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Moxyland

2018, Afrique du Sud. Il y a les connectés, et il y a les autres, les moins que rien, les pestiférés, les rejetés de la société. Ceux qui n’ont pas de téléphone portable leur permettant d’être en ligne sont exclus. Les smartphones sont devenus la porte vers la vie virtuelle et réelle des citoyens. Dans ce monde, certains connectés vont commencer à se poser des questions. Et à vouloir secouer un peu les choses…

Il aura fallu attendre la sortie de Zoo City et des Lumineuses pour que soit enfin publié le premier roman de Lauren Beukes en France. Lequel porte en lui les bases de ce qui deviendra l’univers torturé de son auteur. Nous sommes ici dans un futur proche défiguré par l’hyperconnectivité. Le web 2.0 est largement dépassé et a été remplacé par une nouvelle version plus invasive et indispensable à la vie en société, ce qui ne fait que marquer encore davantage la fracture numérique.

Ce roman cristallise ainsi deux problématiques. Tout d’abord, on sent l’envie de l’auteur de réfléchir à l’invasion de plus en plus marquée et marquante d’internet dans nos vies. Et c’est là qu’on tire son chapeau à Lauren Beukes, qui, il y a six ans, a notamment réussi à prévoir la montée en puissance des vlogs (appelés streamcasts) et des Youtubeurs à travers eux (bien que Youtube ne soit jamais mentionné ici). De plus, elle arrive à créer un univers flirtant avec un cyberpunk plutôt crédible et très riche. Le seul hic serait peut-être le côté « à court terme », la petite décennie qui sépare l’écriture du monde qui est décrit condamnant en effet ce récit à une obsolescence rapide — le lire en 2014 rend déjà ce futur de 2018 peu plausible. Une vingtaine d’années auraient été un laps de temps plus crédible pour expliquer l’évolution du langage et de la technologie, et pour rendre probable la création et l’implantation de micro-organismes robotiques dans un organisme humain.

La deuxième problématique dont il est question ici est sans surprise (quand on sait que l’auteur habite en Afrique du Sud) celle de l’Apartheid. De son propre aveu, Lauren Beukes a voulu démontrer l’absurdité de la ségrégation en remplaçant une cause d’exclusion par une autre. Cette séparation des êtres connectés et hors système n’en reste pas moins une évolution tout à fait probable de notre société, et elle n’en devient que plus glaçante.

C’est donc par les réflexions qu’il suscite que Moxyland s’avère un livre notable. Cependant, le style hésitant, étouffant, parfois, de l’auteur, ne facilite pas l’immersion. A force d’assommer son lecteur de termes inhabituels contribuant à l’impression d’évoluer dans un futur beaucoup plus éloigné qu’il ne l’est en réalité, Lauren Beukes en oublie de construire l’histoire autour de l’univers qu’elle crée. On s’intéresse de fait beaucoup plus au contexte qu’aux personnages, et on s’étonne de constater combien, en définitive, le récit aurait pu s’arrêter n’importe quand sans que cela ne soit réellement gênant…

On l’aura compris, Moxyland est un premier roman à la fois bancal et enthousiasmant, rempli d’éléments pertinents mais pas forcément des plus agréables à lire. Il n’en reste pas moins intéressant à découvrir, et permettra aux amateurs de hard SF plus qu’aux autres de rentrer dans un univers différent, parfois anxiogène, mais tout autant fascinant dans ce qu’il dénonce. 

Notre fin sera si douce

2023. Depuis quelques années, le monde sombre dans la crise. Le chômage se généralise, la pauvreté devient la norme et notre planète subit de plus en plus de saccages. C’est le début d’une apocalypse lente qui se profile. Comment affronter cet univers agonisant ? La réponse semble être pour certains dans ce nouveau virus, le Docteur Bonheur, qui promet de vous rendre béats. Pour d’autres, comme Jasper, elle se trouve dans la vie en communauté, dans la tribu qui vous soutient et vous maintient en vie. Et dans l’amour, bien sûr.

Car c’est bien là la thématique centrale de Notre fin sera si douce, qui aurait pu être modestement sous-titré « L’amour au temps de l’apocalypse ». Will McIntosh décortique ici les nombreuses relations de Jasper, héros simpliste qui, alors que la fin du monde s’accomplit petit à petit autour de lui, ne vit que pour trouver celle qui sonnera comme une évidence à son cœur. Nous voilà embarqués dans sa quête d’absolu, nous demandant qui de Sophie, la maîtresse interdite lui envoyant des SMS enflammés, de Deirdre, la chanteuse allumée à la poitrine divine, ou d’Ange, la meilleure ami attitrée pour laquelle l’amitié passe aussi par le sexe, sera l’heureuse élue de cet homme qui refuse de se laisser mourir avec sa planète.

Notre fin sera si douce avait tout pour être un livre marquant. Cette idée d’apocalypse lente, perturbante et pourtant tellement pertinente, avait déjà de quoi séduire. Si l’on rajoute à cela quelques concepts originaux comme les jihadistes dadaïstes semant la terreur avec leurs actes meurtriers, violents, totalement gratuits et entièrement absurdes (certainement l’élément le plus intéressant du roman, le plus glaçant également, encore plus que l’agonie d’un monde incapable de survivre), ou comme le Docteur Bonheur, ce virus permettant d’être heureux et insouciant, Will McIntosh avait de quoi tournebouler ses lecteurs. Cependant, il délaisse complètement ses idées les plus prometteuses pour s’occuper uniquement de la vie amoureuse de son héros.

Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais ce n’est pas forcément ce que le lecteur de romans apocalyptiques et post-apocalyptiques recherche. Dès lors, celui-ci pourrait être désarçonné par une histoire qui, certes, se laisse lire toute seule, mais repose trop sur des stéréotypes agaçants et des personnages n’offrant pas grand-chose d’intéressant pour remplacer ces concepts ayant à peine eu le temps d’exciter l’intérêt du lecteur avant d’être laissés de côté.

Alors certes, Notre fin sera si douce conviendra sans doute à ceux qui recherchent surtout distraction et amusement léger sans conséquence (ça fait du bien, de temps en temps). Mais pour peu qu’on attende plus d’une histoire de science-fiction, il sera difficile de trouver quelque chose à se mettre sous la dent avec ce premier roman de Will McIntosh, sauf à être particulièrement versé dans les romances à la sauce « jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare »…

Ocean Park

Vous avez peut-être déjà rencontré Ludovic Debeurme dans l’une ou l’autre de ses treize bandes dessinées, la plus connue étant Lucille, gros morceau de cinq cents pages racontant l’histoire d’amour de deux adolescents brisés. Debeurme quitte cette fois les cases et phylactères pour nous offrir un premier roman qui, bizarrement, semble se libérer de toute contrainte et s’épanouir vers un monde de possibles parfois peu probables.

Dans Ocean Park, nous allons suivre deux frères. Le premier a plutôt bien réussi sa vie, financièrement parlant, mais s’avère être incapable de jouir autrement qu’avec des inconnues. Il multiplie les rencontres sexuelles, essayant d’assouvir une faim qui ne se calme pas. Le second a décidé de tout laisser derrière lui et d’être son propre maître en errant à travers le monde sans le moindre sou en poche, ce malgré la fortune conséquente de sa famille. Tous deux fuient l’emprise terrifiante de parents qui, ayant peur d’à peu près tout, se sont créé un nouveau monde « utopique » sur une île perdue. Ils auraient tous pu continuer à vivre de leurs traumatismes sans rien changer si une mère mourante n’avait réclamé la présence de sa progéniture. Et voilà maintenant que l’un des frères se met à la recherche de l’autre pour l’embarquer dans un monde aux règles bien différentes…

Ocean Park n’est pas à proprement parler du fantastique ou de la science-fiction. Pour tout dire, il est presque impossible de lui accoler une étiquette précise, ce roman s’amusant à voguer d’un genre à l’autre sans réellement se raccrocher définitivement à l’un d’eux. C’est que Ludovic Debeurme semble goûter avec délectation à la liberté laissée par l’esquisse — peut-être parce qu’il a pu ici s’éloigner de la figuration visuelle imposée par la bande dessinée (mais ce serait surinterpréter les choses que de considérer cette hypothèse comme juste). En tout cas, on sent chez lui un plaisir certain de la langue. Debeurme joue avec les mots, s’invente une esthétique propre et verse plus dans le conte poétique que dans la transcription réaliste d’une quête presque initiatique. Mais c’est peut-être là que le bât blesse. Il peine parfois à nous emmener avec lui dans son voyage, même s’il nous ravit de ses visions ; on reste au bord de l’eau à essayer de suivre un bateau qui tangue un peu trop sur l’océan.

Dès lors, reste à voir si le lecteur parviendra à s’approprier l’errance des personnages et de l’auteur à travers eux. Ce serait cependant dommage d’abandonner cette histoire en cours de route, parce qu’elle mène à un final qui, s’il n’est pas beaucoup plus concret que le récit l’ayant fait naître, ne s’en révèle pas moins délectable par son étrangeté. Ocean Park s’avère au final un premier essai des plus atypique. Et s’il n’est pas tout à fait concluant, il augure bien de l’avenir de romancier de Ludovic Debeurme. 

Zoo : clinique

Tout commence aux Etats-Unis lors du printemps 1999. D’étranges témoignages rapportent l’existence d’un homme crocodile. Des enfants disparaissent, la peur s’empare des Américains et une chasse à l’Homo-gator est lancée qui se terminera par un bain de sang entre lynchage et dévoration. Il reste peu de ce mutant qui s’avèrera être le fils de Jed Bush, le gouverneur de Floride… et le premier cas d’une série sans fin de mutations atteignant l’humanité entière.

En 2001, alors qu’Al Gore accède au pouvoir, le monde s’organise doucement et bientôt sont créés des « zoos : cliniques » à même de recueillir ces mutants, officiellement pour les aider, mais officieusement pour les éloigner de la population. Les cas de transformations spontanées (et non contagieuses) se multiplient. Quel impact tout cela pourra-t-il avoir sur l’économie mondiale, sur la diplomatie ou, tout simplement, sur les relations humaines ?

Zoo : clinique est un tout petit livre de 122 pages très aérées qui se lit en un rien de temps. Ce qui ne l’empêche pas d’être plus dense que certains gros romans étirant au possible un même sujet plutôt creux. Ici, les idées fusent dans tous les sens, et ce qui aurait bien pu être une simple uchronie paresseuse tournant autour d’une mystérieuse épidémie de mutations devient vite une réflexion bien sentie sur le fragile équilibre de notre société contemporaine. Certes, Patrice Blouin aurait pu exploiter plus en profondeur les nombreuses pistes qu’il ouvre pour nous. Il a cependant choisi de laisser faire notre imagination et nous livre à la place les clés d’un monde nouveau, différent et pourtant toujours semblable à lui-même. A nous de donner du sens à tout cela.

Maintenant, n’exagérons rien. Si l’auteur a su lancer diverses idées et constamment remuer un récit qui aurait pu vite devenir monotone, il oublie d’exploiter (volontairement ?) différentes problématiques de base juste effleurées — la panique, la manipulation par les médias, ou encore les réactions des proches des mutants. Mais c’est peut-être justement ce refus d’aller dans les sentiers déjà battus pour partir ailleurs qui rend Zoo : clinique si intéressant. Et si ce court roman n’est pas exempt de quelques facilités et autres raccourcis, il n’en reste pas moins diablement pertinent et parfois même surprenant.

C’est pourquoi nous ne pouvons que vous conseiller de découvrir cet étrange ovni littéraire qui semble toujours à la limite du familier mais qui s’amuse à ne pas aller là où on l’attend. Une très bonne surprise que ce Zoo : clinique, donc.

Les Chambres inquiètes

Faisant pendant (plus que suite) au recueil Ainsi naissent les fantômes, proposé par Mélanie Fazi et Grand Prix de l’Imaginaire 2012, chez le même microéditeur, Les Chambres inquiètes réunit quatorze nouvelles de la trop rare Lisa Tuttle, ici choisies par Nathalie Serval. Cette dernière a en effet pioché parmi les nouvelles qu’elle avait elle-même traduites de l’auteure dans le cadre des anthologies « Territoires de l’inquiétudes » et des recueils Le Nid (1990) et Sur les ailes du cauchemar (1995), tous parus chez Denoël dans la collection « Présence du fantastique », et aujourd’hui indisponibles ; une nouvelle occasion d’exposer l’énorme éventail du talent de la styliste américaine (mais résidant en Grande-Bretagne), particulièrement à son aise dans les ambiances pesantes, les récits sombres et les issues incertaines.

A travers ces récits au fantastique ciselé, équivoque, on remarquera la force de l’auteure à se saisir d’une situation anodine pour la transformer en quelque chose de nettement plus sombre (« Propriété commune », qui aborde l’épineux problème du partage équitable en cas de divorce, ou « Une amie en détresse », qui narre les retrouvailles de deux amies de longue date). Entre réécriture des lieux communs du genre (« L’autre mère », étonnante variation sur le thème du fantôme) et une mise en abîme intéressante (« Sans regret », sur le métier de poète et d’écrivain), les femmes de Lisa Tuttle ne semblent pas avoir d’issue, aucune porte de sortie pour s’extraire de leur condition. Les récits s’enfoncent de plus en plus dans la noirceur d’une pensée, d’une situation inextricable où les personnages échouent à s’échapper.

Sans doute est-ce là toute la beauté des textes de Lisa Tuttle : sous l’apparence d’un fantastique aux échos classiques (voire antiques) se cachent en réalité de nouvelles images, tantôt belles et poétiques, tantôt inquiétantes et sombres. Et c’est bien ce dernier trait qui s’avère nettement mis en avant dans Les Chambres inquiètes, un recueil somme toute remarquablement bien construit, qui plonge le lecteur dans l’univers ô combien envoûtant d’un des grands noms de cette littérature fantastique devenue si rare. Bref, si on regrettera l’absence d’inédit à son sommaire, voici une perle sombre dont on ne saura faire l’économie, pour peu qu’on ne possède pas déjà les deux recueils souches. 

Ada

Décidément, les parutions de la nouvelle collection « Exofictions » se suivent et ne se ressemblent pas. Après un post-apocalyptique grand public (Silo) et la réédition d’un Lafferty particulièrement foutraque (Autobiographie d’une machine ktistèque), et avant un space opera pur jus (L’Eveil du Leviathan, de James S. A. Corey), Ada est un objet littéraire étrange, à la croisée de plusieurs genres dont il tente avec plus ou moins de bonheur de faire la synthèse.

Le roman se présente sous la forme d’une série de récits parallèles, plus ou moins aboutis, qui vont se croiser à l’occasion. Masaki Yamada y raconte l’histoire de Mary Shelley et de sa création/créature la plus célèbre ; mais aussi celle de Christopher Milne, le fils du créateur de Winnie l’Ourson ; celles d’un créateur d’animations dans un parc d’attractions ; d’un écrivain de science-fiction médiocre ; d’une jeune femme qui a perdu son enfant dans un accident de la route ; la légende des dieux de la religion zoroastrienne ; et le combat que mènent deux formes de vie antagonistes aux confins de l’univers. Masaki Yamada raconte tout cela et d’autres choses encore.

Parmi les éléments communs à tous ces récits, on trouve Ada, laquelle apparait sous des formes très variées selon les circonstances. Elle est Augusta Ada, la fille de Lord Byron qui aida Charles Babbage à mettre au point sa machine à différences, elle est un logiciel enregistré sur une disquette dont on se dispute la possession (le roman est paru au Japon il y a vingt ans et, par certains aspects, est assez daté), elle est un super-accélérateur de particules au cœur duquel naissent de nouveaux univers.

« Les histoires que je vais vous conter à présent n’auront pas de fin (…). Elles se prolongeront sans suite logique, n’auront pas de morale, et ne comporteront rien de particulièrement intelligent », fait dire Yamada à l’un de ses personnages en début de roman, comme pour s’excuser de ce qui va suivre. Pourtant, malgré l’hétérogénéité des scènes, des époques et des situations qui se succèdent, la plupart d’entre elles font progressivement sens et viennent éclairer le propos de l’auteur. Lequel est multiple, complexe, mais toujours exposé avec clarté. Yamada n’hésite jamais à se répéter, à reformuler ses réflexions — parfois à l’excès — pour s’assurer l’adhésion du lecteur à sa démonstration.

En premier lieu, il s’interroge sur les liens entre réalité et fiction, comment « la fiction ronge la réalité, alors que la réalité s’infiltre dans la fiction. » (p. 224) Il le fait de manière ludique, en libérant le monstre de Frankenstein de l’œuvre qui l’a vu naître pour l’envoyer parcourir le monde, ou en faisant se rencontrer créateur et création. Rien de nouveau de ce point de vue, même si l’exercice est joliment réalisé. Mais Yamada justifie ses interventions sur le réel en faisant appel au principe d’incertitude de la physique quantique et, à partir de là, élargit le champ de sa réflexion jusqu’aux origines de l’univers. Et si, partant de là, le Big Bang n’était qu’une fiction possible parmi d’autres, menacée par l’existence d’autres fictions contradictoires capables d’invalider ses effets ? Dans de telles circonstances, l’univers tel que nous le connaissons n’y survivrait pas.

A plusieurs reprises, Masaki Yamada cite la « théorie du Tout », et c’est à un projet similaire qu’il semble s’être attelé avec Ada, un projet qui vise à faire de la fiction le liant de toute réalité, depuis ses origines jusqu’à son extinction. Il lui arrive de se perdre dans ses développements théoriques et d’en oublier l’élément romanesque, mais dans l’ensemble, Ada est une œuvre assez fascinante, menée avec rigueur et intelligence, et qui mérite sans aucun doute qu’on la découvre.

Immortel

Maria Morevna est née à Saint-Pétersbourg au début du xxe siècle. Benjamine d’une famille de quatre filles, elle a vu au fil des ans, depuis la fenêtre de sa chambre, de banals oiseaux se transformer en beaux jeunes hommes pour venir l’un après l’autre demander la main de ses sœurs. Jusqu’au jour où, des années plus tard, c’est pour elle que l’on vient frapper à la porte, ce jour où elle rencontre Kochtcheï Bessmertny et se voit enfin offrir l’opportunité de quitter cette maison familiale devenue invivable depuis que les bolchéviques l’ont réquisitionnée pour y héberger douze familles supplémentaires.

Ainsi commence Immortel, premier roman de Catherynne M. Valente traduit en France. Un roman dans lequel l’écrivaine confronte les contes et les traditions russes à la réalité historique, celle allant de la révolution communiste jusqu’au stalinisme. C’est ainsi que, sous sa plume, les domovoïs, ces lutins qui hantent les maisons, écrivent des lettres de dénonciation anonymes au Parti, et les dragons s’avèrent de sinistres fonctionnaires à lunettes aux antres remplies de dossiers administratifs de tous ceux qu’ils ont envoyés au goulag ou vers un peloton d’exécution.

La plupart des personnages que Valente met en scène sont issus du folklore russe, mais le portrait qu’elle en fait est bien moins manichéen que le veut la tradition. Kochtcheï n’est pas l’être fourbe et cruel que l’on rencontre d’ordinaire, Ivan Nikolaïevitch, l’autre homme qui tente de conquérir le cœur de Maria, n’est pas forcément le prince charmant dont elle pourrait rêver, et Baba Yaga, si elle n’enlève plus de petits enfants pour les faire rôtir, n’en est pas moins dangereuse. Nombre de péripéties du récit trouvent elles aussi leurs sources dans les légendes slaves, mais la morale qu’en tire la romancière est souvent toute personnelle.

On pense beaucoup à Neil Gaiman à la lecture d’Immortel, à sa façon de réenchanter le monde par le biais du fantastique, tandis que dans le même temps les mythes perdent un peu de leur superbe lorsqu’ils doivent se frotter à la réalité. Catherynne M. Valente œuvre dans un registre similaire, et avec tout autant de talent. Qu’elle entraîne son héroïne dans un monde peuplé de créatures magiques ou qu’elle lui fasse revivre le siège de Leningrad, elle se montre toujours aussi inspirée. Pour ne rien gâcher, sa prose, élégante et envoûtante, est parfaitement servie par la traduction du toujours impeccable Laurent Philibert-Caillat. On conseillera donc de vous laisser porter par ce roman aussi gracieux que cruel, aussi drôle que tragique, vous ne devriez pas regretter le voyage.

Stark et les rois des étoiles

Six ans après Le Grand Livre de Mars, les éditions du Bélial’ achèvent la publication de l’intégrale des récits mettant en scène le héros emblématique de Leigh Brackett : Eric John Stark. Au sommaire : trois nouvelles, chacune intéressante à un niveau différent, et ce qui constitue l’ultime offrande de la romancière à un genre qu’elle a en grande partie façonné : la trilogie de Skaith.

Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui promet d’homériques combats spatiaux opposant des myriades de vaisseaux interstellaires : Stark a beau cette fois quitter le système solaire pour poursuivre ses pérégrinations sur la lointaine Skaith, sitôt le pied posé sur l’astroport, il retrouve ses vieux réflexes d’antan et se débarrasse de ses oripeaux d’être civilisé pour enfiler pagne et sandales et partir chercher l’aventure l’épée à la main. Et quelle aventure ! Venu retrouver Simon Ashton, son père adoptif, dont il est sans nouvelles depuis des semaines, Stark est accueilli en homme providentiel par les uns, en fossoyeur de ce monde par les autres.

Le premier héros de ces romans, c’est bien entendu Skaith, cette planète en orbite autour d’une étoile mourante, dont l’époque glorieuse est depuis longtemps révolue et où les conditions de vie sont de plus en plus précaires à chaque nouvelle saison. Leigh Brackett a toujours aimé mettre en scène des civilisations déchues, décadentes, vivant dans l’ombre et les ruines d’un passé mythique. Elle s’offre cette fois un terrain de jeu d’une ampleur inédite, qu’elle va explorer minutieusement au fil de cette trilogie. Elle y décrit une société complexe et variée, où les derniers détenteurs d’un savoir millénaire y côtoient des humains retournés à la barbarie et des créatures issues d’expérimentations génétiques ratées. Cette découverte se fait au fil des combats que mène Stark, qui s’enchainent sans répit. Le rythme est à ce point trépidant que les personnages que l’on rencontre, y compris ceux qui constituent la garde rapprochée de Stark, ne sont souvent qu’esquissés, et manquent en tous cas de place pour exister pleinement. C’est le principal reproche que l’on pourra faire à cette histoire.

En revanche, Leigh Brackett accorde toujours autant de soins à son héros, que l’on découvre plus complexe encore que lors de ses précédentes apparitions. Jamais sa dualité ne s’est exprimée de manière aussi dramatique que dans ces pages, à la fois être civilisé et sauvage primitif, comme on le découvre dans les ultimes pages du premier roman, L’Etoile Rousse, où il connait une métamorphose qui va marquer tout le reste du récit et lui donner une tonalité qui le démarque assez nettement des récits précédents.

Sans être un chef-d’œuvre, la trilogie de Skaith conclut de fort belle manière le parcours d’Eric John Stark et en fait l’une des œuvres majeures d’un genre que Leigh Brackett a pour beaucoup contribué à définir : la space fantasy.

Terminons par le commencement : les trois longues nouvelles qui ouvrent ce recueil. « Lorelei de la Brume Rouge », qui date des années 40, met en scène un cousin guère éloigné de Stark (jusqu’à son nom, Hugh Starke), et a surtout la particularité d’avoir été en partie écrit par Ray Bradbury, remplaçant au pied levé son amie partie travailler à Hollywood. Et l’on est bluffé par l’aisance avec laquelle l’écrivain a réussi à adopter un style d’écriture pourtant fort éloigné du sien. « Magicienne de Vénus » voit Stark affronter une sorte de famille totalement dégénérée dont chaque membre est plus monstrueux que l’autre. C’est ce genre de personnage haut en couleurs dont on regrette quelque peu l’absence dans la trilogie de Skaith. Quant à « Stark et les Rois des Etoiles », coécrit avec son compagnon Edmond Hamilton, aussi bon soit-il, force est de constater que l’univers de ce dernier prend très vite le pas sur celui de Brackett, et que Stark n’y fait guère plus que de la figuration, en plus de se faire voler la vedette par Shorr Kan, l’un des vilains les plus charismatiques de l’âge d’or du space opera.

Le Bâtard de Kosigan

Comme avec chacun de leurs nouveaux auteurs ou presque, les éditions Mnémos présentent le premier roman de Fabien Cerutti comme un véritable coup de maître, voire la révélation de l’année, une de plus…

Un procédé pas forcément des plus efficaces, car qui se laisse encore « berner » par ce genre d’approches parmi les amateurs de fantasy ? Ce qui ne dissuade pourtant pas les éditeurs de remettre en jeu leur réputation, encore et encore, au moins aux yeux des spécialistes du rayon… que nous tenterons de représenter ici pour l’occasion.

A juger du roman lui-même, il apparaît bien vite que l’auteur a su trouver un ton à lui et sait communiquer un enthousiasme évident pour cette intrigue touffue à forte composante historique. Le lecteur ne sera donc guère surpris d’apprendre que Fabien Cerutti porte en lui cette histoire depuis des années.

Passons sur les défauts qui sautent tout aussi rapidement aux yeux : un personnage principal qui écrase un peu trop les autres, au point d’adopter un comportement parfois caricatural (tout ce qui concerne les femmes…), une gestion de la narration à la première personne pas toujours efficace, des rebondissements qui, de fait, s’avèrent de temps en temps téléphonés… De quoi se dire que l’on préfèrera attendre de voir si l’auteur aura quelque chose de mieux à nous proposer à l’avenir, après ce galop d’essai ? De quoi justement en revenir à la gestion de son éditeur ?

Pas si vite. On l’a dit, ce roman est doté de qualités, des qualités qui vont au-delà de l’enthousiasme propre à celui ou celle qui veut bien faire. Le Bâtard de Kosigan nous entraîne dans une Champagne uchronique savoureuse, un univers singulier qui apporte une vraie plus-value au récit, notamment du fait de son souci du détail quant aux aspects historiques purs et durs. La gestion des manœuvres politiques, comme souvent très présente en fantasy, se révèle également appréciable, d’autant que Pierre Cordwain de Kosigan a le bon goût de ne pas apparaître comme un pantin entre les mains de son créateur. Plutôt futé, le pragmatisme dudit héros jouera plus d’une fois en sa faveur, alors que les pièges mortels ne manquent pas. De quoi nous tenir en haleine jusqu’au bout et conclure sur une impression positive.

On pourrait même aller plus loin et en revenir à notre introduction : si ce même roman était paru chez Bragelonne, il est probable qu’on en aurait parlé autant que de La Voie de la colère d’Antoine Rouaud ; Le Bâtard de Kosigan n’a pas à rougir de la comparaison.

Précisons enfin qu’il s’agit malgré tout d’un roman très porté sur l’action et l’aventure : pour qui cherche davantage que quelques heures de distraction, la déception pourrait donc poindre, car même si l’on se prend à espérer plus en cours de route, le roman n’exploite pas le potentiel entrevu. Plaisant, en somme, c’est sûr, mais pas particulièrement marquant.

Nous sommes tous morts

Le jeune Nordnight, second d’un baleinier norvégien en 1927, nous rapporte dans Nous sommes tous morts (OK, pas de spoiler…) le terrible calvaire enduré par son équipage quand ledit bateau s’est retrouvé pris dans les glaces, là où il n’aurait pas dû y en avoir… Un effroyable cauchemar polaire, qui transforme les hommes, et notamment notre narrateur, dont on a retrouvé le journal en partie illisible ; Nordnight, mais il n’est pas le seul, tourne ainsi au salaud dans cet enfer glacé, et nous sommes témoins de cette horrible dégradation…

Premier roman du jeune Salomon de Izarra, Nous sommes tous morts affiche d’emblée ses références. On parle ainsi de Stevenson, mais aussi de Lovecraft (et ce n’est sans doute pas un hasard si le baleinier cadre de l’intrigue se nomme Providence…) ; on pense, forcément, au Moby Dick de Melville, très tôt cité ; mais, au-delà, ce mélange d’aventure maritime et de fantastique horrifique peut aussi évoquer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et peut-être plus encore William Hope Hodgson (Les Pirates fantômes, par exemple). Plus près de nous, on évoquera également Terreur de Dan Simmons… C’est dire, à la fois, l’ambition de ce très court livre, et en même temps la rude concurrence à laquelle il doit faire face.

Et, hélas, il ne se montre pas à la hauteur de ces prestigieux modèles. Le récit relativement convenu, les personnages, à peine esquissés (sauf Nordnight et le capitaine) et bien trop caricaturaux, pèsent déjà douloureusement sur la balance… Mais c’est le style, défaillant, souvent lourd et perclus de clichés, qui fait en définitive de la lecture de Nous sommes tous morts un calvaire presque aussi terrible que celui enduré par l’équipage du Providence.

Dommage. Le cadre est fascinant, les bonnes idées émergent de temps en temps — idées que l’on aurait souhaité mieux traitées —, le propos est assez intéressant. Mais cela ne suffit pas à emporter l’adhésion du lecteur, qui renâcle à chaque page ou presque (qu’on se rassure, c’est très court… trop, sans doute). Un triste ratage que l’on fera bien d’éviter ; lisez plutôt les modèles cités plus haut…

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