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Critiques de Bifrost

Nous sommes tous morts

Le jeune Nordnight, second d’un baleinier norvégien en 1927, nous rapporte dans Nous sommes tous morts (OK, pas de spoiler…) le terrible calvaire enduré par son équipage quand ledit bateau s’est retrouvé pris dans les glaces, là où il n’aurait pas dû y en avoir… Un effroyable cauchemar polaire, qui transforme les hommes, et notamment notre narrateur, dont on a retrouvé le journal en partie illisible ; Nordnight, mais il n’est pas le seul, tourne ainsi au salaud dans cet enfer glacé, et nous sommes témoins de cette horrible dégradation…

Premier roman du jeune Salomon de Izarra, Nous sommes tous morts affiche d’emblée ses références. On parle ainsi de Stevenson, mais aussi de Lovecraft (et ce n’est sans doute pas un hasard si le baleinier cadre de l’intrigue se nomme Providence…) ; on pense, forcément, au Moby Dick de Melville, très tôt cité ; mais, au-delà, ce mélange d’aventure maritime et de fantastique horrifique peut aussi évoquer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et peut-être plus encore William Hope Hodgson (Les Pirates fantômes, par exemple). Plus près de nous, on évoquera également Terreur de Dan Simmons… C’est dire, à la fois, l’ambition de ce très court livre, et en même temps la rude concurrence à laquelle il doit faire face.

Et, hélas, il ne se montre pas à la hauteur de ces prestigieux modèles. Le récit relativement convenu, les personnages, à peine esquissés (sauf Nordnight et le capitaine) et bien trop caricaturaux, pèsent déjà douloureusement sur la balance… Mais c’est le style, défaillant, souvent lourd et perclus de clichés, qui fait en définitive de la lecture de Nous sommes tous morts un calvaire presque aussi terrible que celui enduré par l’équipage du Providence.

Dommage. Le cadre est fascinant, les bonnes idées émergent de temps en temps — idées que l’on aurait souhaité mieux traitées —, le propos est assez intéressant. Mais cela ne suffit pas à emporter l’adhésion du lecteur, qui renâcle à chaque page ou presque (qu’on se rassure, c’est très court… trop, sans doute). Un triste ratage que l’on fera bien d’éviter ; lisez plutôt les modèles cités plus haut…

L'Abomination d'Innswich

[Critique commune à L'Abomination d'Innswich, Le Piège de Lovecraft et Les Furies de Borås.]

Piqûre de rappel après le numéro 73 de Bifrost, et démonstration qu’il y a toujours une actualité lovecraftienne. Trois publications récentes constituent en effet, à titres divers, des hommages au Maître de Providence ou des variations sur son œuvre (et encore, sans compter ce qui s’est publié en numérique, mais ne poussons pas le shoggoth dans les orties…) ; trois approches radicalement différentes, pourtant, de cette matière commune ; et, comme de juste, le résultat est plus ou moins bon…

La revue Mythologica, parallèlement à son numéro spécial Lovecraft (eh) abordé plus avant dans nos pages dans « Le coin des revues » de Thomas Day, a également publié L’Abomination d’Innswich d’Edward Lee, titre ne laissant guère de doute sur l’objet du livre. Il s’agit bien ici de reprendre la fameuse nouvelle de Lovecraft qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth », avec ce riche dilettante, lovecraftien précoce d’une naïveté confondante, qui fait du tourisme en Nouvelle-Angleterre sur les pas du Maître. Il arrive ainsi dans la ville d’Olmstead (nom du narrateur de ladite nouvelle), et y découvre tant de coïncidences que cela ne peut être le fait du hasard ; de toute évidence, Lovecraft est passé par ici, et y a puisé son inspiration. Et sans doute pas seulement pour les noms propres… Un pastiche anecdotique, et certainement pas « pour public averti », en dépit des prétentions de la quatrième de couverture. Ça colle énormément à la nouvelle originale et ne surprendra guère le lecteur, mais ça se révèle malgré tout honnête, et c’est déjà pas mal ; une lecture distrayante pour amateur de lovecrafteries pas trop exigeant.

On passe à quelque chose de bien plus intéressant avec Le Piège de Lovecraft d’Arnaud Delalande, auteur à succès du Piège de Dante. Il s’agit cette fois d’un thriller ésotérique dans lequel le narrateur, confronté à la folie d’un camarade étudiant qui commet un meurtre de masse avant de se suicider sous ses yeux, en vient à s’intéresser à Lovecraft, au « Mythe de Cthulhu » (notamment dans ses variantes ludiques), et tout particulièrement aux « livres maudits », Necronomicon en tête. Bien entendu, se pose très vite la question de l’existence réelle, sous une forme ou une autre, de l’ouvrage de l’Arabe dément Abdul Alhazred… Mais la quête du narrateur va au-delà, baignant dans l’horreur cosmique et visant à circonscrire le mal à l’état métaphysique. On se doute là encore très vite de comment cela va finir, ce qui pourrait être rédhibitoire, d’autant que la pirouette finale, outre son évidence, a quelque chose d’arrogant, pour ne pas dire mégalomane. Et pourtant, ça marche. Car Arnaud Delalande se montre un conteur efficace qui sait promener le lecteur, bien aidé par une intrigue malgré tout palpitante et une plume agréable. Plus malin qu’il n’en a l’air, et assurément ludique, Le Piège de Lovecraft constitue donc, en dépit de quelques défauts notables, une bonne surprise.

Le plus intéressant de ces trois volumes, cependant, est de loin Les Furies de Borås du Suédois Anders Fager, aux éditions Mirobole. Il s’agit d’une sélection de nouvelles piochées dans trois recueils, et quelle sélection ! On est là, de toute évidence, devant de l’excellente littérature fantastique, comme on n’en avait probablement pas lu depuis longtemps (hélas…). Anders Fager se place bel et bien dans la lignée de Lovecraft (les références ou allusions ne manquent pas, toujours réjouissantes), mais en modernisant sa matière ; aussi peut-on à juste titre le comparer à Stephen King (la quatrième de couverture ne s’en prive pas), mais aussi, sans doute, au Clive Barker des « Livres de sang ». Du sexe, du sang, des tentacules : joli programme pour un superbe recueil qui fait mouche à tous les coups, et dont les textes se répondent habilement. On se régale ainsi de ces jeunes ménades qui vont danser (et plus puisque affinités) dans les bois, de ce gamin qui fait l’apprentissage du mal auprès de « lapins-caca » pas tout à fait innocents, de cette femme (?) entourée d’aquariums et avide de conquêtes, de cet inexplicable suicide collectif de vieillards… ou, dans le passé, de la terrible vengeance d’un homme brisé par l’horreur de la guerre, voire encore de cette séance fondatrice à l’aube de la psychanalyse. Tout le recueil, à vrai dire, pourrait y passer. Répétons-le, ça le mérite : Les Furies de Borås comblera tout amateur d’horreur ; indispensable. 

Les Furies de Borås

[Critique commune à L'Abomination d'InnswichLe Piège de Lovecraft et Les Furies de Borås.]

Piqûre de rappel après le numéro 73 de Bifrost, et démonstration qu’il y a toujours une actualité lovecraftienne. Trois publications récentes constituent en effet, à titres divers, des hommages au Maître de Providence ou des variations sur son œuvre (et encore, sans compter ce qui s’est publié en numérique, mais ne poussons pas le shoggoth dans les orties…) ; trois approches radicalement différentes, pourtant, de cette matière commune ; et, comme de juste, le résultat est plus ou moins bon…

La revue Mythologica, parallèlement à son numéro spécial Lovecraft (eh) abordé plus avant dans nos pages dans « Le coin des revues » de Thomas Day, a également publié L’Abomination d’Innswich d’Edward Lee, titre ne laissant guère de doute sur l’objet du livre. Il s’agit bien ici de reprendre la fameuse nouvelle de Lovecraft qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth », avec ce riche dilettante, lovecraftien précoce d’une naïveté confondante, qui fait du tourisme en Nouvelle-Angleterre sur les pas du Maître. Il arrive ainsi dans la ville d’Olmstead (nom du narrateur de ladite nouvelle), et y découvre tant de coïncidences que cela ne peut être le fait du hasard ; de toute évidence, Lovecraft est passé par ici, et y a puisé son inspiration. Et sans doute pas seulement pour les noms propres… Un pastiche anecdotique, et certainement pas « pour public averti », en dépit des prétentions de la quatrième de couverture. Ça colle énormément à la nouvelle originale et ne surprendra guère le lecteur, mais ça se révèle malgré tout honnête, et c’est déjà pas mal ; une lecture distrayante pour amateur de lovecrafteries pas trop exigeant.

On passe à quelque chose de bien plus intéressant avec Le Piège de Lovecraft d’Arnaud Delalande, auteur à succès du Piège de Dante. Il s’agit cette fois d’un thriller ésotérique dans lequel le narrateur, confronté à la folie d’un camarade étudiant qui commet un meurtre de masse avant de se suicider sous ses yeux, en vient à s’intéresser à Lovecraft, au « Mythe de Cthulhu » (notamment dans ses variantes ludiques), et tout particulièrement aux « livres maudits », Necronomicon en tête. Bien entendu, se pose très vite la question de l’existence réelle, sous une forme ou une autre, de l’ouvrage de l’Arabe dément Abdul Alhazred… Mais la quête du narrateur va au-delà, baignant dans l’horreur cosmique et visant à circonscrire le mal à l’état métaphysique. On se doute là encore très vite de comment cela va finir, ce qui pourrait être rédhibitoire, d’autant que la pirouette finale, outre son évidence, a quelque chose d’arrogant, pour ne pas dire mégalomane. Et pourtant, ça marche. Car Arnaud Delalande se montre un conteur efficace qui sait promener le lecteur, bien aidé par une intrigue malgré tout palpitante et une plume agréable. Plus malin qu’il n’en a l’air, et assurément ludique, Le Piège de Lovecraft constitue donc, en dépit de quelques défauts notables, une bonne surprise.

Le plus intéressant de ces trois volumes, cependant, est de loin Les Furies de Borås du Suédois Anders Fager, aux éditions Mirobole. Il s’agit d’une sélection de nouvelles piochées dans trois recueils, et quelle sélection ! On est là, de toute évidence, devant de l’excellente littérature fantastique, comme on n’en avait probablement pas lu depuis longtemps (hélas…). Anders Fager se place bel et bien dans la lignée de Lovecraft (les références ou allusions ne manquent pas, toujours réjouissantes), mais en modernisant sa matière ; aussi peut-on à juste titre le comparer à Stephen King (la quatrième de couverture ne s’en prive pas), mais aussi, sans doute, au Clive Barker des « Livres de sang ». Du sexe, du sang, des tentacules : joli programme pour un superbe recueil qui fait mouche à tous les coups, et dont les textes se répondent habilement. On se régale ainsi de ces jeunes ménades qui vont danser (et plus puisque affinités) dans les bois, de ce gamin qui fait l’apprentissage du mal auprès de « lapins-caca » pas tout à fait innocents, de cette femme (?) entourée d’aquariums et avide de conquêtes, de cet inexplicable suicide collectif de vieillards… ou, dans le passé, de la terrible vengeance d’un homme brisé par l’horreur de la guerre, voire encore de cette séance fondatrice à l’aube de la psychanalyse. Tout le recueil, à vrai dire, pourrait y passer. Répétons-le, ça le mérite : Les Furies de Borås comblera tout amateur d’horreur ; indispensable. 

Le Piège de Lovecraft

[Critique commune à L'Abomination d'InnswichLe Piège de Lovecraft et Les Furies de Borås.]

Piqûre de rappel après le numéro 73 de Bifrost, et démonstration qu’il y a toujours une actualité lovecraftienne. Trois publications récentes constituent en effet, à titres divers, des hommages au Maître de Providence ou des variations sur son œuvre (et encore, sans compter ce qui s’est publié en numérique, mais ne poussons pas le shoggoth dans les orties…) ; trois approches radicalement différentes, pourtant, de cette matière commune ; et, comme de juste, le résultat est plus ou moins bon…

La revue Mythologica, parallèlement à son numéro spécial Lovecraft (eh) abordé plus avant dans nos pages dans « Le coin des revues » de Thomas Day, a également publié L’Abomination d’Innswich d’Edward Lee, titre ne laissant guère de doute sur l’objet du livre. Il s’agit bien ici de reprendre la fameuse nouvelle de Lovecraft qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth », avec ce riche dilettante, lovecraftien précoce d’une naïveté confondante, qui fait du tourisme en Nouvelle-Angleterre sur les pas du Maître. Il arrive ainsi dans la ville d’Olmstead (nom du narrateur de ladite nouvelle), et y découvre tant de coïncidences que cela ne peut être le fait du hasard ; de toute évidence, Lovecraft est passé par ici, et y a puisé son inspiration. Et sans doute pas seulement pour les noms propres… Un pastiche anecdotique, et certainement pas « pour public averti », en dépit des prétentions de la quatrième de couverture. Ça colle énormément à la nouvelle originale et ne surprendra guère le lecteur, mais ça se révèle malgré tout honnête, et c’est déjà pas mal ; une lecture distrayante pour amateur de lovecrafteries pas trop exigeant.

On passe à quelque chose de bien plus intéressant avec Le Piège de Lovecraft d’Arnaud Delalande, auteur à succès du Piège de Dante. Il s’agit cette fois d’un thriller ésotérique dans lequel le narrateur, confronté à la folie d’un camarade étudiant qui commet un meurtre de masse avant de se suicider sous ses yeux, en vient à s’intéresser à Lovecraft, au « Mythe de Cthulhu » (notamment dans ses variantes ludiques), et tout particulièrement aux « livres maudits », Necronomicon en tête. Bien entendu, se pose très vite la question de l’existence réelle, sous une forme ou une autre, de l’ouvrage de l’Arabe dément Abdul Alhazred… Mais la quête du narrateur va au-delà, baignant dans l’horreur cosmique et visant à circonscrire le mal à l’état métaphysique. On se doute là encore très vite de comment cela va finir, ce qui pourrait être rédhibitoire, d’autant que la pirouette finale, outre son évidence, a quelque chose d’arrogant, pour ne pas dire mégalomane. Et pourtant, ça marche. Car Arnaud Delalande se montre un conteur efficace qui sait promener le lecteur, bien aidé par une intrigue malgré tout palpitante et une plume agréable. Plus malin qu’il n’en a l’air, et assurément ludique, Le Piège de Lovecraft constitue donc, en dépit de quelques défauts notables, une bonne surprise.

Le plus intéressant de ces trois volumes, cependant, est de loin Les Furies de Borås du Suédois Anders Fager, aux éditions Mirobole. Il s’agit d’une sélection de nouvelles piochées dans trois recueils, et quelle sélection ! On est là, de toute évidence, devant de l’excellente littérature fantastique, comme on n’en avait probablement pas lu depuis longtemps (hélas…). Anders Fager se place bel et bien dans la lignée de Lovecraft (les références ou allusions ne manquent pas, toujours réjouissantes), mais en modernisant sa matière ; aussi peut-on à juste titre le comparer à Stephen King (la quatrième de couverture ne s’en prive pas), mais aussi, sans doute, au Clive Barker des « Livres de sang ». Du sexe, du sang, des tentacules : joli programme pour un superbe recueil qui fait mouche à tous les coups, et dont les textes se répondent habilement. On se régale ainsi de ces jeunes ménades qui vont danser (et plus puisque affinités) dans les bois, de ce gamin qui fait l’apprentissage du mal auprès de « lapins-caca » pas tout à fait innocents, de cette femme (?) entourée d’aquariums et avide de conquêtes, de cet inexplicable suicide collectif de vieillards… ou, dans le passé, de la terrible vengeance d’un homme brisé par l’horreur de la guerre, voire encore de cette séance fondatrice à l’aube de la psychanalyse. Tout le recueil, à vrai dire, pourrait y passer. Répétons-le, ça le mérite : Les Furies de Borås comblera tout amateur d’horreur ; indispensable. 

L'Univers de carton

Dans le cadre de la collection « Lot 49 », le Cherche-Midi propose de découvrir la vie et l’œuvre de l’écrivain de science-fiction américain Phoebus K. Dank (1953-2006). Obèse reclus, marié à de multiples reprises, écrivain compulsif, agoraphobe illuminé, manifestement fou, Dank n’a pas vécu pour voir la reconnaissance que ses textes connaissent depuis sa mort tragique. De nombreux films sont annoncés alors que les rééditions se multiplient. Ecrit à qua-tre mains par William Boswell et Owen Hirt, cette somme — intégralement constituée d’entrées alphabétiques — fait l’inventaire raisonné de ses romans et nouvelles, le tout agrémenté de plusieurs fiches biographiques. Les deux auteurs ont bien connu Dank. Boswell est le gardien du temple, il idolâtre Dank qui est à ses yeux le plus grand écrivain américain. Hirt, au contraire, le dénigre fielleusement. Chacun trouve dans l’écriture de cette encyclopédie un long défouloir à leurs propres carrières littéraires ratées. Le premier est un universitaire, qui a longtemps été son locataire et qui a passionnément consacré sa vie à l’exégèse dankienne. Le second est recherché par la police afin de l’entendre sur son rôle dans l’assassinat de Dank… Au fil des différentes fiches, il s’établit un dialogue à distance entre les deux hommes qui permet de comprendre le secret de la vie et de la mort de PKD. La science-fiction de Dank est d’une médiocrité assez constante, et, comme le reconnaît Boswell : « Le meilleur dans ses œuvres ce sont les prémisses — les idées étonnantes qui ont donné naissance aux nouvelles et aux romans. » Pétri d’obsessions adolescentes pour les femmes callipyges qui s’offrent à des héros virils à l’outrance, le corpus dankien est cependant parcouru de fulgurances, comme dans son roman Big Dick où il imagine un monde dans lequel un écrivain de science-fiction du nom de Philip K. Dick écrit un roman dont Phoebus K. Dank serait un personnage…

Ce roman du double se sert bien évidemment de la figure et de la vie de Dick pour créer son avatar fictif, Dank — procédé déjà utilisé par Steve Aylett dans sa biographie imaginaire de Lint (2005). Mais le propos n’est pas Dick lui-même, et encore moins l’histoire de la science-fiction. Le cœur du projet de Christopher Miller se dessine lentement, en kaléidoscope, à mesure que la lecture progresse. Il s’attaque aussi bien aux milieux universitaires que littéraires. Il s’attaque aussi à son lecteur en multipliant les pistes et axes de lectures (il est tout aussi possible de lire linéairement qu’en suivant les renvois de fiche en fiche.) Il parle de l’écriture et de l’imagination, du sublime et du minable, le tout dans un grand éclat de rire.

La mécanique du texte — entre délire organisé et satire méticuleuse — prend un tour particulièrement savoureux quand le traducteur, Claro (qui est aussi l’éditeur français du livre), entre également dans la danse, faisant partager ses doutes, soucis et inquiétudes sur son propre travail, s’avérant au final, pour notre plus grand plaisir, aussi peu fiable que les multiples auteurs du Guide du monde de Phoebus K. Dank

Les souffles ne laissent pas de traces

Auteur de nombreuses nouvelles publiées sur divers supports (revues, recueils, anthologies), Timothée Rey est loin d’être un inconnu dans le champ des littératures de l’Imaginaire. C’est toutefois la première fois qu’il s’aventure sur la distance du roman.

« Je vais vous conter l’histoire de Collembole N’a-Qu’un-Œil, Chamane-Soigneur du clan des Ronces. Lors d’un Jamboree, il s’est produit une disparition mystérieuse au cours d’une chasse aux bisons. Tout accuse les Souffles, les déités maléfiques et fantasques des vents. La peur s’insinue progressivement dans la tête des hommes et femmes des clans rassemblés. Cependant, N’a-Qu’un-Œil, esprit rationnel et pragmatique, ne croit pas à cet enlèvement surnaturel et décide d’enquêter. »

Affirmons-le d’emblée : bien qu’émaillé de petit défauts, ce premier roman, thriller préhistorique prenant pour cadre l’aurignacien, est une réussite. Pour le fond, rien à dire. Timothée Rey utilise les canons du genre et les adapte au cadre historique du roman. L’histoire se lit d’une traite, avec plaisir. Un bémol toutefois : le tic de narration du style « alors, moi j’ai compris mais je vous laisse réfléchir pour voir si vous allez trouver vous-même », qui s’avère un peu lassant.

La forme est au rendez-vous. On retrouve ici toute la verve déployée dans les nouvelles de l’auteur, sans oublier un style fluide et agréable, un humour omniprésent. Que ce soit dans les noms (Choque-Nourrice…), dans les références à des inventions farfelues pour l’époque (un parapluie…), ou dans les dialogues. Au point que l’auteur se dilue parfois dans cette débauche d’idées. On rit beaucoup pendant l’enquête, mais on en perd le fil de temps en temps, accaparé à anticiper le prochain bon mot. La galerie de personnages contribue aussi au plaisir de la lecture. Certains sont caricaturaux mais c’est ce qui les rend attachants. Le couple Chamane/Apprenti évoque Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart (La Magnificence des oiseaux).

Cerise sur le gâteau, des interludes nous en apprennent plus sur les us et coutumes de nos héros et immergent sans heurt dans l’univers construit par l’auteur.

Avec ses énigmes loufoques et invraisemblables, ses personnages attrayants, Les Souffles ne laissent pas de traces est un premier roman qui fait mouche. Pour peu qu’on nourrisse une appétence pour les récits préhistoriques. Grrr…

Cœur d'acier

Changement de registre pour Brandon Sanderson : lui qui était plutôt familier des univers de fantasy s’attaque avec Cœur d’acier au monde des super-héros. Avec, comme on va le voir, un assez fort potentiel d’adaptation cinématographique (les droits du livre furent d’ailleurs acquis un an avant la parution du roman !).

L’action se déroule à Chicago. Ou plutôt Newcago, puisque la ville a été défigurée à l’arrivée de Cœur d’acier, un super-vilain doté de la capacité de changer en métal tout objet ou chose inanimée… En effet, dix ans avant le début du livre, manquant d’être tué, Cœur d’acier a transformé l’intégralité de Chicago en acier. Alors âgé de huit ans, David Charleston assista à la scène : son père et lui se trouvaient sur les lieux, et c’est d’ailleurs son père qui faillit stopper Cœur d’acier avant que ce dernier ne réplique et l’abatte. David n’a depuis cessé de vouloir venger la mort de son géniteur, amassant toute la documentation possible sur les super-héros. Contrairement aux idées reçues, il sait que Cœur d’acier est vulnérable, puisqu’il l’a vu saigner… Mais il sait aussi que seul, il n’a aucune chance de l’emporter. Aussi décide-t-il de rejoindre les rangs des Redresseurs, les seuls à s’opposer aux super-vilains…

Le monde créé par Sanderson — et destiné à être exploré par d’autres romans — regorge de mutants aux super-pouvoirs. Mais il semble qu’il ne s’agisse que de super-vilains qui mettent sous coupe réglée les êtres « normaux ». De fait, le parti-pris de l’auteur d’adopter le point de vue des êtres humains coulait de source, une manière astucieuse d’aborder le « genre super-héroïque » : il reste extérieur aux mutants tout en nous montrant en permanence leur potentiel, puisque l’ensemble du décor est la conséquence des pouvoirs de l’un d’entre eux. Les super-vilains ne sont pour autant pas oubliés, ils apparaissent régulièrement, essentiellement dans des scènes de combats extrêmement visuels, et ont une vraie personnalité que Sanderson dépeint avec son professionnalisme habituel (dans l’année qui a précédé Cœur d’acier, il a publié le quatrième tome de « Fils-des-Brumes », un volume de « La Roue du Temps » repris à la mort de Robert Jordan, et le début d’une autre série !). La maîtrise narrative de Sanderson fait d’ailleurs merveille dans ce récit, mené tambour battant de la première à la dernière page, avec ce qu’il faut de rebondissements sciemment distillés et de personnages solidement campés. Bref : un roman qui se lit d’une traite, procure un plaisir largement supérieur à nombre de films de super-héros actuels, et une nouvelle réussite dans l’œuvre de Sanderson. Vivement la suite !

Involution

Vincent, ingénieur de haut niveau au creux de la vague et en proie à des déboires affectifs, vient tenter sa chance au Brésil, chez Globo, nouveau leader sur le réseau mondial. Il escompte se rapprocher de son ex, Chloé, ingénieur de pointe également, mais chez Foréa, entreprise qui veut débusquer de gigantesque réserves de gaz dans le manteau terrestre pour faire face à l’épuisement des ressources en hydrocarbure. Ce qui le rapprocherait aussi de leur fille, Angie. Il est accueilli à Sao Paulo par Sebastian Terra-Pereira, le « jeune milliardaire sympathique ». (C’est un concept !) Si les affaires de M. Terra-Pereira sont florissantes, ce monde-là ne tourne cependant plus très rond : il y a l’AMAS — Anomalie Magnétique de l’Atlantique Sud — qui s’intensifie et est à l’origine de pas mal de désastres, dont la chute des drones de surveillance qui maintenaient bon an mal an les cohortes de pauvres dans leurs favelas. L’émeute ne tarde guère…

Involution commence par suivre trois lignes narratives qui se rejoignent finalement assez vite car le roman est court. Outre Vincent et Chloé, on suit César/Exu, un crackolero régnant sur Crackolandia et initié à la quimbanda, une magie noire qui est au vaudou (ou à la santeria) ce que la samba est à la salsa. On passe plus de la moitié du roman sur un faux rythme tout en se demandant où Héliot veut nous emmener, percevant toutefois les prémisses d’une catastrophe… Tout s’emballe lorsque Chloé tente de franchir la discontinuité de Mohorovicic (le Moho) avec une foreuse sonique — les allusions à Stephen Baxter en quatrième de couv’ trouvent là leur crédit ; on pensera aux « Xeelees », ou aux « Inhibiteurs » d’Alastair Reynolds. Le forage libère ? déclenche ? un processus ? une entité ? qui interrompt les mouvements des masses de fer liquide dans le noyau terrestre à l’origine du champ magnétique protégeant le vivant des flux de particules à haute énergie et de radiations dures ; c’est le point final à l’aventure humaine, qui entre dès lors dans l’ère de l’involution…

Reste qu’on ne peut évacuer un défaut dans la structure de l’intrigue : l’AMAS, qui occupe le devant de la scène au début du roman, finit par passer en pertes et profits. Le forage de Chloé n’était pas lié aux recherches sur l’AMAS, qui mettaient en lumière le risque d’une disparition du champ magnétique. L’entité intraterrestre aurait décidé d’éradiquer l’humanité avant le forage, à moins que ce ne soit celui-ci qui lui en révèle l’existence, qu’elle interprète comme un facteur de risque. Il semble que l’entité veuille utiliser les restes de l’humanité involuée pour préparer la venue des Initiateurs (ceux qui ont créé l’entité), alors même que l’humanité apparaît comme un impromptu. L’enchaînement des causes et effets n’est pas clair, mais il faut prendre un certain recul pour saisir ce défaut de cohérence interne qui n’a cependant rien de rédhibitoire. Il suffit de se laisser porter par le flot du texte pour y prendre plaisir, d’autant qu’il n’est pas si fréquent qu’un auteur hexagonal nous offre une telle vision universelle pour une fin du monde douce-amère.

La Flamme chantante

À sa mort, Clark Ashton Smith (1893-1961) était encore totalement inconnu en France. Il est vrai que la situation de Robert E. Howard n’était pas meilleure et que Lovecraft lui-même commençait tout juste à pointer le bout de son nez. La science-fiction était alors en vogue, tandis que le fantastique était au creux de la vague et que la fantasy, patiemment, attendait son heure.

Un premier et gros recueil de C.A. Smith, Autres Dimensions, jamais réédité depuis, devait voir le jour en 1971, chez Christian Bourgois. Cependant, ce sont les années 80 qui allaient être sa décennie de gloire en France. D’abord, deux recueils à la Librairie des Champs Elysées, Poséidonis et Zothique, puis sept autres (sur huit volumes) aux Nouvelles Editions Oswald (L’Ile inconnue, Ubbo Sathla, L’Empire des nécromants, La Gorgone, Le Dieu carnivore (en deux tomes), Les Abominations de Yondo et Morthylla) mettraient la quasi totalité de ses nouvelles à portée du public français.

Avant que le silence des tombeaux ne s’appesantisse à nouveau sur l’œuvre de Smith…

Seul le micro éditeur La Clef d’Argent continua à s’intéresser à l’auteur d’Auburn. Plus récemment, un autre micro éditeur, L’Œil du Sphinx, s’attacha à faire connaître d’autres facettes de l’œuvre de Smith, dont toute la considérable poésie restait encore inaccessible hormis quelques échantillons publiés naguère dans le numéro 9 de la revue Antarès.

La publication de cette plaquette marque le retour de Smith chez un « grand éditeur », mais à quelles fins ? Pourquoi publier une unique nouvelle sous la forme d’une plaquette à la triste couleur chair qui ne coûte pas moins de quatorze euros pour seulement 107 pages ? C’est cher, même pour la nouvelle traduction d’un texte que l’on trouve sans difficulté sur le marché de l’occasion dans le recueil L’Ile inconnue (NéO), et surtout pour trois fois rien dans l’anthologie de Jacques Sadoul Les Meilleurs Récits de Wonder Stories, pulp où la VO fut publiée dans les numéros de juillet 1931 pour la première partie, et novembre 1931 pour la seconde. L’entreprise d’Actes Sud me semble bien hasardeuse à une époque où Internet permet de trouver aisément presque tous les livres que l’on souhaite…

La Flamme chantante n’est pas typique de la production de l’auteur. Que ce récit ait été publié dans Wonder Stories, plutôt que dans Weird Tales, la mythique revue de Farnsworth Wright qui accueillait dans ses pages les auteurs du cercle lovecraftien, dont Smith n’était pas le moindre, est significatif. C’est un récit de science-fiction dont la manière, bien datée aujourd’hui (dans un coin perdu du Nevada s’ouvre une porte vers l’ailleurs, une autre dimension), n’en fit pas moins les choux gras de l’un des auteurs les plus ré-putés des années 30, Abraham Merritt, qui recourut à semblable artifice à maintes reprises (Le Gouffre de la Lune, pour ne citer qu’un exemple). Smith use aussi du procédé consistant à faire d’un personnage fictif intermédiaire entre lui-même et le principal protagoniste, le récipiendaire du récit, technique qu’utilisera James Hilton dans Horizon perdu deux ans plus tard.

Si le processus narratif de la première partie date, la seconde partie du récit, directe, souffre des descriptions des dimensions supérieures merveilleuses auxquelles les protagonistes accèdent — ne reste au final qu’une confiture de mots assez peu évocatrice, Smith échouant ici à montrer juste assez pour suggérer. Malgré sa facture ancienne, la première partie se révèle bien mieux réussie que la seconde.

Clark Ashton Smith mérite sans doute aucun que l’on reprenne ses nouvelles en un fort volume du type Omnibus ou « Bouquins ». Mais on reste dubitatif quant à l’opportunité de cette édition d’une nouvelle qui n’est pas de ses toutes meilleures.

L'Écrivain fantôme

Après « Le Trou dans le mur », dans Fiction n°2, aux Moutons électriques, « Puzzle » dans Utopiae 2006, à l’Atalante, La Bouquineuse chez Xénia, voici un quatrième texte de Z. Zivkovic traduit en français. C’est assez peu pour un auteur jouissant de la réputation qui est la sienne, lauréat du World Fantasy Award (catégorie novella) pour « The Library ». Le problème semble partout le même : on dispose aisément de ce qui est écrit dans le patois local ou traduit de l’anglais, et c’est tout ou presque. Un brin d’allemand, un zeste d’espagnol, un rien d’italien, un semblant de russe… Alors, le serbe… Mais il existe des éditeurs, tout petits, certes, qui font de louables efforts.

Editeur qui, ici, présente ce court roman comme le moins fantastique de Zivkovic, et, pour tout dire, on n’y trouve pas la moindre once de surnaturel. Si fantastique il y a, c’est celui de la situation, improbable, tout juste à la limite de l’absurde. C’est un roman minimaliste s’il en est. Un unique personnage sur la seule scène d’un bureau à domicile, un ordinateur et un gros chat pataud comme un jeune labrador nommé Félicien. Toute l’action, si tant est qu’action il y ait, se déroule en une matinée pour un one man show silencieux hormis les coups de gong annonçant l’arrivée des courriels dans la boîte email du notre « auteur », écrivain en mal d’inspiration qui tue le temps en répondant à ses cinq correspondants plus déglingués du chapeau les uns que les autres.

L’ « admirateur anonyme » voudrait que l’ « auteur » écrive un roman dont il lui céderait la paternité. Hautemer, narcissique et jaloux, écrivain lui aussi, non pas raté, mais médiocre, désire que l’ « auteur » lui écrive des pastiches de ses propres œuvres… Banana souhaite voir l’ « auteur » terminer le roman onirique qu’elle ne saurait finir. P-O pastiche les nouvelles de l’ « auteur » et voudrait que celui-ci écrive les nouvelles-sources dont il aurait déjà rédigé les pastiches par avance ! Et enfin, Pandore, qui n’a d’autre désir que de voir l’ « auteur » écrire un roman sur et pour son chien Albert, dont elle détiendrait l’unique exemplaire pour en faire la lecture au fantôme de son clebs… Tous ces braves gens qui mériteraient bien un entonnoir à jugulaire envisagent chacun derrière leur écran que l’ « auteur » se plie à leurs desiderata en utilisant pour pseudonyme le nom de son chat, comme il le fait sur Internet pour correspondre avec eux.

La quatrième de couv’ dit tout sur L’Ecrivain fantôme, une œuvre joyeuse et espiègle. Une sorte de farce. Un jeu où le lecteur se demande comment l’auteur et l’ « auteur » vont s’en tirer. Le salto de sortie n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur des espérances, mais l’essentiel de l’intérêt réside dans la démarche qui nous y conduit. Brillant, virtuose et, surtout, amusant, L’Ecrivain fantôme est une pochade plaisante, loin, très loin des sombres registres où se déploie la plus grande part de l’Imaginaire.

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