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Le Faiseur de veuves

« Qu'est-ce que tu veux ? aboie McNair. De l'argent ? On peut s'arranger!

Nighthawk feinte en direction de son aine et, du talon de la paume, le frappe sous le nez. Des esquilles d'os se logent dans le cerveau de McNair le tuant net.

Il entend un bourdonnement derrière lui, se retourne, et voit un pistolet laser à pleine charge braqué sur lui. »

On a longtemps taxé les récits de Space Opera de « westerns de l'espace ». Ainsi Gene Roddenberry, le créateur de Star Trek, avait en son temps fait passer sa série, aux yeux des chaînes de télévision, pour une simple « caravane de l'espace» où les lasers remplaceraient les six-coups et les extraterrestres les Peaux-rouges. Plus récemment un éditorialiste d'Interzone, le fameux magazine de Science-Fiction anglais, aura vu dans la multiplication des séries et des films de Science-Fiction un symptôme comparable à celui qui précéda la disparition pure et simple du western en tant que genre littéraire.

Si Roddenberry n'a finalement pas tourné un western interstellaire, on s'accordera aussi sur le fait que la Science-Fiction est loin d'avoir un champ de potentialité aussi réduit dans le temps, l'espace et les idées qu'elle permet d'aborder. Elle a le pouvoir d'émuler n'importe quel genre, du polar (lire par exemple Les racines du mal de Dantec) au roman historique en passant, justement, par le western.

Une preuve supplémentaire, s’il était nécessaire, nous en est donc donnée ici avec Le Faiseur de Veuves. En effet, cette histoire des premiers pas de Jefferson Nighthawk, clone du plus grand tueur à gages de l'histoire de la Galaxie, c’est à une grosse production western que Resnick nous convie… et force constater qu'on y prend plaisir.

Car la vie n'est pas facile, sur la Frontière galactique, surtout lorsqu'on a pour missionn d'aller abattre le Marquis de Trelaine, bandit redoutable, le plus puissant de… Déluros ! Que ce soit à travers les noms des planètes (Klondike), les pseudonymes des protagonistes (Bouch Ben Masters) ou les situations (fusillade à l'épreuves, coups fourrés, prêtre défroqué reconverti dans le pillage d’églises et danseuse allumeuse), l'auteur joue vraiment la carte de la référence aux films de la grande époque cinémascope des années 60-70. Vraiment mises à part quelques scènes anecdotiques réellement science-fictives (l'ouverture, le palais des glaces…), on pourrait très bien réécrire Le Faiseur… avec Hernandez (commanditaire de la mission du héros) en premier ministre mexicain, et Leonardo di Caprio dans le rôle du jeune clone…

Resnick, comme à travers la plupart de ses récits (Purgatoire, Projet Miracle, etc.) maintient le cap en ce qui concerne les personnages pathologiquement froids et incapables de construire quelque chose. Il n'y en pas un pour rattraper l'autre, si l’on excepte peut-être le Père Noël pilleur d'églises, qui esquissera un semblant de relations paternelles avec le jeune clone. Mais, même doté d'un grand cœur, le père Noël n'est qu'un brigand parmi d'autres. Resnick aurait-il une si piètre opinion de l'humanité ou cultiverait-il le cynisme en tant que style ?

Côté dépaysement, l'auteur déploie sa panoplie d'extraterrestres et de mutants bigarrés sans trop d'effort. On n’est pas exactement sur le terrain du grand spectacle ethnologique à la Projet Miracle ou L'infernale comédie, et la Frontière est plutôt déserte — ce qui n'empêche la faune, même cantonnée à un rôle de figuration, d'être convaincante. On notera au passage la présence d'un « super-tribble » (une grosse peluche auquel l'auteur aura réservé un sort tout particulier… Enfin le traitement du syndrome du « clone » n'est pas notablement original (une sorte de variation croisée sur la phobie gémellaire et le pathos œdipien — un trait psychologique dont les récents progrès en psychiatrie tendent à démontrer qu'il n'existait que dans l'imagination de Freud…). Resnick aura d'ailleurs pris garde de ce ménager un alibi en la matière une intrique enfermant son personnage principal dans un contexte réducteur.

Bref un roman de distraction pure, assez cynique dans son genre, facile à lire et de facture classique. Un western « impitoyable » de l'espace donc, moins lourd et plus réussi que le précédent Projet Miracle mais incontestablement moins ambitieux que L'infernale comédie.

Le Cri de l'asphalte

« Tu me racontes des bobards ! Tous les deux ans, à mon job, les patrons  nous emmenaient dans un parc de loisirs situé à trois cents kilomètres de Ville-Centre. ET ON MONTAIT DANS UN TURBOTRAIN ! Une incompréhensible vague de tristesse passe dans les yeux de Jean.

– Calmos, grand, dit-il à Chuck… Tu t'es fait avoir comme les autres, et ça me fait mal… Tu t'es jamais demandé pourquoi il n'y avait pas de ciel dans ce foutu parc ? »

A priori le meilleur des quatre premiers titres de la nouvelle collection Fleuve Noir S- sans être cependant le plus ambitieux. Premier d'une trilogie, Le cri… raconte comment Chuck, brave colosse, sortit de la normalité (Voiture-électrique Boulot Dodo) pour rejoindre une bande de motards du XXIe siècle, part en quête de son rêve, la splendide mais rarissime Munch Mammouth 1200 Nurburing!

L'une des premières qualités d'un roman (au-delà. du clivage des genres) est de vous faire vivre une aventure dans la peau d'un autre. Si, comme moi vous n'avez jamais été fasciné par la perspective de vous retrouver couvert de cambouis à filer plein gaz sur un engin de mort responsable, à son échelle, de l'effet de serre, vous serez tout particulièrement surpris de l'effet bœuf Parce que là, pendant deux heures, vous serez Chuck, vous vénérerez les motos, vous mépriserez les Bleus et vous sympathiserez même avec le «Brigadier» Bob. Bref, du point de vue de l'immersion et de l'identification, c'est une réussite totale.

Autre aspect savoureux, la douce satire de l'écologie et du politiquement correct.

Et Serge Séguret (qui signe ici, me semble-t-il, son premier roman) de réponde à la normalisation déshumanisée et hypocrite, par la liberté, la débrouille, l'amitié et l'entraide des motards. Évidemment c'est un peu enjolivé (ouais, celle-là est assez facile…), mais mieux vaut avoir un idéal que « rien à battre ». On irait presque croire qu'un petit peu d'échappement plein gaz au monoxyde de carbone, ça peut pas faire de mal. C'est comme le tabac, il parait que ça peut sauver des vies, qu'ils ont dit sur France 2.

En tout cas, la virée en moto était super.

L'Ombre de Mars

« Nom de Dieu… souffla Martin en levant la tête.

– Je crois que c'est vraiment le cas de le dire, murmura Isabelle comme pour elle-même.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda Martin, tout en sachant que la jeune femme n'avait évidemment aucune réponse à une telle question.

Face à eux, taillé à même la roche, un immense portique de pierre rouge, lisse, aux angles parfaitement ajustés, les dominait. Derrière, on pouvait deviner un large couloir qui s'enfonçait dans l'ombre. Martin se retourna un instant pour contempler le paysage, comme pour s'assurer qu’ils étaient bien sur Mars. »

L'actualité Martienne (ak, ak, ak !) et le nombre impressionnant de sondes ayant raté lamentablement leur mission d'exploration de la planète rouge, devaient conduire à la parution d'un tel roman.

En d'autres temps, un vaillant équipage se serait crânement lancé dans un voyage de plusieurs mois pour découvrir oh surprise, oh merveille , des monstres tentaculaires montés sur tripodes (pour peu qu'on se situe dans les années 1880) ; une reine pulpeuse ovipare régnant sur des canaux et aux prétendants jaloux (version 1920) ; une horde de télépathes xénophobes (pour la période 1950) ; personne en particulier (vers 1970-80) une force mystérieuse et hostile de type spectral découverte par le gouvernement depuis longtemps (préférablement américain, le gouvernement), mais qu'il s'efforce de nous cacher et qui prend possession de nos valeureux astronautes, le tout avec la bénédiction d'un homme à la cigarette (disons, dans les années 1990).

Il fallait bien une bonne âme pour nous aider à nous retrouver dans tout  Cherchez plus, la, ou plutôt les, voilà ! Raymond Clarinard et Michael Ollivier ont opéré une sorte de synthèse de prés d’un siècle de fiction martienne en nous offrant, dans le même roman, les monstres tentaculaires (version cyborg), la reine pulpeuse (malheureusement nous ne saurons jamais si elle est ovipare), le télépathe xénophobe impérialiste (réduit en l'état d'un cylindre) et le complot incarné dans un seul homme, l'infâme et paranoïaque commandant de bord Langdon. Pour se mettre au goût du jour, l'équipage sera internationalisé (un Russe, un Américain, une Française, un Japonais)… mais on ne peut pas dire que les particularismes ethniques aient été particulièrement fouillés, et le tout est saupoudré de détails documentaires, d'abord convainquant, puis, petit à petit, de en moins.

Pourquoi ? D'abord parce l'idée du complot ne tient pas debout. En effet, pour quelle obscure raison envoyer un équipage (civil, dont une femme enceinte !) dans une mission, selon toute probabilité, de contact extraterrestre, sans une information complète sinon pour les envoyer au casse-pipe !? Et puis, quand on complote, autant le faire dans les formes : au minimum deux complices dans le coup — voire, le cas échéant, l'un incognito surveillant l’autre (Octobre Rouge, Alien sont des exemples d'ennemis intérieurs réussi). Et puis le véritable problème, à savoir comment monter une mission de reconnaissance avec possibilité de contact, a été totalement escamoté. Franchement, si le fin mot de l'histoire était de faire dans le Search & Destroy, il fallait envoyer les Marines !

Côte Martiens, et malgré une haute technologie en matière d'animation suspendue sans oublier un savoir-faire astronautique certain — on n'a pas non plus véritablement calculé. Pourquoi ne pas avoir cherché à préserver un minimum de l'écologie martienne et de diversité génétique, parmi les individus rescapés du cataclysme ? Juste au cas où les vaisseaux indigènes ne reviendraient pas de par-delà la Barrière des Roches, par exemple (quelle idée, d’ailleurs, d'aller coloniser Jupiter quand une jolie planète bleue les attend un peu plus près du Soleil). Quelle civilisation parvenue à l'âge stellaire aurait-elle conservée le degré de finesse sociale et diplomatique de Gengis Khan ? Pourquoi user d'armes et d’armées de destruction quand on maîtrise à ce point la manipulation mentale ?  Aussi on se pose la question : les Martiens sont-ils complètement stupides ?

Viennent après de purs problèmes de documentation. Je ne citerais que les plus flagrants. Qui sont ces astronautes qui n'ont ici aucune notion de mise en quarantaine (cf la scène homérique dans la crypte pressurisée où les héros vont découvrir leur Reine) ? Qui ne consacrent pas une seconde de leur temps à l'exercice physique sans lequel la masse musculaire fond en quelques jours faute de pesanteur ? Et qui ignore les règles de contraception élémentaire en cas de voyage spatial, n'est-ce pas, Nadia Gorbunova? Quel dommage, incidemment, que les auteurs n'aient jamais entendu parlé de la Grande Ghoule Galactique (« Great Galactic Ghoul »), une vraie légende de la conquête spatiale…

Alors, que nous reste-t-il ? Un projet de départ ambitieux. Un petit côté pulps pas désaqréable. Une lisibilité très correcte qui nous épargne les scènes sexe et gore inutiles (attention, pas les beuveries — « vous reprendrez bien un peu de caviar ? »). Bon, allez. Malgré de flagrantes incohérences, tout ça demeure tout de même plutôt prometteur. Qui sait, si Clarinard et Ollivier récidivent en poussant la logique et le détail documentaire de leur récit peu plus loin, Mars ne demeurerait pas totalement dans l'ombre ?

L'Odyssée de l'espèce

« Dans un décor de fin du monde, un homme marche sous le couvercle rouge du ciel… L'homme porte dans ses bras le corps inerte d'une femme très belle, dont les longs cheveux noirs flottent dans le vent sauvage…

– Ils l'ont tuée, dit-il. Dragon Rouge les a payés pour ça. »

La troisième enquête de Tem, le privé « transparent », conclut indéniablement en beauté la collection «Anticipation » du fleuve Noir avec, en guise de programme, un certain nombre de révélations plutôt attendues sur l'univers des « Nouveaux Mystères de Paris », comme, par exemple, la nature de la Grande Terreur, celle de la Psychosphère et l'ordonnancement des tribus de mutants. Mais L'odyssée de l'espèce, c'est aussi un livre truffé de références à la culture science-fictive. Le titre dépasse incidemment le simple gag, avec cette plongée préhistorique dans l'inconscient collectif de l'humanité… accompli, soit dit en passant, par une Intelligence Artificielle!

Côté intrigue, nous voilà fort logiquement en plein Polar S-F. Dans le rôle de la victime, le professeur Michel Viard. Dans celui de l'accusé, notre héros, Tem, dont l'invisibilité se fait une fois de plus tirer l'oreille. Comment Tem a-t-il pu être surpris par l'inspecteur Trovallec dans la minute où il a découvert le corps? Qui a voulu assassiner le dernier spécialiste de la Grande Terreur ? Qui veut faire plonger notre privé préféré ? Qui poursuit Gloria, l'Intelligence Artificielle révolutionnaire prônant la libération de ses semblables par le sabotage du net ?

La réponse à toutes ces questions passent par le périlleux exercice d'une explication « scientifique » aux pouvoirs paranormaux — l'un des attributs les plus fumeux de la Science-Fiction : essayez donc d'expliquer (sans faire appel aux Thétans ou un autre précepte scientologue, SVP) la télépathie ou la télékinésie aux moyens de rudiments de la biophysique moderne, et vous verrez qu'en général, ça part très mal. Roland C.Wagner a, lui, choisi la théorie du Big Bang et son déploiement dimensionnel. Lorsque l'univers n'en était qu'à ses balbutiements, pas moins de onze dimensions ont tenté de se déployer, mais seulement quatre ont eu l'énergie pour se faire. Ainsi, l'esprit humain est-il en mesure d'agir sur ces univers restés à l'état de potentialité, tout en demeurant connectés sur la réalité telle que nous la connaissons. L'univers des Nouveaux Mystères est donc, depuis la fameuse Terreur, un univers en train de s'acheminer vers la fusion entre le monde physique et le monde des fantasmes. Le résultat « polar-S-F-Fantasyste » (voir tout particulièrement la façon dont se dénoue l'affaire) particulièrement et étonnante convainquant.

À noter, parmi les innombrables facettes de cette Odyssée… la connotation malfaisante attachée au clonage. Ce point me pousse à une petite digression qu’on aura la gentillesse de bien vouloir m’excuser. La peur totalement irrationnelle du double a récemment été exprimée à heure de grande audience par rien moins que deux présidents : l'un d'une instance européenne sur la bioéthique, l'autre d’une République Française. Je crois qu’il convient de faire la part des choses. Les vrais jumeaux sont des clones naturelles, mais néanmoins copies conformes génétiques) — et ils ne sont plus monstrueux que n'importe qui. Évidemment, estampiller un copyright renouvelable sur la formule de leur ADN… c’est une toute autre affaire. Il convient de faire la différence entre le « pouvoir de faire l'utilisation de ce pouvoir, et ceci prestement avant d'aller droit à une censure définitive. Au fait, pourquoi ne clonerait-on ces deux enfants écrasés par un ambassadeur trop pressé ? Cela ne serait-t-il pas la réparation idéale à un dommage qu'aucune sollicitude ni paquet d'argent calculé selon des barèmes éminemment humanistes, ne sauraient pourvoir ? Quand un nouvel Isaac Asimov prendra défense de ces nouvelles créatures de Frankenstein ? On attend avec impatience la prochaine trilogie de Mike Resnick…

En conclusion et pour en revenir à L'Odyssée de l'espèce, voici un roman  ambitieux, un bon roman, incontestablement plus achevé que ses deux précédents épisodes. Peut-être un rien brouillon (d'autres écriraient touffu), il offre cependant et sans contestes suffisamment de pistes pour captiver quiconque. Alors, si en plus vous êtes collectionneur, n'hésitez pas plus longtemps.

Saphyr d'Antiter

« Ils crurent d'abord traverser un musée de cire mais rapidement ils se rendirent compte qu'ils passaient à côté d'hommes et de femmes figés, qu'on aurait abandonnés après les avoir vidés de leur substance et dont les yeux grands ouverts semblaient contempler le vide pour l'éternité…

– Ces gens sont comme des vêtements entreposés dans un placard… »

Quatorzième et ultime chapitre des aventures de Rohel le Vioter, Saphyr voit le retour du chevalier des étoiles muni du Mentral, la formule mentale dévastatrice qu'il compte livrer aux monstrueux envahisseurs Garloups en échange de sa bien-aimée

Comme d'habitude, les scènes de survie dans le désert, les créatures extraterrestres, la peinture de la civilisation des Cælectes sont particulièrement réussies. Les descriptions de massacres et autres tortures gratuites perpétrées par les méchants sont complaisamment choquantes mais, naturellement, toute cette violence sied à la bassesse ici perversion des ennemis du héros.

Là où les choses se gâtent un tout petit peu, c’est l'éternel et redondant décalque de l’intrigue de base d'un roman Rohel — Rohel se trouve sur une planète plus ou moins contraint et forcé ; il y rencontre une somptueuse femme, de trop rares autochtones adhèrent à son parti ; les mêmes autochtones s’en prennent plein la figure et notre héros débarrasse l'univers de quelques mécréants. On remarquera malgré tout une différence notable, cette fois : Rohel a complètement oublié ces fameuses poires remplies de substances « soumissives » qui garnissent habituellement les parties anatomiques les plus intimes des superbes créatures croisant systématiquement sa route (le chanceux !). Oubliée donc la précieuse énergie virile que le héros s'efforçait de préserver à travers tant et tant d'aventures.

Plus gênant est l'impression tenace qu'entre prophéties, interventions divines, coïncidences extraordinaires et foi qui sauve, ce qui semble faire la différence entre « Rohel triomphe » et « Rohel se plante magistralement », c'est avant tout la volonté arbitraire de l'auteur. Pas vraiment ici de complexe alchimie entre situations, obstacles, motivations, stratégies, dilemmes, décisions et initiatives des protagonistes.

Enfin, la nature des fameux Garloups révélés, on ne peut s'empêcher de penser que l'esprit humain a décidément tendance à tout ramener à lui. Ces histoires de lutte éternelle du Bien et du Mal, qu'elles s'illustrent en Fantasy ou dans les Space Opera les plus populaires (« Utilise la Force, Luke ») ont un rien tendance à faire oublier que le Mal, ou ce qu'on qualifie comme tel, n'existe pas sans causes même à l'état de pur fantasme. A-t-on jamais vaincu une hydre sans s'interroger sur sa nature et ce qui fait sa force?

Malgré tout et comme toujours, cette aventure de Rohel reste très divertissante : à lire pour la détente.

Naalia de Sanar

« Naalia avait encore du mal à réaliser l’inconcevable vérité. Ils ne se trouvaient pas quelque part à proximité du cercle polaire boréal, comme elle l'avait déduit du parcours effectué en pays Sirkatô, mais à des milliers de lieues plus à l'est. Cela signifiait donc que les distances entre les « portes » n'étaient pas identiques en terre occitanienne et en pays Sirkatô. Autrement dit dans ce monde… et dans l'autre. »

Bienvenue sur les rivages incertains de la Science-Fantasy.

La Geste du Halaguen se présente comme une vaste fresque bourrée de cartes et de mots étranges, sans doute pour le plaisir de devoir régulièrement interrompre sa lecture histoire de comprendre exactement de quoi on parle… hum.

Mis à part cet détail un rien crispant, côté Fantasy, ce sont ces armées barbares qui pillent et massacrent les rares îlots de civilisation médiévalisantes des contrées sauvages ; ces luttes sans fin contre une nature résolument hostile qui conduisent les caravaniers écartés aux pires extrémités; ou encore ces gardiens démiurges enlevant des nouveau-nés aux destins extraordinaires bien que toujours près d'être sérieusement compromis.

Côté Science maintenant, c'est cette fracture dimensionnelle qui conduit à faire boucler une route, voire à passer d'un univers à l'autre semer ses poursuivants. Ou pourquoi pas, cette bague magique à identification palmaire,  ordinateur et modem intégré… que l’héroïne a la faiblesse de confondre avec un anneau de souhait tout droit venu des mondes d’Advanced Donjons & Dragons (« Oh mon chevalier adoré, prend cet anneau qui te protégera des armées du roi barbare… »).

Mais je ne vais pas vous dévoiler les mille et une péripéties somme toute assez prenantes, qui émaillent un récit à l'intrigue en en forme de collier de perles enfilé sur une trame de base. À savoir Naalia de Sanar, femme de compagnie de Dame Paléade de Bageston, hérite inopinément d'un bébé apporté par un mystérieux voyageur lorsque la dite Dame Paléade se retrouve massacrée par les gens du sanguinaire Séquançaire, chef des hordes barbares lancées sur l'Occitanie. Manque de chance pour Naalia, le bébé est censé, dans un futur plus ou moins éloigné, abattre le fameux Séquançaire selon un augure prononcé par un non moins mystérieux sorcier. Dans sa fuite, Naalia et ses amis trébucheront sur quelques épreuves plus ou moins reliées à histoire de départ, et à la structure bien particulière de l'univers du Halaguen.

Et tout ça donne un roman de Science-Fantasy où l'on croisera des donjons tronçonneurs (fleurant bon les « cent et un pièges de Grimtooth », pour les connaisseurs) aux fondations enracinées dans un autre monde, des fantômes d'extraterrestres en quête de corps à posséder, le tout mâtiné de numérologie et de forces telluriques. Si écrire de la Science-Fiction implique de suivre une logique (pseudo) scientifique d'un bout à l'autre, et si écrire de la Fantasy implique de suivre une logique (pseudo) mythologico-éthnologico-occulto-légendaire, on tendrait presque à croire que faire de la Science-Fantasy consiste à mélanger l'un et l'autre, comme ça vient.

Bref, une fois accepté le principe de ces «territoires de l'incertitude », les malheurs de Naalia font tout de même leur petit effet et ce premier tome thésaurise plutôt correctement les chances de passionner un lecteur en mal d'histoires aventureuses.

Parleur

« Il n’y a pas d’issue, Parleur. Ils ont le pouvoir, ils ont les armes, ils ont tout. Nous pouvons faire ce que nous voulons, nous ne les intéressons pas. Ils sont dans un monde et nous dans un autre. Quoi que nous tentions, c’est perdu d’avance. »

Roman de fantasy d'un des auteurs francophones de S-F les plus côtés, Parleur est d'abord, et avant tout, une utopie nous narrant comment, poussée par la verve d'un héros au nom éponyme du présent bouquin, une petite communauté, cantonnée sur une colline surplombant une cité médiévale, va développer sa conscience politique à la faveur d'une terrible famine. De quelle manière passer de la passivité civique parfaite à une responsabilité et un esprit de corps triomphant de l'intérêt personnel égoïste ? La question est posée.

La première chose qui frappe, à la lecture de Parleur, c'est la qualité stylistique de la narration. On remarquera que c'est bien là la moindre des choses, surtout quand le récit suit le point de vue de la sπur biographe d'un poète et agitateur politique de talent. Quoiqu'il en soit, force est de noter combien le style et la mise en scène d'Ayerdhal se sont améliorés depuis l'aride Ballade Choreïale.

En revanche, on se permettra d'émettre quelques menues réserves sur le traitement des dialogues. Comment ne pas s'étonner, en effet, de l'omniprésence d'un vocabulaire familier et argotique en droite ligne inspirée de notre fin de XXe siècle (l'auteur nous fait, malgré tout, grâce du verlan…) ? Voilà qui a de quoi choquer en Fantasy médiévale, où l'on s'attendrait à plus pittoresque. Toutefois bien sûr le recours à pareil anachronisme n'est pas sans avantage il rend les personnages et leurs préoccupations plus facilement compréhensibles, de fait incontestablement plus proches du lecteur.

 Concernant les personnages, justement, le caractère utopique (archétype), là encore, ne fait aucun doute. Ainsi les très « ayerdhaliens » Vini la maternelle (une « écrivaine » publique, sœur de Karel, poète contestataire martyre), Haiween « La Mante » (milicienne quasi psychopathe), roussette sanguine amoureuse éperdue, et enfin Parleur lui-même, beau comme un légionnaire et plus polyvalent que Capitaine Flamme et Doc Savage réunis. Viennent après quoi quantité de bonnes gens (les « Collinards »), que Parleur sera presque toujours à même de raisonner, généralement sans trop avoir à gérer des problèmes de communication insurmontable, débilité primaire voire psychopathie plus ou moins prononcée. La place ici n'est pas à la « langue de bois ». Tous les protagonistes « parlent vrai » à tel point que l'ensemble perd parfois en vraisemblance, surtout au regard de ce que l'on sait de nos jours en matière de politique. Oui, définitivement, Parleur est une utopie, avec tout que cela implique d'irréalisme.

Enfin on remarquera que Parleur n’a de Fantasy que le cadre — ce qui ne signifie pas, c'est entendu, que cela soit suffisant pour le qualifier d'autre chose. Nous sommes dans un royaume imaginaire, aux institutions (la Ghilde, le Dogme…) imaginaires. Mais de magie certifiée, de dragons, elfes et petits hommes aux pieds velus, point il pas plus que de beurre en broche. Quelques effets pyrotechniques, oui. D'un côté, cela évite de nous détourner du sujet de réflexion principal. De l'autre, la démarche aura être privé le roman d'atours plus ludiques, romanesques, fantasystes. Ce qui n'aurait forcément gâché la fable.

Reste, malgré tout, un livre de qui pas fondamentalement enivrant mais indéniablement personnel.

Les Lutteurs immobiles

« Aboutir à une symbiose générale qui interdira à jamais le saccage par l'homme de son environnement ! Le pollueur crèvera de sa pollution ! Il pourra en suivre les contrecoups immédiats sur son propre organisme. Voilà comment nous donnerons aux choses des armes pour répondre aux agressions de l'home sapiens, voilà comment nous ferons des mondes naturels et manufacturés des combattants inertes… Des lutteurs immobiles ! »

Du plus pur Brussolo de la première période, parfaite expression de la technique de construction du Maître de… l'épouvante-policière-fantaisisteultraphobique (puisque, d'après les dires même de l'auteur, il n'écrit plus de Science-Fiction…). Les Lutteurs Immobiles, c'est une dystopie basée sur la perversion du mouvement écologique partant du postulat que, si les objets ont suffisamment d'importance pour qu'on se batte contre leur gaspillage, qu'adviendrait-il si un pouvoir (dictatorial, évidemment) leur accordait plus d'égard qu'à la personne humaine.

Notez au passage le glissement: d'un mouvement visant à protéger l'environnement et donc, par extension les hommes, en but à la consommation à outrance Brussolo tire le portrait d'une société vénérant les objets au point d'en sacrifier ses enfants. Un univers doublement piégé donc : on pourra dès lors faire son deuil d'une quelconque morale à tirer de cette « fable écologique ambiguë. »

Reste l'intérêt dramatique du récit, et l'insidieux sentiment d'épouvante qu'il distille à travers l'histoire de ce pauvre David (décidément passé à toutes les sauces chez cet auteur) condamné, pour avoir démoli un magasin de porcelaine, à être couplé à un mystérieux objet caché quelque part près de son pavillon de campagne.

Incontestablement ici, au travers de cette espèce de prise d'otage de malheureux condamnés, le savoir-faire de Brussolo rivalise d'efficacité. À ceci près que les condamnés suscités semblent unanimement faire la même erreur de raisonnement : ce n’est pas à un objet qu'ils ont été couplés, mais bien à l'ordinateur chargé d'orchestrer leurs tourments. De même dans la première partie du roman, ce ne sont pas les objets qui veillent Videsco, mais les humains qui ont installé les mouchards en question — or le roman s'attardera à peine sur l'édifice dictatorial humain, source de tant de tourments : le propos est ailleurs. Voilà donc où situer la différence entre Les Lutteurs Immobiles et un récit comme, par exemple, 1984 d'Orwell (ou encore le film Brazil, de Terry Gilliam).

Car en fait d'« univers piégé », c'est à un édifice logique en trompe-l'œil lecteur a affaire : chaque élément trouve son origine dans le postulat perverti du règne des lutteurs immobiles, et l’ensemble ne maintient sa vraisemblance que dans l'effort narratif pour contrarier les ressorts naturels d'une société, de la psyché et de la biologie humaine. Des ressorts qui, d'ailleurs, seront libérés au final du roman. Bref, c'est complètement artificiel mais efficace, sans conteste aucun réussi au de vue du simple plaisir de la lecture.

Neuvième Cercle

« Le monstre est là. Il passe à toute vitesse devant nous — seize wagons de ferraille hurlant dans la nuit, toujours ce même cirque —, et il est pratiquement vide.

À cette heure-là, c'est parfaitement normal, mais la scène se déroule maintenant au ralenti, et je sens qu'il va se passer quelque chose. Il n’y a personne dans ce foutu métro, personne jusqu'à la quatorzième voiture. Puis c'est l'hallucination, directe, terrifiante. Des sortes de malades mentaux … se pressent aux fenêtres pour nous voir passer et l’espace d'un instant, je ne sais plus si c'est eux ou nous qui avançons. Leurs visages énucléés et grimaçants n'ont rien d'humain… tout ça ne dure qu'une seconde… le train disparaît dans l'obscurité. »

Bon. À en croire l'impact de certaines visions, Fabrice Colin a peut-être du talent. Dommage que ces dites visions apparaissent plus échappées de ce qui ressemble à un épanchement cathartique (autrement dit, vidons notre sac et faisons dans le plus « gore-crade » qu'on puisse imaginer) davantage qu'à un roman d'épouvante doté d'une intrigue conséquente. Oui, vraiment dommage…

La trame ? En ces derniers jours de l’année 1999, les fanatiques sectaires ont décidé, via la personne de l'homosexuel pas si refoulé que ça Justin le prêcheur, de nettoyer une bonne fois pour toute la lie de l'humanité réfugiée dans quelques uns des neufs dessous de cette bonne vieille ville de NewYork. Là où d'autres auraient envoyé Linda Hamilton réciter des poèmes romantiques à un honme-lion au bord des cascades d'un fleuve souterrain ayant miraculeusement esquivé les égouts de la Big Apple l'auteur va torturer trois échappés d'une maison de redressement et nous faire assister, par leurs yeux, à un carnaval d'atrocités. Le final (à mon goût plutôt anticlimatique), du même bois ou peu s'en faut, rejoindra Black Velvet sur les « Territoires de la Craditude Absolue », dans un raccourci assez frappant pour qui aura parcouru les deux romans.

Et le neuvième cercle, me direz-vous ? Parce qu'il faut quand même une dose de grandeur Fantastique pour faire passer une pilule aussi amère, les errements de nos trois « héros » croisent à plusieurs reprises la route de prétendus Dieux ressuscités et autres immortels. Jusqu'à Dante et Leonardo Da Vinci, même, qui passent visiblement plus pour des alibis culturels qu'autre chose.

Aussi la question de s'imposer d'elle-même : pourquoi certains lecteurs « avertis » apprécieraient-ils, le cas échéant, Neuvième Cercle ou Black Velvet ? Le crade, le flippant, le traumatisme brut de décoffrage, l'étalage de perversion clinique suffisent-ils à réveiller la peur primale, à combler les appétits de grands frissons et exorciser les angoisses de la réalité quotidienne ?

Sur votre serviteur, ça ne fonctionne décidément pas. Il en ira peut-être différemment avec vous, même s'il est sérieusement permis d'en douter…

Black Velvet

« Anna chuchota : “Tu aurais dû t'enfuir, pauvre rat.” Elle rejeta le buste en arrière, le bras levé. La lame jaillit avec un cliquètement sec. Bellmer se contorsionnait, essayant de hurler… […] Avec un sourire de regret elle abattit le couteau plusieurs fois de suite, perforant la région du cœur.

La parution simultanée de Black Velvet d'Alain « Territoires de l'Inquiétude » Dorémieux et du Neuvième Cercle de Fabrice Colin, m'a donné l'idée d'une nouvelle échelle personnelle de cotation des romans. C'est ainsi qu'en lieu et place sempiternelles étoiles, j'utiliserai désormais le « BEURK ». Dans cette nouvelle échelle j'attribuerai donc deux BEURKs à Black Velvet et trois BEURKs à Neuvième Cercle.

Que le lecteur (et les auteurs, s'ils me lisent) se rassurent, c'est sûrement moi qui n'arrive pas à me faire à un certain genre de littérature… euh… « fantastique », plutôt courant dans les bacs de nos libraire. Le gore, le sexe, la perversion sont les fondations des textes d'épouvante les plus classiques et prestigieux (… et un joyeux anniversaire à Dracula !). Mais à propos, les fondations ne sont-elles pas les éléments d'une maison qu'on aperçoit lorsqu'on la construit ou… quand elle est par terre. À moins bien sûr d'avoir oublié un mur…Ou d'être l'un de ces teenagers impayables qui décide de descendre à la cave ou de creuser dans la cheminée histoire de savoir ce qui peut bien faire ce petit bruit de grattements une fois la nuit tombée…

Or donc, que trouve-t-on dans cette réédition révisée d'un roman de 1991 signée par l'anthologiste francophone de l'étrange Alain Dorémieux ? À la croisée de Répulsion (de Polanski) et de Possession (de Zulawski) nous dit la jaquette, Black Velvet raconte folie plus ou moins progressive d'une jeune femme qui, parce qu'elle a été violée par son père, se met à découper ses amis. Oups, vous savez tout. Bon, c'est vrai, il y a un spectre dans le miroir et des tas de détails un petit peu cradingues, mais ça ne va pas vraiment plus loin.

Alors, oui, peut-être Dorémieux est-il maître dans la description minutieuse et pleine de jolies phrases sur la dégradation psychique d'une adolescente névrosé — ou, si vous préférez, de la mise en roman de cas de psychopathies cliniques. Et quoi ? Où est l'intrigue ? La fille est folle, d'accord. Où est la réflexion ? Tout le monde coucher avec elle et personne ne la connaît assez pour savoir qu'elle va vous mettre dans son congélateur? Où est la peur ? Je ne vois que le dégoût. Où est le Fantastique, cette merveilleuse et troublante fascination qu’il exerce sur le commun des mortelles? Je sais qu'on n'est pas dans La Belle et la Bête et certainement pas dans un film de Walt Disney, mais entre Le Bébé de Rosemary, Polstergeist, Shining et même Freddy, il est clair qu'on peut faire mieux faire que les vagues hallucinations meurtrières d’une victime de l'inceste. Je veux grimper aux murs ! Je veux mon train fantôme!

Il n’est certes pas ici.

Ça vient de paraître

L'Arche de la Rédemption

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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