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Critiques de Bifrost

Alice au pays des morts-vivants

Le Pays des Morts, après l’apocalypse. Autrefois l’Inde, aujourd’hui des contrées dévastées (et parfois radioactives) où les humains survivants se battent sans relâche contre les Mordeurs, contaminés par le virus qui les a réduits à l’état de zombies, eux, et la quasi-totalité de l’humanité. De l’autre côté du miroir, le Comité Central et sa puissante armée, Zeus, qui recrute à tour de bras (et de mitraillette) les survivants.

Alice Gladwell, quinze ans, née après le Réveil, vit dans un camp indépendant. Excellente combattante, tireuse hors pair, elle ne connaît qu’une règle : survivre. Car dans la campagne, les ennemis sont nombreux, et n’ont plus rien à perdre (si ce n’est quelques membres). Mais en suivant un Mordeur affublé d’oreilles de lapin, Alice tombe dans un tunnel et découvre que les zombies, loin d’être les bêtes féroces qu’on lui a toujours dépeintes, forment une communauté dirigée par la Reine, une ancienne scientifique qui possèderait la formule du vaccin contre le virus. Pire, le Comité Central, dirigé par les Gardes Rouges chinois, serait à l’origine du cataclysme, et en fait de protéger le peuple, recruterait des esclaves pour ses fermes agricoles (ah, le bienveillant aveuglement des gens effrayés qui acceptent la tyrannie et l’illusion de la sécurité pour vivre en « paix »…). Alice, comme il se doit, découvrant la vérité, s’empresse de répandre la bonne parole, et devient le symbole d’une nouvelle lutte sans merci pour la liberté.

Rien de révolutionnaire (sauf Alice) dans ce récit au demeurant sympathique. On sourit face aux références au texte de Lewis Carroll (le célèbre « qu’on leur coupe la tête » prenant tout son sens ici), on s’amuse de quelques scènes de combat un peu gores. Et, même si les ficelles manipulées par l’auteur sont visibles comme un phare dans une nuit sans lune, on ferme les yeux par complaisance, histoire de voir jusqu’où cette gamine va réussir à emmener son petit monde. On se lasse aussi, hélas, le récit oscillant entre dystopie et horreur, effleurant les deux et jouant avec les codes sans jamais, malheureuse ment, s’y perdre ni s’y plaire complètement, et y perdant, du coup, tout son mordant.

Ce tome, le premier d’une trilogie d’un auteur repéré grâce au succès de ses textes autoédités, est destiné aux fans des contes de Carroll doublés d’amateurs de gore commercial (y en a-t-il ?). Les autres attendront la série télé qui semble prévue outre-Atlantique. Espérons qu’elle s’amusera davantage avec les cartes, et nous avec.

Les Enfants de Peakwood

Au rayon premier roman d’un illustre inconnu, penchons-nous sur le cas de Rod Marty. Publié donc par les éditions Scrinéo, l’auteur parisien se lance dans un genre qui se fait rare : le fantastique. L’action se passe dans une petite ville américaine du Montana, la fameuse Peakwood du titre, et parle d’un lugubre accident de bus scolaire qui aurait coûté la vie à plusieurs enfants et quelques adultes. Heureusement, le docteur Littlefeather n’est autre que le descendant d’un shaman indien local. Devant l’horreur de la situation, il décide de pratiquer un rituel pour ramener les victimes du drame à la vie et déjouer la mort. Le problème, c’est que la mort en question va rapidement venir reprendre ce qui lui appartient – et le lecteur de suivre les péripéties des habitants de Peakwood confrontés à d’étranges évènements (l’apparition spontanée de cicatrices et de blessures, le comportement violent de certaines personnes, ou encore la mystérieuse propagande qui envahit la ville…).

Rod Marty déroule une intrigue qui met bien trop longtemps à démarrer et prouve d’emblée sa désagréable tendance à tirer à la ligne. Des travers pour partie, toutefois, compensés par des personnages attachants. On se surprend, en définitive, à suivre sans déplaisir les différents acteurs de cette histoire fantastique, et le bouquin se transforme bientôt, de manière presque inattendue, en une espèce de page-turner que l’on avale somme toute assez vite malgré ses quelques 380 pages. Au sein d’une intrigue qui finit par décoller après les deux premiers chapitres, et d’une ambiance de mystère qui vire à l’horreur, Rod Marty parvient à recycler certains poncifs avec plus ou moins de bonheur, notamment une pseudo séance d’exorcisme saupoudrée de saveurs indiennes. Pris comme un divertissement pur et simple, Les Enfants de Peakwood joue son rôle et promet quelques belles heures à son lecteur. Point barre : on se gardera d’attendre quoi que ce soit d’autre de ce premier roman. Outre sa propension à rallonger la sauce, Rod Marty ne développe aucune thématique originale, se bornant, en définitive, à dresser une galerie de personnages attachants, on l’a dit, mais in fine caricaturaux. On peut d’ailleurs s’amuser à retrouver tous les poncifs d’une bonne série B à l’américaine : de l’homme qui renie ses origines mais finit par les embrasser à la pom-pom girl pas si stupide en passant par le parfait salaud battu par son non moins salaud de père ; un côté déjà-vu mais efficace qui résume à lui seul les qualités et défauts du bouquin. Si Rod Marty arrive à accélérer les choses tout en jouant avec son atmosphère, il montre aussi ses limites dans un style utilitaire dénué de caractère. Ce qui explique sans doute que le roman échoue à jamais sortir de son cadre de gentil divertissement et de melting-pot d’influences littéraires et cinématographiques. Sans être mauvais, Les Enfants de Peakwood n’arrive tout simplement pas à trouver de vraies thématiques fortes et à sortir de poncifs vus et revus des dizaines de fois ailleurs, et en bien mieux. Que ce soit du côté du deuil ou celui de la responsabilité, ce récit ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes sans jamais surprendre. Les amateurs de récits fantastiques apprécieront sans doute, histoire de se délasser, les autres passeront leur tour.

Aux origines du rassemblement

Dans sa critique du premier tome de l’intégrale du « cycle de Lanmeur », Pierre-Paul Durastanti qualifiait l’auteur dudit cycle de « l’un des secrets les mieux gardés de la SF française. » (in Bifrost n° 65) Quatre ans plus tard, espérons que les choses ont changé pour Christian Léourier. Ce printemps 2016 voit la parution d’un roman de littérature blanche, Dur silence de la neige, chez les Moutons électriques, et d’un space opera, Sitrinjêta, aux éditions Critic. Un retour aux affaires bienvenu précédé, voici quelques mois, par la publication du quatrième volume de l’intégrale de « Lanmeur » – un quatrième volume entièrement inédit.

Le « cycle de Lanmeur », ce sont neuf romans dont certaines thématiques ne sont pas sans évoquer le « cycle de l’Ekumen » d’Ursula K. Le Guin – mais Léourier a sa propre voix. Situés dans un lointain futur indéterminé, ils s’articulent autour de la planète Lanmeur et de sa politique de Rassemblement : réunir au sein d’une même communauté les différentes humanités éparpillées sur différents mondes. Une idéologie du Rassemblement qui n’est peut-être pas aussi pure et désintéressée que Lanmeur voudrait bien le faire croire…

« Il entrait dans ma destinée de courir les chemins du monde, afin de rassembler ce qui était dispersé. »

La Terre de Promesse apportant une forme de dénouement au cycle, Christian Léourier s’est tourné vers le passé de la planète Lanmeur, afin de s’interroger sur ce qui a fondé sa politique de réunion panhumaine. D’où le titre du quatrième opus de cette intégrale, Aux Origines du Rassemblement, qui contient deux romans, Le Procès de Gwidlon et Le Testament d’Erwan, enchâssés au sein d’une nouvelle en trois parties, « La Mission de Mered Gadelinne ». Une structure particulière, qui se retrouve dans Le Procès de Gwidlon : ce premier roman alterne deux lignes narratives, l’une centrée sur le maître-scribe Gwidlon, dans l’attente de son jugement pour hérésie, l’autre sur les fragments de textes retraçant l’épopée de Thor. Rien à voir avec le dieu scandinave, il s’agit là d’un homme, exilé puis conquérant, qui, dans les temps anciens, a rassemblé le continent unique de Lanmeur sous une même autorité. Mais son message a été dévoyé, et Gwidlon espère rétablir la vérité au cours de son procès. Le roman touche à l’essence du mythe en présentant les différents textes fondateurs, parfois contradictoires, jamais entièrement fiables. L’occasion de questionner le rapport entre la foi et l’interprétation des écritures sacrées, sur fond d’épopée. Le Testament d’Erwan, sous une forme romanesque plus classique, raconte le parcours d’un autre scribe, des décennies après le procès de Gwidlon, afin de poursuivre l’œuvre unificatrice de Thor. Sur le continent unique de Lanmeur désormais règnent trois souveraines, et les luttes intestines entre patriciens, scribes et clercs minent la cohésion. Établir l’unité, voilà la mission d’Erwan. Guerrier malgré lui, le scribe va user tantôt de la force, tantôt de la rouerie, pour arriver à ses fins, qu’importent les moyens.

En définitive plus proche de la fantasy ou du roman historique que de la SF, Aux Origines du Rassemblement pourra surprendre, tant Léourier y déjoue les attentes. Bien que par endroit aride, voire longuet, Le Procès de Gwidlon est sans conteste le plus ambitieux des deux romans de l’intégrale (voire du cycle dans son entièreté), où notre auteur fait montre de toute sa maestria stylistique. Brillant. Le Testament d’Erwan, plus simple dans la forme, mais nullement simpliste dans le fond, semble pâlir en comparaison mais, plein de bruit et de fureur, emporte l’adhésion en fin de compte. À l’instar des précédents romans du cycle, Christian Léourier s’interroge avec intelligence sur ce qui fait les fondements d’une société. Une nouvelle pierre au « cycle de Lanmeur », monument de la SF francophone, pas moins indispensable que les précédentes.

Horrorstör

Qui, errant sans but dans les rangées d’un magasin Ikea, n’a jamais ressenti un sentiment de vacuité proche de l’horreur ? Pour Amy, l’horreur consiste à pointer tous les matins à l’Orsk de Cleveland, Ohio. Orsk, c’est un magasin de mobilier scandinave, copie carbone et concurrent direct d’Ikea. Et il y a quelque chose de pourri à l’Orsk de Cleveland : à chaque ouverture, on trouve des meubles souillés et des graffitis énigmatiques. Du vandalisme ? Des clients mécontents ? Pourtant, les caméras de surveillance n’enregistrent rien de particulier. Afin d’en avoir le cœur net, Basil, le gérant dévoué de la succursale, débauche Amy ainsi que Ruth Ann, l’employée modèle : le trio va passer une nuit dans le magasin. Bientôt, les voilà épaulés par deux autres employés, qui veulent tenter leur chance dans le domaine du reportage paranormal. Le fait que le magasin soit bâti sur les ruines d’une ancienne prison, un panoptique administré d’une main de fer par un gardien fou au XIXe siècle, aurait-il un lien avec les récentes déprédations ?

Sur la forme, Horrorstör est un sans-faute. La couverture et ses rabats pastichent joliment les codes d’un catalogue Ikea, avec une myriade de détournements qui se nichent dans les détails. Chaque chapitre du roman est introduit par la description d’un objet – du meuble au plus petit accessoire. Plus le récit avance, plus les objets en question deviennent menaçants, anachroniques, avec une ergonomie… particulière. Qu’on en juge : « Un pas lent et assuré ainsi qu’une posture bien droite sont fortement recommandés quand vous portez le masque à pointes de fer. “Jodlöpp” donnera à votre tête le poids nécessaire pour qu’elle reste courbée en signe de soumission permanente. Il est également muni d’une clochette qui ne manquera pas de prévenir votre entourage de votre présence. » Et l’aliénation ressentie par Amy dans Orsk est-elle plus horrible que celle des prisonniers du panoptique ? Sur le fond, Horrorstör nous offre des pistes de réflexions sur le travail – mot qui, comme on le sait, provient étymologiquement de tripalium, instrument de torture – sous la forme d’un roman d’horreur assez banal. Le lecteur ou spectateur de films d’épouvante se retrouvera en un terrain un peu trop balisé – à l’image d’un Ikea que l’on parcourt trop fréquemment. En effet, côté frisson, il faudra repasser, c’est à craindre : le trouillomètre reste assez plat, la faute à des personnages anodins et une intrigue sans surprise. L’intérêt réside davantage dans la description peu glamour du quotidien dans un Ikea — pardon, de ce genre de point de vente. Et dans le feuilletage du livre, décidément un bel objet. Espérons que Grady Hendrix alliera mieux fond et forme la prochaine fois.

La Fille qui navigua autour de Féérie dans un navire construit de ses propres mains

« Il était une fois une fille appelée Septembre qui en avait vraiment assez de la maison de ses parents, où chaque jour elle lavait les mêmes tasses à thé rose et jaune et les mêmes saucières assorties, dormait sur les mêmes coussins brodés, jouait avec le même petit chien affable. »

Et voilà Septembre emportée hors de son ennuyeux Nebraska natal par le Vent Vert, sur le dos d’un léopard volant, jusqu’en Féérie. Elle va y vivre des aventures extraordinaires, se lier d’amitié avec un vouivre-bibliothèque au savoir encyclopédique (qui n’englobe que tout ce qui va des lettres A à L) ainsi qu’un djinn à la perception du temps globale, sans oublier d’accomplir une mission pour une Marquise retorse devenue reine de Féérie après avoir évincé la précédente souveraine… et, au cours de ses péripéties, effectivement construire un navire et naviguer autour de ce monde étrange non dénué de périls… De cette quête initiatique, Septembre sortira grandie, à défaut d’indemne.

Les premières lignes du roman ne trompent pas : il s’agit bien d’un conte, à destination d’un jeune public. Si l’ambition de la Marquise est d’aseptiser Féérie, La Fille qui navigua… n’a rien d’une lecture vaine. C’est là une aventure picaresque des plus charmantes, mais pas rose pour autant, où le merveilleux se teinte de dangers, peuplée d’un bestiaire empruntant tant aux mythes traditionnels qu’au monde moderne, et se déroulant dans un univers intelligemment bâti, riche en trouvailles. Inventif, original, très joliment écrit : le roman de Catherynne M. Valente évoque des œuvres fondatrices telles que le « cycle d’Oz » de L. Frank Baum ou « Narnia » de C.S. Lewis, avec un soupçon de Lewis Carroll, mais possède son propre ton.

En dépit d’une œuvre respectable (une quinzaine de romans, aussi bien pour la jeunesse que pour les plus grands, et plus de soixante-dix nouvelles) récompensée par plusieurs prix, Catherynne M. Valente est très peu traduite en France : le présent roman, et Immortel, paru dans la collection « Eclipse » de Panini Books avant que celle-ci se consacre quasi essentiellement aux zombies. La Fille qui navigua…, couronné par le Prix Andre Norton 2010 et le Locus du meilleur roman jeunesse 2012, compte ainsi quatre suites – la dernière en date venant juste de paraître outre-Atlantique au moment de la sortie du présent Bifrost. Qu’elles ne parviennent pas sous nos contrées serait vraiment regrettable…

Extinction

Un Internet qui s’effondre et tout disparaît…

Tout commence à l’approche de fêtes de Noël : des fêtes sous de tristes auspices, avec un climat de tensions grandissantes entre les USA et la Chine. Alors qu’une tempête de neige se dirige vers New York, Internet cesse soudain d’y fonctionner et entraîne dans sa panne bon nombre d’infrastructures : électricité, eau… L’île de Manhattan se retrouve bientôt coupée du monde, mais les rumeurs les plus inquiétantes y parviennent : cet effondrement du réseau serait une attaque terroriste en provenance d’Iran, de Russie ou de Chine, allez savoir. Dans l’immeuble où habite Mike Mitchell, ingénieur et jeune père de famille, la survie s’organise tant bien que mal, alors que les espoirs d’une reprise s’amenuisent.

Page-turner plutôt efficace, Extinction est cependant plombé par quelques défauts : des clichés à la pelle, des personnages monolithiques, un narrateur indécrottablement falot, un début mollasson, et un titre français à côté de la plaque (non, il n’est nullement question d’extinction de la race humaine). Le titre original, Cyberstorm, annonce bien mieux les enjeux, situés tant dans le monde réel que dans la sphère virtuelle. Ce faisant, ce roman-catastrophe interroge notre dépendance à la technologie, la tentation du survivalisme et la foi à apporter (ou non) aux apparences dans un monde où le virtuel supplée le réel.

Les apparences, justement. Elles sont au cœur d’Atopia Chronicles, tout premier roman de Mather : une véritable incursion dans la hard science, sous la forme d’un fix-up centré autour d’une île artificielle et de la thématique de la réalité augmentée. Un roman, bien plus solide que le présent Extinction, qu’on espère vite voir traduit en français.

Ce livre est plein d'araignées

En 2007, Jason Pargin, rédacteur en chef du site humoristique cracked.com, faisait paraître sous le pseudonyme de David Wong un premier roman, John meurt à la fin, évoquant un Ghosbusters sous un prisme lovecraftien passé à la moulinette d’un humour très potache. Alléchant sur le papier, mais moins à la lecture : trop long, mal (ou pas) édité, John meurt à la fin finit par lasser.

Ce livre est plein d’araignées prend place un an après les événements narrés dans John meurt à la fin. De toute évidence, John est toujours vivant et David Wong, l’auteur-narrateur, travaille toujours au vidéoclub de la ville de [Confidentiel]. Il suit une psychothérapie depuis qu’il a tiré à l’arbalète sur un livreur de pizzas, et tente de vivre heureux avec Amy, sa copine manchote. Mais les choses dérapent très vite lorsque David est attaqué par une araignée monstrueuse. Problème : elle est invisible aux yeux de tous – sauf ceux qui, comme David ou John, ont goûté à la Sauce Soja, substance non-identifiée et absolument non-identifiable, procurant des pouvoirs de vision à qui en ingère. Un officier de police arrive, et se retrouve pris sous le contrôle de la bestiole affreuse. C’est déjà passablement le bazar, mais le chaos augmente d’un cran lorsque ce sont des myriades d’araignées (toujours invisibles) qui débarquent depuis une faille dans la maison de David et se hâtent de transformer tout le monde en zombie (grosso modo). Une zone de quarantaine est décrétée, avec [Confidentiel] pour épicentre. Si John et Amy parviennent à en sortir, ce n’est pas le cas de David. Ses amis (enfin, Amy plus que John) vont tout faire pour l’en sortir. Et si possible sauver le monde. Car il se pourrait bien que ces araignées ne soient qu’un épiphénomène au regard d’une menace plus grande encore…

Si vous adoré John meurt à la fin, vous risquez fort d’adorer Ce livre est plein d’araignées pour les mêmes raisons. Si vous avez détesté John meurt à la fin, vous risquez fort de détester Ce livre est plein d’araignées pour les mêmes raisons – encore que ce deuxième tome s’avère supérieur en qualité au premier. Humour crétin, très souvent au ras de la ceinture, punchlines régulières, histoire délirante : le cocktail ne change guère. Toutefois, Wong mène mieux sa barque et le récit tient à peu près la distance, en dépit d’un ventre mou et d’une longueur demeurant excessive (les blagues les plus courtes restent les meilleures), avec des personnages ayant acquis de la substance. Ce que le roman gagne d’un côté en romanesque, il le perd quelque peu en inventivité et délire, et les tentatives de « sonner cool » paraissent parfois un tantinet forcées.

David Wong demeure cependant un auteur loin d’être dépourvu de potentiel. Ne reste plus qu’à espérer que Futuristic Violence & Fancy Suits, son troisième roman, inédit en français, sans lien avec John meurt… et Ce livre…, soit d’un calibre supérieur à celui des deux premiers.

Crux

Ramez Naam reprend l’intrigue là où il l’avait laissée dans le très remarqué Nexus. Dans ce premier tome, seules quelques personnes s’étaient augmentées pour atteindre au posthumanisme ; dans Crux, le phénomène se généralise. Et cela ne va pas sans poser quelques soucis : un attentat contre le président des États-Unis, via une personne soumise par le biais de Nexus, échoue de peu grâce à l’intervention de Kade, l’inventeur de la drogue. Il réussit à contrecarrer le plan des terroristes via la porte dérobée développée dans Nexus, que seuls lui et ses amis développeurs connaissent et maîtrisent. C’est le point de départ d’une évolution importante de la société, dont certains courants de pensée vont prendre de l’ampleur suite aux événements : il y a ceux qui pensent que le Nexus représente un réel danger, car il permet des moyens de coercition inconnus jusque-là ; il y a les terroristes, prêts à promouvoir la nouvelle drogue par la force ; et il y a tous ceux qui voient en Nexus un formidable moyen de faire accéder l’espèce humaine à un autre stade de son évolution, voire de redéfinir la notion même d’espèce humaine. Le roman se conçoit alors comme un déploiement global de ces théories, qui vont s’affronter par le biais des personnages croisés dans le premier opus : Kade, mais aussi Sam, qui veille désormais sur des enfants Nexus, Martin Holtzmann, de l’ERD, l’agence qui combat le Nexus, même si Holtzmann est à titre personnel en train d’évoluer, ou encore Su-Yong Shu, la scientifique chinoise, désormais sans enveloppe corporelle si ce n’est les circuits d’un ordinateur… L’un des reproches qu’on avait pu faire au premier tome était lié au fait que Naam ne donnait guère la parole aux détracteurs du posthumanisme, ce qui aurait permis une confrontation d’idées plus enrichissante. C’est toujours le cas ici : Naam est un ardent défenseur de l’évolution de l’Homme, son roman en est entièrement imprégné, même s’il montre que la plus belle des inventions, placée dans des mains malveillantes (ou inconscientes, comme Shiva Prasad, personnage ambigu d’une grande richesse), peut donner des résultats atroces.

Crux adopte la même forme que Nexus : celle d’un thriller sans réel temps mort, très visuel et dont les révélations sont savamment distillées, et qui aborde en outre des problématiques environnementales. En somme un vrai page-turner – il n’en fallait pas moins, car le roman pèse tout de même ses 630 pages, que Naam aurait sans doute pu condenser sans que cela représente une perte pour le lecteur. Le principal écueil de Crux tient sans doute au fait que, dans ce récit, Naam fait évoluer son intrigue sur une échelle plus globale, privilégiant l’aspect narratif par rapport au développement des avancées technologiques. Nexus avait ceci de fascinant que Naam nous présentait ces évolutions de manière assez précise tout au long du roman sans nuire au rythme de son histoire. Dans Crux, finalement, la technologie n’évolue plus : une fois les principes de la porte dérobée dévoilés, il utilise celle-ci de manière quasi systématique pour déployer son intrigue jusqu’au bout. La littérature de SF est autant une littérature d’images que d’idées, et ces dernières sont clairement reléguées au second plan dans Crux. S’il se révèle diablement efficace, ce deuxième tome reste donc un ton en dessous du premier. Mais quelques indices (à commencer par la prise de conscience de Kade quant aux dangers relatifs à l’utilisation de la drogue qu’il a inventée) laissent à penser que l’on pourrait assister à un retour des idées au premier plan dans Apex, le dernier tome de la trilogie, sorti l’an dernier aux États-Unis.

Les Compagnons du Foudre

Avec Les Compagnons du Foudre, les éditions Ad Astra nous proposent de découvrir un nouvel auteur, Denis Hamon, qu’on imagine sans mal nourri de tout un pan populaire de la SF. Jugez en plutôt : alors que la Terre se remet très lentement d’un conflit planétaire dramatique qui l’a totalement ravagée, la plongeant dans une brume perpétuelle, l’équipage du Foudre, un vaisseau de contrebandiers, voit un jour une jeune femme littéralement tomber des cieux pour atterrir sur le pont et endommager le bâtiment. Muette et apparemment amnésique, cette dernière n’est pas en mesure de donner des indications sur son identité ni sur les raisons de sa chute. L’équipage – un vieux briscard bourru, un pilote parlant un langage démodé depuis plusieurs siècles, deux jumeaux blagueurs et une jeune fille mécanicienne – l’adopte et se met en tête de l’aider dans sa quête d’identité. Il faudra aussi composer avec les Taromanciens, cette dictature qui s’est emparée de la Terre et prône un régime des plus strict basé sur les cartes du Tarot. Des Taromanciens qui ont visiblement grand intérêt à récupérer la jeune amnésique…

Ce roman, publié dans la collection « Ad-Ventures », y a toute sa place. Et ce dès les premières pages, avec la description de cet équipage haut en couleurs où les personnages sont archétypaux au point d’en porter des noms signifiants : le vieux à qui on ne la fait pas s’appelle Sagace, le pilote Le Borgne… Il s’agit bien évidemment pour certains de surnoms, mais jamais on ne connaîtra leur nom réel, car cela n’a aucune espèce d’importance : chacun est défini par une fonction plus que par une identité (d’où un contraste évident avec la quête de la jeune femme échouée sur le vaisseau). On pourra d’ailleurs s’amuser à raccrocher cet aréopage à toute une ribambelle d’équipages mythiques de vaisseaux spatiaux ; pour ma part, j’ai pensé à l’équipage du Serenity, dans la série Firefly créée par Joss Whedon, mais on ne peut naturellement pas faire l’économie non plus de Han Solo – et de tant d’autres… L’utilisation de ces archétypes permet à Hamon de se concentrer sur l’essence même de son roman : l’aventure, dictée par un rythme qui ne faiblit pas, riche en poursuites spatiales ou combats au corps à corps, sans oublier la dose d’humour qui va bien. Peu de surprises ici, l’auteur s’inscrit dans la droite ligne de la SF populaire qu’il représente fièrement ; on se trouve de fait en territoire pour le moins balisé, mais Denis Hamon s’acquitte de sa tâche avec une sincérité et une conviction qui portent et font de ces Compagnons du Foudre un roman éminemment sympathique.

Le Choix

Cela faisait bien longtemps que le nom de Paul J. McAuley n’était apparu sur le titre d’un livre publié par chez nous (la dernière fois, c’était pour La Guerre tranquille, premier tome d’une série que Bragelonne avait arrêtée, faute de ventes suffisantes). C’est donc avec plaisir qu’on retrouve l’auteur britannique, même s’il ne s’agit ici « que » d’une novella, sise dans la toute nouvelle collection « Une heure-lumière » du Bélial’, texte au passage couronné par le prix Sturgeon 2012.

La Terre est la proie d’une importante montée des eaux ayant totalement remodelé le paysage, doublée d’une élévation des températures. Lucas, qui vit seul avec sa mère, ancienne écologiste radicale désormais gravement malade, subsiste de petits boulots lui rapportant à peine de quoi éviter que sa microcellule familiale ne sombre totalement. Damien, son meilleur ami, a pour sa part hérité d’un père plus fortuné (il est éleveur de crevettes), mais violent. Les deux adolescents habitent un Norfolk plus ou moins sous les eaux, et guettent toute nouveauté à même d’apporter un peu d’aventure dans leur quotidien. Aussi, quand ils apprennent qu’un dragon – un artefact extraterrestre – s’est échoué à proximité, ils décident de se rendre sur place…

McAuley n’a besoin que de quelques pages en ouverture de son récit pour nous présenter de manière crédible ce futur, où la Terre a été bouleversée tour à tour par la catastrophe écologique et l’arrivée des extraterrestres. Les deux événements ont une grande importance, mais force est de constater qu’au quotidien, les préoccupations de Lucas sont davantage tournées vers ses problèmes de subsistance dans un monde devenu pour partie hostile que vers les rapports que la Terre entretient avec les aliens. Néanmoins, l’irruption de ce dragon va lui rappeler qu’au-delà des contingences matérielles, l’inconnu exercera toujours son pouvoir de fascination, d’autant plus que la présence alien a généré la propagation d’un certain nombre de légendes urbaines. Outre cet émerveillement, qui sait si le dragon n’est pas aussi le présage, dans l’existence des deux amis, d’un changement souhaité de tous les instants ? Lucas et Damian incarnent ainsi un Tom Sawyer et un Huckleberry Finn des temps modernes, heureux de partir à l’aventure pour oublier leur routine morose. Mais leur rencontre avec l’artefact ne se déroulera pas comme prévu, ramenant les adolescents à des considérations moins insouciantes, et fera office de déclencheur du passage à l’âge adulte. Dit passage déterminé à travers un certain nombre de choix, sans savoir si ces derniers nous emmèneront sur le bon chemin ou, au contraire, sur une voie sans issue. McAuley, dont on connaît l’attachement à la nature humaine, brosse ainsi avec une grande finesse, et sans jamais verser dans le pathos, le portrait d’hommes et de femmes piégés entre leur quotidien affligeant et des rêves de changement inaccessibles. Œuvre intelligente et subtile, Le Choix réussit l’exploit de proposer en quatre-vingt pages une très belle et complexe histoire humaine, tout en abordant quelques thématiques de SF classique, comme la catastrophe écologique (après tout, Paul J. McAuley est britannique) et le premier contact extraterrestre. Un très beau texte.

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