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Rivages

La forêt est par excellence le lieu de l’aventure, et c’est bien ce qu’un héros de fantasy, souvent, est parti chercher. En choisissant de circonscrire son premier roman à ce territoire symbolique, qui jouit d’une force d’évocation déjà bien installée à l’époque de Béroul et de Chrétien de Troyes, Gauthier Guillemin s’insère dans la continuité d’une tradition littéraire multiséculaire. La forêt fait partie des épreuves imposées au héros, car c’est traditionnellement un lieu de danger et d’initiation. Parfois envisagée comme personnage ou sujet à part entière, sous cet angle, la voilà chargée d’une dimension allégorique. Surtout, elle va très souvent influencer, par sa nature, le déroulement de l’histoire et la façon même de la raconter. Dans la forêt, tout est possible. En faire la traversée, ce sera donc toujours se perdre, s’éparpiller, se disperser, éprouver ce qu’il reste d’humain en soi avant, peut-être, de se retrouver.

Cette traversée, Gauthier Guillemin l’illustre par le biais d’un personnage qu’on ne connaîtra jamais que sous le nom de Voyageur, et dont on n’apprendra rien si ce n’est l’obsession toujours renaissante de la découverte, ce désir d’absolu qui le pousse, au début du roman, à quitter une cité décrite comme un bagne bruyant noyé sous le smog pour aller vivre en vagabond céleste loin de la civilisation, au contact d’une nature vénérée. Il y a pourtant un prix à payer à cet ensauvagement, et le Voyageur le sait. En s’approchant trop près de leur pure vocation à vivre libre et sans entrave, tous ceux qui l’ont précédé dans l’exil se sont comme volatilisés, digérés par la forêt interdite. De fait, au bout de quelques jours à se nourrir de la chair de petits animaux exotiques et de baies cueillies, un manuel de botanique à la main, le destin du Voyageur semble devoir se dénouer en une lente agonie solitaire par empoisonnement et dénutrition. Il va survivre, pourtant. Si la forêt l’assimile, c’est en faisant passer quelque chose d’elle en lui. Il se découvre un pouvoir, celui de se téléporter d’arbre en arbre, qui lui permet de s’enfoncer plus vite, toujours plus loin dans l’inconnu. Jusqu’à ce que, épuisé, il atteigne une manière de communauté idéale dont les membres, inspirés de la gent elfique (appelés ici Ondins), vivent en harmonie avec leur environnement. Le Voyageur se lie d’amitié avec différents personnages : Quentil, son alter ego, Sente la pisteuse, fille de Krûll le nain nostalgique des cavernes, et surtout l’herboriste Sylve à l’étrange regard pétrifiant (l’obligeant à porter des lunettes de glacier) qu’il va éperdument aimer.

Rivages entreprend dès lors la relation du séjour du Voyageur au sein de cette société sylvicole trop parfaite, basée sur le partage, l’entraide et la simplicité des gestes quotidiens qui contrastent avec la technique ravageuse déployée par les citadins du début ; séjour entrecoupé de longues courses en forêt que la réapparition des Fomoires, ennemi immémorial, achève de transformer en piège darwinien…

Jusqu’à ce point, Gauthier Guillemin malaxe une matière qui emprunte aux registres de l’utopie et de la fable écolo, distillant quelque chose d’évanescent, d’onirique. À rebours d’une certaine mode favorable aux intrigues complexes pleines de personnages, de bruit et de fureur, la sienne vise à l’épure, se concentrant sur l’évocation nostalgique d’un mode d’être au monde rêvé ou disparu. Les références à Thoreau et aux légendes celtiques, transparentes, alimentent ainsi des réflexions sur la relation de l’homme à la nature, les rapports sociaux, l’importance de la mémoire et la nécessité d’entretenir l’art de raconter. De ce tableau aimable, la magie attendue peine parfois à émerger. Au-delà des maladresses d’écriture imputables à un premier roman (dialogues pas toujours inspirés, platitude de certains seconds rôles, didactisme), la lenteur délibérée de l’intrigue, mais aussi son manque de relief, de profusion, la difficulté à en cerner les enjeux, peuvent susciter chez le lecteur un sentiment d’inachèvement. Entre épure et ébauche, il n’y guère qu’une épaisseur de trait…

Mais Guillemin avance masqué. Le roman sème pourtant des indices, et on n’a pas le temps de comprendre qu’il est déjà dans votre dos à ourdir une volte-face. Car le Voyageur, s’il séduit par son charisme, son intelligence, sa curiosité et sa fougue, si les uns et les autres le veulent pour citoyen, ami ou amant, se refuse finalement à tous. Il rompt les liens, poursuit sa fuite en avant, fidèle à l’unique compagnie qu’il pense exempte de toute déception, de tout mensonge : la solitude et l’imaginaire. En venant dans la forêt, il désirait marcher sur une terre vierge, découvrir un point blanc sur les cartes. Mais au contact des Ondins, il comprend qu’il n’y a plus de points blancs sur celles de la forêt. Alors, avec sa logique particulière, il supprime la carte, tout simplement. Autrement dit, le Voyageur n’arpente pas seulement un territoire réel, la géographie concrète de la forêt, des plaines et des montagnes au-delà, avec leurs paysages, leurs lumières, mais aussi un monde intérieur. Le monde sans repère ni horizon de celui qui désire l’inconnu, la virginité d’espaces à conquérir, le pèlerin ou l’égaré empreint de l’incommensurable mélancolie de celui qui veut à la fois disparaître, ne laisser aucune trace et consacrer chaque lieu du mémento de son passage : Ici, j’ai vécu, semblent dire les petits monticules qu’il égrène derrière lui. Liberté ultime. Mais que fuit le Voyageur sinon lui-même ? Rien ne sera dit (c’est dommage) de ce qui l’a fortifié dans son insensibilité affective au profit d’une recherche de l’extase par la dépossession. Et où fuir encore lorsqu’on arrive sur les rivages du monde et que l’idéal fait soudain défaut ? L’auteur fait de ce dénouement un climax fiévreux, et l’énergie libérée par les vingt dernières pages éclaire d’un jour crépusculaire ce roman certes imparfait, mais dont les petits échecs, par chance ou suprême calcul, se muent en parabole du dépassement. Les amateurs de fantasy atypique apprécieront.

Flammes d’enfer

Régulièrement publié en France dans les années 80-90 (chez J’ai Lu et dans la collection « terreur » de chez Presse Pocket, Jonathan Caroll a subitement et de manière incompréhensible disparu du paysage éditorial. C’est donc une manière d’injustice que réparent les éditions Forge de Vulcain en rééditant les premiers ouvrages du cycle dit de Rondua (qui en comprend six dont deux inédits en français), chaque opus pouvant se lire de manière totalement indépendante. L’explication d’une telle éclipse tient peut-être, pour un milieu qui n’aime rien tant qu’étiqueter et classifier les auteurs rentrant dans son champ gravitationnel, à l’impossibilité d’établir une taxinomie valable. Un temps catalogué entre horreur, suspense et fantastique, on a aussi entendu à propos de Caroll, du fait de son goût pour la culture en général et de son refus de céder au gore, au spectaculaire, qu’il était un auteur cérébral, et que, puisque qu’elle s’adressait plus à la raison qu’aux tripes, cette œuvre était élitiste. En d’autres termes, cela signifie que Flammes d’Enfer serait « un livre pour bibliophiles », comme on l’entend dire parfois à propos de récits qui font primer l’intellect sur le sensoriel, l’intelligible sur l’adrénaline.

On pourrait s’interroger longuement sur ce que pourrait être un livre pour bibliophile, mais il y a plus intéressant : ce mot de bibliophilie, si chargé de sens autrefois, si suspect aujourd’hui, et surtout si peu fiable qu’il est devenu sage de ne plus s’y identifier, ne nous reviendrait-il pas en pleine figure de la manière la plus catégorique, sous des tours pourtant nonchalants, avec ce pur bloc d’abîme et de littérature en quoi consiste Flammes d’enfer ? Car Flammes d’enfer est un superbe morceau de littérature sur la littérature (ici rapportée au genre fantastique, et au conte). C’est à la fois le livre d’un écrivain interrogeant sa bibliophilie et un livre qui, chez le lecteur, ne cesse d’interroger le bibliophile. La bibliophilie, dans ce cadre, doit s’entendre au sens dépouillé d’amour ou d’amitié : le goût du livre, des textes, du rapport qu’ils entretiennent entre eux et de ce qui les peuple. Quelles formes peut-on donner, dans un livre, à cet amour-là ? La réponse de Caroll est à la fois très classique, très pragmatique et pourtant bouleversante.

Flammes d’enfer , loin d’être élitiste, raconte d’abord une histoire toute simple et en apparence anodine, celle d’un américain exilé à Vienne qui, en tombant amoureux, se découvre des pouvoirs et voit sa vie basculer progressivement dans l’irrationnel. Walker Easterling travaille dans l’industrie du cinéma, il scénarise des films de genre. Il ne sait rien de son passé, si ce n’est qu’il a été trouvé dans une poubelle. Rien de tout cela – amour, attrait pour la magie, mystère des origines – évidemment n’est un hasard. Le comble survient quand il découvre sur le médaillon d’une tombe la photo d’un autre lui-même, mort depuis trente ans. Commence dès lors une enquête qui le poussera, après une initiation chamanique, à remonter le fleuve de l’histoire et à se confronter à de nombreux fantômes. Ceux de personnes qu’il a aimées (une ancienne femme, toujours vivante, un fils à la beauté du diable), ceux des êtres qu’il a incarnés ou côtoyés dans ses vies antérieures, ceux de personnages à demi mythologiques comme ce nain monstrueux droit sorti d’un conte des frères Grimm, qui semble prendre un malin plaisir à le harceler, et par lequel Walker percera le secret de sa naissance.

Méditant sur une plage californienne au crépuscule, errant dans le labyrinthe fantasmagorique des rues de Vienne sous la neige, ou encore plongé dans un rêve régressif, Walker avance néanmoins sans peur vers le dénouement, le lieu où tous les fils de ses multiples incarnations se rejoignent, où tous les mots du conte aboutissent, et qu’un effort d’imagination peut transformer. Cette trame suffit en elle-même à inscrire Flammes d’enfer dans la grande tradition du roman fantastique américain, de Bradbury à Shepard, mais aussi dans celle de la littérature comme l’art qui se nourrit de lui-même, à travers les époques et les formats, pour mieux enregistrer la mort et accompagner les vivants.

Au-delà de la trame, il y a l’étoffe dans laquelle Caroll taille son livre, ce tissu serré de métaphores, exhalées comme autant de râles poétiques. Des enfants s’envolant par la fenêtre d’une école de pierre, au temps des rafles nazies ; un dinosaure marin surgi au large des côtes californiennes  ; un chat-devin (à neuf vies ?) qui retrouve la vue mais qui ne veut pas voir : tout prend ici sa consistance impossible, entre brume opalescente et noire sorcellerie, par la seule puissance d’une plume déliée qui mélange les vies antérieures de ces personnages de conte aux visions intérieures de l’écrivain qui leur donne doublement vie. Contrairement à ce qu’on dit, il n’y a sans doute pas de flammes en enfer. C’est sans doute pour ça que Jonathan Caroll continue d’y croire et de fabriquer pour nous un en-bas rempli de mots et merveilles.

Le Temps de la haine

Troisième volet de la série consacrée à Bruna Husky, la techno-humaine inspirée des réplicants du Blade Runner de Ridley Scott, Le Temps de la haine prolonge le futur dystopique esquissé par Des larmes sous la pluie et Le Poids du cœur. Au fil des enquêtes, Husky s’est construit une petite famille, avec grand-père, fille, amant et même animal de compagnie (un extraterrestre pour changer du sempiternel chien), histoire d’adoucir le spleen existentiel né du décompte de son espérance de vie réduite à peau de chagrin. Mais l’équilibre fragile mis en place par la détective est menacé par l’enlèvement, puis la prise en otage du commissaire Lizard, l’élu de son cœur, réactivant ainsi ses penchants destructeurs dans un monde au bord de la guerre civile et de la guerre tout court.

On ne change pas une recette qui marche, serait-on tenté de dire. Un principe que Rosa Montero applique avec méthode, conjuguant les vertus de l’anticipation légère à celles de la métaphore. Car si Le Temps de la haine n’a plus grand-chose à nous apprendre sur le personnage de la réplicante, indépendamment de la quête de son identité ici enfin révélée (les fans de Madame Bovary et de Flaubert apprécieront), le roman fonctionne toujours comme un reflet des maux de notre présent décalés dans l’avenir. L’UE devient ainsi l’UET, un vaste marché mondial où prévalent la démocratie et le libre-échange mais où, bien entendu, les inégalités de richesse ont explosé, concourant à stimuler les forces centrifuges d’une société civile en voie de radicalisation, en proie aux discours manipulateurs de leaders, volontiers populistes, prônant la disruption dans la continuité. Le futur de Rosa Montero se nourrit ainsi des peurs et angoisses du présent, rappelant, s’il est nécessaire de le faire encore, l’importance des liens d’amitié et de solidarité. Face à un monde rendu incertain par la mondialisation et la dégradation irrémédiable de l’environnement, où le seul fait de boire ou de respirer un air pur font l’objet d’un commerce, l’autrice espagnole défend l’idée d’une société plus fraternelle, appelant à se méfier des dogmes ou idéologies et des discours tout faits. Quant à Bruna Husky, contrainte de fendre l’armure, elle doit abandonner sa misanthropie pour laisser affleurer davantage ses sentiments, renonçant à la haine ordinaire pour adopter définitivement l’amour. En dépit d’une intrigue guère originale, pour ne pas dire répétitive si l’on a lu les deux précédents titres de la série, Le Temps de la haine n’engendre fort heureusement pas que la lassitude. Rosa Montero apporte malgré tout une touche finale honorable aux aventures de la réplicante Bruna Husky. Avis aux fans de l’autrice.

La Guerre après la dernière guerre

Un pays en temps de guerre. Une terre gâtée, rendue stérile par les combats incessants et quelques bombes atomiques. Le décor est vieux comme le monde, du moins depuis que les hommes se font la guerre. Il puise dans le décor de la Seconde Guerre mondiale, notamment à Stalingrad et d’autres villes de l’Est européen. Benedek Totth étant hongrois, la référence ne paraît pas incongrue, même si le paysage de La Guerre après la dernière guerre emprunte aussi ses traits aux multiples affrontements des conflits asymétriques, nés de tous les renoncements et manipulations de la géopolitique. Dans ce no man’s land cauchemardesque, un orphelin erre à la recherche de son petit frère. En cours de route, il rencontre un parachutiste américain égaré qu’il aide après avoir tenté de le tuer. Un noir des ghettos s’appelant James (Jimmy) Hendricks (authentique), bon joueur de guitare. Un good guy mais un vrai tueur, avec lequel il fait un bout de route, jusqu’aux portes des enfers, en Zone rouge, la terre des réprouvés et mutants irradiés.

Après Comme des rats morts, son portrait d’une jeunesse hongroise désœuvrée paru dans la collection « Roman noir » chez Actes Sud, Benedek Totth revient avec un récit sombre et violent. Une promenade primesautière sur les décombres d’une contrée ravagée par une guerre apparemment éternelle entre Américains et Russes. La quatrième de couverture de La Guerre après la dernière guerre évoque les mânes du récit postapocalyptique, courant de l’Imaginaire ayant connu ses beaux jours à l’époque de la Guerre froide et qui semble redevenir d’actualité avec la multiplication récente des tensions de par le monde. Elle dresse également un parallèle avec La Route de Cormac McCarthy. Soyons clair, le roman de Benedek Totth est surtout un récit de guerre vécu à hauteur de gosse, où le réalisme des combats et bombardements cède peu à peu la place à l’allégorie mythologique et à la dénonciation de l’obscénité de la guerre. De toutes les guerres. La quête de ce gosse, narrateur de sa propre histoire, s’apparente en effet à une longue litanie d’horreurs, entre snipers russes embusqués dans les égouts et mutants cannibales aux visages défigurés par les brûlures. Un monologue dont le propos perd progressivement toute réalité, pour se fondre dans un camaïeu de grisaille. Viols en pagaille, tueries, crasse, miasmes des cadavres, l’auteur hongrois ne nous épargne rien de la déchéance d’une humanité égale à elle-même dans sa faculté à faire le mal. Mais si la violence du propos interpelle, on ne peut s’empêcher d’en percevoir les limites et la vacuité intrinsèque. Avec La Guerre après la dernière guerre, Benedek Tohtt dit avoir voulu écrire une prophétie qui s’autodétruirait. Si l’intention est louable, permettons-nous de douter de son résultat, tant il ne fait ici qu’enfoncer les portes ouvertes.

F.A.U.S.T., l’intégrale

La réédition du cycle de « F.A.U.S.T. », préfacée pour l’occasion par Alain bankable Damasio, nous plonge illico plus de vingt ans dans le passé, à une époque où Serge Lehman figurait parmi les auteur-es les plus prometteur-ses du genre en France. Œuvre politique, dans la meilleure acception du terme, « F.A.U.S.T. » enracine son propos au cœur d’une Europe devenue l’ultime bastion de la démocratie face à l’emprise de transnationales toujours plus prédatrices. La nouvelle « Nulle part à Liverion », inscrite initialement au sommaire de l’anthologie Genèses (J’ai Lu), la trilogie «  F.A.U.S.T. » et sa préquelle Wonderland (tous parus au Fleuve Noir) dessinent ainsi en creux un portrait chaotique de la fin de notre siècle.

De Liverion, l’utopie héritière des idéaux des Lumières, située dans l’angle mort des algorithmes de cartographie, à Darwin Alley, vitrine orgueilleuse du village global, en passant par le Veld, cet arrière-pays paupérisé ouvert aux convoitises des transnationales (les Puissances) par un artifice juridique, Serge Lehman extrapole un futur inquiétant, livré aux convoitises de l’Instance, ce conseil d’administration mondial satisfait d’avoir mis fin à l’Histoire. Certes, toutes les spéculations de l’auteur ne tombent pas justes. On peut lui reprocher d’avoir idéalisé l’Europe, incarnée ici sous la forme d’une fédération dirigée par une femme inflexible, oubliant au passage le tiraillement des nationalismes ou régionalismes et l’échec politique du projet européen face aux rouleaux compresseurs américain, chinois et russe. Pour autant, et même si la science-fiction n’a pas vocation à prédire l’avenir, on ne peut que saluer l’acuité de ses intuitions. Le Wonderland n’a en effet rien à envier aux accumulations de déchets plastiques formées par les vortex océaniques et aux taudis qui poussent sur les décharges composées des rebuts exportés par les pays riches. De même, Telmat et le Centaure, l’agence chargée de traquer les fake news, anticipe notre monde hyper-connecté, où les artifices de la communication et de l’information en continu contribuent à façonner l’opinion. Quant à Darwin Alley, avec ses monuments conservés sous cloche, ses gratte-ciels triomphants et sa consommation effrénée, elle incarne le stade ultime de la métropolisation globalisée, née des œuvres conjointes du darwinisme social et du néo-libéralisme. Bref, face à l’inéluctable victoire de l’économie sur le politique, du consommateur sur le citoyen, on se plaît à imaginer, comme Serge Lehman, un sursaut du politique, même si l’on préfère qu’il vienne du citoyen et non d’une quelconque organisation secrète.

Assez proche des cyberpunks, bien qu’il s’en défende, Serge Lehman s’en détache cependant par ses fulgurances esthétiques, l’intelligence du propos et la volonté de lier le fond aux codes du roman-feuilleton, archétypes un brin caricaturaux y compris. Si le procédé fonctionne très bien dans les deux premiers volets du cycle, notammentLes Défenseurs, le pari devient plus délicat avec Tonnerre lointain. Le rythme de la narration s’essouffle peu à peu et l’intrigue s’effiloche au profit d’une quête existentielle. Un long cheminement intérieur auquel semble répondre la désolation du Veld. Un périple mental qui voit la fiction se dépouiller des artifices de la littérature populaire pour laisser place à l’introspection psychologique et au doute. À qui vais-je être utile ? s’interroge Chan Coray, le F.A.U.S.T. surhumain, découvrant qu’il est devenu le héros d’une série à succès commercialisée par l’une des Puissances siégeant à l’Instance. La question s’est sans doute posée aussi à Serge Lehman, au point d’assécher sa plume et de le faire abandonner ce cycle, entamé dans la fureur vengeresse, sur la promesse non accomplie d’un quatrième tome. Toujours annoncé sur de nombreux sites de vente en ligne à l’heure où l’on écrit cette chronique, L’Âge de chrome atteste donc de l’inachèvement d’une saga qui, bien des années après sa parution au Fleuve Noir, reste le prototype d’une anticipation politique puissante, traversée par l’ambition de faire sens et de faire corps avec le meilleur de la littérature populaire.

Civilizations

Aux alentours de l’an mille, la fille d’Erik le Rouge poursuit les voyages d’exploration de son père, fuyant la vengeance de ses pairs. Naviguant plein sud, elle noue ainsi contact avec les civilisations amérindiennes. Bien plus tard, en 1492, le voyage de Christophe Colomb s’achève piteusement sur les rivages de l’île de Cuba, mettant un terme à toutes les aventures ultérieures que nous connaissons. Vers 1530, Atahualpa débarque en Europe, accompagné des partisans à sa cause ayant survécu à la guerre contre son frère. Il ne tarde pas à mettre à profit la désunion qui y règne pour se tailler une place de choix.

Primé au Goncourt du premier roman pour HHhH, récipiendaire des prix Interallié et du roman Fnac pour La Septième fonction du langage, Laurent Binet n’appartient pas vraiment au Club, autrement dit les auteurs et lecteurs attirés par les problématiques et thématiques soulevées par l’Imaginaire. Son goût pour l’Histoire et la fiction le pousse pourtant avec Civilizations à aborder l’uchronie, genre ouvert à toutes les spéculations et avec lequel la science-fiction partage le même questionnement initial : et si ? S’il est un reproche que l’on ne peut pas adresser à l’auteur français, c’est d’avoir négligé sa documentation. Bien au contraire, il semble avoir pris connaissance avec soin des contextes géopolitiques et religieux de l’Europe au xvie siècle et de l’Amérique précolombienne. Que le néophyte se rassure toutefois, Laurent Binet rend tout à fait lisible et compréhensible les faits. Nul besoin de se plonger dans des essais historiques pour appréhender la réécriture de l’Histoire qu’il nous propose ici. Entre le périple de Freydis Eriksdottir et l’arrivée imprévue des Incas dans le nouveau monde (l’Europe, suivez un peu svp), près de cinq cent années se sont écoulées. Le temps nécessaire aux Amérindiens pour domestiquer les chevaux apportés par les Vikings, pour se familiariser avec la métallurgie, la roue, et pour développer une résistance naturelle face aux germes infectieux des Levantins (les Européens). Le temps pour eux de découvrir aussi les méfaits de la poudre à canon dont étaient dotés les marins de l’expédition de Colomb. Au terme de ces cinq cent années, ils finissent par s’imposer en Europe, profitant de l’effet de surprise provoqué par leur arrivée, mais aussi en usant des tiraillements religieux et politiques de leurs adversaires. Aux côtés d’Atahualpa et de sa poignée de fidèles, on assiste ainsi à la naissance d’une autre Europe, non plus fondée sur le féodalisme et l’exclusion religieuse, mais sur une sorte de communisme garanti par la dictature de l’Inca. Les conflits religieux sont ainsi désamorcés et la géopolitique du continent s’en trouve bouleversée, Atahualpa ayant en effet bien retenu les leçons de Machiavel dont il devient un fervent lecteur. Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans cette autre Histoire. La cruauté et la superstition ne sont pas évacuées par un tour de passe-passe. Batailles sanglantes, massacres, intimidation, trahison restent le lot commun des Européens, en dépit d’améliorations indéniables dans d’autres domaines. Laurent Binet inverse ainsi les perspectives sans verser dans l’angélisme, redistribuant les rôles des monarques ou de la fine fleur de l’intelligentsia de l’époque sans changer les lignes générales de l’Histoire.

Hélas, le factuel l’emporte sur le romanesque, l’auteur déroulant un récit manquant de chair, où l’uchronie emprunte les voies de la leçon doctorale, voire du récit officiel, éludant un hors-champs historique qui ne demandait pourtant qu’à vivre. À l’instar de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, Laurent Binet propose donc une uchronie stimulante dont on peut malheureusement déplorer l’aspect un tantinet didactique, bien loin du show don’t tell, en dépit d’une vraisemblance globalement satisfaisante. Civilizations est donc une bonne uchronie, mais pas un grand roman. Avis aux curieux néanmoins.

Bleue

Découverte dans nos contrées avec Une histoire des abeilles, Maja Lunde continue de creuser le sillon de l’introspection écologiste avec la constance d’une autrice s’étant fixée comme projet d’écrire un « Quartet » sur l’écologie. Pas sûr que l’amateur de récit dystopique ne trouve matière ici à entretenir sa passion déviante pour les futurs qui déraillent, a fortiori s’il a lu et apprécié les romans de Jean-Marc Ligny, en particulier Aqua™ et surtout Exodes. Bleue n’entretient pas en effet longtemps l’illusion, l’élément prospectiviste se réduisant rapidement à la portion congrue. L’autrice préfère encore une fois décrire les relations compliquées entre deux groupes familiaux, séparés par presque trente années de gabegie libérale-capitaliste. Trois décades pendant lesquelles le continent européen voit la ressource en eau douce se raréfier, au point d’entraîner l’éclatement communautaire au profit d’un chacun pour soi n’étant pas sans rappeler le raidissement actuel provoqué par les flux migratoires. Dans une double trame, avec un voilier en guise de fil directeur, Maja Lunde s’attache à décrire le baroud d’honneur d’une vieille activiste fatiguée et le drame vécu par un père et sa fille, contraints de s’exiler au Nord pour survivre à la sécheresse. Entre la Norvège et la France, des rives d’un fjord idyllique, en proie à l’exploitation de ses ressources aquifères, aux terres desséchées d’Occitanie, l’autrice décrit par le menu les pensées de ses personnages, s’intéressant à leurs fêlures intimes et aux petits détails de leur quotidien, lâcheté et actes manqués y compris. Deux destins se dessinent ainsi, l’un déjà achevé dont on découvre rétrospectivement le tracé, l’autre en devenir ne demandant qu’à être raconté.

Au regard des enjeux et des thématiques évoquées, l’amateur de science-fiction ne pourra juger que la moisson maigre, tant le futur décrit par Maja Lunde s’apparente à une anticipation légère, guère différente du drame vécu par les réfugiés climatiques dont le malheur ne suscite qu’un intérêt poli dans nos contrées, pour l’instant encore à peu près épargnées par les effets des sécheresses à répétition. Bref, un parfait faux ami ne faisant qu’emprunter son décorum aux littératures de genre pour dérouler un récit intime mêlant drame et fatalisme, sur fond de catastrophe environnementale prévue. Bref, de la dystopie for dummies destinée à un lectorat à la recherche d’une dose modérée de frisson enrobée de psychologie. Passons.

Starship Troopers

Il est, je pense, aussi difficile en 2019 de vendre que de chroniquer Starship Troopers. Le roman est ancien (VO en 1959, Prix Hugo en 1960, VF en 1974, sous le titre Étoiles, garde-à-vous !) ; un film en a été tiré en 1997, qui, pour beaucoup, constitue une connaissance suffisante de l’œuvre. Et pourtant, il est bien utile aujourd’hui de se replonger dans Starship Troopers, ceci pour deux raisons. D’abord car le film de Paul Verhoeven, en dépit de ses qualités propres, adopte un ton ironique – qui rend dérisoires les accusations de cryptofascisme dont certains l’ont affublé – alors que le texte de Heinlein est grave. Ensuite car ce dont parle l’auteur – et là, il faut rendre aux préfaciers Ugo Bellagamba et Éric Picholle ce qui leur est dû en terme d’analyse – c’est de l’engagement et de son prix, quelles que soient les formes que prennent celui-ci et celui-là.

L’histoire est assez connue pour qu’on puisse n’en dire que quelques mots. Futur, espace humain. La Terre et ses colonies spatiales sont gouvernées par un système – que Heinlein développe peu – dans lequel la citoyenneté est subordonnée à la réalisation d’un service fédéral, souvent militaire. Les non citoyens, majoritaires, y sont comme les métèques des cités grecques, libres de vivre et d’agir mais dépourvus de pouvoir politique.

Le roman, à la première personne, est l’histoire de Juan Rico, un jeune diplômé qui s’engage un peu par hasard et contre l’avis de ses parents, et se trouve affecté dans l’Infanterie Mobile, le corps des fantassins d’élite de l’armée fédérale. Rico, qui s’engage en temps de « paix », fait ses classes – très dures – puis se trouve plongé dans une guerre chaude déclarée vers la fin de sa période d’instruction par une race d’insectes lancés – ni plus ni moins que les humains – à la conquête de l’espace connu et des ressources vitales qu’il renferme. Instruction, épreuves et expérience feront grandir Rico jusqu’à lui faire comprendre quel doit être l’engagement du citoyen ; qu’il ne s’agit pas pour lui et les autres engagés de simplement gagner un droit de vote dont beaucoup (jusqu’aux parents de Rico) se passent fort bien, mais de vivre en plein accord avec la communauté politique dont ils se réclament – jusqu’à lui sacrifier temps, santé ou vie.

Certes, Starship Troopers accuse parfois son âge – dans les rapports de genre par exemple. Certes, encore, il est un vrai roman de guerre, avec ses passages obligés, du sergent sévère mais juste aux rivalités viriles entre armes. Certes, enfin, on y trouve un usage aussi immodéré qu’irréaliste des munitions nucléaires tactiques (même si l’utilisation tactique de ces armes fut envisagée durant la Guerre de Corée). Mais le roman reste essentiel car il aborde des questions intemporelles. En effet, par-delà le récit très SF militaire (si on y est allergique, mieux vaut passer son chemin), le roman développe deux thèmes principaux. D’une part, la fusion dans une communauté de frères d’armes (on peut penser à la première partie de Full Metal Jacket) qui serait tout aussi soudée si elle était une communauté de citoyens engagés dans une action autre que militaire – les travaux du politiste D. Gaxie, entre autres, disent assez les liens qui naissent dans l’action militante ; ces liens de fraternité nés de l’adversité partagée, dont manquent trop souvent les sociétés individualistes. D’autre part, l’importance et la valeur de l’engagement civique, quelle que soit la forme que prend cet engagement — militaire ici, écologique peut-être aujourd’hui, par exemple. En 1959, Heinlein invitait à s’engager, ce qui signifie accepter d’en payer le prix si nécessaire. Notre époque utilise le mot citoyen comme un mantra dépourvu de sens. Il faut alors laisser la parole à Rousseau : «  Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent. Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes… Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées  ». Que nous en sommes loin ! C’est alors une piqûre de rappel qu’administre Heinlein, lui qui fait dire à ses personnages : « le destin le plus noble d’un homme est de placer son corps mortel entre son foyer et les ravages de la guerre » ou « Il n’y a pas de plus grand amour qu’une chatte qui meurt en défendant ses petits ». Il voulait rappeler qu’il n’y a pas de droit sans devoir, ni de liberté sans responsabilité. Et si nul ne souhaite ni mourir ni souffrir, il importe d’être prêt à le faire lorsqu’est en jeu la survie même de la communauté politique. Un message dont notre époque a, semble-t-il, grand besoin.

Nécropolitains

Nécropolitains est le second roman de Rodolphe Casso. Il fait suite à Pariz (sorti en 2016), dans lequel on voyait le monde – et singulièrement Paris – être emporté par l’apocalypse zombie vers un post-apo’ dans lequel la simple survie est un exploit en soi.

Nécropolitains commence un an après ces événements. Une poignée de soldats survit plus qu’elle ne vit dans la base souterraine de Taverny. Leurs réserves s’épuisent lentement mais c’est surtout leur moral qui est de plus en plus en berne, au point que les suicides se multiplient. Le commandant de la base décide alors qu’il est temps de réagir. Pour ce faire, il envoie le capitaine Franck Masson, un commando de l’air, en mission dans Paris afin d’y prendre contact avec les quelques poches de survie qui s’y trouvent — des photos satellites l’attestent – et créer avec les survivants des liens qui seraient à la fois le ferment d’une renaissance sociétale, voire nationale, et aussi une source d’espoir et de projets pour les enterrés volontaires de Taverny. Masson est un « soldat d’Épinal », courageux, discipliné, patriote, catholique – l’homme de la situation, donc.

Largué par hélicoptère près de la butte Montmartre (la première des trois stations de son calvaire), il entreprend une dangereuse tournée dans l’inconnu – même si le vrai danger, désormais, vient aussi souvent des hommes et des chiens errants que des zombies eux-mêmes. Pour tout équipement, un uniforme, un Famas, une radio-satellite histoire de contacter sa base, des rations, et un carnet pour noter ce qu’il voit et entend afin d’initier une nouvelle mythologie, la culture populaire des temps nouveaux.

Première étape : la butte Montmartre et sa « République » foutraque. Dirigée par un ex-animateur télé, confite dans un passé qui ne veut pas mourir, on y trouve, sous une bonhomie et une liberté affichées, une société perverse dont certaines des pratiques sont bien peu ragoutantes. Second arrêt : le parc des Buttes-Chaumont, où s’est installée une communauté autogérée plutôt pacifique. Plus digne sans conteste que le précédent, ce groupe humain n’est néanmoins à l’abri ni des dissensions internes, ni des agressions externes, ni, surtout et toujours, des diverses pénuries qui rendent la vie difficile et nécessairement courte. Enfin, ultime stop : l’île de la Cité, étroite langue de terre isolée devenue une sorte de mini théocratie illuminée gouvernée par les autorités ecclésiastiques et policières du lieu – un genre de parvis de Notre-Dame hugolien avec des motos. Partout, Masson doit s’intégrer – jusqu’à créer parfois des liens forts – pour voir si un rapprochement est possible, sans abandonner néanmoins ses valeurs. Mais toujours sa mission prime, toujours il va de l’avant, bravant les périls des transits et les risques de chaque nouvelle insertion. Paris a changé, radicalement, et, conséquence, notre héros change aussi, gauchi par la réalité qu’il traverse et les rencontres qu’il y fait, jusqu’à comprendre qu’il lui faut aussi dans sa tête aller de l’avant.

Pour rythmé qu’il soit, Nécropolitains n’en est pas moins alourdi par le luxe de détails donnés par l’auteur. Rodolphe Casso adore Paris, son roman le hurle. D’interminables descriptions, qui rendent le texte sans doute trop long, décrivent les lieux, les boutiques, les rues, les structures de la vie urbaine (canaux, métros, ponts et compagnie). Ce n’est jamais désagréable, mais on peut penser que cette façon de décrire Paris dans ses moindres détails avant (ou afin) d’y placer le malheur parlera plus aux Parisiens, qui reconnaîtront des lieux dans lesquels ils vivent (encore) une vie normale, qu’aux autres habitants du désert français. Le tout fait très parigot, des lieux emblématiques jusqu’aux références à Aristide Bruant. Concernant le ton, le texte oscille entre — parfois – une ironie gouailleuse à la Audiard, et – souvent – un anarchisme visuel à la Fluide Glacial ; régulièrement, on croit voir des personnages ou des situations à la Goossens. On accrochera… ou pas, selon ses goûts propres.

Jardins de poussière

Quatre ans après le très bon La Ménagerie de papier, Le Bélial’ propose aujourd’hui Jardins de poussière, nouveau recueil du multiprimé Ken Liu, une fois encore organisé par les Quarante-Deux et traduit par Pierre-Paul Durastanti. Non contents d’avoir réuni des textes écrits par Liu durant toute sa carrière, les Quarante-Deux les ont regroupés par thèmes, offrant ainsi à l’ensemble une cohérence multithématique qui a surpris l’auteur lui-même.

Le premier texte du recueil concentre pour le mieux ce que sait faire l’auteur : « Jardins de poussière » est le récit vertigineux d’une colonisation spatiale au bord de l’échec sauvée de justesse par un acte mêlant rigueur scientifique, beauté poétique et une once d’amour.

Tout au long de l’ouvrage, on trouvera ce mélange assez inédit qui caractérise le travail de Liu. Car touchant à beaucoup de genres SFFF différents – donc, à beaucoup de formes différentes –, c’est à son fond que l’auteur est reconnaissable, au mix de justesse, de sensibilité et de tendresse qu’il met dans des histoires qui racontent la difficulté des sentients à vivre ensemble, mais aussi la chaleur réconfortante qu’apportent la présence et l’amour des autres. Des nouvelles qui, peu ou prou, parlent toutes de famille, de contact, d’Histoire, d’exploration, de changements, voulus ou forcés. De la difficulté donc d’avancer vraiment sans perdre en route ce qu’on est, ce qui fut, sa culture ou son entourage.

Revue en flashes non résumés :

« La Fille cachée » et « Bonne chasse » – cette dernière adaptée en anime dans la série Love, Death, and Robots par Netflix – sont silkpunk et steamfantasy. Mais dans les deux cas, c’est de changement qu’il s’agit pour des personnages profondément émouvants.

« Rester » , « Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes », et la très jolie « Souvenirs de ma mère » s’interrogent, Ken Liu-style, sur les déchirements et les évolutions radicales qu’entraîneront les techniques de numérisation des consciences. Excellents et à rapprocher du meilleur d’Egan.

« Le Fardeau » est un texte de xéno-archélogie vraiment drôle sur lequel il importe de ne pas spoiler. Quant à « Nul ne possède les cieux », on y mêle science et religion au service d’innovations qui, les hommes étant ce qu’ils sont… N’en disons pas plus.

« Long courrier » , assimilable à un texte de climat fiction, dépeint un monde nouveau rendu meilleur, sans doute, par un retour à une technologie plus propre. Il montre ce qu’apportent l’ouverture et le contact ; ce qu’ils coûtent, aussi.

Ouverture et contact encore dans « Sauver la face », où Liu réintroduit joliment l’incontournable facteur humain dans la rationalité algorithmique.

« Une brève histoire du Tunnel transpacifique » dit plutôt la face noire du contact et du progrès imparfaitement distribué.

« Jours fantômes » raconte le désarroi existentiel de colons spatiaux pris entre une Histoire prégnante et un avenir inédit à forger.

« Dolly, la poupée jolie » est un conte cruel sur la fin de vie des objets sentients – qui peut rappeler « Le Petit soldat de plomb » d’Andersen, par exemple. Là où « Animaux exotiques », tragique aussi mais bien loin d’être un conte, est un récit quasi cyberpunk très touchant qui dit les horreurs possibles d’une génétique devenue prométhéenne au service d’une humanité hélas égale à elle-même.

« Vrais visages » montre les excès de l’éthique différentialiste – mais le texte est démonstratif et prévisible. « Moments privilégiés », en revanche, pointe les risques toujours inattendus des nouvelles technologies censées améliorer la vie humaine ; il rappelle les mises en garde de quelqu’un comme Peter Watts.

« Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé » est un texte à liste qui, en ajoutant de l’humain, réussit le tour de force d’être émouvant, ce que ne sont pas toujours les textes de ce genre.

« La Dernière semence » émeut encore, autant qu’elle navre et précisément parce qu’elle le fait.

« Sept anniversaires » met en scène l’amour, difficile mais jamais éteint, qui lie mère et fille prises dans le tourbillon d’une panspermie d’origine humaine. Quant à « Printemps cosmique » elle nous amène, à grands renforts de gigantisme cosmique, vers la mort thermique de l’univers et le début d’un nouveau cycle. Les deux textes sont aussi beaux que vertigineux.

Concluons en disant que, mis à part un ou deux textes dispensables, l’ensemble est de très bonne tenue car Ken Liu parvient à mettre beaucoup d’humain dans ses textes, y compris dans ceux – à échelle cosmique – qui pourraient être les plus secs. High-tech, beauté, wonder, la (belle) couverture dit tout.

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