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Critiques de Bifrost

Le sang que l'on verse

« Mon nom est Etréham, je vais avoir dix-neuf ans et je suis le meilleur guerrier de tout l’empire pryaméen. J’ai appris seul à combattre et tuer. Ce talent mortel, mon art, coule en moi tel un feu enivrant. »

À l’issue d’une bataille qui a viré au carnage et a coûté la vie à son meilleur ami, lâchement assassiné, Etréham s’effondre, ivre de fatigue. À son réveil, il fait la connaissance de l’intrigante et divine Asa. Elle lui propose le plus grand des défis, un ultime combat : tuer son père Mérydès, le plus puissant des dieux, qui est allé jusqu’à s’autoproclamer Dieu Unique. Débute alors la quête funeste d’Etréham…

Le Sang que l’on verse est le premier roman de Yann de Saint-Rat (un pseudo ?), trentenaire dont on ne sait pas grand-chose, outre le fait qu’il aime les mangas, les comics, le cinéma et les jeux vidéo. Un roman certes bien construit, mais qui met longtemps à se mettre en marche, souffre de lourdeurs et de trop nombreuses répétitions.

Si l’auteur connaît bien les codes de la fantasy, il ne les réinvente jamais. Ce qui n’empêche pas l’intrigue, de prime abord cousue de fil blanc (quête, initiation, mentor, combat, opposition bien/mal...), de se développer par la suite de manière assez inattendue ; les dernières pages, apocalyptiques, s’avèrent même assez surprenantes.

Etréham évoque, comme il se doit, les héros de David Gemmell ou les 300 Spartiates de Zack Snyder. Les combats sont titanesques, tout en démesure ; les amateurs en auront pour leur argent. Cependant, le héros pâtit d’un défaut majeur : pion manipulé et ballotté par des forces qui le dépassent, il aurait mérité d’être moins naïf, davantage fouillé et beaucoup plus charismatique. En l’état, il souffre de la comparaison avec les autres personnages : la sauvage et arrogante Eyll, l’ambigu Mésume et la manipulatrice Asa.

Au final, bien que non exempt de défauts, Le Sang que l’on verse est un roman agréable doté de quelques bonnes idées. On saluera donc le travail de Mnémos, qui continue de nous faire découvrir de nouveaux auteurs, ce qui n’est pas si évident en ces temps crispés, et si celui-ci n’a pas le panache d’un Jean-Philippe Jaworski, on ne manquera pas de jeter un coup d’œil à son prochain récit…

L'Évangile cannibale

Auteur d’une vingtaine de romans dans de nombreux registres de l’Imaginaire, Fabien Clavel s’attaque ici à la figure, décidément très à la mode, du zombie.

« Bouffer ou être bouffé, c’est notre seul moyen de survivre. Ceci est mon témoignage. »

Matt Cirois, quatre-vingt-dix ans et pas franchement bien portant, coule ses derniers jours « heureux » dans la maison de retraite des Mûriers. Son activité favorite ? Cracher sur les aides-soignantes, se faire détester et haïr les autres. Jusqu’au jour où la doyenne du mouroir fait un rêve : l’apocalypse est pour bientôt ; il faut s’y préparer. Après une réclusion de quarante jours, Matt et quelques autres pensionnaires retrouvent le monde réel. Paris est dévasté et hanté par des zombies. Maintenant, il va falloir survivre…

Romancier chevronné, on l’a dit, Fabien Clavel livre ici un court roman maîtrisé au rythme endiablé rempli de références cinématographiques : les créatures évoquent celles de Romero, le Paris dévasté rappelle le Londres de 28 Jours plus tard, et de nombreux passages humoristiques évoquent Welcome to Zombieland (souvenez-vous de Bill Murray…). L’écriture est ciselée avec toujours le mot juste. Le ton, plein d’humour (noir), fait souvent rire (jaune), mais il est aussi cru et acerbe. S’ajoute une réelle mise en abyme, quand les protagonistes évoquent les films de Romero et la culture zombie. Enfin, le roman est porté par une galerie de personnages hauts en couleur. Entre le vieux facho sur le retour, celui qui ne parle qu’en chansons (toujours appropriées) et le narrateur manipulateur et paranoïaque, on a le droit à des « z-héros » très attachants.

Un petit bémol, toutefois (mais qui ne gêne en rien la lecture) : on a du mal à croire à ces vieux médicalement assistés, en fin de vie, qui s’en sortent sans trop de difficulté.

Roman bien plus fin qu’il n’y paraît, L’Evangile cannibale juxtapose avec à propos des zombies incarnant la décadence corporelle poussée à l’extrême et de vieux grabataires. L’auteur décrit dans sa première partie l’effrayant quotidien d’une maison de retraite et pointe du doigt la façon dont notre société gère la vieillesse et l’isolement des personnes âgées. Plus loin, c’est la société de consommation qui en prend plein les dents. À quoi bon voler des écrans plats au cours d’une invasion zombie ?

Bref, voici un petit OLNI à ne pas rater, un joli coup de cœur pour bien démarrer l’année.

Émile Delcroix et l'ombre sur Paris

D’abord disponible uniquement en version numérique en 2011 chez Walrus, le roman de Jacques Fuentealba, spécialiste de la micronouvelle, connaît désormais une nouvelle vie dans une édition papier (les livres publiés par Céléphaïs n’étant pas ou peu diffusés, on tentera sa chance chez les vendeurs en ligne ou directement sur le site de l’éditeur. [NDRC]) : l’occasion de redécouvrir un texte aussi original qu’attachant, qui, malgré quelques coquilles et maladresses, mérite le détour.

En 1863, Roland Delcroix, seize ans, étudiant prometteur de la parisienne Académie des Beaux-Arsestranges, espère pouvoir un jour capturer sa Muse et conquérir définitivement le cœur de Floriane, une Actrice aux cheveux verts. Malheureusement, on lui vole la première et il semble condamner à perdre la seconde… À lui de reconquérir les deux, entre course-poursuite sur les toits de la capitale, visite à la Cour Chtonienne et révélations de sombres complots !

Nous sommes en plein XIXe siècle et le rythme trépidant du roman populaire — fait de péripéties, coïncidences et rencontres providentielles — est de mise. Loin de chercher des modèles anglo-saxons, à base de vapeur et de corsets, le Paris steampunk de Jacques Fuentealba attire tous les regards. Ce n’est pas un steampunk de science-fiction, mais un steampunk magique, proche de la fantaisie urbaine, où le merveilleux ne ferait pas irruption dans notre monde mais en serait l’âme et le corps. Le tout vient d’une idée aussi simple qu’ingénieuse : la magie existe. Au sens propre, elle est vivante. La Fée verte, l’Inspiration, la Muse sont des métaphores incarnées que certains peuvent apprivoiser. Le danger plane littéralement au-dessus de Paris. La magie devient alors non pas un pouvoir, mais une capacité, faite de l’utilisation de couleurs, de craie et de Talent. Cette magie est l’apanage des Artistes, qu’ils soient Peintres, Acteurs, Sculpteurs ou Musiciens. Et son usage doit être compris et maîtrisé, parce qu’elle peut bien évidemment devenir dangereuse dans de mauvaises mains. Ajoutez à l’ensemble diverses créatures, allant du golem au vampire, et vous obtenez un Paris alternatif assez plaisant à visiter.

Le principal défaut que l’on pourrait trouver au roman est celui commun à ces textes qui reposent sur un univers aussi fort qu’original. Le lecteur s’y plaît, est tour à tour fasciné, intrigué et amusé, mais se tient toujours un peu en retrait par rapport aux personnages. Les malheurs d’Emile semblent ainsi moins intéressants que la description des cours sur la Mort dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne (avec un lointain écho de la vie à Poudlard), ou la description onirique d’une représentation au Théâtre de l’Odéon… c’est peut-être pour cela que l’auteur retarde le démarrage de l’intrigue, laissant à son Paris uchronique tout l’espace nécessaire pour se déployer, autant dans sa vie nocturne que dans les sombres et inquiétants labyrinthes tapis sous le cimetière du Père-Lachaise. Retard largement compensé par la suite, avec une action qui ne cesse quasiment plus une fois le décor planté.

L'Escargot sur la pente

Roman à l’histoire éditoriale mouvementée, tant en URSS qu’en France (paru sous forme de samizdat là-bas, et de manière tronquée sous nos latitudes), L’Escargot sur la pente est enfin disponible dans sa version intégrale auprès des lecteurs francophones — grâces en soient rendues à la collection « Lunes d’encre » pour sa réhabilitation des œuvres des Strougatski —, près d’un an après le décès du dernier des deux frères.

Dans L’Escargot sur la pente se confrontent deux mondes : d’un côté, la Forêt, dense, difficilement accessible, peuplée d’êtres étranges : des arbres sauteurs, des morts brûlants et des humains au cerveau embrumé. De l’autre, il y a l’Administration, surplombant la Forêt et chargée d’en faire l’étude, ou peut-être de la détruire, allez savoir. Philologue, Poivre travaille pour l’Administration et est censé l’étudier, justement. Son rêve est d’y mettre les pieds, bien que le credo de l’Administration affirme qu’il n’y a nul besoin de voir de près la Forêt pour l’étudier. À la suite d’un accident, Candide, lui, s’est perdu dans la Forêt. Recueilli par les habitants d’un hameau, il y végète depuis un temps indéterminé, mais chaque jour, il planifie pour le surlendemain de gagner la Ville — un chemin long et incertain, car personne ne le connaît… Ce qui n’empêchera pas Candide de découvrir ce qui se dissimule derrière les nombreux mystères de la Forêt.

L’Escargot sur la pente confronte deux romans, l’un symbolique, l’autre fantastique. Les chapitres concernant Poivre font la part belle à l’absurde, avec cette bureaucratie au fonctionnement insensé, qui semble se ficher totalement de son sujet d’étude. Poivre y est un rouage inutile, à la merci de directives aberrantes issues d’un chef invisible qui n’ont d’autres fins que de se situer dans la lignée des consignes antérieures. Le Château de Kafka n’est pas loin dans cette Administration, et on ne s’étonne aucunement que le roman des Strougatski n’ait pu être publié en URSS. Les chapitres dédiés à Candide forment un étrange récit d’exploration où pas grand-chose n’est ce qu’il paraît être ; progrès et sens inéluctable de l’histoire s’affrontent en douce dans les méandres marécageux. L’ensemble constitue un texte difficile d’accès, et la postface de Boris Strougatski n’est pas de trop pour en éclaircir les enjeux et livrer une proposition d’explication. Laquelle rattache L’Escargot sur la pente à ce qui fait la science-fiction : s’interroger sur le futur et la manière de l’appréhender.

À l’origine de L’Escargot sur la pente, il y a une novella, « L’Inquiétude », incluse dans le présent volume et qui s’intègre à l’univers du Midi — cet ensemble de dix romans (dont L’Ile habitée et Il est difficile d’être un dieu, réédités en « Lunes d’encre ») se situant dans un XXIIe siècle censément utopique. « Utopique » : pour cause de publication en URSS — la SF devant dépeindre un futur forcément radieux — ; et « censément » : la critique n’ayant jamais été loin chez les Strougatski.

Brouillon de L’Escargot… dont les frères Strougatski étaient peu satisfaits, « L’Inquiétude » relève explicitement de la science-fiction, et se révèle d’une lecture plus aisée. Si la moitié concernant la Forêt reste quasi identique, la moitié Administration change du tout au tout et, dans une veine proche de Stanislas Lem, traite de l’incommunicabilité avec une forme de vie autre. Ce roman et cette novella étant au fond des œuvres fort différentes l’une de l’autre, leur juxtaposition est d’un grand intérêt.

Devenu un classique en Russie, L’Escargot sur la pente, une lecture aussi riche qu’exigeante, naturellement des plus recommandable, prouve à nouveau que l’imaginaire à l’Est n’a rien à envier à sa contrepartie occidentale. Une fois la dernière page tournée, il n’est qu’une chose à faire : reprendre le livre au début, tâcher d’en débroussailler le sens, et gravir à nouveau la pente…

Maître de la matière

Après Jésus Vidéo (2001) et En panne sèche (2007), Andreas Eschbach nous revient avec un nouveau gros thriller lorgnant vers la science-fiction, couronné en Allemagne par le prix Kurd Laßwitz 2012 (comme les deux romans susnommés, et la moitié des œuvres de l’auteur…).

Au centre de l’intrigue de Maître de la matière, deux personnages, Hiroshi et Charlotte, qui ne vont cesser de se croiser au fil des années. Lui, japonais, est un frêle garçonnet suffisamment doué de ses mains (et de sa tête) pour construire tout ce qu’il veut, et a eu une idée pour rendre riche tout le monde. Elle, française, est la fille d’un ambassadeur pourvue du don de connaître le passé des objets en les touchant. Agés de dix ans, et alors que leur milieu respectif les oppose, ils se rencontrent à l’ambassade de France à Tokyo avant de se perdre de vue… et de se retrouver fortuitement à Boston, sur les campus du MIT et de Harvard. Tandis que Charlotte, étudiante en archéologie, continue d’évoluer dans les hautes sphères, Hiroshi trace son sillon dans la robotique. Ils se perdent à nouveau, mais se retrouvent une nouvelle fois sur une île de l’océan Arctique, au nord de la Sibérie, où vient d’avoir lieu un phénomène inexplicable dans l’état actuel des technologies…

L’idée géniale qu’a eu Hiroshi à l’âge de dix ans, c’est de créer des robots pour effectuer toutes les tâches pénibles. Avec le temps, il a développé son concept et tente de créer des essaims de nanorobots auto-réplicants. Pour devenir, non pas maître de l’univers, mais maître de la matière. Sans succès. Et voilà que sur cette île glacée, Charlotte et une équipe de climatologues ont mis à jour quelque chose qui s’apparente aux travaux d’Hiroshi. Sauf que ce dernier n’y est pour rien… Et que ce quelque chose, d’origine inconnue, se révèle terriblement dangereux.

L’histoire se déroulant sur une vingtaine d’années et plusieurs continents, la pose des jalons occupe tout de même les deux premiers tiers du récit, et il faut donc attendre le dernier pour que le roman décolle enfin. Néanmoins, les lecteurs s’attendant à être propulsé dans la stratosphère en seront pour leur frais. Comme avec ses précédents thrillers, Andreas Eschbach garde les pieds sur Terre et ne se focalise pas sur les thèmes proprement science-fictifs ou prospectifs (le voyage dans le temps pour Jésus Vidéo, l’après-pétrole pour En panne sèche). On peut en éprouver quelques regrets, car les perspectives entrouvertes sur l’avenir, la vie dans l’univers et la lointaine préhistoire humaine sont des plus passionnantes, et auraient sûrement mérité de plus amples développements. Au lieu de quoi, notre auteur a choisi de centrer son roman sur les personnages — surtout Hiroshi, délaissant quelque peu Charlotte et son étonnant don. Et là où les protagonistes de textes comme Jésus Vidéo ou Le Dernier de son espèce manquaient parfois d’un soupçon de naturel, ceux de Maître de la matière sonnent juste. De telle sorte que les chassés-croisés amoureux, prépondérants dans la première partie du roman, parviennent à ne pas lasser. Sans omettre des pistes de réflexion sur la richesse, les (in)égalités et les atavismes humains. Jamais plombant malgré son pessimisme certain, Maître de la matière se dévore d’une traite. Bref, une lecture hautement recommandable.

Terminal Mind

Philadelphie, dans un futur relativement proche marqué par la guerre des Hémisphères ayant modifié la donne géopolitique mondiale. La ville est coupée entre Bordiers — les riches, qui vivent sur les hauteurs, et ont accès à toute la technologie, notamment la chirurgie esthétique — et Combiers — les pauvres, donc, qui vivent sur les bords du lac. Trois garçons des deux classes, un peu désœuvrés, s’amusent en hackant des systèmes informatiques. Un jour, ils libèrent une entité électronique qui va causer des dégâts irrémédiables dans la cité. Cette « créature », c’est un cutter, ainsi appelé car il s’agissait à l’origine d’une personne, dont le cerveau a été découpé, les neurones étant ensuite recopiés dans une simulation numérique. Ce cutter va être au centre de la lutte de pouvoir voulue par son créateur, un docteur machiavélique prêt à tout pour arriver à ses fins : mettre la main sur la ville de Philadelphie, au bord de la guerre civile à mesure que Bordiers et Combiers s’opposent.

Terminal Mind a obtenu le Philip K. Dick Award en 2008 (ex aequo avec Adam-Troy Castro pour Emissaries from the Dead), prix créé pour récompenser le meilleur roman paru directement en poche, à l’image de l’essentiel de l’œuvre de Dick. Même si l’évolution des systèmes informatiques est au cœur de l’intrigue, avec ce concept de cutter, la vraisemblance informatique n’est pas la priorité de David Walton : on peine à croire à la plausibilité de tels progrès scientifiques dans un contexte post-apocalyptique ; en outre, aucune explication crédible ne nous est donnée sur le processus de création des cutters, et on assiste même à une scène surréaliste où une hackeuse réussit en une demi-heure à cracker un site dont la prestation consiste à garantir l’anonymat à ses clients ! Le contexte social s’avère lui aussi peu crédible : l’opposition entre riches et pauvres est esquissée à très gros traits. Rajoutez à cela des personnages pas toujours finement esquissés (le pompon pour Alastair Tremayne, savant fou dont l’aspect manipulateur est évident, ce qui ne l’empêche pas de se mettre dans la poche toute personne croisée) et des rebondissements un brin téléphonés, et vous obtiendrez ainsi un roman pas désagréable à lire, car bien rythmé, mais sans grand intérêt et vraisemblablement vite oublié.

Hell

Né à Osaka en 1934, Yasutaka Tsutsui écrit ses premiers récits sous l’influence d’écrivains tels que Dick ou Ballard, avant de s’affranchir de ses tutelles littéraires et verser dans une métafiction des plus personnelles. Couronné de nombreux prix dans son pays, il demeure en France peu connu du grand public malgré trois romans traduits. Une de ses œuvres bénéficie toutefois d’une renommée mondiale, et ce à travers son adaptation en anime : Paprika, de Satoshi Kon, est en effet inspiré d’un de ses romans.

L’enfer du titre, c’est le lieu dans lequel se retrouvent les protagonistes de ce livre : des morts débarqués dans une ville incertaine et qui, après la traditionnelle scène de déstabilisation initiale (« où suis-je ? »), se remémorent leurs existences passées, mais d’une manière détachée, sans sentiments. Aussi, lorsqu’ils croisent qui le patron l’ayant licencié, qui l’homme avec qui sa femme a couché, discutent-ils de manière posée, étalant leur biographie comme s’il s’agissait de celle d’une autre personne. Ce court roman fait de flashbacks suit plusieurs traces : celles d’un gang de yakuzas, dont les membres arpentent des voies diverses à la faveur d’une rencontre avec un autre clan ; celles d’un couple de sans-abris ; celles d’un infirme qui trouve dans son handicap un surcroît de motivation pour réussir sa carrière professionnelle, au mépris de toute considération pour les autres. Les trajectoires individuelles sont autant de faisceaux, tour à tour parallèles, convergents et divergents, qui tissent peu à peu une toile de dissertation dépassionnée — puisque de sentiments il n’y a point — sur l’existence, sur ce que l’Homme fait de sa vie, bien ou mal, et laisse derrière lui, sur la relation aux autres. Puis, soudain, la frontière entre l’enfer et le monde des vivants se fait poreuse, et tout est à reconsidérer…

Roman sans réel début ni fin véritable, ni même d’intrigue à proprement parler, comme si la forme se devait d’épouser le fond sur ce monde aux contours indéterminés, Hell risque de déstabiliser certains de ses lecteurs. Les autres sauront apprécier cette construction par accumulation d’existences, ce livre déroutant qui nous emmène loin de nos certitudes, dans un questionnement permanent, tour à tour drolatique et lugubre, sur l’essence humaine.

Complications

De Nina Allan, on n’avait pu lire jusqu’ici qu’une seule nouvelle, dans Lunatique n° 85. On passe au niveau supérieur, avec un recueil complet intitulé Complications, traduction du titre original The Silver Wind, auquel est venu se rajouter un texte (le premier du livre français). En horlogerie, une complication, c’est une fonction autre que celle de base d’une montre (à savoir indiquer l’heure) : donner la date, chronométrer, voire servir de boussole… Dans le recueil de Nina Allan, tandis que les montres jouent le rôle de machines transtemporelles, les complications concernent davantage les êtres humains et leurs relations. Au début, cela paraît simple : dans « Chambre noire », une femme qui fabrique des maisons de poupées aux pièces secrètes aide son ami, gravement malade, dans ses recherches sur un écrivain, Sylvester John, baptisé « le Lovecraft anglais ». Toutefois, dans « Le Char ailé du temps », le narrateur est Michael Newland, l’un des personnages de Sylvester John ; il nous présente sa famille, et notamment sa sœur Dora, dont il est amoureux, et qui finit par mourir d’une maladie. Heureusement, il peut la revoir une dernière fois grâce à la montre transtemporelle que lui a donnée son oncle. Puis vient « Gardien de mon frère »… et là on se rend vraiment compte des complications : le narrateur en est toujours Michael Newland… sauf qu’il n’a pas de sœur, mais un frère, Stephen, mort avant sa naissance tout en continuant à lui rendre visite régulièrement, tel un fantôme. On pressent alors ce que les nouvelles suivantes vont nous confirmer : la complication principale des montres qui parcourent ces pages, c’est de créer des univers parallèles dans lesquels Michael Newland va voir sa famille se recomposer à chaque texte. Mais tout cela reste davantage suggéré qu’explicité : chaque nouvelle a bien ses bizarreries, on nous y parle de machines transtemporelles, mais l’effet évident de ces instruments nous reste inconnu, car ils ne sont pas utilisés sous nos yeux. Il n’y a qu’en considérant les textes en regard les uns des autres que l’on décèle ces étonnantes recompositions de la cellule familiale, et que se tissent les fils reliant les différentes incarnations des protagonistes. Il en ressort une grande impression d’étrangeté, une ambiance extrêmement déstabilisante où l’on ne sait plus exactement comment est constituée la réalité, ni même s’il existe une réalité ou une multitude de plans parallèles isoprobables. Les protagonistes sont encore plus perdus que le lecteur car, du fait de la perméabilité de ces univers, ils ont parfois des réminiscences d’un ailleurs dont ils ne soupçonnent même pas l’existence. Peu à peu sourd ainsi de ces pages une sensation oppressante, que viendra matérialiser sur les dernières nouvelles un personnage sorti tout droit de l’univers de David Lynch. Entre-temps, on aura apprécié la profonde empathie de Nina Allan pour ses personnages, véritable sujet du recueil, et sa savante construction de ce mécanisme, complexifié à chaque nouvelle qui agit comme une nouvelle roue dentée rajoutée à l’ensemble. On précisera pour terminer que ces histoires d’univers parallèles jouant comme des vases communicants présentent quelques similitudes avec La Séparation, de Christopher Priest ; il n’y a donc rien de surprenant d’apprendre qu’Allan est par ailleurs la compagne dudit Priest… Ajoutez une pincée d’ambiance à la Ballard et vous saurez que ces Complications de Nina Allan constituent un très intéressant recueil, typique d’une certaine science-fiction britannique où les considérations scientifiques comptent moins que l’observation de leurs effets sur l’être humain.

Pucelles à vendre

[Critique commune à Pucelles à vendre et La Fabrique des monstres.]

Alma éditeur a publié au mois d’août deux ouvrages qui retiendront l’intérêt du lecteur des littératures de l’Imaginaire.

Le premier, Pucelles à vendre, est une enquête réalisée par William Thomas Stead, journaliste qui suivit l’affaire de Jack l’Eventreur et publia en 1892 dans la Review of Reviews une fiction anticipatrice sur un paquebot insubmersible, « Du vieux au nouveau monde », avant de succomber exactement vingt ans plus tard à bord du Titanic.

Lecteurs de « Sherlock Holmes », familiers des univers de « Chtulhu » : ici, enquête et horreurs sont atrocement vraies. Du lundi 6 au vendredi 10 juillet 1885, Stead publie dans la Pall Mall Gazette les résultats de son enquête sur la prostitution des pucelles. La majorité sexuelle féminine était alors fixée à treize ans, un homme pouvait faire ce qu’il voulait d’une fille dès lors qu’il obtenait son consentement. Encore faut-il s’entendre sur la validité de cet accord. Stead décrit l’attestation de virginité délivrée par des médecins complices. Les chambres insonorisées aux murs couverts de matelas capitonnés, afin que les victimes attachées par des liens ne soient pas entendues de l’extérieur, tandis qu’on les torture. Les descriptions s’enchaînent jusqu’à la nausée, état de la société victorienne à l’hypocrisie et l’indifférence permissives. Le scandale connaîtra un retentissement international et conduira au cours de cette même année la Chambre des Communes à élever la majorité sexuelle à seize ans. Stead ayant, pour les besoins de son enquête, acheté une jeune fille et obtenu un certificat de virginité, il fera l’objet d’une plainte pour enlèvement et séquestration d’enfant qui se soldera par une peine de trois mois de travaux forcés. L’enquête, motivée par le souhait de réveiller la conscience publique, est un témoignage stupéfiant de ce qui sera appelé le New Journalism.

Le second ouvrage, La Fabrique des monstres, les Etats-Unis et le FreakShow, 1840-1940, est un essai de Robert Bogdan sur le monde de la foire américaine et ses monstres.

Le monstre est une anomalie, qui vient perturber l’ordre apparemment naturel des choses. Il rompt le cours ordinaire, fait exception, s’oppose à la normalité humaine, à condition toutefois d’accepter que l’on puisse définir une norme.

« Le freak ne se définit pas par une qualité intrinsèque ; il renvoie plutôt à une représentation de soi, une manière de se mettre en scène, un point de vue », affirme Robert Bogdan, qui montre combien le phénomène du Freakshow est complexe : il ne suffit pas d’être monstrueux, encore faut-il le devenir, vouloir s’exhiber dans la peau d’un personnage : « Ça vous dirait d’être un géant ? » demande un imprésario à un type qui est seulement très grand.

Véritable attraction populaire qu’orchestrent Barnum, cirques itinérants et Dime Museums, le monstre marque l’intrusion de l’imprévu dans le réel, nous renseigne sur notre propre nature. Bogdan détaille la pseudo-vocation éducative de l’attraction de foire, avant que la science ne s’en empare via la pathologie. Largement illustré, ce splendide volume évoque les singulières histoires des « ambassadeurs de la planète Mars », en réalité des frères microcéphales, rappelle l’origine foraine du Geek, et présente l’inattendue dimension érotique des Ballyhoo et autre Blow off. Arnaque, gogo, boniment, chacun y trouve son compte. Un livre indispensable pour les admirateurs du film Freaks de Browning, ou du Charlatan de William Lindsay Greshman (« Série noire »).

Pour conclure, nous saluerons la cohésion éditoriale d’Alma, qui présente une problématique identique dans ses deux parutions : chosification du corps devenu objet (de désir et/ou de voyeurisme), qu’accompagne une vague caution scientifique et un balancement entre attirance malsaine et répugnance morale.

Deux livres qui trouveront leur place dans votre bibliothèque interdite.

La Fabrique des monstres

[Critique commune à Pucelles à vendre et La Fabrique des monstres.]

Alma éditeur a publié au mois d’août deux ouvrages qui retiendront l’intérêt du lecteur des littératures de l’Imaginaire.

Le premier, Pucelles à vendre, est une enquête réalisée par William Thomas Stead, journaliste qui suivit l’affaire de Jack l’Eventreur et publia en 1892 dans la Review of Reviews une fiction anticipatrice sur un paquebot insubmersible, « Du vieux au nouveau monde », avant de succomber exactement vingt ans plus tard à bord du Titanic.

Lecteurs de « Sherlock Holmes », familiers des univers de « Chtulhu » : ici, enquête et horreurs sont atrocement vraies. Du lundi 6 au vendredi 10 juillet 1885, Stead publie dans la Pall Mall Gazette les résultats de son enquête sur la prostitution des pucelles. La majorité sexuelle féminine était alors fixée à treize ans, un homme pouvait faire ce qu’il voulait d’une fille dès lors qu’il obtenait son consentement. Encore faut-il s’entendre sur la validité de cet accord. Stead décrit l’attestation de virginité délivrée par des médecins complices. Les chambres insonorisées aux murs couverts de matelas capitonnés, afin que les victimes attachées par des liens ne soient pas entendues de l’extérieur, tandis qu’on les torture. Les descriptions s’enchaînent jusqu’à la nausée, état de la société victorienne à l’hypocrisie et l’indifférence permissives. Le scandale connaîtra un retentissement international et conduira au cours de cette même année la Chambre des Communes à élever la majorité sexuelle à seize ans. Stead ayant, pour les besoins de son enquête, acheté une jeune fille et obtenu un certificat de virginité, il fera l’objet d’une plainte pour enlèvement et séquestration d’enfant qui se soldera par une peine de trois mois de travaux forcés. L’enquête, motivée par le souhait de réveiller la conscience publique, est un témoignage stupéfiant de ce qui sera appelé le New Journalism.

Le second ouvrage, La Fabrique des monstres, les Etats-Unis et le FreakShow, 1840-1940, est un essai de Robert Bogdan sur le monde de la foire américaine et ses monstres.

Le monstre est une anomalie, qui vient perturber l’ordre apparemment naturel des choses. Il rompt le cours ordinaire, fait exception, s’oppose à la normalité humaine, à condition toutefois d’accepter que l’on puisse définir une norme.

« Le freak ne se définit pas par une qualité intrinsèque ; il renvoie plutôt à une représentation de soi, une manière de se mettre en scène, un point de vue », affirme Robert Bogdan, qui montre combien le phénomène du Freakshow est complexe : il ne suffit pas d’être monstrueux, encore faut-il le devenir, vouloir s’exhiber dans la peau d’un personnage : « Ça vous dirait d’être un géant ? » demande un imprésario à un type qui est seulement très grand.

Véritable attraction populaire qu’orchestrent Barnum, cirques itinérants et Dime Museums, le monstre marque l’intrusion de l’imprévu dans le réel, nous renseigne sur notre propre nature. Bogdan détaille la pseudo-vocation éducative de l’attraction de foire, avant que la science ne s’en empare via la pathologie. Largement illustré, ce splendide volume évoque les singulières histoires des « ambassadeurs de la planète Mars », en réalité des frères microcéphales, rappelle l’origine foraine du Geek, et présente l’inattendue dimension érotique des Ballyhoo et autre Blow off. Arnaque, gogo, boniment, chacun y trouve son compte. Un livre indispensable pour les admirateurs du film Freaks de Browning, ou du Charlatan de William Lindsay Greshman (« Série noire »).

Pour conclure, nous saluerons la cohésion éditoriale d’Alma, qui présente une problématique identique dans ses deux parutions : chosification du corps devenu objet (de désir et/ou de voyeurisme), qu’accompagne une vague caution scientifique et un balancement entre attirance malsaine et répugnance morale.

Deux livres qui trouveront leur place dans votre bibliothèque interdite.

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