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Le Voyage de Simon Morley

Ce qui nous immerge dans le présent, ce sont les multiples fils que tissent l'environ­nement, l'architecture des bâtiments, le langage, les objets… Les rompre, en reconstituant l'atmosphère et le décor d'une époque révolue, en s'imprégnant du passé, permet de voyager vers ce passé. C'est ainsi que Simon Morley, dans le cadre de recherches secrètes du gouvernement américain, effectue plusieurs missions dans le New York de 1882. Il s'isole dans un immeuble de l'époque, y vit comme un citoyen du XIXe siècle jusqu'à ce que, se sentant prêt, il effectue ses premiers pas à l'extérieur…

Au cours de ces voyages, Simon tente d'élucider le mystère du suicide de l'aïeul de son amie Kate, ce qui l'amènera à découvrir des malversations inconnues des historiens. Il tombe également amoureux de Julia, la jeune fille de la pension où il est descendu.

Malgré la minceur de l'intrigue, l'intérêt est soutenu de bout en bout grâce à la richesse des détails restituant la fin du XIXe siècle à New York. Chaque événement permet de mesurer à quel point la société a changé. Le comportement, les modes de pensées, la psychologie des gens de l'époque sont par moments aussi éloignés des nôtres que ceux d'un extrater­restre, ce que Simon paraît être parfois. Malgré son imprégnation de l'époque, il commet de menues erreurs — ainsi quand il exécute le portrait de Julia, portrait qui déroute car les traits de son esquisse ne se touchent ni ne se ferment, ce qu'un œil du XIXe siècle est incapable d'interpréter comme étant un dessin réussi.

La lecture de ce roman abondamment illustré est un réel bonheur. Les descrip­tions dont il fourmille ne sont en rien pesantes, au contraire : elles constituent la matière même du livre. Grâce à elles, l'imprégnation est totale. C'est le lecteur qui, désormais, voyage dans le temps.

Ce roman de Jack Finney qui a obtenu le Grand Prix de l'Imaginaire en 1994, a depuis été suivi d'un autre, Le Balancier du temps, tout aussi passionnant. Sa réédition s'imposait.

Horizons lointains

Robert Silverberg avait déjà réalisé une anthologie de fantasy (Légendes, éd. 84) basée sur le même principe : prolonger, pour un nouveau tour de piste, les cycles célèbres de la science-fiction, en partant du postulat que leurs univers sont suffisamment riches pour justifier de nouveaux prolongements. Silverberg ne parle pas ici des concepts de séries qui se répètent inlassablement mais évoque, dans sa préface, les sagas évolutives qui approfondissent idées et univers au fil des volumes.

Curieusement, sa propre nouvelle, appartenant à la série Roma Aeterna, uchronie où l'empire romain a survécu, contredit ses ambitions ; l'intérêt des univers parallèles est en grande partie motivé par les divergences provoquées par la modification d'un événement. Celles-ci admises, raconter un énième récit situé plusieurs siècles après le point de divergence n'ajoute ni ne retranche rien à la série, le référent étant situé trop loin dans le temps. Cette réserve n'ôte rien au mérite du récit, dont le propos est ailleurs, et qui reste agréable à lire.

Il en va de même avec Orson Scott Card qui envoie Ender, alors que celui-ci cherche une planète pour les Doryphores, sur un monde où il a maille à partir avec un inspecteur des impôts véreux et où il fait la connaissance de Jane, le « compagnon » logé dans son ordinateur : ce prudent épisode d'une malversation déjouée serait sans rapport avec la saga si le riche voyageur des étoiles n'avait été Ender.

Il n'y a en fait qu'un seul texte vraiment médiocre dans cette anthologie, c'est celui d'Anne McCaffrey. Séquelle du Vaisseau qui chantait, la nouvelle n'est qu'un épisode supplémentaire des aventures d'Helva, le vaisseau-femme, centré autour d'une idée maintes fois ressassée : la planète capable de se défendre seule contre l'envahisseur.

Mais comment ajouter une pierre à l'édifice sans dérouter le lecteur qui ignorerait tout du bâtiment lui-même ? Le plus souvent, celle-ci n'est pas d'une incidence qui nécessite la connaissance de la série au complet. Dans le cas de Frederick Pohl, par exemple, qui reprend son concept de la Grande Porte, les éléments de base, à savoir la capacité de voyager pour des destinations inconnues mais peut-être fabuleuses dans des vaisseaux abandonnés par les énigmatiques Heechees, suffit pour raconter un épisode très réussi. L'exercice est moins évident dans le cas de « Tentation », du cycle Élévation de David Brin, malgré la présentation que chaque auteur fait de sa série, en introduction à la nouvelle : lorsque le décor est aussi riche que foisonnant, il est difficile de livrer en quelques lignes les informations qui furent développées sur plusieurs milliers de pages. Le texte de Gregory Benford approfondit la réflexion sur la spécificité humaine, un des thèmes développés dans sa série des Organiques contre les Machines (on retrouve d'ailleurs Nigel Walmsley combattant la Mante), mais, bien que non dénué d'intérêt, il restera probablement hermétique à ceux qui ne connaissent rien du cycle du Centre galactique, en raison justement des détails non explicités qui se réfèrent directement à la trame de base.

La plupart des auteurs retiennent donc un aspect peu abordé de leur univers : Ursula Le Guin, dont le cycle des Ekumen est suffisamment lâche pour proposer des romans lisibles séparément, raconte fort intelligemment une guerre qu'on suit uniquement par le biais de ceux qui ne la pratiquent pas ; se référant à Endymion plus qu'à Hypérion, Dan Simmons choisit de raconter avec brio comment les Enéens, à bord de leur vaisseau spatial, sauvent une civilisation régulièrement agressée par un engin aussi gigantesque que ravageur ; Greg Bear envoie à nouveau Olmy sur la Voie présentée dans Éon, Éternité et Héritage, pour empêcher que l'univers ne soit phagocyté par un autre où c'est l'ordre, grand dévoreur d'énergie, et non l'anarchie qui a pris le pouvoir : les implications philosophiques qu'en tire Bear sont à la hauteur de ce cycle ambitieux.

« Une Guerre à part » est la seule nouvelle qui se réfère à un roman isolé, La Guerre éternelle en l'occurrence, mais qui ne le restera pas, la proposition de Silverberg ayant donné à Joe Haldeman l'idée d'une suite. Le texte lui-même ne manque pas d'intérêt, ne serait-ce que par le point de vue décalé qu'adopté l'auteur en plaçant ses héros dans une société où l'homosexualité est la norme et l'hétérosexualité la perversion.

Tous ces romans appartiennent au space opera, comme si seul ce genre était susceptible d'offrir de grandes sagas. Nancy Kress apporte un flagrant démenti avec une nouvelle appartenant au cycle des Insomniaques, une trilogie scandaleusement inédite en France quand on sait que la nouvelle qui lui donna naissance, L'une rêve et l'autre pas, a reçu le Grand Prix de l'Imaginaire. « Méfiez-vous du chien qui dort » s'attaque à la modification génétique des animaux : priver les chiens de sommeil n'a pas sur eux le même effet que sur les humains.

Avec près de 650 pages bien serrées, ces dix nouvelles qui prennent le temps de développer leur sujet (entre 50 et 70 pages en moyenne) donnent le sentiment de lire plusieurs courts romans à la suite. La reprise des cycles célèbres n'est pas étrangère au plaisir global qu'on retire de cette anthologie, tant ceux-ci rappellent de riches et passionnants moments de lecture. Avec Horizons lointains, Silverberg nous offre un beau bouquet final de la SF du XXe siècle.

Miso Soup

Si le tueur en série est devenu, au fil des ans, un des motifs préférés de la série B, qu'elle soit littéraire (Thomas Harris) ou cinématographique (Copycat, Scream, etc.), il est agréable de voir que la grande littérature s'intéresse avec plus ou moins de bonheur au symbole, à sa mécanique (meurtres, enquête, motivations du tueur, modus operandi). Parmi les réussites majeures, on citera Lune Sanglante de James Ellroy, L'Aliéniste de Caleb Carr, Un Enfant de dieu de Cormac McCarthy ; d'autres chercheront plutôt du côté de Bret Easton Ellis et de son insupportable American Psycho. Ce serait enterrer un peu rapidement Miso Soup de Murakami Ryû, sans aucun doute l'un des romans les plus fins jamais écrits sur les bas-fonds de Tokyo et le phénomène de la prostitution lycéenne (qui n'a aucun équivalent dans les autres pays du monde). L'histoire ? Kenji a vingt ans, il sert de guide aux touristes étrangers intéressés par les love-hôtels, salons de massage, bars sans culotte et autres peep-shows avec « service spécial ». Dans ce monde de perdition où la jeunesse japonaise touche le fond sans jamais oublier de sourire, Kenji guide Frank, l'affranchit. La routine, sauf que Frank, un américain mythomane, pourrait bien être le tueur en série qui ensanglante Tokyo depuis quelques jours en démembrant ses victimes (une façon peu japonaise de tuer, nous apprend le narrateur). Alors commence un jeu morbide, cruel, entre Frank, la vérité et Kenji qui a besoin de l'argent de Frank pour vivre, veut protéger sa petite amie (dont Frank prend régulièrement des nouvelles) et a tout aussi besoin de comprendre qui il est réellement. Car c'est bien de réalité dont il est question ici, tout cela est-il réel ? Est-ce que les actes d'un tueur en série ne sont pas, par essence, irréels ? Et si — au contraire — ils étaient des symptômes de normalité ? Roman époustouflant de bout en bout, véritable thriller avec bout de peau de clochard incendié collé à la porte de l'appartement en tant qu'avertissement, dialogues à double-sens, menaces explicites, massacre d'anthologie (page 138 à 156), Miso Soup est surtout une plongée nietzschéenne dans le fameux « quand tu regardes l'abysse, méfie-toi, car l'abysse regarde en toi ». Un peu comme Peter Hoeg avait détourné les ficelles du thriller médical pour écrire Smilla, l'un des plus beaux portraits de femme de la littérature moderne, Miso Soup détourne les règles du « thriller à la Seven » pour nous parler du monde moderne et des monstres qu'il crée. Le meilleur livre jamais écrit sur les tueurs en série ? Peut-être. Du moins un des plus érudits, des plus intelligents. Quant à ceux qui n'ont jamais lu Murakami Ryû et aiment la littérature qui secoue les tripes, ils peuvent aussi se ruer sur Bleu presque transparent et Les Bébés de la consigne automatique : le premier raconte l'odyssée immobile de quatre jeunes japonais qui se droguent, se prostituent au quotidien pour survivre dans un monde dont ils acceptent inconsciemment l'insupportable américanité ; le second décrit avec minutie la société japonaise actuelle, dénuée d'âme, déracinée, vouée à l'empilement des solitudes.

De minuit à minuit

Anthologie conçue pour qu'on lise dans l'ordre les vingt-sept nouvelles qui la composent, De minuit à minuit, au fil des heures, ne cesse de décevoir et d'exaspé­rer. Si l'on enlève les textes nuls (Calvez, Bouhier, Siniac, Nicodème, Fuentes), ceux qui n'ont rien à faire en ces pages (Pelot, Ravalec), ceux agréables à lire mais sans surprise (Arnaud, Nguyen, Françaix, Pouy, Fazi, Ka, Winckler, Duguël), ceux ratés mais ambitieux (Leroy, Curval, Brèque, Andrevon), les razzies en puissance (Ulysse, Valéry, Bolduc), et, cerise sur le gâteau, l'incompétente Marie Darrieussecq (infoutue de savoir que c'est d'Aliens qu'elle a tiré sa citation « My mother told me monsters do not exist. Now I know they do » et non d'Alien IV)… il y avait là de quoi faire une jolie plaquette de 96 pages ou, pour être plus gen­til, un bon sommaire d'un numéro de la revue Ténèbres spécial francophonie. On s'arrêtera néanmoins sur les textes de Michel Pagel, Claude Ecken et Stéphanie Benson, tous trois très bons dans des registres assez différents. Reste que l'antho­logie donne une bonne idée de l'état du fantastique moderne francophone : une lit­térature qui parle principalement de l'en­fance (malade, victime, bourreau) et du sang (vampirisme, menstrues, SIDA). On regrettera l'absence de texte de grande littérature (« Le Horla », souvenez-vous) même si l'es­sai de Darrieussecq propose un travail sur le style assez intéressant… Quant aux textes qu'on aime, ici chez Bifrost, rapides, puissants, avec du rythme, un brin méchant : nulle trace à l'horizon. Cela aurait pu être les textes de Francis Valéry et Louis-Stéphane Ulysse, s'ils n'étaient point si ridicules.

Dans un paysage où il existe maintenant plusieurs revues professionnelles, trop d'anthologies francophones tue les anthologies francophones (voir le récent Hyperfuturs qui peine bien à découvrir ne serait-ce qu'un nouvel auteur). Quant à savoir ce qu'est l'angoisse, avouons que Daniel Conrad y répond avec brio. L'angoisse, c'est de savoir que des lecteurs peu in­formés vont acheter De minuit à minuit — 99 francs tout de même — alors que, pour le même prix (voire moins), ils pourraient acquérir deux excellents Pocket « Terreur » (Koko de Peter Straub et Maison hantée de Shirley Jackson — pour avoir le plaisir de citer deux chefs-d'œuvre). Il faut d'habitude du recul pour dire que la sortie d'une anthologie est un non-événement. Ici, au fil des noms alignés, trois heures de lecture suffisent.

Les Aventures de Jerry Cornelius

Avec une cinquantaine de livres traduits, Michael Moorcock est l’un des auteurs les plus connus du public, notamment pour son œuvre de fantasy. Mais, outre Elric et ses nombreux avatars alimentaires qui popularisèrent Moorcock — sur le tard, il est vrai —, il fut un précurseur du steampunk, donna dans l’uchronie baroque et, surtout, s’imposa comme l’acteur majeur de la New Wave britannique des années 60, en tant que rédacteur en chef de New World et en tant qu’auteur des aventures de Jerry Cornelius. Il prêta ensuite le personnage à d’autres auteurs dans la mouvance de New World, tels que Spinrad, Aldiss ou Hilary Bailey...

Jerry Cornelius a été présenté comme un James Bond pop et un dandy cynique vivant dans un monde en proie à l’entropie : le nôtre au milieu des sixties. C’est un brin superficiel et racoleur.

En premier lieu, à l’instar d’Elric dont il est un énième avatar, Jerry Cornelius est un agent du Chaos. Dans Le Programme final, le parallèle avec son modèle est particulièrement cultivé. Ainsi, Jerry Cornelius investissant le château faux Le Corbusier de son père faisant écho au sac de Melniboné par Elric, son amour pour sa sœur, Catherine, répondant à celui d’Elric pour sa cousine, Cymoril, de même que leurs morts respectives de la main de l’un et l’autre. Franck, son frère, endossant le rôle du prince Yrkoon. Le multivers moorcockien — on entend ici la manière dont se répondent les textes de Moorcock les uns aux autres à travers toute son œuvre en une construction conceptuelle devenue délibérée — commençait à prendre forme.

Jerry Cornelius, dont les initiales ne doivent rien au hasard, est un moderne messie hédoniste et dérisoire qui s’évertue à provoquer l’avènement d’un monde moins froid, moins faux. Ces aventures sont une farce, une comédie où l’humour vient conjurer l’horreur mise en images du monde postmoderne avant qu’elle ne nous anesthésie. Jerry Cornelius — né dans une réaction de colère à la guerre du Vietnam — déchiffre pour nous le labyrinthe discontinu de nos sociétés où l’on est voué, non seulement à se perdre, mais à s’évanouir.

Il expérimente diverses attitudes, cherche avant tout à se présenter en tant qu’être humain épris de sincérité et de sensibilité. Pour se faire, il lui faut lutter contre les systèmes, les organisations incarnées par la froide — et frigide — Miss Brunner. Jerry ne propose rien d’autre que d’introduire un brin de fantaisie dans la dérisoire rigidité de systèmes absurdes prétendant tout contrôler et réduire les gens au rôle déshumanisé d’agent d’un processus. Jerry Cornelius est un anti-héros, acteur de la farce, qui s’arme toujours d’un poignard de théâtre pour que seuls meurent les masques ou les rôles. Il ne faut pas davantage se laisser abuser par les oripeaux dont il se vêt, les artefacts dont il s’entoure ; à travers lui, Moorcock montre tout ce qu’ils ont de futiles et dérisoires. C’est un rêveur. Et l’imagination, moteur de tous les rêves, lui permet de détourner la technologie, de la réduire en gadgets... En tant que tel, fringues et gadgets ne sont là que pour donner l’illusion de la plénitude et combler la vacuité affective ; en fait de voie, ils aboutissent à une impasse. Tous ces artefacts ne sont qu’artifices incapables de produire du sens. Autant pour le consummérisme !

Datant des années 65/75, Les Aventures de Jerry Cornelius ont certes vu leur cadre vieillir ; le nec plus ultra du gadget high-tech d’alors a pris des allures de pièces de musée de province. Pourtant, comme un grand cru de Bourgogne, elles se sont bonifiées avec les années. La pertinence du propos moorcockien s’accroissant avec l’entropie, il n’en prend que davantage de saveur et de relief. Pour apprécier pleinement, il suffit de se restituer dans le contexte de l’époque, à la manière dont on lit du steampunk. Bien qu’écrit hier, Jerry Cornelius est plus que jamais au goût du jour.

La construction, de plus en plus fragmentée au fil des volumes, dans la mouvance du nouveau roman — atomisant la narration, recourant à des inclusions de coupures de presse, des commentaires « off » —, loin de parasiter le récit, en pose le contexte de l’unique manière possible. En effet, la narration la mieux aboutie s’avérerait désormais impuissante à restituer la complexité de l’époque d’une manière autre que parcellaire, impropre au propos de Moorcock. Cette construction ne facilite pas la tâche d’un lecteur habitué à une confortable linéarité mais, elle est indispensable pour créer une « impression du monde » suffisamment globale. Le monde de Jerry Cornelius, c’est ça, ça, ça, ça, ça, ça... ça, ça ! Tout ça ! Et c’est le nôtre ! Si le choix formel de Moorcock — encore exacerbé dans les nouvelles mettant Jerry Cornelius en scène — n’est pas exempt de difficultés, cela tient au fait que le monde n’est plus facile à appréhender. Marshall Mac Luhan n’a-t-il pas dit que le médium était le message ? Le sens ne réside nullement dans un hypothétique rassemblement des fragments épars dont l’auteur eut laissé le soin au lecteur. Il n’y a pas de cohérence à rechercher, rien à comprendre. Tous ces éclats de récit n’ont qu’une fonction sensitive. Le sens gît dans l’éclatement même de la forme. Peut-être n’est-ce pas facile, peut-être l’expérience est-elle étrange et laisse-t-elle le lecteur un instant désorienté, à l’instar du monde d’aujourd’hui où la falsification globale s’esquive dans la vitesse. Mais lire Les Aventure de Jerry Cornelius est bien plus facile que de se forger une bonne image du monde. En tout cas, ça y aide. Jerry Cornelius ne propose rien de moins qu’une grille de lecture du monde contemporain, une manière de le décoder pour y survivre et en tirer un minimum de bonheur. Les Aventures de Jerry Cornelius sont une lecture dont on tire d’autant plus profit que l’on éprouve le besoin de décrypter le monde actuel. Voici bien l’une des œuvres les plus essentielles de la S-F.

Billet sans titre

De retour à l'antenne de son podcast spatial, Philippe Boulier nous parle cette semaine dans la Bibliothèque Orbitale du roman d'Eric Holstein, D'Or et d'Émeraude !

Station solaire

Jusqu'il y a peu, la traduction de S-F allemande, outre Perry Rhodan, restait un épiphénomène ; pire, une rareté, une curiosité… On parlait alors de S-F exotique et ça n'a pas vraiment changé ; pas encore. C'est néanmoins le second roman d'Andreas Eschbach que l'Atalante nous propose après Des Milliards de tapis de cheveux. C'est moins que les huit livres italiens désormais disponibles (chez Payot/Rivages et au Fleuve Noir) mais déjà beaucoup dans le contexte désertique qui prévalait jusqu'alors. Des S-F autres que anglo-saxonne et indigène commencent à exister. D'autant plus qu'Eschbach et d'autres auteurs ou artistes venus d'outre-Rhin ont pu être vu à Utopia et aux Galaxiales ; des nouvelles ont également été traduites dans Utopia 1 et Cosmic Erotica. L'Europe de la S-F commencerait-elle à entrevoir le jour ? Va-t-on vers des conventions européennes dignes de ce nom ?

Station Solaire est un frileur, comme on dit à l'Atalante pour faire plaisir à Jacques Toubon.

Il n'existe pas pléthore de romans se passant intégralement en orbite basse dans un futur immédiat. L'une des références les plus proches est l'historique Apollo 13 ; sinon, ce sera Ascenseur pour l'infini de Lester Del Rey, roman et auteur aujourd'hui bien oubliés, écrit avant même que Gagarine ne fasse quelques petits tours en orbite. Alors que chez Del Rey on s'enthousiasmait à l'idée de ce qui allait pouvoir se faire, chez Eschbach on espère entretenir encore un peu ce qui n'est toujours qu'un rêve. Quarante ans ont passé. L'humanité n'a plus d'avenir.

2015. Le Japon entretient la station Nippon et a racheté les navettes spatiales américaines. À 400 km au-dessus de la Terre, neuf astronautes-chercheurs expérimentent la transmission au sol d'énergie solaire, captée au moyen d'une immense voile photo-électrique — hybride de panneau photo-électrique et de voile solaire — et transmise grâce à un faisceau de micro-ondes. En effet, le pétrole s'épuise et le nucléaire suivra… Mais la transmission ne fonctionne pas et un sabotage commence à être soupçonné.

Entre les pirates de l'espace qui veulent utiliser le faisceau de micro-ondes pour cuire tous les habitants de la Mecque et un éco-terroriste qui, soucieux de dissimuler son forfait, permettra à Khalid et ses sbires de perpétrer le leur en rendant le faisceau opérationnel, les autres occupants de la station auront fort à faire pour ne serait-ce que sauver leurs vies.

Station Solaire est un parfait huis-clos mené à cent à l'heure dans une ambiance étouffante. Du coup, on le dévore plus qu'on ne le lit. De plus, il ne faut que fort peu de pages à Eschbach pour brosser le tableau d'un XXIe siècle qui déchante. L'Islam à feu et à sang. Une Amérique en proie à l'obscurantisme qui s'est désinvestie de l'espace. Quant à la Russie : « dire qu'elle est plongée dans le chaos serait faire injure au chaos », selon la formule choc d'Eschbach lui-même. Reste l'Europe, qui a raté le coche et se trouve en voie de balkanisation. Le pétrole se tarit. Des écho-nihilistes font tout leur possible pour abattre la civilisation et priver l'humanité de ses ultimes chances de salut, telle la station solaire. Eschbach ne s'évertue pas sur les détails ; son évocation du monde a la force incisive de la caricature. Ce n'est pas son propos, c'est son contexte. Son propos, c'est un roman d'action.

L'intrigue repose certes sur quelques clichés du roman d'espionnage : les « méchants » qui ont malencontreusement pris pour cible le fils du héros, les femmes otages qui sont, au choix, menacées ou exécutées par l'inévitable sbire sadique et psychopathe, le héros qui s'évade et reconquiert la station, la seconde chance accordée au « méchant » par le destin d'accomplir son funeste dessein, les « méchants » qui meurent tous sans que les « bons » l'aient vraiment voulu, la fausse piste qui n'en est pas une… Jusqu'au Katana qui traîne à bord de la station qui n'aurait pu être japonaise sans cela ! Tout y passe. Dans un premier temps, on assiste à la mise en place de la situation assortie de perturbations. Dans un second, c'est l'irruption de la situation de crise qui va crescendo jusqu'à son paroxysme, puis survient le retournement de situation et l'ultime rebondissement. Le thriller type. Classique en diable mais diablement efficace. Station Solaire est aussi radical qu'épuré à l'extrême. Un modèle du genre. On en redemande.

Physiognomy

Pour ce roman, Jeffrey Ford, que l'on se gardera bien de confondre avec son presque homonyme, Jeffrey Lord — qui signera la série « Blade » chez Vauvenargue — a obtenu le World Fantasy Award 98. Roman incroyable, inclassable, Physiognomy est, au côté du Neverwhere de Neil Gaiman, l'un des must de la collection, mais infiniment plus étrange encore. Son originalité est aussi extrême que celle de L'Abîme de John Crowley il n'est pas moins difficile et, s'il est aussi dense et touffu en trouvailles que Le Roi sans visage de Hervé Jubert, le ton est autre. Ni fantasy ni S-F sa parenté est ailleurs.

Qui ? Où ? Quand ? Quoi ? Rien de tout cela n'est convenu. Qui ? Le physiognomiste Cley. Où ? D'Anamasobie à la Cité Impeccable en passant par le bagne de Doralice. Quand ? Lorsqu'a été volé un fruit sacré censé être la clef du paradis terrestre. Quoi ? Une fable moderne sur le pouvoir.

La Cité Impeccable est une utopie. Nulle part, hors le temps. Une dystopie plutôt, régie par le maître Drachton Below dont elle est le fantasme. Comme dans L'Abîme, il s'agit d'un microcosme ; un monde incomplet, limité, où voisinent mines, voitures hippomobiles, usinage du chrome et lance-flammes. On y mange de peu ragoûtants crémats et des démons cornus à souhait y courent les bois. C'est un monde hanté par le spectre de Lombroso. Quant à Cley, il apparaît comme un émule de Nicolas Eymerich qui serait disciple du précédent, pour en venir, au fil de l'affaire qui nous occupe ici, par acquérir son humanité. Ajoutez pour la mesure un psychotrope hallucinogène pas piqué des vers : la beauté. Tout ça assemblé de manière très solide, très cohérente…

S'il y a quelques traits dans l'élaboration des décors et la mise en scène qui rappellent Dino Buzzati, des moments de délicate et loufoque langueur, ils s'entretissent avec une violence intense et vibrante, viscéralement dystopique, qui se dénonce d'elle-même. Entre bise et simoun, un vent de folie souffle en bourrasques et ne s'apaise un instant que pour reprendre de plus belle. Difficile de dire si cette fable, à la dimension surréaliste mais complètement barrée, déjantée à froid, face sombre du Jonathan Lethem d'Un Homme nommé chaos, relève davantage de la fantasy que de la S-F.

Jeffrey Ford a instauré un décalage maximum entre la narration et la problématique, au point que certains vont se demander où il veut en venir. Interpréter Physiognomy est une gageure éminemment spéculative. Je crois que l'on peut proposer pour champ général une mise en garde contre les utopies et leurs inspirateurs, contre les tentations d'en finir avec l'Histoire. Réflexion qui rappelle à mon souvenir Le Maître du passé de R. A. Lafferty… Plus précisément, la physiognomie est une technique qui permet de connaître le caractère et le devenir de tout un chacun par la mesure du corps et du visage. Et ce d'une manière rigoureusement déterministe. C'est une extrapolation paroxystique de la théorie de Cesare Lombroso ; laquelle voulait que les gens, les criminels et les asociaux en particuliers, présentent des spécificités significatives. Autrement dit, qu'ils soient malades. Quel intérêt direz-vous ? La crâniométrie n'est plus au goût du jour. Certes, mais cela évite ces actes durs que sont le jugement moral et la sanction qui doit se limiter à une peine juste, mais doit-on limiter les soins ? Si on emprisonne en vue de l'expiation, on interne à dessein de guérison. La justice n'est plus de mise puisque l'on agit pour le bien du « malade ». Et si, comme dans ce roman, la « maladie » n'est pas métabolique mais physiologique, due non a des processus mais à son être même, alors peu importe ce qu'il fait, seul ce qu'il est compte. Ses yeux bleus ou son nez crochu ? Vous me suivez… ? Cette conception a la peau dure. Elle est toujours très en vogue… Un siècle après Lombroso, la physiologie est devenue intracellulaire et, aux dernières nouvelles, le génome humain a été décrypté. Entre des chercheurs qui cherchent avant tout de la finance, et des recruteurs, assureurs ou conjoints (oui !) prêts à payer pour juger en fonction de critères génétiques, il y a lieu de s'alarmer. C'est de génétique que parle Ford. La génétique. Voilà de quoi la physiognomie du roman est une métaphore pertinente. Cette problématique a déjà été soulevée dans des œuvres telles que Bienvenue à Gattaca ou Une Enquête philosophique de Philip Kerr, mais Ford est infiniment plus elliptique. Trop peut-être. En revanche, il donne toute son ampleur à la littérature.

Plus que livre de genre, c'est à la veine des grands romans dystopiques, de Kallocaïne à Nous autres, qu'appartient Physiognomy. L'argument commercial évoque à juste titre les ambiances oppressantes de Kafka ou l'univers paranoïaque d'Orwell, à quoi il faut ajouter une très grinçante ironie et des traits loufoques qui accentuent le relief du propos comme l'eau forte. Jeffrey Ford a écrit pour ceux qui apprécient K. Boye, F. Kafka, E. Zamiatine ou D. Buzzati, un roman sombre, difficile mais éblouissant, qu'il a su marquer de sa patte. Le roman qu'il vous faudra faire lire à vos proches qui détestent la S-F et plus encore la fantasy. Quand on a vu Brazil, on imagine très bien Terry Gilliam adaptant le roman de Jeffrey Ford… Touffu, riche, âpre, c'est de la littérature de haute intensité, très poétique, déroutante, fort elliptique qui ose un humour grinçant et rajeunit l'anti-utopie. C'est surtout exceptionnel. De nos jours où il y a beaucoup de gros livres, avec 248 pp. seulement, Physiognomy est un grand livre.

La Grande Séparation

Parue au début des années 70, sous la forme d'une trilogie comprenant Les Croisés de Mara, Les Monarques de Bi et Lazaret 3, voici la troisième édition de La Grande séparation complétée d'un quatrième tome inédit : Les Ganethiens. Cette nouvelle édition se présente sous la forme d'un fort volume de plus de 640 pages, que ponctue une postface de Roland C. Wagner, tout en affichant un prix attractif de 89 FF.

Plusieurs années avant qu'il ne s'impose au monde de la S-F francophone en lui donnant son œuvre la plus importante en volume (La Compagnie des glaces — environ vingt millions de signes et 62 tomes !), G. J. Arnaud, qui fut invité à la dernière convention nationale de S-F à Lodève (34), avait fait une première incursion dans le genre avec La Grande séparation. Avec 400 romans derrière lui, G. J. Arnaud est un stakhanoviste de l'écriture populaire qui a sévi dans la plupart des genres. Principalement d'ailleurs dans le policier et l'espionnage, où il a donné les aventures du Commander. Récemment, on a pu redécouvrir son œuvre fantastique avec La Dalle aux maudits dans « La Bibliothèque du Fantastique » du Fleuve Noir.

Près de 1000 ans après une terrible guerre galactique qui l'opposa à la Terre, la planète Mara végète dans un moyen-âge obscurantiste d'où la science et le savoir sont proscrits et conduisent au bûcher. Les Ganethiens sont une secte scientiste et prosélyte qui, dans l'ombre, attend son heure… Laur le Négociateur, héros du cycle, est manipulé par les diverses forces en présence. Mandé par les nobles de Vasa pour tuer Dorle le Prophète, chef des Ganethiens, ce dernier à tôt fait de le renvoyer à Vasa pour y soulever ses disciples et prendre la tête de l'insurrection. Mais Dorle n'est pas franc du collier et veut instaurer une théocratie après que les vestiges technologiques qu'il maîtrise lui aient assuré la victoire… Telles sont les bases d'une aventure échevelée qui se déroulera sur plus de 600 pages…

La Grande séparation n'est pas un space opera à proprement parler. Les quatre romans qui la composent sont en fait des romances planétaires. Ils sont typiques — y compris le quatrième — de la production standard du Fleuve Noir « Anticipation » de l'époque où le voyage spatial était un presque incontournable, de même que la guerre, interplanétaire ou pas. G. J. Arnaud, qui n'éprouvait pas le désir de traiter ce sujet, l'a relégué à l'arrière-plan pour s'intéresser à ses conséquences, en trois puis quatre tableaux.

Notons que pour ce livre — et les suivants — le Fleuve Noir a enfin renoué avec le principe de la bande titre qui fut à « Anticipation » ce que les trois bandes sont à Adidas, comme si les commerciaux de la maison venaient soudain de saisir ce qu'est une marque ! Emblème de la collection du milieu des sixties au début des années 90, sa disparition en avait sonné le glas… Avec en prime une illustration de Caza pour le retour.

C'est un gros roman d'aventures, où le fond n'a pas été négligé, que nous tenons là ; un bon représentant de ce qu'était la collection « Anticipation » d'alors, qui a plutôt bien vieilli. Typique tout en comptant parmi les meilleurs.

Rupture dans le réel 2/2

Impressionnant pavé que cette épopée qui ne constitue que le premier volet d'une trilogie, L'Aube de la nuit. Peter F. Hamilton renouvelle avec bonheur le space opera : intrigue foisonnante, d'où le romanesque n'est pas absent, humour discret se moquant des conventions du genre.

Il est difficile de résumer un roman d'une telle ampleur et d'une telle richesse. Au troisième millénaire, la Confédération galactique de Hamilton se compose de quelques races extraterrestres (qu'on voit peu) et de deux types d'humanité : d'un côté les Edénistes, génétiquement modifiés, qui ont entre eux un lien d'affinité proche de la télépathie, de l'autre les Adamistes qui ont tenu à préserver leur patrimoine tout en améliorant leur corps à l'aide d'implants nanoniques.

Le premier volume développe plusieurs intrigues a priori séparées. Sur Tranquillité, un habitat spatial conscient dirigé par la séduisante Ione Soldana, Joshua Calvert, un aventurier, explore comme d'autres ce qui reste des Laymils, une race extraterrestre qui s'est collectivement suicidée bien avant l'expansion humaine. Il récupère des artefacts qui sont ensuite vendus aux enchères aux archéologues qui espèrent connaître la raison de cette disparition soudaine. Devenu riche pour avoir découvert des archives Laymils enregistrées sur une mémoire, Joshua, que Ione aime passionnément, se lance dans le commerce interplanétaire.

On suit parallèlement la colonisation d'une nouvelle planète, Lalonde, monde pluvieux et peu hospitalier, par des colons guère différents des pionniers de la conquête de l'Ouest et des Déps, délinquants utilisés comme main d'oeuvre. L'un d'eux, Quinn Dexter, appartenant à une secte satanique plutôt meurtrière, manipule la communauté et fait des autres délinquants des adeptes à sa cause. Se cache également sur Lalonde un Edéniste renégat, Laton, responsable de la disparition d'un habitat entier, qui prépare sa revanche en poursuivant des travaux visant à acquérir l'immortalité. Ses expériences ont-elles dérapé ou bien s'agit-il de l'invasion d'un virus extro comme il le prétend, ou encore d'un rite satanique qui provoque une catastrophe d'envergure sur Lalonde ? Les colons se transforment en zombis meurtriers, insensibles à la douleur, capables de se régénérer et de projeter des boules de foudre à distance.

Très vite, il s'avère que les morts échappent à leur purgatoire pour prendre possession du corps des vivants. Après la longue mise en place du premier volume, où l'intérêt est parfois affaibli par la complexité de l'intrigue et le foisonnement des personnages, on assiste à la terrifiante expansion des possédés à travers quelques scènes dantesques véritablement palpitantes. C'est la panique. Les militaires envoyés sur Lalonde échouent à enrayer la menace qui se répand sur d'autres mondes. Ce premier volet s'achève sur un véritable désastre qui augure mal de la pérennité de la race humaine.

Quelques espoirs subsistent puisqu'il est possible de les combattre, à grand renfort d'armes, voire de les dominer par la prière ! Bien des questions restent posées : les mémoires Laymils parlent d'une rupture dans le réel. Leur monde, qu'on n'a pas retrouvé, aurait été transféré là où se trouve la planète Lalonde. Il manque de faire le lien avec cette invasion de l'au-delà, de délivrer les explications concernant celle-ci et de trouver les moyens de s'en préserver. Les prochains volets, L'Alchimiste du neutronium et Le Dieu nu sont d'ores et déjà attendus avec impatience. L'Aube de la nuit figurera parmi les monuments de la science-fiction.

[Lire également l'avis de Pascal J. Thomas sur le premier tome.]

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