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Critiques de Bifrost

Blanc comme un astéroïde

Il y a des écrivains à ce point discrets qu’ils mériteraient des baffes. Philippe Heurtel en fait partie. Voilà plus d’une quinzaine d’années qu’il écrit et publie, souvent dans des supports amateurs aux tirages des plus restreints, et qu’il bâtit au fil des ans une œuvre qui mériterait pourtant une audience bien plus large. Et ce n’est sans doute pas la parution de Blanc comme un astéroïde, son troisième recueil de nouvelles aux confidentielles éditions de L’Œil du Sphinx, qui changera quoi que ce soit à cet état de fait, et il est malheureusement probable que la grande majorité des lecteurs de science-fiction continuera d’ignorer son existence.

L’autre erreur à ne pas faire à propos de Philippe Heurtel serait de ne voir en lui qu’un écrivain potache, simple auteur de courtes nouvelles à chute plus ou moins rigolote. On trouve certes quelques textes de la sorte au sommaire de ce recueil, mais on y trouve surtout des nouvelles bien plus roboratives et abouties. Des récits humoristiques et satiriques pour la plupart, où l’auteur s’approprie tous les stéréotypes du genre qu’il aborde pour les tourner en dérision avec une inventivité qui fait plaisir à lire. C’est le cas par exemple avec « Objets du désir », première nouvelle du recueil et seul inédit au sommaire, enquête criminelle dans un univers cyberpunk peuplé d’IAs aussi omniprésentes que caractérielles, avec « Les Trois petites victimes et le grand méchant Psyko », situé dans le même univers que son roman Psykoses (éd. Rivière Blanche), qui revisite le conte pour enfants en mode slasher, ou encore avec « L’Affaire Sandra Lion », réécriture des mésaventures de Cendrillon en forme de roman noir. L’exemple le plus farfelu en est sans doute « Achille contre Zénon », histoire de super-héros masqué dans la grande tradition du genre, si ce n’est qu’elle se déroule au temps de la Grèce Antique.

Bien entendu, lorsqu’on parle de science-fiction humoristique, on ne peut s’empêcher de penser au Galaxy des années 50 et aux grands nouvellistes qui ont fait son heure de gloire, Robert Sheckley en tête. Plusieurs nouvelles au sommaire, parmi les meilleures, se situent dans ce registre, comme « Contre-inférences », qui imagine un monde où les effets précèdent les causes, et pousse cette logique absurde jusque dans ses derniers retranchements, ou « La Question de madame Pandore », variation amusante sur une idée développée autrefois par Clifford D. Simak dans « Le Zèbre poussiéreux ». On rangera dans la même veine les trois derniers textes du recueil, contant les malheurs à répétition de deux contrebandiers de l’espace, Hamilton et Murphy (rebaptisés on ne sait trop pourquoi Williamson et McMurphy dans la dernière nouvelle), doués comme personne pour se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Tout cela n’a d’autre prétention que de faire rire ou sourire le lecteur, ce qui, l’air de rien, requiert une sacrée dose de finesse et de talent, et dans l’ensemble le contrat est rempli haut la main.

Au réveil il était midi

Pour son nouveau livre, Claude Ecken s’est essayé à un exercice périlleux. Ni roman, ni recueil de nouvelles à proprement parler, Au réveil il était midi apparait davantage comme une collection de récits, de portraits et de scènes de la vie quotidienne, qui, mis bout à bout, dressent un tableau assez exhaustif de notre société et de son très proche avenir. Expulsion d’une famille de squatters, contrôle de gendarmerie qui dérape, parcours du combattant d’une mère célibataire au chômage contrainte de faire face à une accumulation de petites tracasseries administratives, jeune prof d’histoire-géo victime d’une vendetta absurde, chaque nouveau récit prolonge le précédent et permet à l’auteur d’identifier et d’analyser les grandes tendances à l’œuvre dans la société française d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du désengagement progressif de l’Etat de certaines de ses fonctions, de la dégradation de la situation économique et so-ciale, ou du fichage de plus en plus précis et de moins en moins facultatif de chaque citoyen, entre autres thèmes abordés.

Les écueils potentiels pour un tel projet sont nombreux. Le premier aurait été de faire de ces histoires intimes des récits édifiants et/ou larmoyants. Ce n’est jamais le cas. Claude Ecken ne surjoue pas la carte de l’émotion, réservant à quelques passages forts des scènes d’une belle humanité, et l’empathie que l’on peut ressentir pour les personnages ne se substitue pas à l’analyse rigoureuse et argumentée des situations qu’il décrit. De même, il évite tout manichéisme en mettant en scène une large palette d’individus, issus de tous les milieux, dont il nous décrit le quotidien avec un sens du détail et de la nuance qui donne à la fois de l’épaisseur aux personnages et du poids à son propos. Enfin et surtout, l’auteur s’interdit de porter tout jugement moral sur ses protagonistes, qu’il se contente d’observer et de décrire de manière aussi objective que possible.

L’autre grande erreur aurait été de faire d’Au réveil il était midi un pamphlet revendicatif et provocateur, au détriment de toute ambition littéraire. Un piège que déjoue Claude Ecken en travaillant tel un orfèvre la forme de chacun de ses récits, portés qui plus est par une écriture où l’élégance le dispute à la précision.

Il serait également trop réducteur de ne voir en ce roman qu’un réquisitoire contre la politique française de ces dernières années. Certes, la plupart des sujets abordés font écho à nombre de débats qui ont agité la scène politique et médiatique depuis 2007, et l’auteur s’amuse même à pasticher un discours présidentiel qu’il nous restitue plus vrai que nature. Mais sa réflexion s’inscrit dans un cadre plus large que le seul plan national, et met à jour des phénomènes plus profonds, dont la politique gouvernementale actuelle ne constitue qu’une manifestation parmi d’autres. De ce point de vue, il est intéressant de noter que, sur de nombreux aspects, le diagnostic que fait Claude Ecken rejoint celui que dresse Cory Doctorow dans son récent Little Brother. A distance et dans un contexte fort différent, l’un comme l’autre s’inquiètent des méthodes de surveillance et de fichage de plus en plus élaborées et sournoises, des pratiques policières de moins en moins encadrées, ou encore de voir la défiance de l’Etat s’accroitre à l’égard de ses propres citoyens — soupçonnés de terrorisme chez l’un, de fraude chez l’autre —, autant d’accrocs à la démocratie dont le poids est supporté par l’ensemble de la communauté, souvent avec son assentiment d’ailleurs. Au réveil il était midi évoque également certaines œuvres de Ballard (on ne s’étonnera pas que le narrateur de l’une des nouvelles se nomme Jim Graham) dans sa manière d’amplifier quelque peu certains traits de notre société pour mieux mettre en lumière les principales forces qui l’animent. C’est ce qui en fait un livre remarquable et une lecture indispensable, notamment en ces temps électoraux, mais pas seulement.

Le Rêve de Galilée

Avec Le Rêve de Galilée, Kim Stanley Robinson nous invite à redécouvrir l’un des épisodes les plus connus de l’histoire des sciences : les démêlés de Galilée (1564 - 1642) avec l’Inquisition et sa condamnation en 1633. Trente-trois ans après le supplice de l’impertinent Giordano Bruno, qui croyait trop en la pluralité des mondes habités… La science moderne est l’héritière directe de la révolution intellectuelle qui s’est jouée, en bonne partie, au cours de ces trois décennies.

Le roman débute en 1609, lorsque Galilée décide de construire sa première lunette astronomique. Détaillant l’Italie de la Renaissance tardive que parcourt son héros, de Venise à Florence et à Rome, Robinson prend le temps de construire un personnage complexe, généreux mais colérique, courtisan mais indépendant, égocentrique mais attentif, souffrant mais rabelaisien. Il s’intéresse aussi à la condition des femmes et au sort de Sœur Marie-Céleste, la fille préférée du savant. S’il ne s’attarde ni sur René Descartes, « un Français agaçant », ni sur « ce dingue de Kepler », quelques portraits bien sentis de grands seigneurs et de princes de l’Eglise viennent compléter la galerie : on trouvera ici la matière d’un roman historique de la plus belle eau, très documenté, avec la minutie qui caractérise cet auteur.

L’uchronie pointe son nez spéculatif là où on ne l’attend pas : ce XVIIe siècle historique est mis en dialogue avec un futur lointain, appartenant à une ligne d’univers où, comme Bruno, Galilée a finalement été brûlé vif, consommant un divorce définitif entre science et religion. Moins solidement étayée, voire purement onirique, cette seconde ligne narrative n’en constitue pas moins un contrepoint fructueux. Robinson peut y donner libre cours à sa réflexion sur l’ambivalence des rapports qu’entretiennent science et religion, après celle menée dans sa trilogie « Capital code » sur les rapports entre science et politique.

Un regret toutefois. S’attachant aux pas de Galilée, Robinson nous fait entrer dans son intimité et s’impose de ce fait l’un des défis les plus difficiles de la littérature : susciter chez le lecteur la révérence qu’inspire invariablement le contact d’une puissance créatrice hors du commun. Le souffle d’un Victor Hugo lui permet à n’en pas douter de dialoguer sans complexe avec les plus grands esprits de l’Histoire — « Oui, ces génies qu’on ne dépasse point, on peut les égaler. Comment ? En étant autre » suggère-t-il dans L’Art et la science —, mais n’est pas Hugo qui veut. Si Robinson déjoue sans peine le piège de l’hagiographie, son Galilée n’est, comme lui peut-être, qu’un honnête spécialiste. Mais ne boudons pas notre plaisir : génie ou pas, les découvertes du physicien sont crédibles et compréhensibles, et ce n’est déjà pas si mal !

D’un texte à l’autre, Kim Stanley Robinson continue à tisser une trame conceptuelle cohérente, jusqu’à faire sans doute de son œuvre l’une des plus significatives de la science-fiction actuelle. Original et ambitieux, Le Rêve de Galilée apparaît comme un élément d’envergure de ce projet. Chacun y trouvera son compte, de l’étudiant en physique au passionné d’histoire en passant par l’amateur féru d’uchronie ou de hard science fiction.

C’est toutefois un tout autre livre que nous proposent les Presses de la Cité. La traduction de Dominique Haas et David Camus, par ailleurs honorable, est parsemée de faux sens et d’approximations chaque fois qu’il est sérieusement question de physique. Pour le lecteur attentif, loin du génie scientifique que tente de faire revivre Robinson, le Ga-lilée de la version française se révèle alors du dernier balourd, confondant les concepts, employant un mot pour un autre, etc.

Passé le premier mouvement d’exaspération, on peut choisir de s’en accommoder en fermant les yeux sur les passages fautifs. Ce ne serait ni la première, ni sans doute la dernière fois. On peut aussi décider de lire cette version telle qu’elle est. Et là, surprise ! Si ce nouveau Rêve de Galilée n’a plus grand-chose à voir avec la version originale, dans son rapport à la science du moins, il tient presque aussi bien debout et ouvre de nouvelles pistes très intrigantes. Mieux : il apparaît comme une réinterprétation radicale de la naissance de la science moderne.

Cette version alternative n’y va pas par quatre chemins. La gloire de Galilée y est très surfaite. L’aplomb du soi-disant physicien impressionne ses femmes et ses domestiques, ainsi que quelques protecteurs puissants et généreux ; mais ce n’est en fait qu’un cuistre incompétent. Comment pareil personnage peut-il avoir eu une telle influence sur la science ? C’est que, comme l’expose sans ambages la quatrième de couverture, Galilée « va naviguer entre le XVIIe siècle et le quatrième millénaire, rapportant de ses voyages dans le futur de quoi alimenter de nouvelles découvertes ». Tricheur, avec ça ! Les motivations de ses visiteurs du futur, tout sauf scientifiques, étant également des plus douteuses, l’ensemble constitue une uchronie assez fascinante, un mythe burlesque des origines de la science à mi-chemin entre Le Voyageur imprudent et Tartuffe.

Si c’est un accident de traduction, il est peu banal ; mais s’il s’agit d’une mystification littéraire — chapeau bas !

Loar

De Loïc Henry, on a pu lire jusque-là une poignée de nouvelles dans diverses anthologies. Le voilà qui nous vient maintenant avec un épais premier roman (plus de six cents pages, quand même) intitulé Loar, du nom de la planète où se déroule la majeure partie de l’intrigue.

Lointain futur. Emrodes, jeune souverain de Loar, planète située au cœur des Neuf Royaumes, n’a que six jours pour répondre à l’ultimatum lancé par Asbjorn, roi de Melen, vaincu dix ans plus tôt par le père d’Emrodes. L’alternative est simple : la soumission ou la destruction. En effet, le royaume de Melen détient une arme secrète capable de détruire des planètes, et compte bien l’utiliser dans son optique de conquête de l’Univers connu. Celui-ci se compose, outre Melen et les Neuf Royaumes, de la sainte planète de Kreis, où une église syncrétiste moribonde table sur la victoire d’Asbjorn pour réaffirmer son emprise, de Latar, havre secret de guerriers d’élite, des mystérieuses planètes ardentes et de la non moins mystérieuse périphérie. Dans les différents palais, chacun s’en remet à ses conseillers, que ceux-ci soient Latars ou spols — humains doués de formidables capacités logiques. Enfin, dans les profondeurs des océans de Loar, voilà que ces étranges cétacés que sont les daofined entament leur cantilène — un chant envoûtant qui pourrait bien influencer la donne de ces jeux de pouvoir.

Loar se place sous le haut patronage de Frank Herbert. Il y a pires références. De Dune, Loar emprunte les qualités, mais également les défauts. Extraits d’œuvres diverses, présence de plusieurs appendices, onomastique basée sur une langue (non pas l’arabe, mais le breton et les langues celtiques, ce dont l’auteur de ces lignes ne peut que se réjouir), approche multiple de l’intrigue… Qu’on ne se méprenne pas : le roman de Loïc Henry est loin d’être un décalque de la série de Frank Herbert et possède sa propre originalité. Surtout, Loar s’avère d’une lecture bien moins aride.

Si l’univers est convaincant, l’histoire se révèle en revanche un brin moins passionnante. La faute sans doute à une certaine distanciation vis-à-vis des événements : ainsi, les batailles spatiales sont rarement vécues de l’intérieur et ne consistent qu’en annonces de gains et pertes de vaisseaux et territoires. Au spectaculaire, Loïc Henry préfère les scènes de cour, les manœuvres politiques et les relations entre ses personnages, approche qui se fait à la longue un tantinet lassante, car si tous les passages sont maîtrisés, les protagonistes manquent de charisme : pas sûr qu’on se souvienne d’Emrodes comme de Paul Atréides.

Si Loar n’est pas un chef-d’œuvre, c’est toutefois un bon space opera dont l’ambition fait plaisir à lire, notamment chez un auteur francophone signant ici son premier roman. Depuis est paru chez Griffe d’Encre Eros et Thanatos, novella se déroulant dans l’univers de Loar. Nul doute qu’on y jettera un œil attentif. (A noter que les éditions Griffe d’encre étant autodiffusées, mieux vaut commander Loar sur leur site plutôt que de le chercher vainement en librairie.)

Johannes Cabal le nécromancien

Un peu à la légère, Johannes Cabal a vendu son âme au diable. Officiellement, pour apprendre les secrets de la nécromancie ; officieusement : on ne le révèlera pas. Mais l’absence de son âme pèse tant à Cabal qu’il décide de la récupérer auprès de qui de droit. Satan ne l’entend pas de cette oreille mais, beau joueur, accepte le pari que lui propose le nécromancien. Celui-ci aura un an pour trouver cent âmes en échange de la sienne, avec, histoire de faciliter (ou de corser) les choses, un imparable moyen de séduction monté sur rails, la Fête Foraine de la Discorde. Seul problème : Cabal est d’un naturel aussi gai qu’un dimanche après-midi de novembre. Mais qu’à cela ne tienne, le nécromancien fait appel aux services de son frère Horst, devenu vampire malgré lui. Et, au cœur de la cambrousse anglaise, voilà les frères Cabal lancés sur un train d’enfer…

Comme pour toute mécanique, il y a un temps de préchauffage : les deux-trois premiers chapitres. Si passées ces cinquante premières pages, le lecteur n’accroche pas, mieux vaut descendre en chemin sans regret. S’il ne décroche pas, le voyage en vaut la peine.

Ponctué de dialogues truculents, de clins d’œil aussi réjouissants qu’irrévérencieux (citons pour seul exemple ces bandits dont le chant de guerre vient de Necronomicon : The Musical…), Johannes Cabal est susceptible de provoquer chez le lecteur neurasthénique une crispation spasmodique de ses muscles zygomatiques. Mais pas seulement, car l’auteur tire aussi des cordes autres que l’humour absurde, aidé en cela par le personnage de Cabal, aussi détestable qu’at-tachant.

Ces qualités parviennent (presque) à faire oublier les défauts du roman. Bâti comme une aventure picaresque, où chaque chapitre est un épisode indépendant, il n’en néglige pas moins quelques enjeux exposés au début ou passe de manière assez expéditive sur d’autres (tel le rassemblement des cent futurs damnés), afin de se consacrer davantage à la fin du voyage et le moment où Cabal doit rendre ses comptes à Satan. Dommage que cela arrive si vite, car la folle équipée du nécromancien à travers une campagne anglaise hors du temps est des plus agréables à suivre — pour le lecteur, s’entend. Johannes Cabal se situe quelque part entre la série La Caravane de l’étrange, en moins métaphysique, et Faust, en plus amusant.

Alors ? Si Johannes Cabal est un individu que toute personne sensée fuirait comme la peste, ça n’est heureusement pas le cas de ce livre, d’autant que le bouquin est fort joliment présenté à l’extérieur comme à l’intérieur.

Enfants de la conquête

[Critique portant sur les deux tomes du roman.]

Dans un lointain futur… Depuis des temps immémoriaux, deux civilisations interstellaires s’affrontent, jusqu’à ne plus connaître que la guerre et des traités de paix sans cesse brisés. D’un côté, il y a le Domaine de Braxi, dirigé d’une main de fer par les Braxaná, une caste féroce qui voit en la guerre l’aboutissement de la vie et qui a élevé le meurtre au rang d’art —machiavélique, si possible. D’un autre côté se dresse l’Empire stellaire d’Azéa, une civilisation eugéniste quoique basée sur une idée d’égalité, et dont le maître atout est le développement de la télépathie au sein d’une frange de sa population.

Zatar, un jeune Braxaná ambitieux, a assassiné d’une manière particulièrement atroce deux dignitaires azéens sous les yeux d’Anzha, leur fille qui ne s’en remettra pas. Télépathe au talent exceptionnel, Anzha est néanmoins une paria au sein de l’Empire du fait de son génome imparfait. Cela ne l’empêche pas d’obtenir le commandement de la flotte azéenne, tandis que Zatar étend son influence au sein de l’oligarchie braxaná. L’un et l’autre s’admirent autant qu’ils se haïssent, et ils n’auront de cesse de s’affronter afin de mettre un terme — définitif ? — au conflit éternel.

Si l’intrigue d’Enfants de la conquête semble tenir sur un timbre-poste — une simple histoire de haine à travers la Galaxie —, ce roman s’avère bien plus que cela, notamment parce qu’il fait fi de tout manichéisme. Ici, pas de méchants Braxaná contre de gentils Azéens, mais deux peuples avec leur raison d’être, engoncés dans une lo-gique guerrière dont il leur est impossible de se défaire, des peuples incarnés par deux héros, purs produits des sociétés où ils sont nés mais qui transcendent leur condition.

Présenté de manière chorale, Enfants de la conquête offre une voix à tous, du plus humble au plus important : on croise ainsi un télépathe azéen qui passe à l’ennemi, une poétesse braxin en délicatesse avec la société macho qui l’entoure, un guerrier sanguinaire intransigeant. Zatar et Anzha, les deux protagonistes antagonistes, sont loin d’être au premier plan au début du récit. De fait, chaque chapitre est une unité quasi-autonome, servi par une forme qui lui est propre (on a parfois des lettres, des retranscriptions d’entretien, etc.), et on pourra regretter que cette présentation éclatée, diversifiée, de l’histoire, s’estompe partiellement dans sa deuxième moitié.

Ce qui n’empêche par les deux tomes du roman de constituer un excellent moment de lecture (à 36 euros tout de même…). S’il faut chercher un précédent à Enfants de la conquête, on pourra évoquer le cycle de l’Ekumen d’Ursula Le Guin, moins pour la richesse de l’univers, davantage esquissé qu’approfondi en détail (mais un glossaire à la fin du tome 2 y pourvoit), que pour la justesse de ses personnages déchirés. Cela, ajouté à l’écriture délicate, au ton poignant et à la construction élaboré, transmue ce qui pourrait n’être qu’un banal space opera, lu des centaines de fois, en un opéra de l’espace tout à la fois spectaculaire et intime, brutal et précieux.

En bref, ce roman s’avère une véritable réussite, et on peut s’étonner qu’il ait fallu si longtemps pour le lire en français — la VO étant parue en 1986 aux USA. Enfants de la conquête a depuis connu une suite, The Wildling, publiée en 2004. Espérons cette fois qu’il ne faudra pas patienter un nouveau quart de siècle.

L'Entité 2047

Certes, le titre est idiot. Certes, la couverture est peu engageante. Mais il serait dommage que cela vous éloigne de ce titre, qui, s’il ne constitue pas un chef-d’œuvre, se révèle un redoutable page-turner.

Travis Chase est un solitaire. Ex-flic, il a également passé quinze ans de sa vie en prison pour une raison qui nous sera dévoilée progressivement. Alors qu’il part pour un trek en montagne, il tombe dans une vallée reculée sur rien moins qu’une épave de Boeing 747… dans laquelle il découvre le cadavre de la Première Dame des Etats-Unis ! L’avion convoyait un chargement ultrasecret, un mystérieux Chuchoteur convoité par des barbouzes présentement occupés à torturer une autre des passagères du 747 pour qu’elle leur dévoile où elle l’a caché. C’est le début d’une longue course-poursuite…

Difficile, voire impossible, dès lors, de lâcher ce thriller d’une efficacité à toute épreuve. Il s’agit pourtant d’un premier roman, le début d’une trilogie dont le dernier tome vient de paraître, mais Patrick Lee maîtrise déjà remarquablement les codes du domaine : un rythme soutenu marqué par quelques scènes d’anthologie (sans trop dévoiler, celle en Suisse, que ne renierait pas un George Romero), des révélations savamment distillées… bref, tout l’arsenal du genre. Qu’importe dès lors que ce livre emprunte une thématique maintes fois usée (les artefacts extraterrestres qui parviennent sur Terre), utilise quelques grosses ficelles (un 747 qui peut s’écraser sans que personne ne le remarque, la scène du baiser) ou souffre d’incohérences. L’essentiel n’est pas là, mais bien dans le plaisir de lecture très premier degré, celui qui ne nous encombre pas les neurones mais nous procure une lecture compulsive. Il faut dire qu’en plus de sa construction impeccable, le livre se distingue par ses deux protagonistes plutôt bien campés, malgré certains poncifs propres au genre.

Certes très loin d’être inoubliable, L’Entité 0247 s’avère donc un roman fort sympathique porté par une vitalité peu commune. C’est déjà ça.

Boire la tasse

Né en 1973, Christophe Langlois a travaillé à la Bibliothèque Nationale de France, dont il fut directeur du service Philosophie et religion. Amateur de Borges, Roald Dahl et de poésie allemande, blogueur, il passe à l’écriture avec Boire la tasse, son premier recueil de nouvelles, publiées par les toujours très intéressantes éditions de L’Arbre Vengeur.

Ce qui frappe au premier abord à la lecture de ces quinze textes, c’est l’imagination de l’auteur : on rencontre ainsi des hommes et femmes cédant à la mode de rendre translucides certaines parties de leur corps ; Hitler qui passe sur une route de Seine-et-Marne tous les ans à la même date, en Renault Laguna ; la poussière, qui nous parle de sa conception de l’existence ; des hommes qui font vœu de silence et sont condamnés pour cela ; un Christ androïde un peu dissipé ; ou encore les visiteurs d’un musée qui ne savent pas dans quel piège ils sont en train de tomber… Langlois s’en donne à cœur joie pour nous offrir une pyrotechnie de situations abracadabrantesques et de personnages invraisemblables, et compte sur le lecteur pour participer en suspendant son incrédulité. Ce qui fonctionne d’autant mieux quand l’auteur ancre le début de ses nouvelles dans la réalité la plus proche de nous : l’effet de surprise en est démultiplié. L’aspect ludique est de fait primordial ici ; rien de surprenant donc à ce que certains de ces textes se terminent par une chute ou un retournement.

Vu la diversité des thématiques, ce recueil se devait toutefois de trouver une unité pour trouver son sens et être davantage qu’une juxtaposition de nouvelles ; cette unité est fournie par deux éléments : l’humour et le style. L’humour, tout d’abord, parce qu’il imprègne l’ensemble du recueil, du plus noir (« Coupe sombre ») au plus accessible (« Le Bon Pasteur »), et vient renforcer l’aspect ludique évoqué plus haut ; Christophe Langlois se situe quelque part entre Buzzati, Sheckley et Brown. Le style, quant à lui, est d’une maîtrise peu commune pour un premier recueil ; il sait se faire tour à tour envoûtant et sec, poétique et pragmatique, de façon à coller à la thématique de la nouvelle. Et toujours sans fioriture ni esbroufe excessives : l’auteur va à l’essentiel, et on lui sait gré de cette retenue.

Au final, Boire la tasse s’avère un excellent recueil, débordant d’idées, de textes ciselés, et en tout cas une authentique révélation d’un nouvel auteur à suivre de très près : Christophe Langlois.

Wastburg

Sous une géniale illustration de couverture qui, avec ses flous artistiques, vous accroche le regard de façon quasi hypnotique, à tel point qu’une fois que j’ai eu pris le livre en main, il m’a été impossible de le reposer de crainte qu’un très hypothétique autre client ne vienne me le ravir et qu’il me faille attendre… J’étais allé à la librairie pour le nouveau Timothée Rey mais c’est Wastburg qui m’a sauté dessus ! La plus belle illustration depuis… depuis longtemps. Il m’a fallu ce bouquin sur le champ.

A 26 euros, pour un livre non traduit, c’est un brin chérot. L’éditeur faisant, à juste titre, le calcul qu’en vendant son produit vingt pour cent (cinq euros) plus cher que le prix standard ordinairement pratiqué, il n’en vendra pas beaucoup moins et consolidera sa trésorerie. Ce qui est de bon ton dans la perspective de voir durer une maison produisant des choses fort intéressantes. De plus, les bouquins sont de beaux objets avec rabats…

Wastburg est le premier roman de Cédric Ferrand, la nouvelle découverte d’André-François Ruaud, le bélier des Moutons électriques. Un roman sans héros si ce n’est Wastburg elle-même.

Wastburg est une cité franche coincée dans le delta d’un fleuve, entre le Waelmstat dont la culture domine la cité, et la Loritanie dont les ressortissants sont plus ou moins réduits à la portion congrue. A Wastburg, ce n’est pas encore la Renaissance, mais le Moyen Age y compte ses dernières heures telles que l’auteur nous le conte. En quinze chapitres qui sont autant de vignettes sur la vie de la cité, de ses gens de peu et autres margoulins de tout acabit. Wastburg est une sorte de fix-up sans en être un ; un roman mosaïque dont la somme transcende largement les diverses parties qui auraient pu être données à lire ici ou là comme autant de nouvelles indépendantes. Petit à petit, on voit l’ensemble prendre forme, s’agencer et le motif final se révéler comme un puzzle à l’ajout de chaque pièce nouvelle. On sent, davantage qu’on ne le voit, transparaître un de ces évènements majeurs qui marquera à jamais l’histoire de la ville d’où la magie à foutu les bouts depuis quelque temps déjà. Même quand l’air est plombé dans sa puanteur par le soleil, on sent le vent du changement souffler sur Wastburg. Les personnages apparaissent et disparaissent, passant fort aisément de vie à trépas d’un chapitre à l’autre, chacun apportant sa petite touche, insignifiante en soi, à l’ensemble. Peu des personnages que Cédric Ferrand nous donne à croiser dans les ruelles obscures de la cité connaîtront une fin paisible à un âge avancé…

La quatrième de couverture nous parle de « crapule fantasy » en spécifiant « comme si San-Antonio visitait Lankhmar » ; c’est dire que Ferrand, après Jaworski, écrit sa fantasy en usant de l’argot. Parce que tant Fafhrd et le Souricier Gris que Conan étaient déjà, depuis les années 30 pour le second, de fieffées crapule sans parler du Kane de Karl Edward Wagner… Sans être mauvais, loin s’en faut, Ferrand ne me semble pas aussi bon que Jaworski. L’argot, notre argot, semble plaqué sur l’histoire comme par un coup de « chercher et remplacer partout » le bon français par l’argot. Par exemple, on peut lire : « Il y a trop d’encre dans ce commerce, ça le désoblige. » p. 154. Ça sent son Audiard à cent pas, une phrase comme ça !

Reste encore une question que pose ce genre de fantasy médiévale avec très peu de « merveilleux noir ». Pourquoi « simplement » une fantasy située dans une ville imaginaire plutôt qu’un vrai roman historique, tel que Cadix ou la diagonale du fou de Arturo Perez Reverte, même si l’espagnol reconnaît prendre quelques libertés avec la réalité historique, qui aurait l’avantage, outre l’attrait romanesque indéniable de Wastburg, de faire œuvre culturelle ? Bien sûr, au talent de romancier, il faut ajouter le travail pas forcément folichon de l’historien. On a entendu Pierre Pelot parler des recherches qu’il avait dû faire pour savoir comment on envoyait un courrier dans la région de Remiremont (88) à l’époque où il situait l’action de son roman-fleuve, C’est ainsi que les hommes vivent. Pourquoi donc ne pas écrire du roman historique quand le merveilleux qui caractérise la fantasy s’est fait la malle ? Du coup, Wastburg ne s’extrait pas du champ du divertissement, quoiqu’un divertissement de premier choix. Le mieux étant l’ennemi du bien, il n’y a nul lieu de se priver du plaisir qui nous est ici offert

Un don presque mortel

[Chronique commune à Un ennui don presque mortel et Black Out.]

En disant « ennui », on exagère quelque peu. Le livre n’est pas à proprement parler ennuyeux, il ne tombe pas des mains, il se lit. Il est seulement dépourvu du moindre intérêt. Bien qu’il se lise vite, on n’en éprouve pas moins, et de manière fort aiguë, la sensation d’avoir perdu son temps.

L’histoire. En deux phrases. Alors que ses parents sont en vacances, Marie découvre un ado doté du pouvoir de télékinésie, en cavale, planqué chez elle et qui a tous les flics et barbouzes du monde à ses basques. Il l’entraîne plus ou moins malgré elle dans un rail movie à travers l’Allemagne, de Stuttgart à Dresde, au cours duquel d’otage elle finira amoureuse. Passons sur le syndrome de Stockholm… Morale de l’histoire (comme à la fin des fables de La Fontaine) : passe ton Bac d’abord et quand tu seras majeure tu feras ce qu’il te plaira…

Le titre, enfin. Ce bouquin n’a rien de mortel. Ce n’est pas le thriller qui tue. Nathan ne veut tuer personne et ses poursuivants tiennent à le prendre vivant. Jamais sa vie n’est menacée.

Ça laisse franchement dubitatif. Qu’est-ce qui peut bien intéresser les ados là-dedans ? L’histoire d’amour fleur bleue grave qu’on sent venir d’aussi loin qu’un cadavre de trente jours en plein soleil ? Le seul morceau de bravoure dans tout ça est à la page 98, quand Marie traite Nathan de monstre, mais le soufflé retombe bien vite. En tout cas, difficile de croire que ce genre de livre contribue un tant soit peu à faire devenir adulte un quelconque adolescent. Cette littérature avec des héros à leur image flatte peut-être leur ego, en général assez largement dimensionné, mais le rôle de la littérature n’est-il pas au contraire de leur proposer des modèles adultes probablement moins affriolants ? Bref…

Avec Black Out, Andreas Eschbach nous livre un techno thriller également juvénile qui orbite autour de l’idée de Singularité. Son concept n’est pas l’apparition d’une intelligence artificielle, mais la mise en réseau des cerveaux humains par le biais d’une interface directe reliant l’encéphale à Internet. Rien de neuf en soit, mais, dans ce roman, l’interface directe entre l’homme et la « machine », en fait l’infosphère, cesse d’être un simple outil. Eschbach en fait une sorte de projet, de but eschatologique, une sorte d’anti-Graal. Ici, l’interface directe aboutit, via Internet, à un gestalt de l’ensemble des cervelles connectées qui est présenté comme une sortie de l’humanité. Dans ce livre, ce gestalt s’appelle la Cohérence. Elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente. Ses attributs confinent au divin même si l’auteur n’aborde à aucun moment cette idée.

Il n’y a plus d’individus dans la Cohérence. Les êtres y fusionnent. Chacun entend, voit, sent par les sens de tous les autres. Ils disposent du savoir de tous les autres connectés. C’est un concept extrêmement intéressant dans la mesure où des recherches sont menées dans cette direction par divers laboratoires à travers le monde. A l’origine, ces recherches sont faites dans un but thérapeutique. Il s’agit de rendre leurs possibilités d’action à divers handicapés. But tout à fait louable en soit. Mais chacun sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est le message que ne cesse de vouloir faire passer l’un des personnages, Jeremiah Jones, dans sa croisade pacifique anti-technophile plutôt que technophobe. L’équipe qui fait la découverte se scinde en deux : d’une part Linus, celui qui veut appliquer ; de l’autre ceux qui souhaitent faire machine arrière — le Dr Connery et James Kidd.

Road movie cette fois, à travers les Etats-Unis. Trois ados, Kyle, sa sœur Serenity et un autre, Christopher, pirate informatique de génie à ses heures sous le nom de Computer Kid, parcourent l’Ouest américain à la recherche de leurs pères… Jeremiah Jones, celui des frère et sœur, se planque parce qu’il a été promu écolo-terroriste à la suite d’attentats qu’il n’a pas commis. Celui de Christopher a été capté par la Cohérence. Ça commence avec une pluie d’hélicos, puis ça se calme… Tout ça pour ça, est-on tenté de se dire, et ce en attendant la suite, car suite il y aura.

L’Atalante a publié ce roman d’Eschbach simultanément avec L’Entité 0247 de Patrick Lee, deux romans fort proches l’un de l’autre. Les deux sont des thrillers tournant autour du concept d’omniscience, qu’il s’agisse de la Cohérence ou du Chuchoteur (dans le roman de Lee). Or, en SF, l’omniscience reste toujours difficile à manipuler même pour des auteurs talentueux. Les deux livres, au demeurant honorables, finissent sur le même genre de flop : la montagne accouche d’une souris.

On comprend aisément que la perte d’individualité induite par la fusion dans la Cohérence fasse peur et que l’individu lut-te pour y échapper, car cela s’apparente à une forme de mort, de néantisation. L’auteur semble prendre position  contre d’une manière viscérale, mais l’avenir de l’humanité ne passe-t-il pas justement par là ? Dans une sorte d’idéal absolu du socialisme ? Eschbach shunte le débat eschatologique et épistémologique qui s’impose en la matière. Vivante, la Cohérence est aussi une structure dissipative qui se maintient loin de l’équilibre en consommant de l’énergie ; elle devrait évoluer selon une recherche d’efficience de manière à se préserver tout en réduisant sa consommation énergétique. Imaginez ce que cela impliquera… Combien faut-il d’humains pour maintenir le gestalt cohérent ?

Sans casser trois pattes à un canard, Black Out est bien supérieur à Un don presque mortel. La Cohérence et son origine sont un concept intéressant et la construction s’avère sympa et bien amenée. Le roman est d’une lecture plaisante.

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