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Critiques de Bifrost

Le Nouvel Équilibre

Dans un futur proche, l’Humanité est parvenue à une forme d’utopie écologique et démocratique, le nouvel équilibre. Alors qu’elle attend les résultats du tirage au sort qui désignera les nouveaux membres de l’Assemblée planétaire du vivant, Alia apprend la mort de sa grand-mère. Durant les quelques jours qui précèdent les funérailles, elle repense à cette femme qui a joué un rôle majeur dans l’émergence de la nouvelle société…

À travers Alia et sa grand-mère, Amélie Géal raconte la mise en place de cette utopie et son fonctionnement quotidien. La description de ce futur proche peut parfois agacer par ses aspects lénifiants et une foi en l’Humanité qu’il est difficile de ne pas trouver naïve. Tous les problèmes ont été réglés en l’espace d’une génération : crise écologique et climatique, travail subi et capitalisme, violence, spécisme, industrie nucléaire… S’ajoute à cela un twist final digne d’une pièce de Molière.

Des défauts néanmoins compensés par plusieurs aspects intéressants, comme par exemple l’utopie qui a pour germe la prise de conscience globale de la souffrance animale (grâce à une innovation technique, nous sommes bien dans le cadre de la science-fiction). Amélie Géal jauge ainsi les progrès de la civilisation à l’attention que celle-ci porte aux plus faibles.

On lui sait gré, surtout, d’éviter les deux pièges souvent cachés dans l’utopie. Le premier, c’est le manque d’intérêt : dans un monde parfait, il n’existe plus de conflit, et donc plus d’intrigue. Pour pallier cela, il peut être tentant de bâtir l’histoire sur un défaut de la société imaginée ou sur l’amplification de certains traits jusqu’à l’absurde. Ce faisant, on transforme l’utopie en dystopie, trahissant le projet d’origine.

Amélie Géal réussit à naviguer entre ces deux écueils. Dans Le Nouvel équilibre, l’intrigue est ténue : une jeune femme effectue un travail de deuil et s’interroge sur ses origines. Mais, traitée avec beaucoup de subtilité, elle suffit à maintenir l’intérêt du lecteur. Et si le roman s’attache à décrire une véritable utopie, plutôt qu’une société malade de trop vouloir le bien commun, il comporte des passages sombres : la haine que portent (à juste raison) certains animaux à l’Humanité, ou encore la rémanence d’une violence terroriste inspirée de l’écologie radicale.

Si la novella partage des points communs avec Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson, le texte est moins sec, plus chaleureux. La description de l’utopie y est moins détaillée, et parfois un peu naïve, mais elle est aussi moins technique et davantage rattachée au quotidien : à hauteur humaine. Une première publication dans le champ science-fictif convaincante pour Amélie Géal, qui offre un regard original sur ce genre difficile à manier que constitue l’utopie.

 

Jean-François Seignol

Derrière le grillage

« Vous est-il déjà arrivé de confondre un souvenir avec un rêve ? » Cette question, issue du paratexte du recueil Derrière le grillage, résume assez bien le sentiment qui s’en dégage. En proposant à des auteurices d’écrire chacun·e un texte de 111 111 signes (l’un des trois du présent volume n’aura pas réussi à remplir cette part du contrat, le vilain !) à partir d’un même souvenir, Xavier Vernet ne cherche-t-il pas à se rassurer en se créant un chapelet de souvenirs ? À moins qu’il n’aspire à donner plus de texture à ce lieu si cher à ses yeux : un portail, une dalle de béton, des box alignés, un bac à sable, une pelle et, derrière le grillage, un vergé où sommeillent des statues ? Avec cet hommage à son père disparu, mais aussi à la fertilité de l’imagination enfantine, il paraît évident que le fondateur de la librairie Scylla et des éditions Dystopia a goûté avec plaisir les trois textes de ce recueil, partageant dans le paratexte l’excitation de la découverte : comment, et de quelle manière, son souvenir, délivré aux auteurices via une simple mise en contexte, a pu les faire vaciller dans la fièvre de l’écriture…

Guillaume Chamanadjian ouvre le bal avec « NoirPunk », où il fait montre d’une belle habileté dans l’écriture, comme à son habitude. L’auteur d’Une valse pour les grotesques est un joueur qui aime se jouer de ses lecteurs. Et le voilà qui recommence, pour notre plus grand plaisir. Dans cet univers aux couleurs cyberpunk, Chamanadjian nous conte une société où l’électricité se vend à prix d’or et où les rencontres ont principalement lieu en virtuel, Myriam y retrouve d’ailleurs Quemener qui lui demande de reprendre son enquête sur Yagami, l’inventeur d’une cryptomonnaie soi-disant disparu, voire décédé. On voit poindre la résolution de l’intrigue, mais ce texte n’en est pas moins une jolie mise en bouche.

Le recueil se poursuite avec « CANT ». Il nous est tous déjà arrivé de nous réveiller sans comprendre le sens ni même le déroulé d’un rêve : il semblerait que le court roman de luvan en fasse partie. La musicalité de la langue est plaisante, mais votre servante est passée à côté de ce texte abscons.

Enfin, si « Noirpunk » embrassait assez timidement le cyberpunk, il n’en est pas de même pour « Kawaakari », qui nous plonge littéralement dans un Japon futuriste au transhumanisme assumé. On y suit une chimérique, Ayame Takemura, dont le corps, augmenté bien entendu, fait d’elle une assassine redoutée. Jusqu’au jour où un souvenir surgit. Un jardin. Ses parents. Or, les chimériques ne sont pas censés hériter de la mémoire de leurs orignaux… Commence alors pour Ayame une quête, celle de ses propres souvenirs — lesquels s’immiscent peu à peu dans sa vie réelle. Chercher des lieux, des gestes, des sentiments, au risque de se perdre, voici le parcours contemplatif et vertigineux que nous propose Sébastien Juillard, une conclusion on ne peut plus recommandable pour ce recueil.

Derrière le grillage emporte l’adhésion : les illustrations d’Arnaud Maniak, Elvire De Cock, Lia Vesperale et Lise L. accompagnent parfaitement les textes, ces derniers sont de bonne facture et peuvent se lire indépendamment. Ne perdons pas de vue le projet éditorial qui les lie et que Xavier Vernet nous dévoile peu à peu dans une introduction, plusieurs interfaces et une postface. Car goûter à la genèse d’un ouvrage et à son évolution, c’est entrer dans le processus créatif de l’éditeur, ce qui l’anime, le passionne, et découvrir, avec lui, les textes issus des graines qu’il a plantées chez les artistes qu’il a choisis. Bonne nouvelle, un Derrière le grillage 2 semble déjà dans les tuyaux.

 

Aayla Secura

Le Voleur et la Reine T1 & T2

Qu’on aime ou qu’on s’en agace, Monsieur Toussaint Louverture sait y faire pour créer l’événement : la traduction de la saga « Blackwater » de Michael McDowell (cf. Bifrost 107) ou la réédition « remasterisée » de la fameuse Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski. L’éditeur bordelais s’est lancé cet automne dans la publication du « Voleur de la Reine », hexalogie de fantasy de l’autrice américaine Megan Whalen Turner. Pourquoi ce cycle, paru outre-Atlantique entre 1996 et 2017, n’avait jamais été traduit ? Mystère. En tous cas, MTL a mis une nouvelle fois les petits plats dans les grands pour cette série : livres reliés cartonnés, avec tranchefil et légères dorures en couverture (plus une pelletée de goodies pour les commandes passées sur le site web, allant d’un vrai-faux dépliant touristique jusqu’à une… savonnette).

Avec « Le Voleur de la Reine », l’autrice nous emmène dans une péninsule montagneuse que se partagent trois royaumes rivaux — l’Attolie, Eddis, Sounis —, chacun ayant un avantage que les autres n’ont pas (des ressources vivrières, un accès à la mer, le contrôle d’un col de montagne très stratégique). Plus loin, il y a les puissances continentales, et surtout l’Empire mède, qui lorgne sur cette péninsule. L’atmosphère est méditerranéenne, les noms des acteurs et des lieux évoquant la Grèce ou Byzance. Dans ce monde, les dieux existent mais leur influence est limitée.

Le voleur du roman initial, c’est Gen. Ce jeune homme à la main leste croupit dans les geôles de Sounis après avoir tenté de dérober quelque Sceau royal. Le Mage officiel de ce royaume vient lui proposer cette alternative à la prison : l’accompagner jusqu’au cœur d’Eddis pour s’emparer d’un artefact. Gen accepte (a-t-il d’autre choix ?), et le voilà bientôt sur les routes avec ce mage et sa petite escorte. La première moitié du Voleur raconte donc ce voyage, Gen se montrant un narrateur geignard, plaintif et un tantinet agaçant. Passé le vol, morceau de bravoure que ne dédaignerait pas Indiana Jones, vient le retour vers Sounis. Et c’est là que les choses partent en vrille, Gen — et, partant, l’autrice — abattant ses cartes avec autant d’habilité que de roublardise.

Difficile d’évoquer La Reine d’Attolie sans gâcher les révélations qui ponctuent la fin du Voleur. Dans ce deuxième volet, le cadre s’élargit, emmenant le lecteur à travers les royaumes de la péninsule dans un jeu retors d’intrigues de cour. Pièges et complots se succèdent et s’emboîtent, pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est bien simple, on en redemande. Et cela tombe bien : les quatre volumes suivants paraîtront entre cette année et la prochaine. Vivement.

 

Erwann Perchoc

Stoker & Dracula, la fabrique d’une légende

[Critique commune à Dracula à Istanbul.]

Après un volumineux ouvrage examinant la figure du vampire sous toutes ses coutures — Vampirologie, récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire 2023 —, Adrien Party, fondateur du site vampirisme.com et spécialiste du sujet, revient aux affaires avec un nouvel essai se focalisant cette fois sur le représentant le plus connu du genre et son créateur : Stoker & Dracula, la fabrique d’une légende. Tout est dans le titre. Au fil des cinq cents pages du livre, Party s’attache à brosser le portrait de Bram Stoker, tout à la fois homme de loi, homme de théâtre et homme de lettres, de reconstituer la genèse de Dracula, de présenter les sources documentaires de l’auteur, de discuter la réception critique du roman à sa parution, ou de s’intéresser à la figure de Vlad III l’Empaleur, la très vraisemblable source d’inspiration historique de l’auteur. C’est aussi l’occasion de battre en brèche des idées reçues, notamment la croyance selon laquelle le roman aurait été mal accueilli à sa sortie (non). De nombreuses interviews rythment l’ouvrage, comme Dacre Stoker, arrière-petit-neveu de Bram et auteur d’une suite récente à Dracula, ou différents universitaires versés dans les Dracula studies, ce qui permet de constater que certains questionnements ne font pas l’unanimité. Stoker & Dracula s’intéresse également aux nombreuses traductions du roman, avec le cas particulier de ses « adaptations » dans d’autres langues, comme l’islandais, le suédois ou le turc. L’essai se montre passionnant et tutoie l’excellence. On aurait juste apprécié un suivi éditorial un peu plus poussé (harmonisation des titres VO ou VF, italiques parfois manquants, notes d’un voyage de l’auteur en Roumanie en 2005 datées de 2025…).

Les adaptations, donc : ActuSF a eu la bonne idée de faire paraître, en même temps que l’essai d’Adrien Party, Dracula à Istanbul, du romancier et poète turc Ali Riza Seyfi. Plutôt que de traduire respectueusement le roman de Stoker, Seyfi l’a adapté à la mode turque, jusqu’à le signer de son propre nom. L’action est déplacée dans la métropole turque, les personnages sont renommés : pas de Jonathan Harker, de Mina, de Dr Seward ou de Van Helsing, mais Azmi Bey, Güzin, le Dr Afif Bey et le Dr Resuhî, etc. L’histoire reste la même, à quelques simplifications près : exit Renfield, l’échouage du Demeter ou le dénouement en Transylvanie. L’auteur remplace les croix chrétiennes par des Corans, tout aussi efficaces contre les vampires, fait des protagonistes des héros portés par un patriotisme enthousiaste et, surtout, rattache la figure de Dracula à celle de Vlad l’Empaleur, grand pourfendeur de Turcs au xve siècle. Soyons honnêtes : ce Dracula à Istanbul n’est pas très intéressant en tant que tel, mais vaut surtout comme curiosité historique. Le lecteur pourra s’amuser à jouer au jeu des sept différences avec l’original.

Le hasard faisant bien les choses, Dracula est reparu en ce même mois d’octobre 2025 chez Folio, dans la très bonne traduction d’Alain Morvan (évoquée dans son édition en « Pléiade », Dracula et autres écrits vampiriques — cf. critique dans notre numéro 95).

Vampirologues, vous avez de quoi vous faire les dents…

 

Erwann Perchoc

Dracula à Istanbul

[Critique commune à Stoker et Dracula, La fabrique d’une légende.]

Après un volumineux ouvrage examinant la figure du vampire sous toutes ses coutures — Vampirologie, récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire 2023 —, Adrien Party, fondateur du site vampirisme.com et spécialiste du sujet, revient aux affaires avec un nouvel essai se focalisant cette fois sur le représentant le plus connu du genre et son créateur : Stoker & Dracula, la fabrique d’une légende. Tout est dans le titre. Au fil des cinq cents pages du livre, Party s’attache à brosser le portrait de Bram Stoker, tout à la fois homme de loi, homme de théâtre et homme de lettres, de reconstituer la genèse de Dracula, de présenter les sources documentaires de l’auteur, de discuter la réception critique du roman à sa parution, ou de s’intéresser à la figure de Vlad III l’Empaleur, la très vraisemblable source d’inspiration historique de l’auteur. C’est aussi l’occasion de battre en brèche des idées reçues, notamment la croyance selon laquelle le roman aurait été mal accueilli à sa sortie (non). De nombreuses interviews rythment l’ouvrage, comme Dacre Stoker, arrière-petit-neveu de Bram et auteur d’une suite récente à Dracula, ou différents universitaires versés dans les Dracula studies, ce qui permet de constater que certains questionnements ne font pas l’unanimité. Stoker & Dracula s’intéresse également aux nombreuses traductions du roman, avec le cas particulier de ses « adaptations » dans d’autres langues, comme l’islandais, le suédois ou le turc. L’essai se montre passionnant et tutoie l’excellence. On aurait juste apprécié un suivi éditorial un peu plus poussé (harmonisation des titres VO ou VF, italiques parfois manquants, notes d’un voyage de l’auteur en Roumanie en 2005 datées de 2025…).

Les adaptations, donc : ActuSF a eu la bonne idée de faire paraître, en même temps que l’essai d’Adrien Party, Dracula à Istanbul, du romancier et poète turc Ali Riza Seyfi. Plutôt que de traduire respectueusement le roman de Stoker, Seyfi l’a adapté à la mode turque, jusqu’à le signer de son propre nom. L’action est déplacée dans la métropole turque, les personnages sont renommés : pas de Jonathan Harker, de Mina, de Dr Seward ou de Van Helsing, mais Azmi Bey, Güzin, le Dr Afif Bey et le Dr Resuhî, etc. L’histoire reste la même, à quelques simplifications près : exit Renfield, l’échouage du Demeter ou le dénouement en Transylvanie. L’auteur remplace les croix chrétiennes par des Corans, tout aussi efficaces contre les vampires, fait des protagonistes des héros portés par un patriotisme enthousiaste et, surtout, rattache la figure de Dracula à celle de Vlad l’Empaleur, grand pourfendeur de Turcs au xve siècle. Soyons honnêtes : ce Dracula à Istanbul n’est pas très intéressant en tant que tel, mais vaut surtout comme curiosité historique. Le lecteur pourra s’amuser à jouer au jeu des sept différences avec l’original.

Le hasard faisant bien les choses, Dracula est reparu en ce même mois d’octobre 2025 chez Folio, dans la très bonne traduction d’Alain Morvan (évoquée dans son édition en « Pléiade », Dracula et autres écrits vampiriques — cf. critique dans notre numéro 95).

Vampirologues, vous avez de quoi vous faire les dents…

 

Erwann Perchoc

De l'or dans les mains

Nouvelle incursion en Caldécie pour Eva Martin. Cette presqu’île aux dimensions d’un continent était victime d’une invasion d’un peuple plus avancé technologiquement dans Miska, premier roman de l’autrice (cf. notre critique dans le Bifrost 114). Quelques années se sont écoulées quand commence De l’or dans les mains, et la situation s’est à peu près pacifiée. Tout n’est pas rose pour autant, les relations entre autochtones caldéciens et ces nouveaux venus que sont les Kinoshs demeurent compliquées. De plus, les charmeurs et charmeuses — cette minorité de personnes douées de magie — sont toujours discriminés, voire persécutés par la majeure partie de la population.

Le don d’Artane, ce sont ses doigts agiles qui font de cette charmeuse solitaire l’une des meilleures voleuses de Blanchevue, bourgade de l’est de la Caldécie. Un sale concours de circonstance et la voilà missionnée par son patron pour aller récupérer un trésor très convoité, à même d’accorder un pouvoir démesuré à qui le possèdera. Ce faisant, elle se retrouve à faire équipe avec Naël, un autre charmeur capable d’agir sur la matière elle-même. Faire équipe est un bien grand mot, tant le garçon est hélas infichu de maîtriser son don et exaspère notre voleuse. Mais bientôt, le pire arrive pour Artane : les voilà embarqués au sein d’une caravane composée d’autres charmeurs. Artane saura-t-elle vivre en société ? Et empêcher que le fameux trésor, à même de changer le quotidien des charmeurs, tombe dans de mauvaises mains ?

Là où Miska était un roman ample, tant dans le temps de narration et les lieux de l’action que dans sa pagination, De l’or dans les mains se montre plus ramassé, plus direct, et tout aussi efficace. Les personnages frôlent parfois l’archétype (la voleuse rugueuse qui dissimule un grand cœur, le jeune naïf talentueux pour peu qu’il maîtrise son don, et des méchants bien comme il faut), mais qu’importe : ça marche. Si l’ambition de De l’or dans les mains est d’être un roman d’aventure où l’on ne s’ennuie pas entre deux courses-poursuites, le contrat est dûment rempli. La question facile qu’offre le titre est de savoir si Eva Martin a de l’or dans les mains. L’avenir nous le dira, mais en attendant une chose est sûre : un bon petit roman d’aventure tel que celui-ci, ça ne court pas les rues et c’est toujours agréable entre deux lectures plus roboratives.

 

Erwann Perchoc

Cinquante fleurs pour te briser le coeur

De GennaRose Nethercott, nous avions lu et apprécié La Maison aux pattes de poulet, admirable premier roman transplantant les mythes slaves en Amérique, quelque part entre Neil Gaiman et Ray Bradbury (cf. critique in Bifrost 114). Rien d’étonnant de la part de cette collaboratrice du podcast Lore, spécialisé dans les mythes et légendes macabres. La revoilà dans nos contrées avec non pas un deuxième roman (pour cela, il faudra attendre) mais un recueil, sous une belle couverture signée Anouck Faure.

Cinquante fleurs pour te briser le cœur mais quatorze nouvelles, toutes propres à ce recueil. Texte d’ouverture, « Le Soleil se couche sur l’Escalier de l’Éternité » raconte l’amour entre June et Harebell, guides pour cette attraction touristique d’un coin paumé de l’Arizona. C’est là le texte le plus ancré dans notre réalité : tous les autres tiennent du conte ou d’un fantastique étrange. On croise au fil des pages un enfant formé de pelotes de laine (« L’Enfant-fil »), une femme se transformant peu à peu en maison sous l’influence de son compagnon (« Recluse »), un jeune homme qui essaie de partager son cœur entre sa chérie laissée à Paris et celle de son patelin, identique à la première si ce n’est qu’elle est un fantôme (« Une Lily est une Lily »), une jeune femme qui n’arrête pas de se noyer tant l’eau a la fâcheuse tendance à se précipiter vers elle (« Leçons de noyade »), ou encore une femme chèvre et son vampirique compagnon (« Les Prunes de la lisière du monde »)… Mais une histoire, ce n’est pas juste des mots les uns à la suite des autres ; c’est aussi une forme. En la matière, l’autrice sait y faire. « Un abécédaire de la divination » adopte l’apparence d’un abécédaire pour mieux narrer une sombre histoire de harcèlement dans une école. « Un calendrier hanté » consiste en 31 entrées comme autant de jours dans un mois, avec des fantômes bien sûr. Et au cœur du recueil, « Cinquante fleurs pour te briser le cœur » se révèle un bestiaire listant, illustrations à l’appui (qu’on aurait préféré de la main d’Anouck Faure), cinquante créatures étranges telles l’insatiable lariel, l’arachnéen tomen ou le cristallin lilymutt. Au détour des notules s’esquisse de loin en loin une histoire autour de ses trois protagonistes.

Comme pour tout recueil, certains textes plairont aux lecteurs davantage que d’autres. Une partie d’entre eux s’avèrent un peu trop élusifs au goût de l’auteur de ces lignes. Il n’empêche : il reste de ces nouvelles une petite musique, ou, pour rester dans la thématique botanique, quelque poison à la longue rémanence. La tendresse et la cruauté, la mélancolie et la créativité, l’étrangeté et la sensibilité qui émanent de ces quatorze textes emportent l’adhésion. Plus haut, nous évoquions les noms de Gaiman et Bradbury : dans Cinquante Fleurs…, c’est plus volontiers celui de Kelly Link qui vient en tête — et à ce titre, la présence en quatrième de couverture d’un blurb de l’autrice de La Jeune détective et autres histoires étranges (cf. critique in Bifrost 51) n’a rien d’un hasard. Il est pire patronage. Et l’on est très curieux de la suite de la carrière littéraire de GennaRose Nethercott, tant sur la distance de la nouvelle que celle du roman.

 

Erwann Perchoc

La Grande Muraille de Mars

Depuis quelques années, Le Bélial’ a repris le flambeau de la publication des œuvres d’Alastair Reynolds, et après deux romans (Éversion et La Maison des Soleils), deux novellas au sein de la collection « Une heure-lumière », voici maintenant un très gros recueil de nouvelles, seize, plus exactement (issues du recueil original Beyond the Aquila Rift expurgé de deux récits parus ailleurs), dont plusieurs novellas et quasiment toutes inédites…

Le nom de Reynolds est bien évidemment lié au renouveau du space opera, à travers son cycle des « Inhibiteurs », aussi ne sera-t-on pas surpris que ce genre, et ce cycle, soient ici bien représentés. Avec comme ingrédients principaux de ce qui fait le succès de l’auteur : le conflit comme moteur de l’intrigue et générateur d’une dynamique du récit constante, un décor crédible qui est un personnage en soi de par son gigantisme et/ou son aspect labyrinthique, des personnages bien campés échappant à la caricature et même aux archétypes, des scénarios malins qui réservent quelques rebondissements. En bref : une appétence certaine pour le sense of wonder, parfaitement rendu, digne successeur de l’âge d’or de la SF spatiale, revivifié notamment par la présence de personnages féminins aussi denses que leurs homologues masculins. Reynolds sait comme personne suggérer le vertige à ses lecteurs, comme dans « Par-delà le Rift de l’Aigle », où il nous décrit un paysage stellaire splendide et grandiose, propice à l’émerveillement… avant de faire un zoom arrière et de nous montrer que ce que nous avions sous les yeux jusqu’à présent n’était qu’un détail de la toile… Vertige aussi, mais d’un autre type, dans « Troïka », qui narre la rencontre de trois cosmonautes avec la Matriochka, gigantesque artefact technologique extraterrestre fait de multiples couches comme des poupées russes, hommage assez évident à Rendez-vous avec Rama de Clarke.

On l’a dit, la guerre est une thématique très présente dans le recueil, mais il ne faudrait néanmoins pas prendre Reynolds pour un va-t-en-guerre : elle semble liée chez lui à une sorte de fatalisme propre à son constat de la nature humaine ; ainsi, dans « Les Fleurs de Minla », un homme essaye de guider un peuple peu évolué, menacé par un péril cosmique, dans le développement d’une technologie susceptible de le sauver, mais le peuple en question ne trouve rien de mieux à faire qu’utiliser celle-ci pour se livrer à des guerres internes.

Tout en maniant le grand spectacle, Reynolds sait aussi parler de choses plus proches de l’être humain. Comme l’art : dans « Bleu Zima », l’artiste qui a conçu des œuvres marquées par un bleu éclatant, de plus en plus gigantesques, jusqu’à couvrir des planètes entières, voire davantage, se pose la question de la signification de son art, de ce qu’il dit de lui, et de la nécessité finale de revenir à la plus simple expression du message qu’il veut faire passer (un récit adapté dans la première saison de la série Netflix Love, Death + Robots, comme, du reste, « Par-delà le Rift de l’Aigle »). Dans « Vanité », une artiste sculpte la tête du David sur un astéroïde pour le compte d’un riche mécène… dont elle ne comprend pas les objectifs réels. On trouvera également une vision glaçante de la fin du monde à l’ère de l’IA (« Grand Sommeil »), un texte de fantasy post-technologique (« La Fille du fabricant de traîneaux »), et plusieurs autres qui se démarquent clairement du space opera, dans un recueil qui frappe par l’excellence globale de ses récits : on y trouve du bon, du très bon, de l’excellent, et rien que ça. Alastair Reynolds s’est dit récemment touché par l’obtention du Grand Prix de l’Imaginaire, son premier grand prix de SF, pour La Maison des Soleils ; s’il a obtenu quelques récompenses pour ses romans, ses nouvelles n’ont quasiment rien gagné, et à la lecture de ce recueil enthousiasmant de la première à la dernière page, c’est une anomalie incompréhensible. À ne manquer sous aucun prétexte.

 

Bruno Para

Chanter le silence

[Critique commune à Briser les os.]

La collection « RéciFs » publie coup sur coup deux novellas de Cassandra Khaw, jusqu’ici connue en France pour une seule nouvelle publiée dans l’univers Warhammer. Dans cette duologie très clairement inspirée de Lovecraft, puisqu’on y retrouve quelques incontournables de l’œuvre du maître de Providence, le fil conducteur est John Persons, détective privé de son état. Mais un détective particulier en ce sens qu’il maîtrise certains pouvoirs occultes. Dans Briser les os, il est engagé par un enfant de onze ans pour une mission un peu particulière : tuer son beau-père violent. Mais lors de son enquête, Persons découvre bien davantage : l’homme cache une monstruosité qui fait écho aux propres caractéristiques de Persons, ce dernier ayant parfois du mal à canaliser ses propres pulsions. Dans Chanter le silence, le détective cède le premier rôle à Deacon James, un bluesman noir confronté à une musique qui l’envahit et le possède peu à peu, lui faisant jouer des solos endiablés au saxophone qui le laissent exsangue et ont des conséquences dramatiques pour qui les écoute. En butte au racisme d’une des habitants d’Arkham où se déroule l’intrigue, il devra en outre faire face à une menace surnaturelle contre laquelle l’aide de Persons ne sera pas de trop…

Ces deux textes, qui peuvent se lire indépendamment, présentent des caractères communs, dont une certaine efficacité dans les descriptions horrifiques qui en parsèment les pages : le corps humain est malléable à satiété, la chair fondant pour mieux laisser entrevoir une ossature déformée. Cette horreur physique, très visuelle, est amplifiée par l’ambiance globale des récits, glaciale : misère sociale et violence faite aux femmes et aux enfants dans le premier, racisme dans le second. Khaw manie toutefois l’humour — noir, bien sûr — surtout dans le premier texte ; mais loin d’adoucir le tout, il n’en souligne que davantage le désespoir de ses protagonistes. Les novellas font également la part belle au mystère, les non-dits sont nombreux, et il appartient au lecteur de saisir les implications. Outre ces points communs, les deux textes ne sont toutefois pas bâtis sur la même construction et s’avèrent assez dissemblables. Briser les os est en effet un polar lovecraftien assez classique, jouant autour de la figure archi-rebattue du privé qui enquille les enquêtes de seconde zone avant d’accepter une mission qui l’entraînera bientôt au sein d’un jeu de faux-semblants. Dans Chanter le silence, Khaw dresse un splendide portrait de musicien hanté par sa musique (ce qui nous vaut quelques passages assez introspectifs, voire poétiques) qui se retrouve poursuivi par des forces occultes inquiétantes, enferré qu’il est dans une fuite en avant constituant le principal ressort dramatique de l’intrigue.

Au final, cette duologie est intéressante à plus d’un titre ; au-delà de l’hommage qui ravira les inconditionnels de HPL, Khaw donne à lire deux textes efficaces traitant de la monstruosité sous deux angles bien distincts. Ces récits datant de 2016 et 2017 en VO, il y a peu de chances qu’on ait un jour d’autres textes dans le même univers. Il est permis de le regretter.

 

Bruno Para

Briser les os

[Critique commune à Chanter le silence.]

La collection « RéciFs » publie coup sur coup deux novellas de Cassandra Khaw, jusqu’ici connue en France pour une seule nouvelle publiée dans l’univers Warhammer. Dans cette duologie très clairement inspirée de Lovecraft, puisqu’on y retrouve quelques incontournables de l’œuvre du maître de Providence, le fil conducteur est John Persons, détective privé de son état. Mais un détective particulier en ce sens qu’il maîtrise certains pouvoirs occultes. Dans Briser les os, il est engagé par un enfant de onze ans pour une mission un peu particulière : tuer son beau-père violent. Mais lors de son enquête, Persons découvre bien davantage : l’homme cache une monstruosité qui fait écho aux propres caractéristiques de Persons, ce dernier ayant parfois du mal à canaliser ses propres pulsions. Dans Chanter le silence, le détective cède le premier rôle à Deacon James, un bluesman noir confronté à une musique qui l’envahit et le possède peu à peu, lui faisant jouer des solos endiablés au saxophone qui le laissent exsangue et ont des conséquences dramatiques pour qui les écoute. En butte au racisme d’une des habitants d’Arkham où se déroule l’intrigue, il devra en outre faire face à une menace surnaturelle contre laquelle l’aide de Persons ne sera pas de trop…

Ces deux textes, qui peuvent se lire indépendamment, présentent des caractères communs, dont une certaine efficacité dans les descriptions horrifiques qui en parsèment les pages : le corps humain est malléable à satiété, la chair fondant pour mieux laisser entrevoir une ossature déformée. Cette horreur physique, très visuelle, est amplifiée par l’ambiance globale des récits, glaciale : misère sociale et violence faite aux femmes et aux enfants dans le premier, racisme dans le second. Khaw manie toutefois l’humour — noir, bien sûr — surtout dans le premier texte ; mais loin d’adoucir le tout, il n’en souligne que davantage le désespoir de ses protagonistes. Les novellas font également la part belle au mystère, les non-dits sont nombreux, et il appartient au lecteur de saisir les implications. Outre ces points communs, les deux textes ne sont toutefois pas bâtis sur la même construction et s’avèrent assez dissemblables. Briser les os est en effet un polar lovecraftien assez classique, jouant autour de la figure archi-rebattue du privé qui enquille les enquêtes de seconde zone avant d’accepter une mission qui l’entraînera bientôt au sein d’un jeu de faux-semblants. Dans Chanter le silence, Khaw dresse un splendide portrait de musicien hanté par sa musique (ce qui nous vaut quelques passages assez introspectifs, voire poétiques) qui se retrouve poursuivi par des forces occultes inquiétantes, enferré qu’il est dans une fuite en avant constituant le principal ressort dramatique de l’intrigue.

Au final, cette duologie est intéressante à plus d’un titre ; au-delà de l’hommage qui ravira les inconditionnels de HPL, Khaw donne à lire deux textes efficaces traitant de la monstruosité sous deux angles bien distincts. Ces récits datant de 2016 et 2017 en VO, il y a peu de chances qu’on ait un jour d’autres textes dans le même univers. Il est permis de le regretter.

 

Bruno Para

Ça vient de paraître

Mondes de poche

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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