rice Burroughs joue à fond les codes propres à séduire un lectorat de dix ans — qui trouve encore bêtes les filles — est bien que son héros aime pour la première fois sur Mars : « Ainsi, c’était ça, l’amour ! Je lui avais échappé pendant de nombreuses années, baroudant absolument partout dans le monde. » (La Princesse de Mars, p. 102.)

John Carter n’est réellement acteur que des trois premiers opus : devenu prince et héros suprême, il est remplacé par des personnages secondaires, dont son fils, puis sa fille. En fait, l’héroïne est Barsoom elle-même, planète à l’exotisme baroque, creuset du planet opera.

En effet, dans le cadre des aventures et voyages de la littérature populaire, les personnages et les thèmes codifiés nécessitent un renouvellement du décor, sur lequel rejouer les mêmes scènes, exercice plus problématique à mesure que rétrécit la planète. Aussi, Burroughs expédie son héros dans un décor absolument vierge, sans s’embarrasser d’explication ni de moyen de propulsion : après avoir échappé aux indiens, le capitaine John Carter, natif de Virginie (!), se retrouve, paf !, sur Mars.

Barsoom/Mars se peuple de la même façon infantile : les Martiens Verts font cinq mètres et ont quatre bras, mais pas les Rouges, humanoïdes qui naissent dans des œufs (le fils de John Carter éclora ainsi), et dans les romans suivants déboulent les Martiens Noirs, Blancs, Jaunes. Une fois apprivoisé, le monstre a les postures et la fidélité d’un caniche. Les connaissances exposées sont des bribes de culture disparates : Mars et ses canaux suggèrent une eau rare et une atmosphère ténue, et donc un ciel sans oiseau. Ceci n’empêche pas les peuples ayant sombré dans la décadence de survivre grâce à des générateurs d’atmosphère au radium, ni d’utiliser divers moyens aériens de propulsion. Et de préférer le combat à l’épée au fusil au radium d’une portée de cinq cents kilomètres…

Les explications ne servent qu’à justifier le cours immédiat de l’action, pour empêcher son ralentissement, parfois pour assurer sa relance, mais se soucient peu de cohérence et sont même carrément oubliées dès le chapitre suivant. Ainsi, la nature abrupte et belliqueuse du Martien lui fait préférer l’affrontement au mensonge, au risque de sa vie, mais on révèle sans cesse manipulation et traîtrise chez autrui. Ces naïves contradictions contrastent d’autant plus qu’elles côtoient des affirmations péremptoires qui en disent long sur les préjugés de l’époque (un peu d’indulgence, mesdames !). Barsoom revient à voir le monde avec le niveau culturel d’un enfant de dix ans, un enfant vif et curieux qui se saisit de tout ce qu’il découvre pour l’amalgamer in petto à son imaginaire. Burroughs n’écrit pas pour mais comme un enfant, capacité rare qui fit son succès.

Mais voyez comme l’enfant progresse avec un enthousiasme communicatif, rejouant les mêmes scènes pour y incorporer le savoir tout juste acquis, ajoutant au tableau de la finesse ! Il y a un désir de faire monde en se faisant tour à tour entomologiste, ethnologue et historien d’une planète, à multiplier les sociétés à mesure que s’étend l’exploration, trouvant les Premiers-Nés d’un darwinien arbre évolutif martien (Le Guerrier de Mars). Il y a un désir de vérité : au primitif refus de mensonge correspond la dénonciation des leurres d’une religion anthropophage (Les Dieux de Mars) qui voit les fidèles se rendant au paradis devenir la nourriture des Therns au service de la déesse Issus (Jesus ?), désir de se dépasser en se focalisant sur les pouvoirs de l’esprit dominant la matière (Thuvia, vierge de Mars), en faisant du cérébral et du physique, de la tête et des jambes, des entités distinctes (Echecs sur Mars). Et voyez comme le monde change ! Carter ramène la paix entre les tribus toujours en guerre (le cycle débute en 1917). Les premiers engins volants évoquant des zeppelins deviennent des aéronefs rapides et individuels (1919), à présent équipés d’un pilotage automatique… au radium, forcément (1920). C’est l’aube bouillonnante du XXe siècle que Barsoom reflète dans sa profusion. Et voyez comme ces désirs d’explications se font prudents dans l’énonciation, avançant un huitième type de rayonnement, inconnu des Terriens, « comme le neuvième du reste » ! C’est la science-fiction qui découvre les vertus de l’aporie et l’art du plausible.

Soyons sérieux : c’est kitch et il faut avaler de sacrées couleuvres. Mais on ne peut s’empêcher de regarder John Carter avec la tendresse pour l’enfant qu’on a été. On tolère et on pardonne ses écarts et ses excès car on admire l’énergie et la sincérité qui l’animent. John Carter, c’est la science-fiction encore maladroite, mais émouvante parce qu’elle contient en germe les richesses qu’elle déploiera adulte.

Blue Jay Way

Jeune franco-américain fasciné par l’écrivain Carolyn Gerritsen, Julien décide de lui consacrer une étude. Une amitié se noue alors entre cette New-yorkaise riche, assez dure, et le jeune homme qui vient de perdre son père dans les attentats du 11 septembre. Bientôt, Carolyn et son ex-mari, Larry Gordon, un des derniers nababs d’Hollywood, proposent à Julien de s’approcher de leur fils, Ryan, contre rémunération. Ryan est un jeune homme difficile, perturbé. Julien, qui a plaqué sa petite amie (à moins que ce ne soit l’inverse), accepte et se retrouve à Los Angeles, à Blue Jay Way, villa de rêve habitée par Larry Gordon (toujours absent), sa nouvelle femme âgée de vingt-trois ans prénommée Ashley, sans oublier Ryan, évidemment, et sa bande de pénibles potes. S’ensuivront des fêtes improbables (une, surtout). Une liaison. Un meurtre atroce. La routine à Hollywood. Sauf que pour Julien, ce n’est pas la routine : la victime est Ashley et c’est lui qui avait une liaison avec elle…

Quand on fait le bilan des qualités et des défauts de ce premier thriller (?) de Fabrice Colin, les défauts l’emportent haut la main, ce qu’on ne peut que regretter car Blue Jay Way regorge de fulgurances stylistiques, psychologiques, visuelles.

Mais le livre manque cruellement de rythme : il commence avec une piscine de références de deux cents pages dans laquelle on patauge allégrement (références cinématographiques, littéraires, musicales… une vrai mitraille). Puis le meurtre d’Ashley a lieu. On sort la tête de l’eau, pas pour longtemps, car suivent à nouveau cent cinquante pages de semoule. Ce n’est que vers la page 350 que le roman semble démarrer vraiment, malheureusement un envol truffé de scènes auxquelles on ne croit guère (voire pas du tout). La réalité dérape comme chez David Lynch, l’incongru règne comme chez Wes Anderson, mais la machine clopine.

Comédie de mœurs avec des petits morceaux de thriller dedans (comme The Big Lebowski ?), Blue Jay Way se crashe par manque d’alchimie, l’auteur s’intéressant davantage au nombril de son narrateur qu’à son intrigue (et quand je dis nombril, je suis poli, tant le livre regorge de fellations, de sodomies, de sperme sur les lèvres et dans les cheveux de jeunes californicatrices sensibles à la french touch-pipi). Avec son alternance de scènes à la première personne (pleines d’ironie), et de scènes en écriture omnisciente, presque journalistique, qu’on pourrait surnommer « Naissance des monstres », la structure même du livre témoigne de cette mayonnaise pas prise.

On attendait sans doute trop du premier Sonatine de Fabrice Colin. Là où il aurait pu écrire une sorte de The Player post-onze septembre, qui aurait sans doute trouvé sa place chez Flammarion, il se perd dans les terres du thriller californien, avec ficelles usuelles : rapports psy, allusions nazies, sociétés secrètes républicaines (c’est-à-dire d’extrême droite), animaux torturés. La moitié de ces pistes finissant évidemment dans le désert.

D’ailleurs, citer Flammarion à ce stade de cette critique n’est pas totalement dénué de sens, puisque Fabrice Colin s’approche ici de l’œuvre de Michel Houellebecq (name-dropping, histoires de cul drôles à force d’être déplorables, anecdotes du fric roi et de la célébrité reine, le tout saupoudré d’une bonne couche de drogues récréatives et d’ironie acide)… Ne manque que l’humour abject (sans doute ce qui sépare 5 000 ventes de 300 000).

Vous entendez ce bruit agaçant ? C’est James Ellroy qui fait le chien et se marre sous les lettres HOLLYWOOD. La littérature est cruelle : Blue Jay Way est un film ambitieux, mais raté.

Petites Morts

Petit retour au siècle dernier : en 1997, Laurent Kloetzer faisait son entrée en littérature avec Mémoire vagabonde, roman de fantasy devant davantage aux mémoires de Casanova et à l’œuvre de Choderlos de Laclos qu’aux traditionnelles références du genre. Un récit où, par le biais des aventures libertines et picaresques de son héros, Jaël de Kherdan, l’auteur s’interrogeait sur les rapports entre réalité et fiction, souvenirs et mensonges, et développait un univers bien plus complexe que ce qu’il semblait être de prime abord. Quinze ans plus tard, il renoue avec le personnage de ses débuts — personnage qu’il n’avait d’ailleurs jamais tout à fait abandonné, puisque deux des cinq nouvelles qui composent ce livre, davantage roman que recueil, d’ailleurs, ont déjà été publiées précédemment.

Premier constat : Laurent Kloetzer écrit mieux que jamais. Il n’est qu’à lire les quelques scènes du premier roman qu’il revisite ici pour juger du parcours accompli. C’est également cette écriture ciselée qui donne tout leur charme aux deux premières nouvelles au sommaire de Petites morts : « Eva » et « Mademoiselle Belle ». La première, une fois n’est pas coutume, apporte un regard extérieur sur le personnage de Jaël, héros romantique tel que le rêvent Eva, jeune valétudinaire de douze ans, et sa grande sœur Léora. Un triangle amoureux qui ne peut bien entendu que très mal finir. La seconde est une merveille d’érotisme pas toujours feutré, où l’on batifole au cœur d’un jardin luxuriant et où l’on s’émeut d’une gorge à peine découverte ou de la courbe d’une nuque, avant de s’abandonner à des jeux d’une rare perversité. L’une comme l’autre de ces nouvelles constitue une fête des sens permanente, comme peu d’écrivains sont capables d’en mettre en scène.

Malheureusement, la seconde moitié de Petites morts abandonne en grande partie ces célébrations charnelles pour renouer avec les principaux thèmes qui animaient Mémoire vagabonde. A la recherche de sa propre identité, Jaël y est balloté en permanence entre rêve et réalité, manipulé par des forces qui le dépassent et des individus dont il ignore tout. Dans le dernier texte au sommaire, « Immacolata », le récit bascule d’ailleurs dans la pure science-fiction, remettant en cause tout ce qu’on pensait avoir compris de cet univers. Mais à force d’empiler ainsi les strates de réalité et de remettre sans arrêt en question leur existence véritable, Laurent Kloetzer finit par perdre son lecteur. Et il est d’autant plus difficile de suivre ses développements que les textes n’offrent pas grand-chose à quoi s’accrocher. Pas les univers, qui se succèdent sans révéler leur vraie nature, ni les protagonistes, qui dissimulent leurs motivations — quand ce n’est pas leur identité — sous plusieurs épaisseurs de faux-semblants. Certes, « Immacolata » parvient in fine à renouer certains fils, en même temps qu’il offre à Jaël l’une de ses incarnations les plus intéressantes et qu’il prolonge dans une nouvelle direction la plupart des thèmes précédemment abordés. Néanmoins, à trop souvent se montrer cryptique dans sa narration, Laurent Kloetzer finit par perdre de vue l’essentiel, et les bonheurs de lecture qu’il a si bien su susciter dans la première moitié de Petites morts ne se retrouvent que trop rarement dans la seconde.

La Fille automate

Premier roman de Paolo Bacigalupi, La Fille automate débarque en France bardé d’un nombre de récompenses assez impressionnant, dont un doublé Nebula/Hugo (ce dernier ex-aequo avec The City and the City de China Miéville). Avant cela, on avait déjà pu découvrir quelques-unes de ses nouvelles dans les pages de la revue Fiction, parmi lesquelles « Le Calorique », qui se déroule dans le même univers.

A l’instar de Ian McDonald dans Le Fleuve des dieux (éd. Denoël), Bacigalupi a choisi de situer l’action de son récit dans un lieu des plus dépaysant, la Thaïlande, quelques décennies dans le futur. Un futur cauchemardesque, où la biogénétique est à l’origine de catastrophes sanitaires à l’échelle planétaire, où les foyers de guerre ne cessent de se multiplier, et où la disparition du pétrole a bouleversé toutes les relations commerciales. Mais aussi chaotique que soit la situation en Thaïlande, elle n’en demeure pas moins privilégiée si on la compare à celle de la plupart de ses voisins asiatiques qui se sont effondrés les uns après les autres.

La Fille automate démarre sur un rythme nonchalant, rythme qu’il va garder pendant près de trois cent pages. Le temps pour Paolo Bacigalupi d’immerger pleinement son lecteur dans ce monde exotique, d’en faire ressentir les particularités tant politiques que sociales ou culturelles. Petit à petit, on obtient un tableau extrêmement vivant de cet univers aussi foisonnant qu’effrayant, où la majeure partie de la population doit mener une lutte permanente pour survivre, tandis qu’au sommet de l’Etat, une poignée de profiteurs n’hésite pas à remettre en cause le fragile équilibre qui s’est instauré afin d’accroitre encore un peu plus ses privilèges. Au fil des chapitres, on s’acclimate progressivement aux conditions locales, à ce monde en perpétuel mouvement, peuplé de mastodontes transgéniques, de réfugiés climatiques et de chemises blanches chargées de faire régner l’ordre. Malgré la diversité des sujets qu’il brasse, le tour de force du romancier est de parvenir à donner une vision cohérente et crédible de cet univers, sans la moindre fausse note.

Bacigalupi prend également son temps pour introduire ses différents protagonistes et leur donner toute l’épaisseur qu’ils requièrent. Il y a Anderson Lake, ressortissant américain, officiellement gérant d’une fabrique de piles, mais en réalité davantage intéressé par la découverte des secrets qui ont permis à la Thaïlande de ne pas connaitre le même sort que ses voisins ; Hock Seng, vieux Chinois qui a fui son pays pour échapper aux guerres de religion qui y font rage, et qui est prêt à tout pour ne plus jamais connaitre pareille horreur ; Jaidee Rojjanasukshai et son lieutenant, Kanya, chargés par le ministère de l’Environnement d’empêcher l’importation sur le sol thaï des produits de contrebande qui ont ravagé le reste de l’Asie ; sans oublier Emiko, la fille automate du titre, jeune femme née dans un laboratoire japonais, conçue pour assouvir tous les fantasmes de ses propriétaires, et qui va soudain se mettre à rêver de liberté. De par sa nature même, il s’agit sans doute du personnage le plus complexe et le plus fascinant du roman.

Le destin de ces quelques individus va s’accélérer dans la seconde moitié du roman, lorsque le chaos qu’on sentait planer depuis le début s’abat brusquement sur le pays. Paolo Bacigalupi change alors de braquet et poursuit son récit sur un rythme effréné qui ne ralentira plus. Contraint d’agir dans la précipitation, chacun va devoir prendre des mesures drastiques, d’abord pour survivre, ensuite pour tenir son rôle dans l’Histoire qui s’écrit.

Par l’ampleur de son sujet, par la maitrise dont fait preuve son auteur, d’autant plus impressionnante qu’il s’agit, rappelons-le, d’un premier roman, La Fille automate mérite largement tous les prix qui lui ont été attribués. Le monde qu’annonce ce livre n’a rien d’enthousiasmant, mais Paolo Bacigalupi le fait vivre avec une telle énergie qu’on souhaite le voir y revenir le plus tôt possible, tant il offre de potentialités qu’il lui reste à explorer.

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps

Lorsqu’il ne signe pas des romans pour la jeunesse ou des bandes dessinées, ne traduit pas des comics ou des textes anglo-saxons, ne publie pas des articles ici ou là et ne participe pas à cinquante autres projets divers, Laurent Queyssi trouve parfois le temps d’écrire des nouvelles. Pas souvent, certes, une petite quinzaine en à peine moins d’années, mais la qualité est assez régulièrement au rendez-vous. Les éditions ActuSF rééditent les meilleures d’entre elles dans Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps, accompagnées d’un inédit qui donne son titre au recueil.

On retrouve dans ces textes le côté touche-à-tout de leur auteur, et l’on ne s’étonnera pas de la diversité des thèmes abordés. Rock, science-fiction, séries télé ou cinéma, Laurent Queyssi revisite ses passions par le biais de la fiction et part à la recherche des créateurs dissimulés derrière leurs créations. « 707 Hacienda Way », écrit en collaboration avec Ugo Bellagamba, nous permet de rencontrer dans quelque univers parallèle Jane C. Dick, auteure culte de l’uchronie La Sauterelle pèse lourd, tandis que « Planet of Sound », co-signé par Jim Dedieu, réécrit l’histoire des Pixies (rebaptisés pour l’occasion Sugarmaim) dans un contexte où l’on s’attend à chaque instant à voir débarquer une bande d’aliens musicophiles. On retrouve le même côté ludique dans « La Scène coupée (Fantômas, 1963) », où le héros de Souvestre et Allain rencontre son interprète le plus fameux, sinon le plus fidèle. Mais au-delà des clins d’œil inhérents à ce type de texte, ce qui intéresse en premier lieu Laurent Queyssi, c’est de s’introduire dans les coulisses de la création, d’observer le réel qui donne naissance à la fiction. C’est ainsi que « Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps » révèle les secrets du développement d’une série télé, ses rivalités et ses règles parfois totalement grotesques.

D’autres récits s’inscrivent dans un registre plus sombre. « Sense of Wonder 2.0 » se penche sur un futur qui ne chante plus, où des bandes d’ados sponsorisées par de grandes marques s’affrontent dans un décor de zone commerciale sordide, et où l’on ne peut plus compter que sur des palliatifs chimiques pour espérer encore rêver. Etrangement, la vie ne semble guère plus enviable dans l’enclave pour milliardaires de « Fuck City », où on trompe son ennui comme on peut, où on s’emmerde royalement, mais où on ne cèderait sa place à personne.

Au cynisme et à la noirceur de ces deux textes qui ouvrent le recueil, Laurent Queyssi oppose, comme un démenti, « Nuit noir, sol froid », le texte le plus étonnant du sommaire, quand bien même il aborde l’un des thèmes les plus traditionnels de la SF, celui du vaisseau générationnel. Là où « Sense of Wonder 2.0 » semble nous dire que la science-fiction n’est plus capable aujourd’hui de nous faire rêver, cette dernière nouvelle se conclut sur une idée vertigineuse de toute beauté. Et le récit est d’autant plus réussi que l’auteur y fait montre d’un talent de conteur qu’on ne soupçonnait pas forcément au regard du reste de sa production.

A l’exception de « Rebecca est revenue », nouvelle ratée où il bataille en vain pour exposer de manière intelligible le concept qu’il met en scène, les autres textes au sommaire de ce recueil montrent toute la diversité et le talent dont peut faire preuve Laurent Queyssi, une érudition allègre qui s’appuie sur un solide sens du récit et une inventivité permanente.

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