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Critiques de Bifrost

La Ligue des héros

Publiés en 2002 et en 2003, les deux volumes de La Ligue des héros avaient été déjà réédités en 2009 sous le titre Kraven. Après un passage en poche, Mnémos continue à célébrer ses vingt ans en nous proposant une édition définitive – avec un format identique à ce que propose désormais Mnémos pour ses intégrales : jaquette, couverture cartonnée, beau papier. Outre les deux volumes de la série, nous retrouvons les articles écrits par des auteurs invités, les préfaces, les citations et les commentaires érudits, jusqu’à l’illustration de Manchu. Les lecteurs ont à leur disposition l’ensemble des textes qui permettent de prolonger à l’envi le jeu littéraire de La Ligue des héros. Cerise sur le gâteau, deux excellentes nouvelles, « Il était reveneure », et « Raven K. », n’ont pas été oubliées et complètent l’ensemble.

Le plat est copieux et particulièrement roboratif. Nul ne s’en plaindra. Disons-le tout de go, La Ligue des héros et sa suite constituent une date dans l’histoire du steampunk francophone, mais aussi une étape significative dans l’évolution de l’œuvre de Xavier Mauméjean.

Pour mémoire, plaçons le décor du premier tome. Tout d’abord en 1969, à Londres, un vieillard en apparence sénile est ramené par les services sociaux dans sa famille. L’homme dérange et il le sait. Il ne veut pas être là. Jusqu’à ce qu’il découvre la collection de pulps de son petit-fils et qu’un déclic se produise en lui. Ensuite en 1902, à Londres toujours, mais un Londres uchronique. La reine Victoria a établi des relations diplomatiques avec les habitants du Pays de Nulle Part, dont le Capitaine Crochet est un des officiels. Mais cela a eu bien des répercussions. Les fées, les enfants perdus, les pirates sont désormais sur Terre… et le terrible Peter Pan aussi ! Afin de protéger l’Empire, Baycroft, chef des Services Secrets, a décidé de réunir une troupe d’élite, La Ligue des Héros, Lord Kraven, English Bob, le Maître des Détectives ou encore Lord Africa ! Malheureusement leur force est rapidement détournée par les pouvoirs en place de leur noble but initial et grâce à eux, à cause d’eux, la dystopie pointe.

Sous la tutelle d’Alan Moore et de sa Ligue des gentlemen extraordinaire, Xavier Mauméjean convoque Verne et Wells, Sherlock Holmes, Alan Quatermain et Tarzan. Que l’on se comprenne bien : Mauméjean ne fait pas une bête variation sur le chef-d’œuvre de Moore. Il s’approprie le matériau d’une façon très personnelle et l’exploite avec une rigueur assez jouissive. Les scènes d’actions sont formidables, le travail sur la structure ambitieux (surtout dans le premier volume), la démarche franchement épatante. La juxtaposition des deux romans avec les nouvelles qui les continuent permet justement de mieux comprendre le projet et l’ampleur de sa réussite. Après, libre à vous de discuter pour savoir lequel des deux tomes est le meilleur, de pinailler sur les défauts croisés çà et là, mais vous ne pourrez nier avoir vécu une belle aventure littéraire.

L'Île des morts

Qui dit Roger Zelazny pense souvent en premier – et peut-être seulement – à sa longue saga des « Princes d’Ambre ». Voici par conséquent l’occasion de (re)découvrir dans une édition intégrale l’univers si particulier de Francis Sandow. Quel plaisir de retrouver la voix unique de Zelazny et son mélange si personnel d’élégance et d’érudition – ce qui est peut-être une belle définition du style.

Le livre adopte le même format et la même fabrication que les autres intégrales publiées par l’éditeur : couverture rigide, reliure solide, beau papier. Le volume est composé de deux courts romans, L’Île des morts, et Le Sérum de la déesse bleue, ainsi que de nouvelles dont on ne résiste pas au plaisir de citer les titres, « En cet instant de la tempête », « Cette montagne mortelle », « Lugubre lumière », « Les Furies » et « Clefs pour décembre ».

Ce qui fait la valeur d’une telle intégrale, ce n’est pas la seule compilation, aussi pertinente soit-elle. Mais au contraire le travail éditorial qui regroupe les textes éparpillés, auquel s’ajoute une très éclairante préface de Timothée Rey (dont la lecture en guise de postface est peut-être plus profitable), et un épais glossaire final. Autrement dit, le lecteur en a pour son argent avec un recueil qui se veut définitif.

Le choix de placer les textes dans l’ordre chronologique de la narration et non pas de leurs publications est également des plus pertinent. L’ensemble fait sens dans la mesure où ils se répondent, constituant autant de fragments d’une histoire du futur. L’esthétique du fragment est d’ailleurs celle qui domine ici. Nous sommes toujours à la lisière de la compréhension, témoins d’un monde dont les tenants et les aboutissants nous échappent, avec l’impression qu’il serait toujours possible d’en apprendre un petit peu plus.

Le personnage de Francis Sandow n’apparaît que dans le troisième texte du recueil, la novella éponyme. Il est le dernier humain, il est richissime et surtout un Faiseur de mondes, il peut façonner la réalité pour créer des mondes à sa guise. Il est aussi un dieu incarné : Shimbo de l’Arbre Noir. Or il ne cesse de recevoir des photos de personnes décédées qu’il a autrefois connues. Il part donc mener son enquête qui se révèlera progressivement être une quête.

L’expérience de la lecture dépasse et détruit par bien des aspects les codes du récit d’aventures auquel ce résumé pourrait laisser penser. Roger Zelazny est un conteur hors pair et passé les premiers textes, le processus d’immersion fonctionne à plein. La fresque baroque du Sérum de la déesse bleue est à ce titre exemplaire. Zelazny sait tour à tour être poète et visionnaire, avec une belle maîtrise de l’économie de moyens de la forme courte. Dans ce qui constitue un petit classique, il mène ses lecteurs aux confins de l’univers pour y trouver la beauté des questions existentielles, celles dont seuls les mythes ont la clé.

Miss Peregrine et les enfants particuliers

Oubliez immédiatement le film grand public de Tim Burton. Lisez plutôt la véritable histoire de Miss Peregrine et les enfants particuliers. Loin de l’univers coloré dans lequel ont voulu nous perdre les studios hollywoodiens, les romans nous plongent dans une noirceur digne des nouvelles d’Edgar Allan Poe. Dès le premier tome, le ton est donné : Jacob, seize ans, est témoin de l’assassinat de son grand-père. Luttant entre doutes et folie, essayant de comprendre les souvenirs flous et incohérents de cette nuit-là, qui ne peuvent correspondre à une réalité acceptée par le commun des mortels, l’adolescent est entraîné dans une quête qui le mène directement dans les contes fantasmagoriques autrefois racontés par le vieil homme.

Certes, au premier abord, cela ressemble à tout récit initiatique fantastique typique de la littérature jeunesse. Mais sous cette apparente facilité se cache un scénario complexe qui emprunte aussi bien au fantastique hétéroclite de Neil Gaiman qu’aux grands topoï de science-fiction. Tout au long des trois tomes, Jacob erre avec ses nouveaux amis – des enfants aux pouvoirs si particuliers qu’ils en sont plus maudits que privilégiés – à la poursuite de chimères insaisissables. Voyages et boucles temporels dans les moments sombres de l’Histoire, expériences sur cobayes humains, tentative de régime totalitaire, sans oublier des monstres dignes des cauchemars des frères Grimm, une violence qui s’enracine dans l’horreur humaine parfois si réelle… tout est calibré pour captiver l’amateur de littératures de genre, et ça fonctionne. La plume, quant à elle, s’épanouit, riche et précise, et peint avec une efficacité imparable des mondes qu’il est impossible de quitter avant la dernière page du dernier tome. Loin de cibler les jeunes lecteurs, elle s’adresse à tous et témoigne d’une belle maîtrise stylistique.

Alors oui, la trilogie est classée en « jeunesse » en France, oui, ce n’est peut-être pas l’endroit où vous iriez rassasier votre soif inextinguible d’histoires différentes, mais exceptionnellement, faites un détour. Car si Ransom Riggs a réussi à imposer son coup d’essai dans la liste si prisée des best-sellers internationaux, au-delà du succès commercial, ce triptyque possède tout ce qu’il faut pour devenir un grand classique de la littérature pour jeunes adultes – dénomination ô combien réductrice –, et surtout un incontournable de la littérature fantastique. Quelle pression, après un tel succès ! L’auteur réussira-t-il à nous surprendre encore, ou sombrera-t-il, comme beaucoup, dans les limbes de la facilité ? À surveiller de près, quoi qu’il en soit, en « jeunesse » comme en « adulte ».

Conte de la plaine et des bois

Dans une aube brumeuse, un vieil homme encore en pyjama de flanelle, à peine réchauffé d’un manteau et d’un chapeau noirs, sort de son rêve et de son château après avoir entendu un chien aboyer au loin. Son premier compagnon, croit-il, mort depuis soixante-sept ans, et qui l’appelle de nouveau. Autrefois dessinateur, puis grand patron de studio de dessins animés mondialement connu, l’homme se laisse entraîner par les aboiements et s’aventure dans les bois bordant son immense domaine. Après avoir erré de branches en buissons, de flaques en feuilles mortes, il rencontre sous l’une d’entre elles un jeune garçon et un chien très âgé. Les rêveries du promeneur solitaire se transforment alors en une balade bucolique, initiatique, parfois mélancolique, où les souvenirs d’enfances de l’un font face aux espérances de l’autre. Les histoires se racontent et se mêlent, l’innocence guidant avec bienveillance les détours des trois personnages en « une course infinie après l’ombre d’un rêve ».

Amateurs de romans de science-fiction et de grandes fresques fantastiques s’abstenir ! Dans ce court récit, l’intrigue n’est qu’esquissée, seules comptent les rencontres. Avec les joies et les regrets, avec soi-même. Tout en répondant au genre du nature writing, le pinceau-plume de Jean-Claude Marguerite (qu’on retrouve ici, six ans après son premier roman, Le Vaisseau ardent, paru chez Denoël) brosse avec une tendresse lucide et une délicatesse toute ciselée, parfois proche du poème en prose, la recherche d’un temps perdu, la nostalgie d’une innocence égarée. Les hommages sont nombreux, que ce soit aux livres qui bercent les imaginaires enfantins ou à ceux qui accompagnent les adultes contemplatifs (Bosco, Whitman, Thoreau et Rousseau ne sont pas loin). Tel Charles Foster Kane murmurant son dernier « rosebud », le vieil homme évoque ici sa vie : son premier deuil, ce chien perdu de façon violente, son refuge dans ses dessins, aventures d’un jeune écureuil et d’un vieux crapaud, ses succès, et puis… la vie qui passe, qui s’accélère, pour conduire à cette journée si particulière. Le Merveilleux est là, à portée de main, Dehors. Il se pressent dans les bruissements des feuilles et de la rivière, dans le chant d’une nature actrice à part entière, dans des esquisses de paysages oniriques. Le fantastique aussi, se laisse deviner, par touches impressionnistes. Et le lecteur de se demander qui est qui quand les frontières se troublent dans la nuit de l’esprit… Personnages à part entière, rencontres au fil des mots, ou symboles d’une même vie qui se dévoile, vibrante et polymorphe, alors même qu’elle s’évade vers sa fin et vers les étoiles ?

Invitation à se perdre, et à se laisser porter par les sensations plutôt que par une histoire structurée, ce texte allégorique nous rappelle que la plus grande aventure reste la vie, dont le sens ne cesse de se défiler, même à l’heure où la nuit tombe. Une belle promenade douce-amère, donc, mais qui pourrait bien déplaire tant elle s’éloigne des genres habituellement chroniqués ici.

Le livre du cygne

Actes Sud nous présente un ouvrage pour le moins atypique avec ce Le Livre du cygne. Auteur australien d’origine wanyi, un peuple aborigène, Alexis Wright se met en tête de nous écrire un roman post-apocalyptique mystique. Ou apocalyptique onirique. À moins qu’il s’agisse d’autre chose, mais quoi ? On ne sait pas trop, en définitive, ce que nous avons là, et ce n’est pas la quatrième de couverture qui nous aidera.

Situé dans un futur plus ou moins proche, l’action prend place autour d’un lac où s’entassent des aborigènes parqués par les autorités australiennes dans le but avoué de mettre ces « sauvages » à l’écart, et cela pour leur propre bien, évidemment. Au milieu de ce camp, la vieille Bella Donna de la flotte conquérante et sa fille adoptive Oblivia Ethyl(ène) font figure de parias mais aussi de simili-oracles. La jeune Oblivia (ou Oblivion – c’est selon) a une obsession : les cygnes. Les cygnes qui envahissent le lac, ceux qui survolent le camp, qui la suivent partout, même en rêve. Alors que le camp lui-même semble condamné à l’oubli du fait de la catastrophe climatique globale, un jeune homme aborigène va venir dans cet insignifiant coin de l’Australie pour épouser celle qui lui a été promise depuis bien longtemps. Warren Finch, celui qui incarne le renouveau du pays (voire du monde), se présente à Oblivia au milieu des déchets et des épaves. Il est temps pour la jeune fille d’explorer cette Australie des Blancs qu’elle ne connaît que par les histoires de Bella Donna.

De ce postulat foutraque et, pour tout dire, improbable, Alexis Wright tire une histoire retorse à souhait, bourrée de métaphores, de mythes, de rêves et de cauchemars. Avec un style rugueux et une densité d’écriture confinant souvent à l’asphyxie, l’écrivain renvoie à une sorte de Volodine… raté. Tout le problème du Livre des cygnes vient de l’ambition de la part de Wright de façonner une œuvre totalement atypique dans un monde post-apocalyptique, mais sans jamais réussir à faire autre chose qu’à se répéter ad nauseam. Le cadre tout d’abord : l’espèce d’apocalypse climatique n’est qu’effleurée, on la devine plus qu’on ne la vit, et on se demande en réalité à quoi elle sert tant Wright aurait pu écrire le même texte dans le monde présent sans altérer le sens profond de son histoire. De fait, le message délivré sur l’environnement se révèle simpliste et tellement peu exploité qu’on demeure dubitatif tout du long. Le reste n’est de toute façon pas meilleur. En choisissant une écriture froide et très stylisée, il empêche toute forme d’empathie avec ses (étranges) personnages. Ceux-ci parcourent le récit, vivent des drames… mais l’on s’en fiche. Le pire restant que très rapidement, l’histoire se prend les pieds dans le tapis et, à force de nous bombarder de mythes et de métaphores hermétiques, on ne comprend rapidement plus rien. Où veut en venir Alexis Wright ? S’agit-il d’un pur roman onirique ? D’un livre de SF qui ne sait pas quoi faire de ses thématiques ? D’un texte à charge autour de la ségrégation des aborigènes ? Un dernier axe sur lequel l’œuvre se sauve d’ailleurs in extremis de la banqueroute. Entre deux considérations mythologiques incompréhensibles et lourdes, Alexis Wright distille des réflexions acérées à propos du destin de son peuple, de l’injustice dont il est victime depuis des années et de l’hypocrisie des Blancs. Ce message fort aurait certainement suffit à lui seul en lieu et place de l’imbroglio climatique. De même, certaines images convoquent des fulgurances visuelles très fortes. Ne serait-ce que cette petite fille cachée au cœur d’un eucalyptus, cette ville noire où les cygnes meurent sur le bitume, cette traversée du désert où les gardes du corps se font génies… Car il y a plein de belles choses dans ce qu’écrit Wright. Sauf qu’il s’avère incapable de les gérer et de les exploiter correctement. Du Volodine raté, on l’a dit, qui échoue à choisir dans sa quincaillerie narrative, incapable d’imbriquer les éléments constitutifs de l’ensemble. En résulte une lecture pénible, poussive, voire éreintante. Le jeu n’en vaut clairement pas la chandelle.

Guide de survie pour le voyageur du temps amateur

Le phénomène s’accentue depuis un certain temps, quelques-uns des romans de science-fiction les plus excitants nous proviennent pour bonne part de petites structures indépendantes. Dans le cas qui nous intéresse ici, ce sont les Forges de Vulcain, dont le catalogue contient déjà quelques livres à la lisière des mauvais genres qui nous intéressent – des classiques comme la proto-fantasy « Le Puits au bout du monde » de William Morris ou la dystopie Un regard en arrière d’Edward Bellamy, et des textes contemporains, dans le cas présent. Premier (et pour l’instant unique) roman de Charles Yu, auteur américain d’origine taïwanaise, dont il s’agit aussi de la première traduction dans nos contrées, le Guide de survie pour le voyageur du temps amateur nous raconte les déboires d’un certain… Charles Yu. Voyons de plus près ce qu’il en est.

« Quand ça arrive, voilà ce qui arrive : je me tire dessus. »

Charles Yu vit dans l’Univers Mineur 31, monde de poche ressemblant passablement au nôtre à cette nuance que les règles de narration coexistent avec les lois de la physique. Technicien de machines temporelles, Yu a pour job de s’occuper de la maintenance de ces appareils qui fonctionnent selon le principe de la chronodiégèse. Il voyage à travers le temps en compagnie d’un chien ontologiquement inexistant et d’une IA quelque peu dépressive ; dans l’UM 31, Yu possède un supérieur hiérarchique qui oublie qu’il est un logiciel, une mère enfermée dans une boucle temporelle longue d’une heure, et la femme avec qui il ne se mariera pas (et qui donc ne l’attend pas). Tout se passe à peu près bien dans la vie terne de Yu, jusqu’au moment où son double du futur lui tire dessus. Blessé, il n’a d’autre choix que de se réfugier dans sa machine temporelle et essayer de tirer les choses au clair s’il veut survivre. Ce qui implique de replonger dans ses souvenirs d’enfance, en particulier ceux liés à son père, qui a presque inventé une machine temporelle et donc l’échec l’a poussé à fuir.

Ce Guide de survie… n’est pas tant un guide à proprement parler, en dépit des nombreux inserts explicatifs sur la nature de l’UM 31, qu’une aventure temporelle centrée sur une relation père-fils. Encore que ceux qui s’attendent à un roman de hard science fondé sur les paradoxes en seront pour leurs frais : Charles Yu s’empare des tropes de la SF pour les remixer à sa manière – d’une façon peut-être un peu trop désincarnée, le roman échouant à susciter l’émotion dans les moments qu’on attend touchants. Dommage aussi que notre auteur ne cherche pas à consolider son monde science-fictionnel : beaucoup d’éléments amusants ne sont là que pour le plaisir d’un bon mot. Si on retrouve un peu de l’inventivité littéraro-grammaticale de Jasper Fforde (côté « Thursday Next ») dans ce texte malin et geek, la folie douce est moins présente.

Faute d’ancrage avec les personnages ou l’univers, notre Guide… reste malheureusement un brin superficiel. Le plaisir de lecture demeure, toutefois, avec un texte assez peu commun pour qu’il reste en mémoire.

Le Cercle

Dans un futur très proche, demain ou peu s’en faut, les actuels géants du Web – Google, Facebook, Twitter, Paypal – ont été remplacés par le Cercle. Plus simple, plus pratique, le Cercle est l’invention d’un geek génial aidé de deux fortes personnalités, un philanthrope avunculaire et un homme d’affaire impitoyable. À eux trois, ils ont rendu le Cercle indispensable, universel.

Communication, compréhension et clarté sont au cœur du projet. Dans le monde actuel, Google a pour slogan « Do No Evil » : le credo du Cercle est similaire, mais à qui s’adresse l’injonction ? Au Cercle ou à ses utilisateurs ? Entreprise affichant ses visées bienveillantes, le Cercle veut simplifier votre vie, la protéger aussi ; le Cercle veut tout connaître – du nombre de grains de sable du Sahara jusqu’à votre arbre généalogique – et ne veut rien oublier. Potentiellement intrusif ? Mais voyons, c’est pour votre bien et celui des autres membres de la communauté…

Sous l’impulsion d’une amie y travaillant, la jeune Mae Holland quitte son boulot pourri et part pour la Silicon Valley rejoindre le Cercle. Embauchée à l’Expérience Client, elle y fait montre de ses qualités. Ses collègues se hâtent de lui faire découvrir toutes les merveilles offertes par le Cercle, mais Mae n’y participe guère : la voilà vite incitée à faire davantage partie intégrante de la vie du campus, à afficher plus encore sa présence sur le réseau social du Cercle. Suite à un malheureux incident, Mae va se retrouver propulsée au premier plan du Cercle et à porter haut des valeurs qu’elle a contribué à définir. Valeurs qui, dans leur énoncé, rappellent en creux les slogans du monde totalitaire de 1984. Quoiqu’ici on pense plutôt au cauchemar de verre de Zamiatine, Nous autres, dont se dessinent les prémisses en mode 2.0, un tantinet infantilisantes, à mesure que le Cercle se clôt. Un mystérieux inconnu tente d’avertir Mae des dangers de la complétion du Cercle, mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Quatrième roman de Dave Eggers (deuxième traduit en français après une novélisation de Max et les maximonstres, le film de Spike Jonze adaptant le livre éponyme de Maurice Sendak), Le Cercle brasse bon nombre de thèmes dans l’air du temps : la surveillance, la bienveillance typiquement puritaine des géants du Web américain, le droit à l’oubli (ou pas), l’engagement qui se résume à liker/disliker quelque chose… Sur le papier, le roman de Dave Eggers a tout pour plaire, dans le genre anticipation immédiate, mais finit par décevoir sur le plan narratif, la faute à une longueur un brin excessive, une relative absence de tension durant la majeure partie du roman, une intrigue pas toujours bien ficelée, des protagonistes un tantinet caricaturaux – en particulier celui qui apporte le seul point de vue construit visant à brocarder le Cercle.

Il n’empêche, Le Cercle fait réfléchir. À l’heure où la neutralité du Web est loin d’être tenue pour acquise, où Facebook et consorts acquièrent quantité de données sur leurs utilisateurs et collaborent avec les agences de renseignements étatsuniennes sans grand respect pour la notion de vie privée, où Google s’arroge le mot « alphabet », Le Cercle s’avère une lecture en pleine prise avec l’actualité, plus convaincante sur le fond que sur la forme. Smiley. (Et pour les oreilles.)

Phare 23

On ne reviendra pas ici sur la success-story de Hugh Howey, écrivain autopublié dont le succès est tel qu’il s’est vu proposer un contrat chez un éditeur établi, et dont les droits cinématographiques ont été acquis dans la foulée. Après la déferlante « Silo », voici donc venir Phare 23. Surprise, le roman est court, à peine 240 pages, alors que ses prédécesseurs pesaient facilement leurs 400-500 pages.

Le Phare 23, c’est le nom que le narrateur du roman a donné à son lieu de vie. Cet ancien soldat, dont on apprend rapidement qu’il est aussi un héros de guerre même s’il ne l’a pas voulu, a vécu un tel traumatisme qu’il a quitté le théâtre des opérations pour se voir confier une mission de haute importance : dans sa balise, située très loin du centre de l’activité humaine, il guide des vaisseaux commerciaux pour qu’ils empruntent des trajectoires sécurisées, loin d’éventuelles collisions avec des météorites. Un Émetteur d’Ondes Gravitationnelles lui permet de mener à bien sa tache ; l’EOG lui procure aussi son content de drogue, puisque les ondes ont un effet apaisant sur son cerveau et son mal-être permanent. La solitude lui pèse néanmoins, aussi se parle-t-il régulièrement à lui-même. Et quand ce subterfuge ne suffit plus, il découvre un extraterrestre mal embouché auquel confier ses peines, et qui prend la forme… d’un caillou. Toutefois, le calme sera de courte durée et les événements vont s’enchaîner de plus en plus vite…

Au bout de quelques pages, il ne fait plus de doute : ce roman est en fait constitué de plusieurs nouvelles écrites séparément et regroupées ultérieurement sous forme de fix-up. Impression confirmée sur le site même de l’auteur : comme pour « Silo », cette histoire a été narrée sous forme de cinq épisodes. La preuve pour le lecteur tient aux nombreux rappels des événements antérieurs situés au début de chaque nouvelle aventure. Si l’on ne remettra pas en cause le procédé originel d’écriture, on regrettera que l’auteur n’ait pas retravaillé ses textes pour en faire un véritable roman : à force de rappeler les péripéties passées, il se dégage de ce livre un certain nombre de redites pour le moins disgracieuses et lassantes.

Hugh Howey a néanmoins un talent certain pour dépeindre la psyché humaine : son portrait d’ancien soldat en dépression permanente et au bord de l’implosion fait mouche la plupart du temps. L’auto-apitoiement du protagoniste se pare régulièrement d’un humour salvateur, et il se dégage quelques bouffées d’optimisme qui le rendent tout sauf caricatural. On ressent alors ses espoirs, ses renoncements, un peu comme s’ils étaient nôtres. L’évolution du personnage, à mesure que les événements s’enchaînent et semblent lui prouver qu’il fait peut-être bel et bien fausse route, s’avère maîtrisée, même si l’exercice de description est ardu. Howey n’évite pas l’écueil de la surenchère au travers de la fameuse scène du caillou, qui détonne véritablement par rapport au reste et détruit en quelques pages la subtilité installée – dommage. Heureusement, la suite redeviendra plus convaincante.

Si ce roman est satisfaisant dans sa dimension psychologique, le développement de son intrigue l’est moins. La faute à des facilités de scénario qui sautent aux yeux : l’arrivée des trois chasseurs de primes et de la fugitive qu’ils pourchassent n’est absolument pas crédible, comme le quasi abandon par le personnage de sa balise au cours de la liaison qu’il entretient avec la femme responsable de l’autre « phare »… Bref, si Howey sait écrire efficacement, pour qu’on ait hâte de lire la suite, il convient néanmoins de fermer les yeux sur quelques très grosses ficelles (ou plutôt, pour faciliter cet exercice hautement visuel qu’est la lecture, de laisser ses facultés d’analyse rationnelle au vestiaire).

Phare 23 vaut donc au final par le très juste portrait d’un homme que le doute tiraille, un ancien soldat qui traîne sa capacité à ne pas être à la hauteur comme un boulet au poids trop insurmontable (portrait qui, très ponctuellement, peut virer à la caricature). On sera en revanche plus sceptique sur l’enchaînement des péripéties, tout en regrettant également que la forme originelle de cinq novellas distinctes n’ait pas été davantage gommée.

Les Légions de poussière

Brandon Sanderson, dont on ne soulignera jamais assez l’impressionnante vitalité créatrice, nous revient avec un nouveau roman, Les Légions de poussière, le début d’une série (chez un nouvel éditeur en France, ceci précisé en passant, mais toujours avec l’excellente Mélanie Fazi comme traductrice). Visant clairement un public young adult, il est ici question de l’apprentissage du jeune Joel, élève de l’académie Armedius. Au sein de cet établissement sont formés les rithmaticiens, magiciens d’un genre un peu particulier. Or Joel, dépourvu du talent nécessaire pour devenir rithmaticien, suit un enseignement qu’il ne peut mettre en pratique. D’un naturel éveillé et observateur, il devient bientôt l’assistant du docteur Fitch, aidant ce dernier dans son enquête sur une vague de disparitions frappant de jeunes étudiants. Enquête qui amènera notre héros à se poser des questions sur son propre héritage familial…

L’inventivité de Sanderson prend ici sa pleine mesure dans le système de magie qu’il déploie, à savoir des sorts conjurés à la craie sur le sol : les magiciens se lancent dans des combats à base de lignes d’attaque devant pénétrer dans des cercles qu’il convient de protéger par tout un arsenal de lignes de défense et de points de fixation pour des créatures redoutables à deux dimensions. Mais attention : si d’aventure votre cercle se brise, ce n’est pas juste un peu de craie qui disparaît, il en va vraiment de votre vie ! L’auteur se plaît à nous proposer une théorie sur les meilleures attaques et défenses, qui emprunte tout autant à la géométrie (le cercle est la figure stable par excellence) qu’à des concepts plus farfelus. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, l’ouvrage est d’ailleurs émaillé de nombreuses figures proposant les avantages et les inconvénients de l’ensemble des stratégies employées par les rithmaticiens. Nul besoin néanmoins de compétences avancées en mathématiques, qu’on se rassure : l’ouvrage reste des plus lisibles et riche de quantité de rebondissements et coups de théâtre. Une fois l’originalité du système de magie passée en revue, on conviendra en revanche que ce Légions de poussière, pour plaisant qu’il soit, n’en est pas moins un récit assez cousu de fil blanc : l’issue du livre ne fait aucun doute, la plupart des révélations sont prévisibles longtemps à l’avance… ce qui n’ôte rien à la vitalité que Sanderson ne manque pas d’insuffler dans chaque page de son ouvrage. Pas le meilleur livre de l’auteur, en somme, mais un excellent divertissement malgré tout.

L’Étrangère

Gardner Dozois est de ces auteurs qui ont quasiment cessé d’écrire pour se consacrer durant vingt ans à l’édition : la rédaction en chef de la revue Asimov’s Science Fiction et la direction d’anthologies, notamment les fameux Year’s Best Science Fiction. L’Étrangère (Strangers, 1978) est son premier roman, développé à partir d’une nouvelle de 1974.

Bien qu’il soit venu sur la planète Lisle en mission culturelle, Joseph Farber peine à s’intégrer à la société terrienne vivant dans l’enclave, à l’écart des Cian, les indigènes. Il rencontre pour la première fois Liraun Jé Genawen – l’étrangère – durant la cérémonie de l’Alàntene, la pâque du solstice d’hiver, l’Ouverture-des-Portes-de-Dûn… Entre Liraun et Farber naît bientôt un amour voué à ne rester que stérile et charnel, car les Cian sont physiologiquement assez proches des humains pour que la sexualité soit envisageable, mais non pour qu’elle soit féconde. Or, la fécondité est le tabou fondamental de la société cian…

Celle-ci est très hermétique, ne se livrant qu’à travers tout un ensemble de rites, de mythes et de symboles incompréhensibles tant aux terriens qu’à Farber. Ainsi, ce dernier ne comprend à aucun moment pourquoi le statut des femmes évolue radicalement au cours de leur vie ; simple propriété de leur père avant le mariage, puis de leur mari après, elles acquièrent un rôle prépondérant dès lors qu’elles sont enceintes. Cette société est telle, que se dévoiler à mots couverts est pour elle une question de survie. En bon Terrien, Farber est bien loin de posséder l’ouverture d’esprit nécessaire en la circonstance ; il est le produit d’un monde colonialiste (le livre est de 78, rappelons-le) empreint de mépris à l’endroit des natifs, et il n’interprète les signes de la société cian qu’à l’aune de la sienne. Il ne comprend rien à rien et empile les erreurs en dépit des efforts désespérés d’une Liraun à qui il est impossible d’en dire davantage qu’elle n’en dit, quelles qu’en puissent être les conséquences. Transcendant l’histoire d’un amour tragique, L’Étrangère est un roman sur l’incommunicabilité : tous les actes de Farber visant au bonheur de son épouse n’aboutissent, en une figure de zugzwang, qu’à une situation toujours plus dramatique. Si on peut y voir une mise en scène de certaines incompréhensions pouvant compliquer les relations entre hommes et femmes, on y verra peut-être davantage la critique d’un esprit colonial arrogant considérant l’altérité comme inférieure pour ne pas fournir l’effort nécessaire à son appréhension. Tragique, en somme, à l’image du présent roman.

Toute la force de L’Étrangère tient de l’ambiance, de l’atmosphère dont Dozois s’avère un maître ; aquarelle, embruns et pastels, le livre a la « saveur » d’une toile de William Turner – l’illustration de Vincent Froissard pour l’édition Denoël initiale en avait un petit quelque chose…

Le ton et des thèmes de L’Étrangère ne sont pas non plus sans rappeler cet autre excellent roman qu’est La Cinquième tête de cerbère de Gene Wolfe. Si le roman est brillant, L’Étrangère n’est ni complexe ni difficile et peut constituer une bonne entrée en science-fiction. Ce superbe livre avait mis plus de vingt ans avant de connaître l’heur d’une traduction française qui sonnait comme le chant du cygne de la collection « Présence du Futur », chez Denoël. Plus d’actualité que jamais en une époque où il faut inventer de nouveaux modes de vivre ensemble, le voilà de nouveau disponible pour une nouvelle génération de lecteurs quarante ans après sa publication originale américaine. On ne peut que s’en féliciter.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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