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Critiques de Bifrost

Dangerous Women T1

Deux mois.

Il aura fallu deux mois à votre serviteur pour venir à bout de la bête (non sans s’entêter à finir des nouvelles franchement pénibles comme celle de Lev Grossman, qui est tout sauf un magicien des mots – j’ai failli écrire qu’il avait à peu près autant de talent que de cheveux, mais je me suis souvenu à temps, ouf, que le rédac’chef de Bifrost devient sensible du bronzage dès qu’on tente la blague capillaire).

Avec un titre pareil, Dangerous Women, Martin et Dozois aux manettes, on s’attend forcément à de la reine uber-cruelle, à de la sorcière sadique, à de la salope de compétition inter-planétaire, à de la ninja sous tequila-kétamine, à de la psychopathe qui ferait passer une héroïne de Morgane Caussarieu pour Candy ou Heidi ou Sissi (enfin, une endive quelconque dont le prénom finit en « i »), à de la fliquette hardcore qui cogne avant de parler, avant de baiser, mais pas avant de siffler ses trois cafés noirs, sans sucre. J’attendais des femmes fatales, des camionneuses taillées pour les bermudas de Schwarzy et le t-shirt mouillé de Tura Satana.

Bon, globalement, on a plutôt droit à de la Candy qui hausse le ton, de la Sissi qui montre les dents, mais pas trop, et à de la Heidi victime des hommes (pensez à remplacer le chalet suisse par un motel californien). Toutes à peu près aussi dangereuses qu’un rhume sénégalais. On se demande où sont passées les Lisbeth Salander du XXIe siècle. Au stand de tir, sans doute…

Les fans du « Trône de fer » trouveront au sommaire une chouette novella du cycle (que J’ai Lu va sans doute trouver le moyen d’exploiter six fois avant la réélection de Donald Trump) : un court roman de plus de cent pages avec des personnages de reine et de princesse en conflit qui, malheureusement, n’arrivent ni l’une ni l’autre à la cheville de Cersei Lannister. Les fans de Joe Lansdale se régaleront avec son histoire délicieusement cradingue de sorcière du catch. Pour le reste, mouais, c’est pas bien terrible.

Pour couronner le tout, le découpage français est étrange : tous les auteurs masculins ont été regroupés dans le tome 1 (choix sans doute dû au fait que l’auteur du « Trône de fer » ne s’appelle pas Georgette Regina Ramona Martine). C’est un peu goujat d’ouvrir grand la porte et de passer avant les dames. Espérons que dans le second tome de cette anthologie, les auteures/autrices sauront relever le gant et nous proposer des portraits de femmes vraiment dangereuses. Je ne sais pas pourquoi, j’ai un petit doute.

Les Sorcières de la République

France, année 2062 : l’Hexagone est régi par la VIIe République. « Démocrature » plutôt que démocratie, le régime est sous la coupe d’un Président autocrate. Les médias lui sont soumis. Tel Canal National qui diffuse servilement sa parole ainsi que de constantes incitations à la surconsommation : politiquement autoritaire, cette France futuriste promeut aussi un productivisme débridé et destructeur pour l’environnement. C’est encore Canal National qui retransmet le procès de la Sybille. Il s’agit de celle de Cumes, contemporaine d’Enée et chantée par Ovide, âgée de deux mille neuf cent treize ans lorsque débute son jugement. Elle est l’ultime représentante terrestre de la sororité surnaturelle qui administra la France de 2017 à 2020. Période durant laquelle un aréopage de déesses de la Grèce antique, aidées par d’humaines sorcières, instaurèrent une République gouvernée par les femmes. Mais la Sybille doit désormais répondre de cette brève interruption d’un patriarcat redevenu tout puissant après quarante ans de backlash… Comme dans le récent Avec joie et docilité de Johanna Sinisalo, Chloé Delaume use des registres de l’Imaginaire pour camper une fiction au féminisme pleinement assumé. Un large spectre fantastique – allant du récit mythologique à Buffy contre les vampires – permet ainsi d’éclairer les origines lointaines et immédiates de cette République matriarcale. Quant à la science-fiction, notamment uchronique et dystopique, elle offre à l’auteure un cadre pour dépeindre les désastreuses conséquences de l’échec de cette parenthèse féministe. Faisant montre d’une belle inventivité – agrégeant avec talent le réel et le fictif –, Chloé Delaume compose avec Les Sorcières de la République une contre-histoire de l’humanité en proie à la phallocratie. Stimulant, le propos de l’écrivaine adopte une forme littéraire singulière et composite. Au témoignage oral de la Sybille – formant l’essentiel du livre –, Chloé Delaume combine entre autres éléments des interventions du Président ou d’une journaliste de Canal National, des « messages à caractère informatif » gouvernementaux ou bien un échange de courriels entre Jésus-Christ et Artémis ! Déployant un art certain de la formule – tantôt tragique, tantôt potache –, Chloé Delaume explore ainsi les profondeurs de la domination masculine et de l’aliénation féminine. Mais pareil parti-pris formel tend parfois à conférer au livre des tonalités plus rhétorique et théorique que narrative. La force d’évocation de Chloé Delaume, comme celle de son propos, est cependant suffisante pour emporter l’adhésion. Y compris celle des amateurs et amatrices de narration romanesque classique à qui on recommandera in fine cette expérience de lecture atypique.

London Overground

Après Le Secret de la chambre de Rodinsky coécrit avec Rachel Liechtenstein (Anatolia/éditions du Rocher), London Orbital (Babel/Actes Sud) puis Londres 2012 et autres dérives (Manuella éditions), London Overground est le dernier ouvrage en date de Iain Sinclair traduit en français. Autant dire que son œuvre – forte d’une quarantaine de volumes publiés depuis 1970 – demeure quasi inconnue en France. Et seul.e.s les anglophones peuvent, pour l’heure, prendre la mesure d’une littérature que des figures centrales de l’Imaginaire anglo-saxon considèrent de longue date comme essentielle. À l’instar d’Alan Moore, dont From Hell a été nourri par Lud Heat, un titre de 1975, tenu pour le premier chef-d’œuvre de Sinclair et pourtant inédit en français. Michael Moorcock classe quant à lui notre auteur parmi les meilleurs écrivains britanniques : l’auteur de Mother London goûte particulièrement son White Chappell, Scarlet Tracings (1987), lui aussi privé de toute traduction française. Last but not least, China Miéville se réclame de Sinclair, dont l’influence est patente dans le cycle de « Nouvelle-Crobuzon » comme dans The City and The City. Qu’ont rapporté ces créateurs (adulés des bifrostien.ne.s) de leurs plongées envoûtées dans les nombreux univers sinclairiens ? Un rapport réflexif et créatif à l’espace urbain fondé sur la psychogéographie, discipline singulière et fascinante dont Sinclair est l’un des praticiens contemporains majeurs. Marchant sur les traces de ces arpenteurs visionnaires de Londres que furent William Blake ou Arthur Machen, il partage avec eux « une perception de la ville comme site de mystère, et cherch[e] à révéler la […] nature de ce qui se cache sous le flux de tous les jours » (Merlin Coverley, Psychogéographie !, les Moutons électriques). Il en va ainsi de London Overground, consignant la très personnelle exploration par le psychogéographe du réseau ferroviaire banlieusard londonien. Appréhendant, selon ses propres mots, « les voies ferrées comme système de divination, invocations d’entités surnaturelles, anges, esprits, démons », Sinclair a ramené de sa dérive non pas un compte-rendu documentaire, mais un récit hallucinatoire. « Nous cherchons des traces comme des sourciers, attendant que des sites d’exception nous confirment le mystère et la magie de la ville », écrit encore l’écrivain-marcheur dont la plume transforme la Londres mercantile de Boris Johnson en un champ romanesque délirant. Pour mener à bien cette métamorphose du lucre en littérature, Sinclair imprègne sa vision de celles d’auteurs de l’Imaginaire, invoqués comme autant de puissances inspirantes. Bram Stoker, Arthur Conan Doyle, H. G. Wells mais aussi Angela Carter, J. G. Ballard et Tim Powers sont quelques-uns « des messagers venus de mondes parallèles » guidant Iain Sinclair dans son entreprise psychogéographique. Et la cartographie dressée par London Overground – merveilleuse, terrifiante – révèle que c’est non pas d’un Royaume mais plutôt de l’Imaginaire que Londres est l’hypnotique capitale.

Amour monstre

C’est un univers cher à nombre de bifrostien.ne.s que campe Amour monstre. Il séduira tout particulièrement les amateur.e.s de Freaks de Tod Browning ou des romans gothico-forains de Xavier Mauméjean (Ganesha, Lilliputia). Amour monstre met en scène les Binewski – autant une famille qu’une entreprise – dont les parents/patrons exhibent les enfants dans l’Amérique profonde des années 1980. Les rejetons d’Al et de Lil sont des plus singuliers. On y compte Iphy et Elly – sœurs siamoises –, Arty dit « l’Aquaboy » du fait de ses membres en forme de nageoires, Oly (naine, bossue, albinos et chauve !) et, enfin, Chick. D’apparence « normo » – terme par lequel la fratrie Binewski qualifie les corps banals de leurs spectateurs et spectatrices –, le dernier-né d’Al et de Lil n’en est pas moins hors du commun : le garçon jouit d’un puissant pouvoir télékinésique. Ne relevant pas d’extraordinaires hasards de la génétique, pareille concentration d’exceptions corporelles ou psychiques chez les Binewski résulte des manipulations scientifiques ourdies par Al. Ayant exposé son épouse enceinte (et consentante) à divers produits chimiques et autres radiations, le saltimbanque a fabriqué la galerie de phénomènes faisant le succès de son cirque itinérant. Teintant l’étrange matière foraine du roman d’une touche science-fictionnelle, l’entreprise frankensteinienne du couple Binewski vient éclairer la nature fondamentalement familiale de l’Amour monstre annoncé par le titre. En imaginant ce duo d’épigones yankees du Prométhée moderne, Katherine Dunn figure la part la plus obscure de ce qu’il est convenu d’appeler le désir d’enfant. Car Al et Lil ne s’emploient pas à mettre au monde des individus, mais à engendrer des objets destinés à satisfaire leur volonté parentale. Révélant la dimension démiurgique que peut revêtir la filiation, ce conte moderne éclaire d’autres formes de relations tissées par la famille, pareillement monstrueuses. La tension entre amour et haine caractérisant, parfois, le lien fraternel/sororal s’incarne en Iphy et Elly. Condamnées à une cohabitation perpétuelle, les jumelles basculent d’une chaleureuse complicité à une violente hostilité éclatant lors de scènes horrifiques. Si Oly ne nourrit aucune défiance à l’encontre d’Arty – archétype, quant à lui, de l’enfant tyran et dévorateur –, l’affection sans bornes qu’elle lui voue est d’essence incestueuse. Un fantasme que Chick l’aidera à réaliser grâce à ses pouvoirs lors d’un des épisodes les plus étonnants du livre… Tenant d'abord de la fable, c’est cependant sous le signe de la tragédie que s’achèvera cette anatomie baroque des névroses familiales. Et Amour monstre réussit alors à émouvoir avec la même force qu’il avait fasciné.

Le Problème à trois corps

De la science-fiction chinoise, on ne connaissait jusqu’à présent à peu près rien, hormis ce que de rares articles ou dossiers – notamment dans Galaxies no 24 – ont pu nous en apprendre. Après la consécration du Problème à trois corps lors de la remise des Hugo en 2015 (meilleur roman), dans sa traduction anglaise signée Ken Liu, il n’est pas interdit de penser que la situation pourrait assez vite changer, et que certains éditeurs pourraient avoir la curiosité de se pencher sur l’œuvre de Liu Cixin et de quelques-uns de ses collègues.

L’action du Problème à trois corps, premier tome d’une trilogie, prend racine dans l’histoire chinoise contemporaine, à la fin des années 60, pendant la Révolution culturelle menée par Mao Zedong. Ye Wenjie, adolescente et fille d’un physicien accusé de promouvoir des thèses réactionnaires, assiste à l’exécution publique de son père après que celui-ci a refusé de faire son autocritique. Un événement traumatisant qui aura des conséquences sur la vie de la jeune femme, mais également sur l’avenir de l’humanité toute entière. À travers son histoire et celle de Wang Miao, un scientifique spécialiste des nanomatériaux, le récit se poursuit jusqu’au début du XXIe siècle et ne révèle que très progressivement sa véritable nature.

Le Problème à trois corps est résolument un roman de hard science. Liu Cixin n’hésite jamais à consacrer de longues pages à la description détaillée de la meilleure méthode pour envoyer une onde radio vers l’espace ou déployer une structure de neuf dimensions en deux dimensions. De ce point de vue, la partie la plus intéressante est certainement celle consacrée au problème qui donne son titre au roman, que l’auteur met en scène par le biais d’un jeu en réalité virtuelle qui occupe une place centrale dans le récit. Plus encore que la description du phénomène physique à l’œuvre dans ce cadre, c’est dans celle d’une forme de vie aux capacités singulières, adaptée aux conditions extrêmes de cet univers, que l’auteur excelle et évoque les extrapolations les plus échevelées dont est capable un auteur comme Greg Egan.

Reste que l’enjeu premier du récit n’est pas là, et qu’il ne se révèle au lecteur que dans le dernier quart du roman – à moins d’avoir eu la malencontreuse idée de lire l’imbécile résumé en quatrième de couverture qui divulgue d’une traite tout ce que l’auteur s’est efforcé de taire le plus longtemps possible. Un enjeu d’une telle ampleur qu’il donne à tout ce qui a précédé un aspect presque anecdotique, et réduit ce premier roman au rôle de prologue d’une histoire autrement plus vaste.

D’un point de vue romanesque, tout n’est pas parfait. La progression de l’intrigue s’appuie trop souvent sur des coïncidences un peu trop heureuses, et le roman souffre de mettre en scène des personnages trop lisses auquel il est difficile de s’attacher, à l’exception notable de Ye Wenjie. À ces réserves près, Le Problème à trois corps constitue une lecture aussi roborative qu’enthousiasmante.

L’Héritier de Clamoria

À première vue, L’Héritier de Clamoria, troisième roman de Benedict Taffin, relève d’une science-fiction on ne peut plus old school : aventuriers de l’espace, courses-poursuites d’un monde à l’autre, sauts dans l’hyperespace et combats à grands coups de laser : nous nous trouvons en territoire connu de longue date. Mais si l’auteur embrasse avec une certaine délectation la plupart des stéréotypes du genre, il en est un, au contraire, qu’elle choisit de prendre à rebours : celui de la répartition des rôles entre hommes et femmes. C’est ainsi qu’échoit à Akatz Ielena, créature mi-humaine, mi-féline, le rôle de la baroudeuse intrépide, tandis que son assistant, Isidore Laime, endosse celui de l’ingénu de service, nunuche aux pires moments et cible de la concupiscence de la plupart des dames qu’il lui est donné de croiser.

Certes, il est permis de s’interroger sur la pertinence d’un tel choix dans le cadre d’un récit de science-fiction, tant il y a belle lurette que ces demoiselles ont cessé de jouer les victimes effarouchées face aux pseudopodes libidineux de quelque monstre aux yeux pédonculés et repris les choses en main (Coucou Ripley ! Hello Sarah Connor !). Mais L’Héritier de Clamoria assumant pleinement son côté résolument pulp, l’inversion des rôles fonctionne bien et donne souvent lieu à des échanges savoureux, plus encore lorsque Polaris, IA de sexe masculin aux commandes du vaisseau d’Akatz et on ne peut plus jaloux d’Isidore, vient mettre son grain de sel.

Benedict Taffin creuse le même sillon en situant l’action de son roman sur la planète Clamoria, gynocratie aux méthodes proches de l’Apartheid, où les hommes sont parqués dans des quartiers en périphérie des grandes villes. Une telle organisation de la société soulève nombre de questions que le récit élude trop souvent (le sujet de la sexualité par exemple est à peine abordé, si ce n’est du point de vue de la procréation), mais elle fournit néanmoins le moteur principal de l’intrigue : l’enlèvement du fils unique de la souveraine de Clamoria, centre d’intérêt de toutes les factions en présence, qu’elles l’envisagent comme une menace pour les fondements de cette société ou au contraire comme la promesse de nouvelles perspectives.

Sur la forme, L’Héritier de Clamoria se présente comme une enquête policière linéaire et classique, entrecoupée de quelques scènes d’action bien menées. Selon ses attentes, on sera amené à considérer le roman comme un space opera distrayant et enlevé, sachant tirer de son contexte une bonne part de sa singularité, ou regretter que l’auteure n’ait pas suffisamment développé les éléments sociaux et politiques qui parsèment son récit. Dans tous les cas, il confirme que Benedict Taffin a le souffle et le talent pour tenir son histoire de bout en bout, ce qui, pour ceux qui ont lu ses précédents romans, n’a rien d’un scoop (on se souvient de ses Yeux d’opale, chez Gallimard Jeunesse).

On trouvera en bonus dans ce volume la réédition de deux nouvelles dont l’action est antérieure à celle du roman. « Werlacht » met en scène la première rencontre entre Akatz et Isidore, aux prises avec une IA devenue folle, tandis que « Bulle de bonheur » voit sa traque à la criminelle galactique s’achever dans un monde où tout n’est que bonheur et sérénité. Pas de la grande science-fiction, certes, mais un plaisir de lecture à ne pas bouder.

Afterparty

Lyda Rose est passée à deux doigts du succès. Il y a quelques années, au sein de la start-up de bio-ingénierie qu’elle a créée, elle a contribué à la mise au point d’un produit aux résultats prometteurs pour soigner la schizophrénie, et réussi à convaincre un grand laboratoire pharmaceutique de sortir son épais portefeuille pour investir dans ses recherches. Un conte de fée capitaliste qui a viré au cauchemar lorsque sont apparus les effets secondaires initiaux du produit en question, et que Lyda en a été l’une des premières victimes. Elle a alors tout perdu : son avenir radieux, la femme qu’elle aimait, son enfant. Elle y a en revanche gagné une présence permanente qui l’a conduite tout droit en hôpital psychiatrique. Car le Numineux a pour particularité de vous faire rencontrer Dieu, ou du moins l’idée que vous vous en faites, et d’imposer en permanence à vos côtés cette présence divine dont vous seul êtes conscient. L’expérience enterrée, Lyda a fini par se faire à son sort, jusqu’au jour où le Numineux refait surface, dans la banlieue de Toronto, entre les mains d’une nouvelle église dont les fidèles semblent bien moins armés qu’elle pour faire face à cette révélation.

Dans le futur proche que décrit Daryl Gregory, le Numineux n’est qu’une parmi d’innombrables drogues de synthèse ayant fait leur apparition, capables de transformer un paisible éleveur de bétail nain en impitoyable tueur ou de faire d’une fête estudiantine une gigantesque partouze gay. Avec une imprimante 3D et un peu d’imagination, tout est possible. Mais c’est avant tout sur les effets du Numineux que se focalise l’auteur, ses effets et les interrogations qu’il suscite. La question de la foi, de la spiritualité, est au cœur du roman, non seulement à travers le personnage de Lyda Rose, consciente de l’aspect artificiel de ce qu’elle ressent en son for intérieur et pourtant incapable de s’en passer, mais aussi à travers ce que d’autres vivent au quotidien, de ce jeune paumé persuadé que son esprit se trouve enfermé dans un minuscule coffre au trésor qu’il porte au tour du cou, à cet autre dont la personnalité s’est entièrement effacée pour ne plus être que l’hôte de la divinité qu’il porte en lui. Les lignes de réflexion que lance Gregory rejoignent celles qu’abordait déjà Greg Egan il y a vingt ans dans des nouvelles comme « Orbites instables dans la sphère des illusions » ou « Paille au vent », et elles n’ont rien perdu de leur pertinence.

Sur la forme, Afterparty a des allures de course poursuite pas vraiment frénétique, tant son objet premier semble plutôt être de passer le plus de temps possible en compagnie de ses personnages, d’entrer dans leur intimité et de faire ressentir au lecteur tant leur désarroi que leurs espoirs. Comme dans ses précédents romans, Daryl Gregory met en scène des individus que la vie n’a certes pas épargnés, mais qui n’en sont jamais sortis brisés, qui ont gardé au fond d’eux même cette étincelle que les événements qu’ils traversent vont raviver. Plus encore que de l’empathie, c’est avant tout de la sympathie que l’on ressent pour eux, sentiment qui achève de faire d’Afterparty une lecture on ne peut plus réjouissante.

Les Inhibés

L’entreprise admirable menée par Viktoriya et Patrice Lajoye dans le cadre de leur maison d’édition Lingva s’engage sur de nouveaux sentiers avec le présent roman. Et le nom de l’auteur, cette fois, est bien davantage connu des amateurs de science-fiction : Les Inhibés est en effet l’œuvre de Boris Strougatski, lequel avait continué à écrire après le décès de son frère Arkadi en 1991, même si aucun de ses titres en solo n’avait jusqu’alors bénéficié d’une traduction française. Les rééditions des œuvres essentielles des deux frères chez « Lunes d’encre » ayant connu un coup d’arrêt, cette publication indépendante s’avère particulièrement alléchante…

Les Inhibés met en scène des individus disposant de facultés extraordinaires, d’ordre psychique, disons. Ce que nous découvrons, à demi-mots, au travers du personnage de Vadim, brusqué d’emblée par des individus guère recommandables, qui exigent de lui qu’il intervienne dans une élection afin de faire gagner le candidat donné pour l’heure perdant ; Vadim, en effet, semble être en mesure, non seulement de voir l’avenir, mais aussi de peser sur lui, jusqu’à le transformer.

D’autres, autour de lui – encore que les liens soient longtemps diffus dans ce roman adoptant un rythme d’escargot, et changeant de point de vue à chaque chapitre, on oublie donc Vadim pour un bon moment –, bénéficient également de facultés étranges, mémoire eidétique, capacité à percevoir le mensonge, etc. Ces facultés, ils en jouent « professionnellement », en en faisant leur gagne-pain… Pas grand-chose de X-Men. Et ils sont parfois aigris, souvent moroses. Peut-être avant tout parce qu’ils savent que leurs pouvoirs sont inefficaces ? Ces « Inhibés » peuvent-ils vraiment en faire quelque chose ? Ils en doutent…

D’autant plus en raison du monde dans lequel ils vivent – un monde marqué de l’empreinte de grands projets, impliquant de grands pouvoirs, mais qui ont débouché sur le vide, au mieux si ça se trouve… La Russie post-soviétique, évocatrice d’emblée d’une forme de gueule de bois – contexte qui peut probablement entrer en résonance avec les œuvres des Strougatski datant de l’ère antérieure, et où la médiocrité était plus qu’à son tour de mise.

Mais le texte est contaminé par cette médiocrité. Les Inhibés adopte un pas lent et mortellement ennuyeux, en se dispersant au fil de séquences décousues, bavardes, et plus qu’à leur tour confuses.

Si quelques scènes, çà et là, produisent leur effet, elles sont cependant noyées dans les digressions interminables – et d’autant plus interminables qu’elles sont imprégnées d’absurde, mais aussi de références littéraires horriblement envahissantes, petit jeu d’abord vaguement amusant, mais bien vite agaçant…

Hélas, la plume n’arrange rien à l’affaire – lourde globalement, souvent confuse, et d’un ennui sans nom. Ici, la traduction a sans doute sa part, hélas –, et aurait probablement bénéficié d’un regard davantage externe, d’une direction d’ouvrage plus détachée.

Triste résultat, donc : le livre était alléchant mais s’avère un pensum. L’entreprise des époux Lajoye demeure salutaire, mais, pour le coup, le choix de ce roman en particulier est peu concluant…

Frankenstein à Bagdad

Pas tous les jours qu’on lit de la « SF » de langue arabe… On ne saluera que davantage la traduction par Piranha de ce roman de l’Irakien Ahmed Saadawi, International Prize for Arabic Fiction 2014.

Frankenstein, ici, n’est pas le savant fou, mais sa créature. Ce nom ne lui est attribué que par facilité journalistique ; d’autres appellations sont autrement fréquentes, surtout « Sans-Nom » et « Trucmuche », selon que l’on souhaite dramatiser la chose ou pas.

Or nous sommes à Bagdad, en 2005, dans la foulée de la dernière guerre du Golfe – ville en proie au chaos, où les attentats terroristes sont quotidiens. Elle devrait être invivable, et pourtant ne l’est pas. Car vivre à Bagdad, c’est alors avoir la mort pour compagne, qui peut frapper à tout moment ; le foyer lui-même n’a rien d’un havre de paix… Mais des gens demeurent – malgré tout. Parce que c’est chez eux.

Ainsi dans le quartier de Batawin, pittoresque, mais authentique. Parmi eux, la vieille Elushia, qui attend en priant saint Georges le Grand-Martyr que lui revienne son fils Daniel – disparu vingt ans plus tôt, dans une autre guerre… Ou encore Hadi le chiffonnier – conteur hors pair et canaille, dont les histoires sont toujours plus invraisemblables. Sa dernière lubie : prélever sur les scènes d’attentat, ici un organe, là un autre, et assembler tout cela pour reconstituer un corps – mais, un jour, le cadavre reconstitué disparaît…

C’est qu’une âme de victime passait par-là – qui confère au corps une motivation, à laquelle Elishua participe : le « Trucmuche » de Hadi sera un ange de la vengeance – il obtiendra réparation dans le sang pour les innocents qui le constituent. Et le « tueur en série », même au milieu des attentats, intrigue et attire l’attention – celle du journaliste Mahmoud al-Sawadi, ou celle de la brigade d’astrologues de Majid Sourour… Mais il y a autre chose : les vengeances n’ont pas de fin. Chaque mort réclame d’autres morts – et faire la part des innocents et des assassins s’avère de plus en plus difficile… Surtout quand des « fidèles », autour du « Sans-Nom », reproduisent les divisions religieuses minant l’Irak sur le mode d’une sinistre caricature.

Le fantastique a sans doute ici quelque chose d’un prétexte – mais par choix. La focalisation sur les habitants du quartier de Batawin est pertinente et plutôt bien employée. Toutefois, certains personnages sont amenés à exposer le récit dans un cadre plus vaste et complexe – ainsi notamment de Mahmoud, celui qui « légitime » les élucubrations de Hadi.

Mais la focalisation soulève d’autres difficultés : les points de vue multiples, et le jeu temporel qui leur est associé, ont bientôt quelque chose d’une affectation un brin lassante – l’auteur tend à s’y perdre, et à y perdre son lecteur, au fil de sous-intrigues intimes parfois pénibles. Ces défauts sont tout particulièrement criants quand l’auteur en prend soudainement le contrepied, en laissant son « Sans-Nom » s’exprimer à la première personne : un chapitre tout à fait brillant – de très loin sans doute le meilleur moment du roman, ce qui n’est pas sans déstabiliser…

Pour autant, Frankenstein à Bagdad se lit dans l’ensemble avec plaisir – c’est plutôt un bon roman ; simplement, il a ses failles.

L'Anaconda

À maints égards, l’Anglais M.G. Lewis est l’homme d’un seul livre, le roman gothique Le Moine, dont le succès a été tel qu’il y a gagné le surnom de « Monk Lewis »… On lui doit pourtant d’autres œuvres, parmi lesquelles un recueil intitulé Romantic Tales, en 1808. C’est de ce recueil qu’est extrait le présent texte, jamais réédité en France depuis 1822. Les éditions Finitude nous le livrent aujourd’hui dans un petit ouvrage fort joli (mais sans doute un peu cher…), bénéficiant d’une nouvelle traduction.

Le mot même d’« anaconda » figurait alors encore plus qu’aujourd’hui une incarnation ultime de l’exotisme, avec des oripeaux de légende. On le connaissait fort mal, à vrai dire… Et le cadre même du récit témoigne de ces hésitations : en fait, il n’y a pas d’anacondas à Ceylan… Mais les confusions en la matière ont eu la vie dure. Et peu importe : il s’agissait de dépayser le lecteur, et de lui procurer de délicieux frissons pouvant emprunter à la manière gothique, tout en bénéficiant d’un cadre autrement exotique que la vieille Europe des « romans noirs ». Pourquoi pas ? Que Lewis n’ait (alors) jamais mis les pieds à Ceylan n’était en rien un problème – à tout prendre, ses lecteurs non plus…

De toute façon, il s’amuse… C’est tout particulièrement sensible dans les premières pages où, bien loin de Ceylan, nous débutons l’histoire dans un salon anglais feutré et élégant. Introduction qui ne manque pas d’humour, et la satire sociale est de la partie, qui s’exprime à plein dans ce cercle avide de ragots scabreux… tout droits sortis de l’imagination de quelque romancier gothique ! On y jase sur la très suspecte fortune que le jeune Everard Brooke a soudainement acquise lors d’un séjour à Ceylan… Cela va très loin : on l’accuse bientôt de meurtre ! Or c’est bien du futur mariage du jeune homme que l’on débat – oserait-on livrer sa fille à pareil monstre ? La suspicion s’accroît, et « l’aventurier » est sommé de s’expliquer…

Scandalisé, il entend dénoncer la perfide rumeur ! Mais son récit est pour le moins inattendu, impliquant donc le fameux serpent géant… Le rapport paraît lointain, c’est peu dire ; mais Everard explique comment la demeure où il résidait a subi les assauts d’un de ces redoutables reptiles mangeurs d’hommes – la créature assiégeant le maître de maison, Everard, n’écoutant que son courage, et accompagné du dévoué esclave indien dudit, vole au secours du vieil homme…

L’anaconda décrit par Lewis est certes monstrueux – pour autant, il n’a en fait rien de surnaturel. Nul fantastique ici ; l’anaconda de Lewis n’a rien d’un King Kong, il évoque bien davantage, en lointain précurseur, le requin des Dents de la Mer

Étonnant contraste avec l’introduction salonarde – on n’y revient que pour une brève conclusion, aussi convenue que vous pouvez le supposer. Le mélange de satire sociale et d’aventure coloniale imprégnée d’horreur n’est sans doute pas d’une cohérence à toute épreuve, mais le résultat est plaisant. L’ouvrage étant par ailleurs assez joli, avec son papier épais et sa noire frise reptilienne reprise à chaque page, on pourra y trouver son compte. Mais si c’est plaisant, c’est tout de même fort dispensable – une sympathique curiosité, disons.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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