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Critiques de Bifrost

Survivre à une invasion robot

Après les zombies, les robots !

Si vous êtes familiers des ouvrages du même genre déjà parus concernant les morts-vivants, autant dire que vous pouvez vous arrêter là. Le livre de Daniel H. Wilson reprend en gros la même structure : identifier la menace, lui échapper, riposter, survivre. Le tout découpé en chapitres très courts et agrémenté de quelques illustrations et autres croquis. La seule chose à changer véritablement sur le fond, c’est donc la nature même de la menace : on remplace les zombies par le grille-pain, voire le crossover de grand-mère, devenu une arme mortelle décidée à vous éliminer.

Dit comme ça, on pourrait en rire, mais cet ouvrage se prend parfois étonnamment au sérieux pour ce qui reste un manuel de survie parodique. Le ton n’ayant donc rien de bien personnel, on se surprend à rapidement survoler le tout, passant d’un chapitre à l’autre avant de revenir en arrière ou d’avancer de trente ou quarante pages à la fois. On ne peut pas dire que deux pages sur comment soigner une blessure par laser ou sur comment se faire passer pour un androïde aux yeux des robots s’avèrent particulièrement passionnantes à lire. L’auteur semble parfois manquer manifestement du recul nécessaire pour donner à ce court recueil — et vous ne deviendrez pas myopes à la lecture… — une véritable identité, mais surtout une dimension ludique. Il manque une bonne dose de fun pour se laisser prendre au jeu.

Car bien qu’il soit question ici d’une possible guerre entre l’homme et la machine, ce sujet vu et revu aurait mérité un peu plus d’originalité dans le propos, même si l’ensemble s’avère malgré tout relativement amusant, le plus souvent au détour de quelques anecdotes bien senties. Dommage, car Le Panthéon des savants fous, du même auteur, paru chez Calmann-Lévy en 2010, affichait ouvertement cette dimension-là, et ce dès sa couverture, tout de même moins triste.

Reste que Daniel H. Wilson, par ailleurs docteur en robotique, a le vent en poupe en ce moment, puisque son premier véritable roman, Robopocalypse, sera adapté sur grand écran par… Steven Spielberg, et arrivera en France dans quelques mois (au Fleuve Noir). On pourra alors décider si l’auteur se montre plus à l’aise en nous racontant une véritable histoire plutôt qu’aux commandes d’un énième guide opposant l’homme à une quelconque menace. Avec Survivre à une invasion robot, il fera peut-être le bonheur des amateurs de jeux de rôle en quête de background dans ce domaine précis, mais il n’y a franchement pas de quoi nous faire vraiment peur… ni nous divertir.

L'Ombre du Conquérant

Quand on n’a pas eu l’occasion de lire depuis quelques semaines, mettre fin à cette parenthèse et retrouver un genre comme la fantasy avec un roman tel que L’Ombre du conquérant n’est pas franchement une partie de plaisir.

Ari Marmell, le « coupable » du jour, nous livrant là son premier roman qui ne soit pas tiré d’un univers de jeu de rôle, semble vouloir clairement s’ins-crire dans une mouvance « à la Gemmell », sans en avoir le talent de mise en scène, et sans même parler de maîtriser les codes inhérents à ce genre de productions pourtant fortement balisées. Car on ne peut pas dire que l’on s’attache vraiment au parcours de Corvis Rebaine, dont le présent se re-trouve ravagé par son passé. Il faut dire que le personnage n’a vraiment rien de crédible, en tant qu’ancien seigneur de guerre s’étant retiré paisiblement et menant une tranquille vie de famille après avoir manqué asservir un royaume entier (si si !). La Terreur de l’Est ? Une aimable plaisanterie et un nom ronflant qui ne paraît guère mérité.

Bref, côté intrigue, on repassera. Qui plus est, voir notre héros reprendre les armes pour tenter d’arrêter un nouveau venu décidé à l’imiter… on ne peut pas dire que le parti pris ait quoi que ce soit de bien original.

Reste le ton, qui, évidemment, peut apporter un réel plus à l’ensemble… ce qui n’est pas vraiment le cas ici, malgré quelques touches d’humour tombant parfois juste, parfois totalement à côté de la plaque. Le roman aurait pourtant sans doute gagné à lorgner bel et bien du côté du registre de la parodie…

Avec une histoire tirée par les cheveux et percluse d’incohérences diverses (et variées), des rebondissements outranciers et des protagonistes sans saveur, on se retrouve finalement à survoler le roman plutôt qu’à se plonger dedans.

De toute évidence, notamment en se penchant sur le fonctionnement de la magie et les nombreuses informations en tous genres sur son univers dont nous abreuve l’auteur, ce dernier s’est beaucoup amusé à concevoir ce mélange indigeste. Seul souci : il est bien le seul. Vous connaissez sans doute l’anecdote qui veut qu’il n’y ait rien de plus pénible que de devoir écouter un(e) ami(e) vous raconter une partie de jeu de rôle prétendument légendaire alors que le sujet ne vous parle absolument pas ?

Nous sommes en plein dedans. A éviter.

La Vestale du Calix

Quand une blonde s’appelle Ankh (personnellement, c’est directement Ankh Morpork qui me vient à l’esprit), et qu’on me dit qu’il vaut mieux ne pas aimer le football pour lire La Vestale du Calix, eh bien, je hurle : « O. M. en force ! » (enfin, je hurle aussi autre chose, mais nettement moins poli...), et je jette le livre par la fenêtre. Et si, en plus, il faut aimer Simone de Beauvoir, cela relève du sacerdoce.

Mais on ouvre tout de même le livre. Si. Avant la fenêtre.

Quoique, finalement, non : la fenêtre avant, c’est mieux. Ce « roman » est tout simplement d’une nullité stylistique rarement atteinte. Dix pages de lecture seraient déjà une souffrance pour tout professeur de lettres de niveau collège, sans même parler des poncifs sexuels parfois nauséabonds, relent de burqa et de camp de la mort en option (et un peu de Petit livre rouge, pour faire encore mieux). Ah, si : on tente aussi de pomper un peu du côté de J. K. Rowling… mais pas tout à fait avec le même talent (enfin, pas du tout). Et chez Orwell, chez Huxley, chez Lucas (si si, du Jedi !) et même chez les « chiennes de garde ». Non, non, vous ne rêvez pas, tout y est, et j’en oublie sans doute. On espère longtemps que tout cela est au second degré, mais au final, pas du tout.

Incapacité à écrire un dialogue, incohérences en tous genres, personnages sans caractère, descriptions inexistantes, pauvre dystopie d’une banalité affligeante, avec une nuance de « je suis trop révoltée du monde d’aujourd’hui »… Bref, rien n’est à sauver de cette bouillie infâme d’écriture pseudo féministe, qui aurait davantage sa place sur un blog « je raconte mes frustrations » que dans les rayons d’une librairie.

Il est tout simplement consternant qu’une maison d’édition comme l’Atalante, dont la réputation n’est plus à faire, se soit laissée aller à publier une telle chose, indigne d’un élève de niveau secondaire, surtout quand on considère que son auteure enseigne en université. Publier des romanciers français peut être louable, sans conteste… encore faut-il savoir choisir des textes qui soient de qualité, au lieu de mettre en valeur des « écrits » qui ne font que tourner en ridicule le genre SF.

Moralité : mieux valait ne pas ouvrir la fenêtre au départ, puisque les déchets toxiques ne se jettent pas dans n’importe quelle rue. Un peu de civisme, tout de même. Si votre commune ne propose pas ce type de recyclage, une seule option : laisser cet attentat à la littérature sur le rayon de votre librairie.

Et s’il vous plaît : qu’une âme charitable se dévoue pour expliquer à Anne Larue ce qu’est originellement une Vestale…

Elliot du Néant

Le Néant… C’est un peu ce qu’on se dit en regardant la couverture du livre. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais ce pauvre orange mitigé blanc, euh… bof. Surtout quand on a fini de lire le roman, et qu’on se dit : mais bon sang, avec autant d’imprégnation marine, pourquoi ne pas l’avoir faite bleue !

Passées ces considérations esthétiques, le texte résiste, lui, à toute classification. Il appartient aux œuvres qui font débat, parce que « j’adore/je déteste ». Personnellement, j’adore. Une écriture totalement décalée, un personnage barjo, voire une lecture sous LSD (non, pas moi, hein…), mais une œuvre parfaitement maîtrisée. Quand un auteur gère quatre voix au moins en même temps, on s’incline.

Munissez-vous de votre Mallarmé (qui ne s’offusquera pas de l’usage de son Ptyx), ainsi que d’un bon bagage de culture générale, sinon, vous serez aussi perdu que dans un volume de Terry Pratchett. Lequel, d’ail-leurs, serait sans doute amusé de voir des tortues discuter entre elles, au lieu de soutenir le Disque-Monde. Vous n’avez qu’à admettre que les tortues parlent, que les fées existent, et que votre pensionnat de jeunesse était géré par de gentil doux-dingues. Une fois cela fait, vous pouvez admettre qu’un Français expatrié en Islande deviendra le maître du Néant.

Plus sérieusement, le héros est d’une touchante fragilité. On sent même chez l’auteur une sorte de crise existentielle, qui le rapproche de Defoe dans Robinson Crusoe. Le plan prénatal, sexuel, et tout ce qui s’ensuit, est au rendez-vous.

De manière plus profonde, la recherche d’une démiurgie, parfaitement explicitée et développée dans la folie qu’elle implique, constitue l’axe principal du texte. Plus on avance dans le roman, et plus il faut accepter de lâcher prise, comme le héros. Pris dans le tourbillon du texte (enfin, l’éruption du volcan, dans le cas présent), il est impossible de refermer le livre avant la dernière page. Avec un seul regret : la fin est un peu trop facile, devant ce que l’on pouvait attendre. Nous exigeons toujours plus, c’est vrai, mais avec de telles ambitions et de telles capacités, on se sent un peu déçus.

On regrettera quelques longueurs dans la dernière partie du livre, largement compensées par une réelle réflexion philosophique qui manque trop souvent aux textes « commerciaux ». On regrettera également des fautes de frappe non corrigées, qui font vraiment désordre…

En bref : pour tous les désaxés, on se jette dessus tout droit (avec de quoi trouver toutes les références culturelles, ce qui fera du travail !). Pour ceux qui ne se posent aucune question, mieux vaudra passer sa route devant une œuvre aussi déroutante.

Romans 1953-1959

Dans la foulée de la nouvelle traduction du Maître du Haut Château, la collection « Nouveaux millénaires » réédite les premiers romans de Philip K. Dick dans une traduction révisée et complétée par Sébastien Guillot. Rien de très nouveau au sommaire, bien que la lecture de certains textes y gagne sensiblement en fluidité si on les compare à leur version précédente. Mais y a-t-il encore un intérêt aujourd’hui, en 2012, à rééditer les romans en question, plus d’un demi-siècle après leur parution originale ? Ou ne s’adressent-ils plus désormais qu’aux thuriféraires de Dick et aux historiens du genre ? Après tout, à l’exception du Temps désarticulé, il s’agit de récits publiés outre-Atlantique par Ace Books, dans une collection qui a certes accueilli les débuts romanesques d’auteurs de renom, de Jack Vance à Samuel Delany, en passant par Robert Silverberg ou John Brunner, mais une collection de SF populaire par excellence, dont la grande majorité des titres a depuis sombré dans l’oubli, souvent fort justement. Pour Dick, l’écriture de ces romans représentait en premier lieu un gain financier substantiel, comparé à ce que lui payaient les revues de SF pour ses nouvelles. Mais ils restent l’œuvre d’un romancier novice, qui ne peut encore prétendre à la maîtrise à laquelle il parviendra à partir du Maître du Haut Château.

Le fait est que ces romans sont bien le produit de leur époque, tant par le contexte éditorial qui les a vus naitre que par les influences littéraires qu’ils affichent. Ainsi Loterie solaire, par son intrigue alambiquée, porte-t-il la marque indélébile d’A. E. Van Vogt, tandis que Les Pantins cosmiques, rare incursion de l’auteur sur les terres du fantastique, tente de renouer avec l’ambiance des textes parus dans la revue Unknown au début des années 40. L’intérêt premier de ces œuvres est le portrait peu flatteur que fait Philip K. Dick de l’Amérique des années 50, qu’il choisisse de situer son intrigue dans le présent ou quelques siècles dans le futur. Les sociétés qu’il met en scène apparaissent à bout de souffle, au bord de la rupture, et surtout parfaitement invivables. C’est l’univers absurde de Loterie solaire, dans lequel les destinées du monde sont confiées au hasard, c’est le Relativisme des Chaînes de l’avenir, où toutes les idéologies se valent et où toute forme de religion est proscrite, c’est encore le Réarmement Moral du Profanateur, mélange de puritanisme et de techniques de surveillance dignes de l’URSS stalinienne. Et lorsqu’il n’extrapole pas, Dick se contente de mettre en scène les dérives et les névroses de sa propre époque, qu’il s’agisse de la peur atomique omniprésente dans Le Temps désarticulé ou des méfaits du maccarthysme dans L’Œil dans le ciel. Cette dernière œuvre lui permet d’ailleurs de faire un portrait proprement effarant de ses contemporains, lesquels, sous un vernis de normalité, dissimulent une collection de troubles mentaux plus effrayants les uns que les autres. Mais contrairement à ses romans précédents, Dick choisit cette fois de traiter son sujet avec une bonne dose d’ironie. C’est ce qui donne tout leur sel à ce voyage à travers une série d’univers farfelus, d’un monde où les miracles sont monnaie courante à un autre où des slogans communistes tombent du ciel pour mettre le feu aux habitations. Mais L’Œil dans le ciel fait figure d’exception, et le ton de ces romans est plus volontiers sombre et pessimiste. Le personnage le plus emblématique en est sans doute Floyd Jones, le héros des Chaînes de l’avenir, dont les dons de prémonition lui permettent de savoir avec certitude que le monde dans lequel il vit est sur le point de sombrer dans le chaos. Les personnages des autres livres n’ont pas cette chance…

L’autre intérêt de ces romans, c’est de voir Philip K. Dick y développer petit à petit ses thématiques personnelles, à commencer par la perception de la réalité et les interrogations qu’elle suscite. Dans Le Profanateur, le sujet n’est abordé que de manière anecdotique, lorsque le héros se réveille dans un autre monde que le sien, et sous une autre identité. Il est en revanche au cœur des Pantins cosmiques, l’histoire d’un homme de retour dans la petite ville qui l’a vu grandir et où il ne reconnait rien ni personne. Est-il fou ou bien la réalité qu’il a connu a-t-elle été remplacée par une autre ? Dick pousse plus avant sa réflexion dans L’Œil dans le ciel, en mettant en scène une série d’univers factices dont la non-réalité ne se révèle que progressivement. Mais c’est dans Le Temps désarticulé qu’il va le plus loin à travers le personnage de Ragle Gumm, qui voit le réel se déliter au fil du récit. Grand roman paranoïaque, Le Temps désarticulé donne l’impression troublante que le monde se réécrit au fur et à mesure, en fonction de la manière dont son héros le perçoit.

Au final, même si Loterie solaire et Les Chaînes de l’avenir accusent par certains aspects le poids des ans, si Le Profanateur souffre d’une intrigue mollassonne, et si Les Pantins cosmiques se ramasse dans ses derniers chapitres, ces romans constituent au pire une lecture tout à fait distrayante, d’autant plus agréable que le toilettage de leur traduction leur fait grand bien. Quant à L’Œil dans le ciel et Le Temps désarticulé, s’ils ne peuvent prétendre au même statut que Le Maître du Haut Château ou Ubik, ils figurent néanmoins parmi les meilleurs romans de Philip K. Dick et sont à lire ou relire absolument.

Butcher Bird

Cela fait si longtemps qu’on n’a plus rien lu de Richard Kadrey qu’on en aurait presque oublié son existence. Non que ses précédents livres parus en France dans la collection « Présence du Futur », Métrophage (1988) et Kamikaze l’amour (1997), soient mauvais, mais ils n’ont pas vraiment marqué le genre non plus. Retour de l’auteur donc, quinze ans plus tard, avec cette fois un roman de fantasy urbaine, appellation à prendre dans son ac-ception la plus contemporaine, celle qu’on rencontre plus volontiers chez Bragelonne ou Milady que chez Denoël.

L’histoire est celle de Spyder Lee, garçon pas particulièrement fréquentable, qui tient un salon de tatouage en compagnie de son amie d’enfance, Loulou Garou, dans l’un des quartiers les plus sinistres de San Francisco. Sa vie bascule un soir de cuite, lorsqu’occupé à vider une vessie malmenée par une consommation immodérée de bière dans l’arrière-cour d’un bar miteux, il est attaqué par un machin grumeleux ressemblant foutrement à un démon. Pas encore dessoulé, Spyder est sauvé in extremis par l’intervention d’une jeune femme aveugle maniant le sabre comme seule une héroïne de films de la Shaw Brothers en serait capable. L’épisode aurait pu être classé sans suites dans la catégorie délirium tremens si, dès le lendemain, Spyder n’avait découvert d’un autre œil l’univers qui l’entoure. Il constate alors que San Francisco est peuplée de créatures monstrueuses aussi diverses que variées, que certains passants se baladent avec un parasite sur le dos, et que même son amie Loulou n’est pas tout à fait celle qu’il a toujours connue. C’est le début d’une aventure qui va le conduire jusqu’en Enfer, en compagnie de Pie-grièche, l’aveugle qui lui est venue en aide.

Dans un genre parfaitement balisé, écrit presque exclusivement par et pour des femmes, Richard Kadrey débarque avec la délicatesse d’un bûcheron aviné en pleine soirée sex-toys. Le cheveu défait et l’hygiène corporelle approximative, il s’amuse ici à insuffler un petit vent d’esprit punk dans l’univers bien rangé et faussement libéré de la fantasy urbaine actuelle. Et il y parvient presque. Grâce à un rythme frénétique, des personnages attachants et des dialogues énergiques et assez souvent drôles, Butcher Bird se lit d’une traite et fait sourire plus d’une fois. Mais si l’on en gratte la surface, on découvre que le roman repose sur pas grand-chose de solide. Et à force de traits d’esprit et de « répliques qui tuent », sa superficialité n’en est que plus apparente au fil des pages. Plus gênant encore, l’écriture de Kadrey s’avère incapable de donner vie aux univers qu’il met en scène. Sa descente aux Enfers est très loin des descriptions dantesques qu’elle tente vainement d’invoquer, et la bataille finale, censée être le clou du spectacle, a des allures d’embuscade fauchée. Bref, si le projet était enthousiasmant, la réalisation laisse à désirer. En tant que pastiche grossier et irrespectueux, Butcher Bird atteint sa cible, parfois jusqu’au jouissif. Mais chaque fois que Kadrey tente d’élever les enjeux de son roman, il se ramasse douloureusement. Ce qui au bout du compte en fait un bouquin plaisant mais anecdotique.

Éros ou Thanatos

Avec cette novella, Loïc Henry revient à l’univers qu’il avait exploré dans Loar. Ce texte est néanmoins indépendant du roman et se situe plusieurs millénaires avant les événements qui y sont narrés.

Eros ou Thanatos, c’est le choix auquel est confrontée la jeune Isis, comme tout habitant de la cité d’Opale arrivé à l’âge de dix-huit ans. Eros, ce sera une vie normale ; Thanatos, une existence de plusieurs siècles, mais asexuée. Opale est une cité close sur elle-même. Au-delà de ses murailles, c’est l’extra-muros, no man’s land craint de tous. Mais… quelques jours avant son choix, Isis croise le chemin d’Ig, une mystérieuse jeune fille qui semble (trop) bien la connaître et qui lui offre l’accès à l’extra-muros. S’ensuit pour les deux jeunes femmes une odyssée à travers la planète, un périple qui va les mener de cité en cité et permettra à Isis d’en apprendre davantage sur ses origines, sur les liens qui l’unissent à Ig et sur la spécificité de la cité d’Opale. Une particularité qui aura son importance plus tard — les dernières lignes d’Eros ou Thanatos rattachant la novella directement à Loar.

Ce dernier était un honnête space opera, qui aurait pu s’affranchir sans peine d’une centaine de pages. Cent pages dont aurait bénéficié Eros ou Thanatos, afin d’approfondir tant l’univers que l’histoire. Celle-ci pèche en effet par sa légèreté. Les pérégrinations d’Isis et Ig ne semblent prétexte qu’à une balade à travers quelques cités aux noms de pierres semi-précieuses, aux fonctionnements et aux particularités tout juste esquissées, sans que cet ensemble n’ait quelque influence sur la grande Histoire. Si Loar évoquait par endroit Dune, cette aventure débute comme une version utopique de L’Age de cristal (roman assez médiocre au demeurant, signé J. C. Johnson et W. F. Nolan). Encore que l’enjeu de l’âge n’ait pas grande influence — Isis est rapidement fixée sur la question. De fait, Eros ou Thanatos manque d’enjeux et peine à accrocher le lecteur. Au final, on conseillera davantage la lecture de Loar que cette novella somme toute assez anodine. En se disant que Loïc Henry fera mieux la prochaine fois. Ou pas.

L'Ére des Phalanstères

Le pseudonyme de l’auteur renvoie à une nouvelle humoristique de Jules Vernes, dans laquelle un dément du nom de Gil Braltar rêve de reprendre aux anglais le rocher de Gibraltar. Dans L’Ere des Phalanstères, on est au milieu du XXIIe siècle. Du côté de Sumbawa, en Indonésie, Mikhail a la belle vie dans sa résidence, entouré de robots et d’IA. Son quotidien consiste à surfer, faire la fête et voir ses amis de par le monde. Jusqu’au jour où, découvrant une anomalie géographique dans le désert du Sahara, il décide d’en savoir plus. Ailleurs, dans le phalanstère Primevère7, la jeune Inako se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond. Comme tous les habitants du phalanstère, elle a Peur de l’extérieur — un dégoût viscéral des grands espaces, inculqué par une puce cérébrale. Peu à peu, Mikhail et Inako vont réaliser qu’on leur a caché la vérité, une vérité qu’ils vont s’efforcer de découvrir. Et c’est vraiment pas jojo. Imaginez : cent ans plus tôt, alors que l’état de la planète était de plus en plus catastrophique, une bande de trois cent soixante nantis (comme par hasard, les magnats de l’industrie et les élites gouvernantes) a décidé de faire table rase, avec une solution des plus radicales : enfermer les sept milliards de pauvres dans des phalanstères souterrains, et laisser une Terre en jachère aux deux milliards de riches. Comme par hasard, les prêtres qui dirigent les phalanstères sont également ceux qui président le monde libre. Naturellement, Mikhail et Inako vont participer, mais d’assez loin, à la mise à bas de cet ordre inique, aidés par un pingouin virtuel nommé Tox et un robot programmé pour parler en vers.

Arrivé à ce stade, le lecteur est en droit de se sentir consterné. Heureusement, il n’a plus à souffrir longtemps, car le roman touche à sa fin. Dans L’Ere des Phalanstères, la satire est bien loin et on se situe davantage du côté de la charge grossière. Contre qui ? Le capitalisme, le libéralisme, tous ces individus foncièrement méchants à la tête des gouvernements ou des grosses entreprises qui complotent contre le reste de la pauvre population. Une charge dépourvue de subtilité, avec une histoire sans horizon d’attente et peuplée de personnages désincarnés. Toute ressemblance avec des individus réels… Si l’on a droit à Rahan et Alix en hôtes de réalités virtuelles, on dissimule le magnat de l’informatique sous le nom transparent de William Doors — ah, pardon, c’est son petit-fils. Ne manquerait plus que Steve Works… Dans le ridicule, mention spéciale à la mascotte de Linux, renommée ici Tox, et qui n’avait pas besoin de ça.

Si le « Gil Braltar » de Jules Vernes ne brille pas non plus par sa subtilité, au moins a-t-il le mérite de la brièveté et de l’humour. Ici, Gil Braltard nous a pondu un roman aussi moralisateur qu’ennuyeux, bourré de bonnes intentions et qui ne cesse d’enfoncer des portes ouvertes. A éviter.

AD Noctum

La collection « Lunes d’encre » accueille peu d’auteurs français, et encore moins de premiers romans francophones — on remontera en 2008 et aux Tours de Samarante de Norbert Merjagnan pour en trouver un. Aussi, lorsqu’il nous en est proposé un, convient-il d’y prêter attention. Quoique, du côté de la forme, plutôt qu’à un roman, on est ici plus proche du CLEER de L. L. Kloetzer, avec ce fix-up composé de neuf récits.

AD Noctum : les majuscules sont significatives, car c’est bien sous l’angle de la génétique que sont abordées ces « Chroniques de Genikor ». Et sous-tendant ces dernières, il y a un slogan : « Rappelons-nous : chaque jour, nous donnons la vie. »

Ce nous, c’est Genikor, multinationale tentaculaire spécialisée dans l’ingénierie génétique et ayant solution à tout. Pour un conflit, Genikor propose des chimères qui s’attaqueront seulement à l’ennemi, capables de le reconnaitre via son génome. A destination de ceux qui s’ennuient, Genikor fournit un gibier de premier choix, à chasser lors de safaris bien particuliers. Et pour ceux en manque d’affection, Genikor vend des sex-toys huma-noïdes tout entier dévolus à la satisfaction de vos moindres désirs.

Derrière Genikor, c’est tout un futur qui s’esquisse, et pas le plus rose qui soit. Qu’on en juge : une guerre entre les Etats-Unis et la Chine ; une nature dévastée qui pousse la plupart des humains à se réfugier dans des cités-dômes ; une entreprise omniprésente ; un monde où l’on trompe son mal-être avec des créatures artificielles plutôt qu’avec son prochain ou sa propre progéniture. Seul l’ultime texte du recueil, « Mes aïeuls », viendra détromper, juste un peu, ce désolant état de fait. Si cela n’a rien d’infâmant, on peut déplorer qu’on reste toujours dans des terrains déjà explorés par Silverberg en son temps.

Les nouvelles sont indépendantes entre elles, et seule Genikor, la toile de fond, et quelques personnages, permettent de les relier. « FTA » introduit le recueil, présentant un effet secondaire aussi inattendu que regrettable de l’utilisation de chimères dans la guerre sino-américaine. « OK » traite de la même guerre sous la forme d’un étonnant journal à rebours. Quant au « Cri de la chair », la nouvelle se présente comme un échange épistolaire entre deux amoureux d’un genre particulier qui ne peuvent se rencontrer. Avec « Sexus Machina », elle fait partie des textes les plus réussis d’AD Noctum — l’une et l’autre abordant le thème des androïdes de plaisir d’une manière qui fait mouche. Il reste dommage que l’ensemble ne mène pas à grand-chose. On se rapproche peu à peu de Genikor, sans véritable progression dramatique, ce que l’on peut regretter.

Si la qualité des textes est assez inégale, l’ensemble est néanmoins de bonne tenue et fait de AD Noctum un premier livre des plus recommandables, aussi attendra-t-on avec curiosité les deux autres volets de ce qui s’annonce comme un triptyque.

Et pour quelques gigahertz de plus…

Les éditions Ad Astra, dont on a pu notamment apprécier jusque-là le travail autour de Christian Léourier et Jean Millemann, donnent cette fois sa chance à une jeune auteure, Ophélie Bruneau, dont c’est ici le premier roman. Un vaisseau spatial d’exploration terrien se retrouve propulsé au cœur d’un conflit qui le dépasse quelque peu : dans un système solaire lointain, deux planètes se disputent la suprématie sur une troisième, riche en minerais. N’ayant pas vocation à arbitrer ce type de confrontation, le capitaine du Viking, Jean-Frédéric Serrano (!), devra néan-moins s’y atteler pour sauver la vie de l’un de ses membres d’équipage, fait prisonnier par l’un des camps antagonistes.

Space opera de la plus classique facture, cousin lointain de Star Trek, Et pour quelques gigahertz de plus… se lit sans déplaisir grâce à un sens du rythme assez bien maîtrisé. Les péripéties s’enchaînent convenablement, les rebondissements relancent l’intérêt, bref, de ce point de vue, Ophélie Bruneau s’en sort avec les honneurs. Ce qui n’empêche pas le bât de blesser sur plusieurs aspects : tout d’abord, les personnages sont réduits à de simples caricatures sans réelle épaisseur. Ceci vaut autant pour les êtres humains que pour les extraterrestres, desquels l’auteure ne tire pas tout le potentiel disponible. Faute de creuser suffisamment (notamment, sur le rapport des habitants de Ninsat, l’ancienne colonie devenue indépendante, avec la planète-mère), alors qu’elle avait pourtant planté quelques bases intéressantes, Bruneau ne parvient jamais à nous donner à voir des extraterrestres crédibles.

Se plaçant ouvertement sous l’influence de Douglas Adams (et de Babylon 5 et Galaxy Quest, d’après la quatrième de couverture), la romancière découvre aussi qu’il n’est jamais évident de faire rire, même avec la meilleure volonté du monde. Si l’on sourit parfois, si l’on trouve quelques répliques plutôt bien senties, on sera moins indulgent sur d’autres passages, comme certaines idées étirées jusqu’à les vider de toute substance (le jeu vidéo…). Il est vrai que l’humour est une chose difficile à maîtriser en littérature… En outre, le livre oscillant entre ce nonsense et une trame un peu plus sérieuse, on a le sentiment que l’auteure n’a jamais réussi à concilier les deux et se retrouve in fine aux prises avec un roman qui échoue à trouver son équilibre : les enjeux dramatiques sont escamotés du fait de cet humour nonchalant alors même que Bruneau, désireuse de raconter une histoire qui se tienne, ne lâche jamais la bride côté drôleries.

On l’aura compris, Et pour quelques gigahertz de plus…, sans être déshonorant, reste malgré tout une tentative bancale sur de nombreux points. De fait, au-delà de ce premier roman, on patientera quelque peu pour se faire une idée plus précise du potentiel d’Ophélie Bruneau.

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