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Critiques de Bifrost

L'Amicale des jeteurs de sort

Après les éditions Griffe d’Encre l’an dernier et la très réussie Destination univers, c’est au tour des éditions Malpertuis de publier l’anthologie officielle du festival Zone Franche, qui s’est tenu en février dernier à Bagneux. Première différence de taille : là où Jeanne-A. Debats et Jean-Claude Dunyach avaient opté pour une sélection resserrée (huit textes, dont une moitié signée par de jeunes auteurs), Thomas Bauduret et Christophe Thill ont au contraire fait le choix de l’opulence, et L’Amicale des jeteurs de sorts affiche pas moins de vingt-quatre nouvelles à son sommaire.

La plupart de ces textes mettent donc en scène sorciers, magiciens et autres jeteurs de sorts, avec la volonté affichée en préface d’éviter les stéréotypes généralement liés à ce type de personnages et de récits. De ce point de vue, le choix d’ouvrir l’anthologie avec « L’Eau pure » de Lucie Chenu est à peu près le pire possible. Non que la nouvelle en question soit mauvaise, mais il s’agit d’une sorte de conte moral à l’ancienne, tout à fait désuet, tant sur le fond que sur la forme.

De manière générale, les nouvelles au sommaire de cette anthologie sortent assez peu des sentiers battus. Dans le meilleur des cas, leurs auteurs revisitent quelque conte célèbre (l’histoire du Petit Chaperon Rouge revue et corrigée par Ketty Steward) ou prolongent quelque œuvre fameuse (Claude Mamier jouant avec les personnages du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare). Trop souvent, ils ne font qu’enfiler les perles et alimentent à grands coups de clichés des récits d’une vacuité absolue, ou signent des nouvelles à chute qui pouvaient faire sourire du temps des pulps mais qui, aujourd’hui, ont pris un méchant coup de vieux.

Et puis, de temps en temps, on a tout de même de belles surprises. C’est « La Nuit où tu m’aimeras » de Jean-François Seignol, où la sorcellerie se danse sur un air de tango ; c’est la magie qui se terre dans un vieux bistrot parisien dans « Les Filles de la doublure intérieure » de Laurent Fétis ; ou encore les oniromanciens de Simon Sanahujas, qui modifient la marche du temps dans « Le Marchand de réalité ».

Quelques rares auteurs font l’effort d’aborder le thème de manière plus originale. Léo Henry y parvient fort bien avec « Tordre le cou à la pensée magique », où un anodin lecteur mp3 se transforme soudain en oracle musical. A l’inverse, Julien Heylbroeck signe la pire nouvelle du recueil avec « Magic Best-of », en tentant de marier sorcellerie et junk-food. L’idée pouvait être amusante, le résultat est d’un amateurisme absolu. Quant à Romain d’Huissier, on lui accordera volontiers la palme de l’exotisme pour « Hong Kong by Night – Vengeance pour un dragon », une fantaisie urbaine nourrie au cinéma de genre local qui mériterait sa classification en Catégorie III.

Finalement, la meilleure nouvelle de cette anthologie se cache en toute fin de volume et est signée Karim Berrouka. « Vaisseau d’espoir, comment es-tu devenu un vaisseau de douleur ? », nous invite à bord d’un navire spatial où ont pris place quelques milliers de colons en route vers une Terre nouvelle. Sauf que les secrets du voyage supraluminique ne doivent rien à la science… La fin aurait pu être plus cruelle encore, mais le texte en l’état fonctionne fort bien.

On trouvera donc au sommaire de L’Amicale des jeteurs de sorts quelques nouvel-les de qualité, un peu perdues au milieu d’une majorité de récits médiocres. Décidément, un élagage un peu plus sévère aurait fait le plus grand bien à cette anthologie.

Mater Terribilis

Mater Terribilis est le huitième roman consacré aux aventures de Nicolas Eymerich, et le deuxième inédit publié par la Volte après Le Château d’Eymerich. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé notre anti-héros d’inquisiteur, confronté une nouvelle fois à des phénomènes pour le moins étrange, au long d’une intrigue complexe dont les ramifications temporelles, ainsi qu’il est d’usage dans la série, dépassent le seul XIVe siècle.

L’aventure se déploie en effet sur trois époques. En 1362, Nicolas Eymerich, souffrant d’un menu différend avec le pape et les dominicains d’Aragon, qui l’ont déposé de sa charge, est amené à enquêter sur la disparition de deux inquisiteurs dans la région de Cahors, alors sous occupation anglaise. Accompagné de deux prêtres (larbins), il doit faire face à des manifestations nécessairement sataniques : brumes persistantes, nuées d’insectes géants, distorsions temporelles… et l’on ose même lui brandir sous le nez un apocryphe de saint Thomas d’Aquin supposé détenir la clef de la victoire des Français sur la perfide Albion !

Quelques décennies plus tard, au début du XVe siècle, la guerre de Cent Ans fait toujours rage. Et Valerio Evangelisti décide de s’attaquer à un gros morceau, puisqu’il intègre dans son univers rien de moins que l’odyssée de Jeanne d’Arc, depuis sa rencontre avec le « gentil Dauphin » jusqu’à sa fin tragique… le tout envisagé essentiellement à travers les yeux de son sulfureux compagnon Gilles de Rais.

Enfin, à notre époque et dans un futur proche, nous assistons, au travers de brefs « cauchemars », à la mise en place d’un intrigant instrument de contrôle des rêves ainsi qu’au conflit entre les néo-nazis de la RACHE et l’Euroforce, faisant s’opposer des créatures improbables, mosaïques zombies et super-soldats…

Bien entendu, ces trois trames n’en font en définitive qu’une. Cependant, si le lien est évident et bien justifié entre les deux parties médiévales, on peut trouver la partie contemporaine et futuriste quelque peu redondante, et à vrai dire guère convaincante. Ces « cauchemars » sont trop décousus pour véritablement captiver le lecteur, qui ne goûtera en outre pas nécessairement les quelques relents de complotisme et de technophobie qui en émanent, pas plus que la naïve, voire dangereuse, utopie cyberpunk qui en découle.

Non, l’intérêt est ailleurs, à l’époque de la guerre de Cent Ans, et réside dans la confrontation entre l’inquisiteur Nicolas Eymerich et la plus satanique des créatures : la femme. Tel est en effet le thème essentiel de Mater Terribilis (hélas passé à la moulinette d’une pseudo-psychanalyse jargonneuse, moins séduisante que les fumisteries théologiques d’alors) : le rapport du masculin au féminin, et la place de la femme dans l’ordre du monde. Et l’on avouera sans peine que l’idée d’opposer, par-delà les années, Eymerich à Jeanne d’Arc, a quelque chose de particulièrement séduisant…

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Valerio Evangelisti joue des archétypes (on ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser ici à la psychosphère). Le problème, c’est qu’à pousser le bouchon trop loin, il en vient à sombrer dans la caricature. Bizarrement, Jeanne d’Arc et Gilles de Rais, à ce petit jeu, s’en tirent plutôt bien, ce dernier étant même probablement le personnage le plus charismatique du roman, tandis que la Pucelle d’Orléans, démystifiée, offre un joli cas clinique. Il en va tout autrement, hélas, de notre inquisiteur préféré… Mais pourquoi est-il si méchant ? Certes, c’est en bonne partie pour cela qu’on l’aime, mais on peut légitimement trouver, cette fois, que l’auteur en fait trop. Ce qui nuit en outre à la crédibilité de l’intrigue… C’est d’autant plus regrettable que Mater Terribilis ne manque pas d’ambition, évoquant à cet égard les plus belles réussites de la série, Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich et Cherudek. Hélas, l’exécution n’est probablement pas à la hauteur du projet, et donne une triste impression de bâclé.

Certes, tout n’est pas à jeter dans ce huitième épisode — qui se lit malgré tout assez bien, ou du moins sans que l’ennui ne s’installe : Valerio Evangelisti est un conteur aussi brillant qu’astucieux qui n’a à cet égard aucune leçon à recevoir. C’est déjà beaucoup, assurément. Mais on était en droit, eu égard à l’ambition affichée du roman, d’en attendre un peu plus qu’un simple divertissement pas trop mal ficelé, caricatural mais prenant ; quelque chose de plus stimulant, en somme, comme pouvaient l’être les meilleurs romans de la série. Aussi, c’est surtout d’un point de vue relatif que Mater Terribilis donne une impression d’échec : sans être un mauvais livre pour autant, il se montre frustrant, parfois même agaçant, et bien inférieur à ce que l’auteur avait pu livrer auparavant. Un Nicolas Eymerich plutôt faible, donc, qui ne convaincra totalement que les fans les plus acharnés de l’inquisiteur aragonais.

American Gothic

Si l’on en croit Xavier Mauméjean — ou bien le traducteur François Parisot, responsable de cette compilation de documents (à ce qu’il semblerait, tout du moins), ou encore Jack Sawyer, qui fait figure de spécialiste depuis un singulier mémoire d’étudiant —, l’imaginaire enfantin américain repose pour l’essentiel sur deux œuvres : Le Magicien d’Oz, bien sûr, mais aussi, et de manière à la fois plus insidieuse et plus profonde, Ma Mère l’Oie de Daryl Leyland, épatant recueil de contes, comptines et légendes urbaines paru à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Or, si Le Magicien d’Oz a connu les adaptations cinématographiques que l’on sait, il n’en est pas allé de même pour le chef-d’œuvre de Leyland illustré par son ami Van Doren. Il y eut pourtant un projet, soumis à Jack L. Warner, désireux de supplanter Disney. Et c’est justement la raison pour laquelle, maccarthysme oblige, la Warner embauche Jack Sawyer afin d’enquêter sur le mystérieux Daryl Leyland et, au besoin, de « nettoyer » sa biographie. American Gothic est donc l’occasion de dresser un portrait de l’auteur de Ma Mère l’Oie — et, en creux, de Jack Sawyer, voire de François Parisot, ainsi que d’autres figures gravitant autour de ce projet d’adaptation cinématographique ou de la vie et de l’œuvre de Daryl Leyland. Et de comprendre enfin pourquoi il n’y eut pas de film… même si, autant le dire de suite, cette dimension-là relève quelque peu du McGuffin.

American Gothic — le titre fait bien entendu référence au célèbre tableau, mais ses connotations sont plus vastes — est assurément un roman qui ne manque pas d’ambition. Sixième titre de la collection « Pabloïd » des éditions Alma, qui énumère huit « emblèmes » selon Picasso via Malraux, il a pour thème la souffrance. Traitée, donc, à travers le prisme des contes de fée. Et quoi de plus innocent qu’un conte ? Bien des choses, sans doute, ainsi qu’on le sait depuis fort longtemps… Et Ma Mère l’Oie ne déroge pas à la règle, compilation, teintée de sadisme, de faits-divers atroces abondant en maltraitances enfantines pouvant aller jusqu’à la torture ou l’homicide.

Il faut dire que le livre de Daryl Leyland reflète à bien des égards — et sans grande surprise — la biographie pour le moins tourmentée de son auteur, enfant plus ou moins abandonné, passé par les institutions les plus glauques de l’Amérique d’antan. Aussi l’étude de sa vie et de son œuvre — biaisée, forcément, puisque passant par le regard de Jack Sawyer, puis de François Parisot — débouche-t-elle sur une peinture sans concessions des Etats-Unis d’alors — et probablement d’aujourd’hui. Le melting-pot rêvé des immigrants se transcende ainsi en cauchemar, de la misère économique à l’oppression politique, en passant par la guerre (la Première Guerre mondiale pour Leyland, la Seconde pour Sawyer, la Corée pour Parisot). Ma Mère l’Oie se fait ainsi le creuset d’un imaginaire sombre, d’un « gothique américain », symptomatique d’un pays en construction mythique, qui se cherche et se fabrique une histoire qui lui soit propre.

La multiplicité des voix et documents — plus qu’à leur tour contradictoires — permet d’approfondir cette analyse. Ces portraits incomplets et sujets à caution, ces morceaux choisis, ces exégèses érudites mêlées de tranches de vie, dessinent ainsi une Amérique onirique, celle d’Hollywood et des gangsters de Chicago, faite de rêves et de violences, et riche en traumatismes plus ou moins avoués. Une Amérique pathologique — et donc authentique ? —, vécue de l’intérieur et observée — disséquée — d’une manière faussement neutre par des lecteurs s’appropriant leur lecture — jolie mise en abyme.

Irréprochable sur la forme comme sur le fond, tant les deux sont imbriqués à s’étouffer, et d’un à-propos indéniable, American Gothic se dévore comme un page-turner sans pour autant prendre le lecteur par la main, mais au contraire en l’incitant à s’interroger sur son propre regard.

En s’éloignant un tantinet de l’imaginaire, qui n’est plus traité ici que par la bande, devenant sujet et non méthode, Xavier Mauméjean signe probablement son roman le plus abouti et le plus convaincant (on ne peut s’empêcher à cet égard de le placer dans la lignée de Lilliputia, mais avec davantage de réussite). C’est dire si l’on recommandera chaudement cet American Gothic d’excellente facture, aussi intelligent que passionnant, à dévorer sans modération.

Le Temps de la fin

Fin du troisième millénaire, l’humanité a essaimé dans le Système solaire, d’une Vénus terraformée jusqu’aux lointains objets transneptuniens. D’un côté, l’on trouve la Fédération des Planètes Unies, société hyper-capitaliste occupant la majeure part des mondes habitables et définie par un ensemble d’axiomes édictés au XXVe siècle, selon lesquels l’homme est fait pour se répandre et dominer. De l’autre, situé sur la Lune et deux des satellites de Neptune, c’est le libertaire Mouvement de la Pensée Rebelle, inspiré des travaux de Foucault, Derrida ou Deleuze. Au milieu de cette partie d’échecs multijoueur et multiplanétaire, il y a J.j. O’Truste, tueur à gage armé d’un antique colt .45, qui élimine les gêneurs sur ordres de son mystérieux patron, le bien nommé X. Après un contrat sur Miranda, J.j. O’Truste part se mettre au vert du côté de la ceinture de Kuiper. C’est sur la très lointaine Sedna qu’il est témoin du déclenchement d’une espèce de singularité, sorte d’explosion entropique à l’expansion inexorable qui provoque des mouvements de folie destructrice sur les mondes qu’elle croise. J.j. O’Truste sera-t-il l’homme de la situation ?

Vincent Jounieaux, pour son premier roman, ne manque pas d’ambitions et met bien volontiers ses pas dans ceux de Stephen Baxter, Alastair Reynolds ou Dan Simmons. De ce côté-là, c’est irréprochable. Aventure en cinérama aux dimensions du Système solaire, il y a dans Le Temps de la fin de l’idée ; des idées, même. Toutes ne sont pas nouvelles (terraformation, clonage), mais le discours sociopolitique qui sous-tend le roman tire l’ensemble vers le haut. On pourra cependant lui reprocher sa longueur, du moins quelques passages à vide où l’on perd de vue l’intrigue, pourtant riche en rebondissements, ainsi que de nombreux dialogues où le techno-jargon se fait un peu trop envahissant.

La collection « Rivière blanche » permet aux jeunes auteurs de faire leurs premières armes, et si on y trouve à boire et à manger, demeure l’excellence de l’initiative. Le Temps de la fin se range du côté des bonnes pioches, quand bien même ce premier essai de Vincent Jounieaux ne s’avère peut-être pas entièrement transformé, d’autant qu’après tout, rien n’indique que le suivant ne le sera pas, bien au contraire. Pour les amateurs de space opera, Le Temps de la fin peut valoir un coup d’œil curieux et bienveillant.

Hiver

Le terme « Demi-Monde » répond à plusieurs acceptations. En 2018, c’est moins cette sous-classe de la société composé de personnes à la moralité douteuse qu’une simulation informatique, conçue par le gouvernement américain pour entraîner ses soldats à des situations de guerre asymétrique (entendre : guérilla urbaine). Propulsé par l’ordinateur quantique ABBA (ça ne s’invente pas), le Demi-Monde est, par sa conception même, un enfer. Imaginez : un environnement urbain volontairement surpeuplé, divisé en cinq quartiers aux différentes ethnies (les Essaims sont à dominante germanique et anglo-saxonne ; le Rodina est à majorité slave ; Français et Italiens peuplent le Midi ; si le Coven est asiatique et lesbien, Noirville est africain et homosexuel ; sans omettre une minorité omniprésente : les nuJus). Pour pimenter le tout, les virtuels habitants du Demi-Monde, nommés Dupes (comme duplicata), doivent régulièrement s’abreuver de sang, disponible aux Banques de sang. Et parmi les Dupes se trouvent des « singularités » : des gens aussi charmants qu’Aleister Crowley, Reinhardt Heydrich, Robespierre, Staline, Henri VIII… Une joyeuse bande de psychopathes assoiffés de pouvoir. Pas étonnant que ce Demi-Monde prenne très vite son indépendance vis-à-vis du monde réel et retienne en otages les soldats venus s’y entraîner. Ainsi que Norma Williams, la fille du président des USA. Qu’est-ce que cette greluche à tendance gothique est venue faire dans cette galère ? Personne ne le sait. Mais il faut la délivrer, et l’armée américaine n’a d’autre solution que d’emmener une volontaire dans ce bordel. A savoir Ella Thomas, jeune Afro-Américaine dont le seul atout est de savoir chanter le jazz. En quête de Norma, la voilà plongée dans les Essaims, contrôlés par Heydrich et sa bande de tristes lurons racistes, qui n’ont d’autre ambition que d’envahir le monde réel…

Présenté ainsi, ce « Demi-Monde » a quelque chose de Tron : L’Héritage ou surtout de Sucker Punch. Même aventure entre réel et virtuel, même tendance au gloubi-boulga historico-fantaisiste, mêmes protagonistes féminines du genre « kick-ass girls »… Mais là où la mayonnaise échouait à prendre dans le film de Zack Snyder, celle de ce premier tome du « Demi-Monde » se révèle plutôt réussie, grâce à sa foultitude de néologismes (une gageure à traduire : le résultat est forcément moins réjouissant que la VO, mais reste très honorable), au rythme trépidant de l’histoire et sa galerie de personnages historiques tous aussi détestables les uns que les autres (quoique un tantinet stéréotypés). C’est souvent gros, mais ça passe. Divertissement de bonne qualité, Hiver sera suivi de trois autres tomes, titrés tout naturellement selon les saisons (Spring est déjà sorti en anglais ; Summer est prévu pour courant 2013, et on attend Fall). Ne reste plus qu’à espérer que Rod Rees saura y poursuivre et conclure son histoire avec le même brio et le même enthousiasme que ce premier volet.

Le Cirque des rêves

Sous la livrée noire, blanche et rouge de ce livre, se trouve une excellente surprise à laquelle il est difficile de rendre justice avec un bête résumé. Essayons tout de même.

Le Cirque des rêves (en français dans la VO), c’est ce cirque itinérant qui va de ville en ville sans que l’on sache quelle sera sa prochaine destination. Un jour, il n’est pas là ; le jour suivant, voilà dressés ses chapiteaux noirs et blancs, sous lesquels sont montrés les numéros les plus étonnants et les plus merveilleux de cette fin de XIXe siècle. Les spectateurs éblouis ignorent bien sûr tout du duel qui a lieu dans ce cirque. En 1875, deux magiciens se sont lancé un défi. L’un vit de son métier d’illusionniste — tout son art consiste à faire croire qu’aucune magie n’est en jeu —, tandis que l’autre se complaît dans l’anonymat et la grisaille. Tous deux possèdent leur champion : pour l’un, c’est sa fille, la belle Celia Bowen ; pour l’autre, c’est Marco, cet orphelin surdoué. Celia exerce elle aussi l’illusionnisme au sein du Cirque des rêves, et le suit dans chacun de ses voyages, tandis que, de Londres, Marco conçoit les nouvelles attractions. L’un et l’autre ont connaissance du duel, sans toutefois savoir les conditions de la victoire ni l’identité de leur adversaire. Et fatalement, lorsqu’ils se rencontreront, le coup de foudre ne pourra qu’advenir. Tout autour gravite une faune des plus excentriques — la curieuse équipe à l’origine du Cirque ; la communauté des Rêveurs, ces aficionados du Cirque qui l’accompagnent dans tous ses déplacements ; Bailey, ce garçon un peu lourdaud du Massachussetts, qui se languit de se perdre à nouveau dans les méandres des chapiteaux et qui est appelé à jouer un rôle dans l’avenir du Cirque, peut-être.

Par moments, Le Cirque des rêves évoque Le Prestige de Christopher Priest. Forcément : l’illusionnisme, une rivalité entre deux magiciens, une action se déroulant dans le dernier quart du XIXe siècle. Ce sont bien tous les points communs, car ce premier roman de l’Américaine Erin Morgenstern possède son propre charme, sa propre originalité. Subtil, délicat… magique ? L’histoire se développe par petites touches alternant entre présent et futur, si bien que le dessein d’ensemble ne se forme pas immédiatement et se laisse découvrir au fil des pages. Aucun sortilège n’est, a priori, impliqué pour expliquer la difficulté que l’on a à lâcher le livre une fois celui-ci entamé : il y a juste le talent de son auteure, dont l’écriture distanciée se révèle, il faut bien le dire, envoûtante.

Si Le Cirque des rêves se trouve, dans les étals des librairies, rangé du côté de la littérature jeunesse/young adult, les plus grands feraient bien de ne pas se priver de sa lecture sous ce prétexte. Gageons qu’ils y rateraient un excellent moment.

Porcelaine

Après des débuts remarqués en fin d’année dernière au sein de la collection jeunesse « Pandore » du Pré aux Clercs (avec La Dernière lame, une fantasy « fin-de-mondesque » marquée par  la  montée inexorable des eaux), Estelle Faye nous revient déjà, aux Moutons électriques cette fois. Porcelaine, sous-titré gende du tigre et de la tisseuse, bénéficie d’une très belle et envoûtante couverture d’Amandine Labarre. Y sont représentés au pied d’un arbre un homme  à tête de tigre serrant dans ses bras une jeune femme, tandis que, sur une branche, un corbeau les surveille. L’homme, c’est Xiao Chen, dont nous faisons la connaissance à l’époque des Trois Royaumes alors que, jeune garçon, il aide son père dans sa fabrique de céramiques. Le jour où une malédiction semble s’être abattue sur le village, il décide d’aller trouver du bois de chauffage pour les fours très haut dans la montagne ; sans doute trop haut, trop près des dieux, puisqu’il se retrouve affublé du jour au lendemain d’une tête de tigre. Devenu paria, il n’a d’autre choix que de partir sur les routes au sein d’un théâtre ambulant à même d’accueillir sa nouvelle monstruosité. Il y rencontrera Brume de Rivière, une fée, mais y perdra son cœur, remplacé par la fragile mécanique d’un organe en porcelaine. Cela lui permettra d’acquérir l’immortalité, et de vivre jusqu’au XVIIIe siècle, où il fera la connaissance de Li Mei, une tisseuse au talent éclatant, dont il tombera éperdument amoureux. De vieilles jalousies surgiront alors, qui empêcheront Xiao Chen et Li Mei de mener la vie dont ils avaient rêvé.

Empruntant au motif de l’opposition Belle/ Bête — mais en inversant parfois les codes, puisque Xiao Chen se sent finalement plus à l’aise avec sa tête de tigre qu’avec son propre visage —, Porcelaine est une merveille de poésie et de légèreté. Sans être avare de scènes d’action, ce roman trace néanmoins sa voie selon une trajectoire plus subtile, qui le verrait mélanger tout à la fois légendes et croyances ancestrales de la Chine, chronique d’un pays en mutation permanente, histoire d’amour (et de jalousie, donc), et célébration d’une certaine forme d’art, en l’occurrence le théâtre (et le magnifique métier de costumier). Le pari n’était pas facile à tenir : réussir à intéresser le lecteur aux tourments de Xiao Chen et Li Mei sans recourir aux codes habituels de la fantasy. Pourtant, Estelle Faye s’en acquitte à merveille, parvenant à utiliser avec une grande économie de moyens le côté fantasmagorique — pour nous, occidentaux du XXIe siècle — de la Chine ancienne, nous le retranscrivant de manière vivante et crédible. Le soin apporté à la reconstitution historique et à la profondeur psychologique des personnages, qui tentent de lutter tant bien que mal contre leurs failles profondes, y est pour beaucoup, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une profonde empathie de l’auteur pour ses personnages, laquelle empathie rejaillit sur le lecteur. Et même si la trame globale du roman (l’histoire d’amour) est relativement prévisible, les détours que se permet Faye (les goules, la Cité Impériale, la caverne du mûrier) sont autant de méandres dans lesquels le lecteur s’égarera avec délices, sans jamais réellement perdre de vue les enjeux fondamentaux de Porcelaine. La langue est précise, le style alerte du fait de l’utilisation du présent de narration ; le roman se dévore d’une traite jusqu’à son final en forme de pied de nez imparable.

On ressort donc de cette Légende du tigre et de la tisseuse (finalement pas si éloignée que ça du précédent roman jeunesse de l’auteur) résolument enchanté ; cela faisait longtemps que la fantasy ne nous avait proposé un tel mélange de dépaysement et de poésie (on pensera ici bien évidemment aux romans de Barry Hughart, dans un registre néanmoins plus humoristique). Et Estelle Faye s’affirme avec cette Porcelaine, finement ciselée, comme une vraie révélation, une nouvelle voix à suivre de la fantasy francophone.

Le Dit de Sargas

« Ourobores » est la collection graphique de Mnémos ; y sont publiés des beaux livres soignés qui conjuguent texte et graphisme, comme Kadath, le guide de la cité inconnue (d’après Lovecraft), ou encore La Vallée de l’éternel retour d’Ursula Le Guin. Le Dit de Sargas bénéficie pour sa part des illustrations de Lionel Richerand, manières de gravures représentant les scènes clés du récit ou encore enluminures de chapitres.

Le Dit de Sargas est le premier volume d’un cycle intitulé « Mythes et légendes des Mille-Plateaux » ; cet univers a mûri dans l’imagination de Frédéric Weil, le boss des éditions Mnémos, et Régis Antoine Jaulin. Le Dit de Sargas, écrit par le seul Jaulin, constitue une introduction au monde des Mille-Plateaux, dont il raconte la genèse comme Le Silmarillion raconte celle de la Terre du Milieu. La comparaison s’arrête assez rapidement, car là où le livre de Tolkien était dense et prenait davantage la forme d’un récit historique, Le Dit… relève, comme son titre l’indique, d’ailleurs, de la transmission orale, et pèse à peine ses cent quarante pages. Un homme, Baten-Kaïtos, et un Tyriak (créature repoussante née du crachat d’un dieu), se rencontrent ; le monstre raconte à l’homme comment leur monde a été créé, depuis les Dieux originels et leurs bisbilles, en passant par la création du monde, puis de l’homme, et toutes sortes d’autres étapes fondamentales. Vu le sujet, on aurait pu craindre que l’auteur adopte une forme de déclamation grandiloquente et théâtrale, qu’il aurait été pénible à lire ; il n’en est rien, l’homme et le Tyriak devisent de manière posée, même si le lyrique surgit parfois, et si les antagonismes séculaires entre les deux races perdurent dans plusieurs affrontements verbaux, voire physiques. Jaulin marie ici des légendes anciennes avec un style moderne, et l’équilibre est assez justement trouvé.

L’originalité des Mille-Plateaux, c’est leur inspiration ; loin des canons habituels de la fantasy, c’est l’Inde qui est au centre de cette recréation : on y parle des quatre temps du Monde (Mahasutra, Kâli Yuga, Mandalayana et Kalaripayat), qui rythment le récit. N’étant pas fin connaisseur de la mythologie indienne, je ne sais ce qui, dans ce livre, fait œuvre d’innovation et ce qui appartient aux thèmes classiques de l’Inde ; quoi qu’il en soit, l’Inde en tant que source est suffisamment rare en fantasy pour ne pas bouder son plaisir (1).

De par sa forme narrative, de par ses racines, Le Dit de Sargas fait ainsi preuve d’originalité ; on reste néanmoins sur sa faim car, après tout, il ne s’agit que d’un premier volume narrant la genèse d’un monde. Maintenant que le décor est planté, on attend la suite, et on ne pourra réellement juger de la qualité et l’intérêt de ce livre qu’à l’aune des volets futurs.

 

Note :
1. On renverra le lecteur curieux aux trois volets du « Prince d’Ayodiâ » d’Ashok K. Banker chez Pocket, à propos de fantasy indienne. [NDLR]

La Stratégie Ender

Avec la réédition du chef-d’œuvre d’Orson Scott Card La Stratégie Ender (1985, prix Nebula la même année et prix Hugo l’année suivante), « Nouveaux millénaires » confirme la part viable de ses objectifs, qui est de proposer des classiques de la science-fiction dans de nouvelles traductions, éventuellement accompagnées d’inédits et d’éléments critiques.

L’excellence du travail ainsi mené sur Philip K. Dick laissait à penser que la collection avait trouvé son ton, après des débuts sans véritable direction qui donnaient l’impression d’une foire à la farfouille. Outre son intérêt en soi, La Stratégie Ender se devait d’être remis sous les feux de l’actualité avec la sortie fin 2013 de son adaptation au cinéma par Gavin Hood.

Bien. Cela étant dit, rappeler en quoi consiste l’histoire d’Ender est aussi exaltant pour un critique de science-fiction que, pour un historien du cinéma, de pitcher Autant en emporte le vent ou, pour un lecteur de romans policiers, d’expliquer qui est Sherlock Holmes. Nous dirons pour reprendre des chemins tout tracés que le roman figure dans le panthéon guerrier de la veine militariste, dont le spectre idéologique est très large, au côté de pièces majeures qui comptent le cycle « Berserker » (Mazer Rackham et la bataille de la ceinture chez Card doivent beaucoup à la bataille de « L’Essaim de pierre » de Fred Saberhagen), Starship Troopers (que l’on préférera au titre emprunté à Guy Béart) de Robert Heinlein ou La Guerre éternelle de Joe Haldeman. A quoi l’on ajoutera la seconde vague de choc avec par exemple Le Vieil homme et la guerre de John Scalzi et, pourquoi pas, le cycle « Hunger Games » puisque Suzanne Collins expose elle aussi une objectalisation de l’enfance en vue d’un usage combattant aussi bien que politique. Cela pour le contexte en amont et en aval qui justifie donc, si besoin était, la reprise chez J’ai lu.

Tout serait alors bel et bon et l’on saluerait un certain dépoussiérage linguistique privilégiant des termes comme « réseaux » et « joueurs », rattrapant ainsi le fait avéré que Card anticipait dès le milieu des années 80 les modifications en profondeur des comportements sociaux s’il n’y avait… vingt-cinq coquilles et fautes de syntaxe sur trois cent quatre-vingts pages. 25 sur 380 !

Il n’y a plus de correcteurs chez « Nouveaux millénaires » ? Que fait l’hégémon de chez J’ai Lu à part attendre que se pointe l’Andrew Wiggin de la relecture ? On déconseillera donc vivement l’achat de l’ouvrage puisqu’à l’évidence, aucun frais de suivi du texte n’a été engagé. Mais comme je ne suis pas chien, mon exemplaire annoté est à disposition. Non, non, laissez, ça me fait plaisir. 

Misericordia

Angleterre, première moitié du XVIIIe siècle. Fasciné par l’étude du vivant, le jeune Tristan Hart quitte son Oxfordshire natal et un milieu familial tourmenté pour suivre à Londres des études de médecine. Durant son apprentissage, il réside chez Henri Fielding, ami de son père et auteur du fameux roman Tom Jones jugé licencieux. Tristan apprend auprès des plus grands praticiens et démontre très rapidement de réelles prédispositions pour l’art médical, principalement la chirurgie, tout en développant ses propres théories, notamment sur la douleur. Est-elle nécessaire, présente-t-elle des vertus positives ? Cet intérêt scientifique va bientôt se doubler d’un attrait sensuel. Le jeune Tristan ne peut prendre son plaisir qu’en infligeant des sévices aux prostituées, ce qui libère en lui une énergie créatrice aussitôt réinvestie dans ses recherches. L’apprenti médecin trouve ainsi son équilibre et on lui prédit déjà le plus bel avenir. C’est compter sans les apparitions dont les plus étranges ne sont pas illusoires, gitans et fillette à corps de chauve-souris, qui vont contraindre Tristan à se confronter au passé…

Dans la lignée de L’Etrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde, considéré comme archéotexte, Misericordia appartient à cette veine typiquement anglaise du roman historique médical, au même titre que Le Cercle de la croix d’Iain Pears et plus encore L’Homme sans douleur d’Andrew Miller, dont il explore en contrepoint une thématique proche. Jack Wolf décrit la douleur, qu’elle soit morale ou physique. La première prend le tour de la folie ou tout du moins de phases délirantes ; les lecteurs qui ont apprécié Drood de Dan Simmons s’y retrouveront, et même plus. Mais c’est bien la douleur physique qui dans Misericordia frappe de plein fouet le lecteur. Elle est sublime au sens que lui donne le philosophe Edmund Burke (1729-1797) dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757). La douleur sublime frappe l’esprit de stupeur, provoque chez celui qui l’éprouve exaltation ou abattement. Son expression la plus parfaite réside dans la terreur : « Aucune passion ne dépouille aussi efficacement l’esprit de son pouvoir d’agir que la peur. » Force est de reconnaître que la lecture de Misericordia est parfois insoutenable, notamment lors d’une scène d’amour avec Katherine, l’héroïne de quatorze ans, ébats dont la seule pénétration est celle d’un scalpel, ou lors de la scène de torture de Simmins, le malheureux inverti qui aime Tristan. Ajoutons la beauté de l’écriture, servie par la traduction de Georges-Michel Sarotte, écrivain trop rare, et une forme d’humour très particulier, cynisme du désespoir qui fait de ce roman une véritable expérience limite. Une lecture littéralement, hautement recommandée.

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