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Demain, une oasis

Le narrateur de ce roman est un médecin, qui se retrouve à travailler pour l’Agence Mondiale d’Expansion Spatiale. Il aurait même pu aller exercer dans les stations spatiales de l’organisation s’il n’avait été atteint de géotropause, un mal qui l’empêche de quitter durablement le sol terrestre. Ainsi travaille-t-il donc à Genève, jusqu’au jour où il est kidnappé — sans toutefois être maltraité. Conduit de force en Afrique de l’est, dans un village où il est maintenu prisonnier, on lui ordonne alors une mission simple : soigner les habitants. Ce qui lui vaudra bientôt son surnom : l’Interne. Car ses kidnappeurs, s’ils utilisent des moyens illégaux, tentent de sauver des vies humaines frappées par une sécheresse à nulle autre pareille, accomplissant par là même une mission humanitaire d’une importance cruciale. Et, pour ce faire, sont prêts à « gâcher » d’autres vies dans l’espoir d’un retour sur investissement élevé : pour un médecin suisse arraché à son existence douillette du jour au lendemain combien de vies sauvées grâce à son intervention en Afrique, là où personne ne regarde ? Car si tout l’Occident a les yeux braqués sur les étoiles et l’expansion spatiale, l’Afrique se meurt dans l’indifférence la plus totale. Pour réveiller les consciences, les défenseurs de la dignité humaine n’ont guère d’autres solutions que d’utiliser des manières que l’on pourrait aisément qualifier de terroristes… Le narrateur n’admet pas cette stratégie qui voudrait que la fin (la faim ?) justifie les moyens, aussi va-t-il tenter de se rebeller, en idéaliste qui croit qu’il est possible de faire évoluer les choses par la seule persuasion. Comprenant que ses kidnappeurs ne changeront pas d’avis, il réussira à s’échapper, pour revenir dans son monde d’avant, qui n’a pas changé. Mais lui a évolué au contact du malheur et de la pauvreté, et son regard sur la société s’en trouve irrémédiablement bouleversé, au point qu’un retour sur le terrain devient bientôt évident.

Dans ce roman, couronné à juste titre par le Grand Prix de l’Imaginaire 1992, Ayerdhal se livre à un vibrant plaidoyer pour l’Afrique, pour que celle-ci, en dépit du climat parfois hostile — la pluie qui ne tombe pas des mois durant — ait le droit de nourrir convenablement ses habitants, pour qu’ils puissent bénéficier de soins médicaux décents… Et s’il faut tirer les ficelles politiques les plus sales, le jeu en vaut peut-être la chandelle : le président de l’Af-East, qui paraît de prime abord plutôt idéaliste, se révèle in fine aussi manipulateur que les autres, même si son objectif final rachète nombre de ses actes. L’auteur, au travers de l’affrontement de l’Interne et de Dziiya, la cheffe des terroristes (un personnage de femme forte comme Ayerdhal les affectionne), confronte deux visions de l’engagement politique et humanitaire, et tente d’en démonter les rouages afin d’en tirer le moyen le plus rapide pour parvenir à ses fins. C’est efficace, passionnant, parfois sans concession et d’un pessimisme abyssal, mais il y a aussi, chevillé au corps, l’espoir qu’un jour il soit possible de terraformer le continent noir plutôt que Mars ou Vénus, car c’est là que réside l’urgence. Un splendide roman, l’un des meilleurs de son auteur — et de la SF francophone.

 

 

Mytale

On entre dans Mytale aussi violemment que son héroïne, Audham En-Tha. Survivante du crash d’un vaisseau de la toute jeune Fédération Homéocratique, elle seule échappe au massacre qui s’en suit. Elle est sur Mytale, une planète abandonnée à son sort par l’humanité depuis deux mille ans.

Mytale est une aberration et ses habitants, les mytans, n’ont plus qu’une lointaine ressemblance avec les premiers humains débarqués là et oubliés par le pouvoir politique d’alors, l’Impérium. La planète est  maudite, soumise à des agents mutagènes qui accélèrent le développement de toute forme de vie, suivant des schémas chaotiques et souvent délétères. Après deux millénaires, la société mytane, dominée par un système politique tyrannique et eugéniste, s’est organisée en un échelonnage de castes regroupant les êtres monstrueux suivant leur profil génétique et leur spécialisation.

Audham En-Tha doit survivre sur cette planète hostile. Elle est instinctive, rebelle, colérique et, disons-le, volontiers insupportable. Une chieuse de première, en somme, comme elle se définit elle-même, plus souvent soumise à ses nerfs qu’à ses neurones, qui pourtant fonctionnent plutôt bien. Elle est recueillie par Lodh Ilodi Lodj, un Ille, sorte de paria de la société mytane, et Min’, son chat de deux cents kilos. Sauvée, mais soumise aux agents mutagènes de Mytale, elle devient Audh Onido Dham, ou Audh-Ille aux yeux des mytans.

La lecture des premières pages donne le sentiment d’un roman de facture classique, où un voyageur venu d’une société technologique doit survivre sur une planète arriérée. Mais très vite, on se rend compte que beaucoup nous échappe et que beaucoup nous est caché par les mytans eux-mêmes. À travers les yeux de la protagoniste, on découvre une société bien plus complexe qu’on ne l’avait imaginée, rongée par les conflits politiques, les mensonges et les manœuvres des uns et des autres, une société violente qui s’entre-déchire et où chacun utilisera Audh-Ille comme pion sur son propre échiquier.

Le monde dépeint par Ayerdhal dans ce récit à strates est élaboré et riche. Nous sommes ici en présence d’un texte éminemment politique, bien sûr, Audham En-Tha servant de catalyseur à la rébellion qui couve de manières diverses sous le couvercle de la tyrannie. Les personnages, aussi monstrueux soient-ils, sont profondément humains et fort crédibles. Audham n’est pas la seule héroïne de l’histoire qui se joue, et de nombreuses figures s’y taillent une place de premier plan.

La dernière partie du roman, en crescendo, mène vers une apocalypse ultime d’une violence inouïe, et une conclusion qui n’a rien d’un happy end. Une fin parfaite, ébouriffante et sans concession.

Malgré quelques clichés du genre vite oubliés devant la richesse des propositions, Mytale est un roman remarquable servi par une écriture étincelante piquée d’humour, de considérations sociales et d’action.

 

 

La Bohême et l’Ivraie

Dans un futur lointain, l’humanité a essaimé à travers la Galaxie et développé une civilisation stable et prospère. Dans un tel cadre, les voix dissonantes sont rares, et se cristallisent pour l’essentiel autour de la Bohême, un mouvement informel qui réunit ce que la société compte d’adolescents contestataires et turbulents, s’amusant un temps à défier le pouvoir en place et les bonnes mœurs avant de sagement réintégrer leur place au sein de la communauté.

Jusqu’à l’apparition d’Ylvain, un jeune kineïre, un artiste capable de projeter directement dans l’esprit de son auditoire ses propres images mentales. Expulsé de l’école où il développait ses talents, Ylvain va, presque malgré lui, devenir l’étendard d’un mouvement de rébellion et faire vaciller le pouvoir politique en place.

En 1990, la parution en quatre tomes de La Bohême et l’Ivraie dans la désormais mythique collection « Anticipation » du Fleuve Noir va faire l’effet d’une gifle rafraîchissante. Cela faisait alors quelques années que la collection s’était émancipée des vieilles carnes auxquelles son nom était resté longtemps attaché, et qu’une nouvelle génération d’auteurs, menée par Roland C. Wagner, Michel Pagel, Claude Ecken et quelques autres, y avait pris ses quartiers. Malgré tout, rien n’avait préparé le lecteur au choc qu’allait être ce premier roman signé d’un énigmatique pseudonyme et qui disait une chose : non, cette science-fiction- n’est pas réservée aux anglo-saxons.

Sur la forme tout d’abord, un roman de plus de 700 pages, tronçonné en quatre volumes pour satisfaire aux exigences de la collection, le genre de pavé qu’aucun autre éditeur n’aurait accepté, surtout signé d’un auteur français inconnu — et de fait, le manuscrit d’Ayerdhal essuya un certain nombre de refus, de Robert Laffont à Denoël.

Sur le fond, La Bohême et l’Ivraie est un space opera qui mêle contestation politique et création artistique, et doit beaucoup, dans son approche narrative, au Dune de Frank Herbert — la grande inspiration de l’auteur. Les dialogues entre les différents protagonistes tiennent un rôle privilégié pour faire progresser l’intrigue, et Ayerdhal affiche d’emblée une maîtrise impressionnante en la matière. Il s’agit d’ailleurs davantage de joutes verbales que de simples échanges, d’où sortiront à chaque fois un vainqueur et un vaincu. Sur la longueur, le procédé finit par devenir répétitif, tant il est systématique, mais il offre néanmoins quelques fort beaux moments.

Du point de vue du propos politique, la rébellion que mènent Ylvain et ses compagnons, ses compagnes, surtout, apparaît dans un premier temps comme une simple contestation de l’ordre établi, une révolte adolescente sans autre fondement que la volonté de ne pas se conformer à un modèle préformaté. Il faudra la mise en place par les autorités d’une répression disproportionnée, et surtout la révélation de la véritable menace qui pèse sur cette jeunesse frondeuse, pour que les aspects politiques et dramatiques du roman prennent toute leur ampleur.

Avec le recul, il n’est pas totalement hors de propos de considérer La Bohême et l’Ivraie  comme  le  porte-étendard de cette nouvelle génération d’écrivains de SF français qui faisait alors son apparition dans le milieu — une génération appelée à le secouer dans les années suivantes —, et d’identifier la lutte de ces auteurs pour s’imposer dans un domaine éditorial frileux vieillissant à celle des Bohêmes. Il est surtout réjouissant de constater que 35 ans après sa première parution, et malgré tout un tas d’imperfections — l’auteur peine parfois à maintenir le rythme d’un récit qui s’égare souvent dans des atermoiements amoureux risibles — ce roman procure toujours le même plaisir de lecture. Outrancier et généreux, révolté et romantique, naïf et passionnel, toute l’œuvre à venir d’Ayerdhal est déjà dans La Bohême et l’Ivraie.

 

 

The Great Library of Tomorrow

Inspiré par l’univers et les designs du cultissime festival belge de musique électronique Tomorrowland, voici le début prometteur d’une trilogie intrigante. Car, au-delà de l’intérêt expérimental et commercial porté par le festival et ses très influents réseaux, et passés les références et les clins d’œil destinés aux nombreux spectateurs (des centaines de millions) des différentes éditions dudit festival, le livre est en lui-même suffisamment bien ficelé pour qu’on s’y intéresse et s’y plonge avec plaisir.

Le Monde de Papier vit en paix depuis des années quand l’Homme de Cendres, un mythe que tous croyaient éteint, semble réapparaître pour semer la destruction. Seuls les sages de la Grande Bibliothèque de Demain, ces gardiennes et gardiens de connaissances et savoirs millénaires, auraient le pouvoir de l’arrêter. Car seuls eux ont accès aux différents mondes reliés par la bibliothèque.

Dans ce (gros) volume initial, on suit plus particulièrement Helia, une sage qui représente l’Espoir, et Nù, une habitante du Monde de Papier, qui feront tout pour défendre le savoir et les connaissances humaines en menant, de découvertes en dangers, un groupe hétéroclite de personnages touchants rencontrés au fil de leur quête.

Tous les ingrédients classiques sont réunis : des personnages auxquels on s’attache — trop —, une bibliothèque magique, mystérieuse et géante qui s’ouvre sur une multitude de royaumes à explorer, des dragons, des robots (si, si), des élixirs incroyables, un Arbre-Mère qu’on rêverait de voir, un ennemi séculaire redouté de tous, des complots et des rivalités qui laissent présager du pire pour ce Monde de Papier fort inflammable…

Si la parabole est belle et onirique, le style, lui, est assez simple, avec des phrases efficaces, qui vont directement au cœur de l’action. Cela semble parfois un peu rapide, et mériterait probablement un soupçon de fard, mais le tout fonctionne, et l’envie de poursuivre l’aventure reste présente. Les personnages, eux, sont pour l’instant effleurés, et on aimerait les voir évoluer plus en profondeur, car les promesses chuchotées de révélations traumatisantes pour les lecteurs et lectrices sont nombreuses…

Même si ce premier opus ne révolutionne pas le genre (et tel n’était pas son enjeu), il propose un ensemble honnête et cohérent, et mérite qu’on s’y attarde. Le potentiel qu’on devine derrière ces quelques aperçus des différents mondes, des différentes histoires personnelles, des différentes politiques, des différentes mythologies, donne envie d’en savoir davantage. On attendra donc la suite littéraire avec un réel intérêt, mais sans impatience.

La curiosité se situera peut-être aussi dans ce qui se développera probablement entre les différentes plateformes digitales ou réelles du festival Tomorrowland, dans ce qui se construira autour de cet univers. Comment les artistes se répondront-ils à travers les différents supports ? En quoi cela nourrira l’intrigue du prochain tome ? Et enrichira l’expérience de lecture ? Histoire à suivre…

 

 

 

Changements de plans

Chère touriste, cher touriste, bienvenue dans votre nouvelle façon de voyager : le vol interplanaire. Car si vous ne le saviez pas encore, les ennuyeux aéroports humains dans lesquels vous subissez toutes les affres infernales des files d’attente infinies, des trajets décalés sans remplacement et des cafétérias douteuses, sont en fait des portails vers de multiples univers tous plus étonnants les uns que les autres.

En effet, comme le découvre Sita Dulip, bloquée entre deux avions à Chicago, rien de tel qu’un changement de vols (Changing Planes, titre au jeu de mots VO intraduisible en français) ou qu’une correspondance bien pénible pour changer de plan dimensionnel, et naviguer sans ces fichus avions vers des civilisations aux us et coutumes ô combien passionnantes. Que ce soit chez les Frines dont les rêves s’entremêlent et forment un inconscient commun, ou chez les Veksi toujours en colère, en passant par la terrifiante île de l’Éveil, venez explorer de nouveaux mondes pendant que vous restez sur votre siège en plastique de salle d’attente…

Bienvenue, donc, dans cette traduction (enfin) complète de ce « recueil », qui n’en est pas vraiment un, tant les nouvelles se répondent entre elles. Ces seize pépites se savourent dans l’ordre ou le désordre, et on a plaisir à y revenir plusieurs fois, au gré des humeurs, tant la finesse de la narration prend de formes différentes à chaque nouvelle lecture. Et c’est bien là que ce révèle, encore une fois, tout le talent de l’autrice.

Par cette écriture si fluide qui lui est propre (et particulièrement bien traduite ici), son regard extralucide se fait tantôt léger, tantôt profond ou perçant, tendre ou cruel, selon les plans et les histoires qu’il caresse… et tout cela sans jamais trop approfondir, pour laisser aux lectrices et lecteurs toute leur liberté d’interprétation philosophique. Car toutes ces excursions interplanaires, au-delà des aventures dans lesquelles elles nous entraînent, nous plongent aussi dans des réflexions beaucoup plus poussées sur ce que peuvent réellement présenter nos différentes sociétés humaines, leurs enjeux et leurs impacts.

La critique perspicace des dysfonctionnements s’y fait entendre, l’humour précis aussi, toujours dans le but de nous faire nous interroger, sur des thèmes indémodables (langage, écologie, engagement, politiques, dérives des sciences et des politiques… entre autres), et qui semblent à l’heure où ces lignes sont imprimées, encore malheureusement trop d’actualité. Mais n’est-ce pas là ce que devrait faire tout texte essentiel de fiction, et particulièrement en littératures de l’Imaginaire ? En tout cas, vols réussis pour ces nouveaux voyages proposés par Ursula K. Le Guin.

Ainsi, il y en aura pour tous les goûts. Initiés ou non, chacun et chacune y trouvera son plaisir. Si vous connaissez déjà l’œuvre de Le Guin, voici un ajout de valeur à votre bibliothèque — et le bonus de l’entretien avec l’autrice en fin d’ouvrage ravira tous les fans. Et si vous ne la connaissez pas encore, voilà la parfaite occasion de découvrir la polyphonie virtuose de cette écrivaine incontournable.

 

 

 

La Saison du silence

L’hiver étend son blanc manteau et bientôt la rivière qui borde le petit village de C… sera gelée, marquant ainsi la très redoutée période de l’Isoloir. L’activité du bourg semble entrer progressivement en hibernation, la vie y est austère, l’atmosphère est glacée, et l’air qui le parcourt n’est que brume et froidure. Ambiance…

Dans ce que l’on imagine être un futur indéterminé, où l’on a oublié la technologie et où les lettrés comme les érudits semblent aussi rares que superflus, une communauté rurale affronte la rudesse des frimas en se conformant aux principes d’une société un peu particulière. Car ici personne ne possède de nom et chacun existe au travers de son Occupation (avec une Majuscule), tel le Passeur, la Crémière, la Serveuse, le Fossoyeur, le Maire, l’Écrivain ou bien encore l’Aventurier. La particularité du système, c’est que la loi autorise quiconque à défier son prochain pour lui prendre sa place, à l’issue d’un combat à mort que l’on nomme Destitution.

Dans cette collectivité glacée et repliée sur elle-même, où l’on est défini par son statut social et le travail que l’on fournit, plutôt que par son humanité ou son individualité, pourquoi ne pas tenter sa chance à l’extérieur et parcourir le vaste monde ? Un homme, justement, l’a fait jadis, il y a trente ans… et voilà qu’il est de retour. Mais qu’a-t-il vu, qu’a-t-il découvert et surtout… pourquoi est-il revenu ?

La Saison du silence est presque un roman du terroir post-apocalyptique, un retour à la terre qui aurait mal tourné. On croirait par moments retrouver du Giono, sa « Trilogie de Pan » transposée ailleurs et demain. Claire Mathot figure avec une funeste poésie le village de C… comme une zone de confort, à la fois cocon rural et carcan carcéral, et dont il faut s’extirper si l’on veut vivre libre. Dans ce quasi huis-clos, où l’atmosphère du village demeure aussi brumeuse que les descriptions vagues de l’Aventurier, les personnages du récit livrent au lecteur leurs états d’âme évolutifs et font de La Saison du silence un conte initiatique où la quête de soi suggère l’ouverture à l’autre. Claire Mathot évoque ainsi l’amour comme une invitation à découvrir le monde, au travers d’une double romance en miroir délicate et habile. Ce qui pourrait sembler un peu convenu est ainsi plus subtil qu’il n’y paraît. C’est un récit intelligent et bien mené, celui d’un cauchemar dont on se libèrera (peut-être ?) en choisissant de vivre ses rêves. Et même si l’on voit assez vite quel en sera le dénouement, qu’importe puisque c’est un conte et que, comme pour un voyage, ce n’est pas la destination qui compte mais le chemin que l’on parcourt. Une bien jolie réussite.

 

 

 

Des Siècles et des siècles

2017, Proche-Orient. La préhistorienne Rachel Avital découvre en Israël un crâne de jeune femme. Mais à peine a-t-elle le temps de dissimuler sa trouvaille qu’elle est recrutée par un homme au fort accent russe, puis enlevée par un mercenaire américain aux allures de cow-boy pour traduire depuis l’araméen un parchemin supposé expliquer les origines des croyances et réunir les principales religions monothéistes.

Dix mille ans plus tôt, la jeune chasseresse Rarælle, fille du chef Semyaza, se refuse au mariage qu’on cherche à lui imposer. Venant en aide à un Veilleur, ces êtres quasi-divins qui normalement ne s’adressent qu’aux Gardiens, elle part pour un voyage vers les sept montagnes où le soleil se lève. Mais les Veilleurs sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent être ?

Dans des temps bien différents, liées par ce mystérieux parchemin, les deux femmes sauront-elles faire face aux dangers qui les menacent et tracer leur propre route ?

Après avoir réécrit l’histoire de la Seconde Guerre mondiale dans la « Tétralogie des Origines » (Le Bélial’, 2015-2017), et revisité l’ère napoléonienne dans Burning Sky (Denoël, 2023), Stéphane Przybylski remonte cette fois bien plus loin dans le temps, s’intéressant aux origines des principales religions monothéistes, plus de huit mille ans avant notre ère.

Entre thriller d’espionnage, roman d’aventure et récit de science-fiction, Des siècles et des siècles nous entraîne sur les traces de deux femmes en quête de liberté, luttant pour leur vie et leur futur, à dix millénaires d’intervalle, et pourtant bien plus proches l’une de l’autre qu’on ne pourrait le penser. Riche, féministe, engagé et historiquement très recherché, ce roman a le double avantage de proposer des personnages particulièrement attachants, et un déroulement aussi palpitant qu’instructif. La découverte de l’histoire de Rarælle en même temps que Rachel, les interruptions auxquelles cette dernière fait face, les dangers qui la menacent et la passion qu’elle met dans la lecture de ce manuscrit, rythment le récit et font du roman un page turner tout ce qu’il y a d’efficace. Il est cependant à déplorer que les nombreux renvois à des notes de fin d’ouvrage obligent à des allers-retours parfois peu utiles, coupant la lecture à des moments clefs. Et aussi, surtout, que certains faits auraient mérité de plus amples explications, non apportées en fin de récit, d’où une certaine frustration du côté du lecteur. Reste que si Stéphane Przybylski n’a ni l’abattage ni la démesure du Tim Powers des Puissances de l’invisible, son Des siècles et des siècles reste une lecture agréable, intelligente sans pour autant être dénuée d’action, et fort fréquentable pour une large frange d’amateurs, du fan de SF ou de thriller, voire de roman historique.

 

 

 

As-tu mérité tes yeux ?

Agnes Petrella, jeune femme perturbée connaissant des difficultés financières, se résout à vendre un objet qui lui est cher, un épluche-pommes hérité de sa grand-mère. Au lieu de passer son annonce sur un site dédié, elle la publie sur le forum queer dont elle est une habituée. Parmi les réponses haineuses se distingue la demande de Zoe Cross, qui se dit intéressée. Au fil de leurs échanges, une relation trouble va se nouer entre elles. Non seulement Zoe est prête à acheter l’objet chéri d’Agnes, mais elle lui propose une aide financière — acceptée avec joie. Ce n’est que le début d’un engrenage auquel Agnes va se laisser prendre, tantôt avec réticence, tantôt dans un abandon absolu. Jusqu’à la fin, inéluctable…

Une fin exposée dès les premières pages du récit, qui se présente comme une transcription des échanges d’Agnes et de Zoe, due à un auteur anonyme ayant à cœur de restituer les faits, dans la mesure où le lui permet l’enquête de police en cours.

Ce processus de distanciation est des plus efficace : nous ne disposons que des traces laissées par les deux protagonistes ; pas question ici de connaître leur point de vue tel que l’aurait distillé l’auteur, pas question non plus d’identification. Libre à nous de trier le vrai du faux, le réel du fantasmé. Autre distanciation : les faits ici exposés datent d’une vingtaine d’années. Quelles sont les conclusions de l’enquête ? Nous n’en saurons rien. Mais rassurez-vous, ce qui transparaît du récit suffira à vous faire dresser les cheveux sur la tête — à tout le moins.

Dans un essai sur Stephen King publié en 1986 (1), Michael McDowell attribuait la réussite de celui-ci à son art d’imprimer au récit un rythme bâti sur un jeu entre l’imprévu et l’inévitable. Eric LaRocca a parfaitement retenu cette leçon et sa novella en est une brillante démonstration. Le lecteur sait ce qui va advenir, et quand il est choqué il n’est pas toujours surpris, mais il l’est parfois, et donc doublement choqué, jusqu’à arriver pantelant à la dernière page. Du grand art. Par ailleurs, LaRocca, s’il est résolument contemporain dans son approche, se place dans la continuité de l’horreur telle qu’elle s’est développée dans les années 1970 : la petite ville de Henley’s Edge sert de cadre à plusieurs de ses histoires, à l’instar de Castle Rock pour King (et de tant d’autres exemples). Mais des critiques ont aussi relevé chez lui l’influence de Clive Barker — As-tu mérité tes yeux ? rend hommage de façon explicite à la nouvelle « Terreur » (dans le recueil Une course d’enfer, dont la dernière édition nous ramène en 2001, chez J’ai Lu), Barker, dont Lucius Shepard disait, au début des années 1990 : « Il s’est emparé des vieux mythes de l’enfer et des ténèbres catholiques — la tradition européenne de l’horreur — et les a peuplés de ses propres créations (2) ». C’est exactement la démarche de LaRocca, à preuve l’imagerie chrétienne qui imprègne son récit : une pomme, un jardin avec un reptile, une crucifixion (et un personnage nommé Cross), une conception (plus ou moins) immaculée… que vous faut-il de plus ?

Genre jadis florissant, l’horreur américaine s’est réfugiée dans l’underground pendant des années, pour resurgir récemment et intéresser les éditeurs français — à condition qu’elle soit labellisée « noir » ou « thriller ». Espérons que nous lirons de nouveau Eric LaRocca, il en vaut la peine, surtout lorsqu’il est traduit avec autant d’élégance et de sensibilité qu’ici — bravo à Mélanie Fazi.

1. « The Unexpected and the Inevitable », in Kingdom of Fear, Tim Underwood & Chuck Miller, éds. [NdA]

2. Entretien avec Jack Dann, publié par celui-ci dans un opuscule intitulé Reading the Entrails, Satalyte Publishing, 2015. [NdA]

 

 

 

Gandahar, Édition intégrale

En 1969, le premier roman d’Andrevon — Les Hommes-machines contre Gandahar — est l’occasion pour le public francophone de découvrir cette histoire des temps à venir. L’auteur y revient ensuite au fil de sa carrière, à travers de nouveaux textes (publiés en collection jeunesse pour certains), le plus récent en date étant bien sûr l’inédit qui ouvre la présente intégrale. C’est ainsi que le cycle de Gandahar est réuni enfin pour la première fois dans un seul et même objet livresque. On va voir que celui-ci vaut son prix… ainsi que sa masse : pas loin d’un kilo et demi !

Gandahar est composé de textes autonomes, certains assez courts, et l’ensemble constitue un univers très bien caractérisé. En effet, on y trouve avant tout des lieux : si le royaume éponyme est le siège de la majeure partie des intrigues, la planète Tridan qui l’abrite en porte plusieurs autres et leurs relations ne sont pas toujours apaisées. S’y expriment des personnages majeurs : le roman d’ouverture est l’occasion pour le lecteur de les rencontrer tous ou presque à commencer par Sylvin Lanvère — chevalier-servant de la reine Myrne Ambisextra et figure de héros. Ces personnages font l’expérience du passage du temps, y compris par l’intermédiaire des voyages temporels, paradoxes inclus… À travers ces trois dimensions, Gandahar exprime une SF plutôt riche et ce dès sa première itération : rien d’étonnant à ce que René Laloux, cinéaste amateur de contextes science-fictifs exigeants, se soit si tôt intéressé aux Hommes-machines contre Gandahar !

L’objet-livre que nous offre Mnémos se devait d’en montrer la dimension de livre-univers. Force est de constater que l’éditeur a relevé le défi sans défaut. Les textes sont présentés dans l’ordre chronologique interne, dans des versions amendées qui les mettent en cohérence. Gandahar est un projet bientôt vieux de soixante ans : il convenait de vérifier la parfaite intercompréhension du langage tout au long de l’aventure, entre l’Andrevon de 1969 et celui de 2024. Par ailleurs, le volume est enrichi d’une préface de Richard Comballot qui permettra de situer l’œuvre au sein de la carrière d’Andrevon… et d’en comprendre toute la spécificité.

Disons-le avec franchise : Gandahar est une œuvre de SF positiviste, et même optimiste. À l’heure où les « mondes noirs » et autres imaginaires morbides tiennent le haut du pavé, cela en fait un univers atypique et précieux. Andrevon est connu pour savoir conter la cruauté comme le mal, et Gandahar n’en est pas tout à fait dépourvu : cependant, les pires aspects de l’être humain y sont domptés ou défaits. Les citoyens de Gandahar, s’ils ne vivent pas en utopie, sont devenus en quelque sorte adultes par rapport à leurs lointains ancêtres que Sylvin ira rencontrer sur Terre dans « Un quartier de verdure ». Les femmes n’y sont pas soumises aux hommes, l’économie (ou ce qui en tient lieu) y est au service des gens, et surtout chacun s’y intéresse avant tout à créer les conditions du bonheur.

L’optimisme sous-jacent de Gandahar n’est pas sans contradictions : le péril peut venir de voisins moins sages, de cataclysmes naturels ou même du futur… mais dans la plupart des cas, il réside dans les idées néfastes et délétères que les ancêtres des habitants de Tridan ont apportées avec eux de la Terre des origines. Mis en perspective au beau milieu de la flèche du temps qui pointe depuis notre époque actuelle jusqu’au lointain futur des Hommes-machines visité par Sylvin, cet optimisme a une saveur parfois un peu amère — il est suggéré ici ou là que Gandahar est aimable et paisible, mais qu’il ne sera qu’une parenthèse — et cependant toujours douce : le chevalier-servant n’est pas un héros parfait, et c’est ce qui le rend si précieux au fond…

Andrevon a repris le stylo à la faveur de cette intégrale : véritable début du cycle, La Reine de Gandahar précède Cap sur Gandahar bien que ce roman lui soit antérieur de vingt-cinq ans. Il y est question des origines d’Ambisextra et de comment le royaume de Gandahar a pris sa forme définitive. L’exercice de la préquelle est souvent périlleux : comment raconter l’histoire avant qu’elle ait commencé ? Andrevon évite cet écueil en explorant le passé de son personnage le plus énigmatique, celui dont il est évident qu’il est le seul indispensable au récit tout entier, mais dont l’importance n’avait jamais été justifiée jusqu’à présent : avec ce récit, Gandahar trouve sa clé de voûte. L’auteur s’y montre toujours aussi tonique et pertinent : on sent qu’il a pris plaisir à jouer une fois de plus avec sa création.

Que retenir au terme de cette chronique ? L’objet Gandahar mérite l’intérêt du lecteur, d’abord parce qu’il inclut un roman inédit… mais aussi à cause de la performance éditoriale qu’il représente. Il s’adresse en effet tout autant aux néophytes qu’aux explorateurs chevronnés de Gandahar : il permet la (re)découverte d’un univers original et somme toute actuel malgré l’âge vénérable de son premier élément…

 

 

 

La Nef d’Ishtar

Fidèles à leur collection « L’Âge d’or », les éditions Callidor livrent ici un livre de très belle facture. Sous sa couverture noire, blanche et bronze, cette version de La Nef d’Ishtar d’Abraham Merrit comporte, outre le roman du même titre, deux nouvelles, « La Porte des dragons » et « La Route blanche », ainsi qu’une préface de Tim Powers, une postface bien documentée et de nombreuses illustrations en noir et blanc ou en couleurs de Virgil Finlay, mais également d’autres illustrateurs. Au premier regard, il y a donc de quoi se réjouir.

Au fil de la lecture ? Tout dépend de votre attente. Aviez-vous déjà lu La Nef d’Ishtar dans votre jeunesse et en gardiez-vous un souvenir ému ? Voulez-vous vous plonger dans l’histoire de la fantasy et voir ce qu’il existait avant les œuvres de Tolkien ou les premiers pas d’un certain Conan en 1932 ? Ou êtes-vous totalement néophyte à l’œuvre d’Abraham Merrit et n’avez-vous pas l’habitude de lire des textes aussi anciens ? Si vous avez répondu « Oui » à l’une ou l’autre des deux premières questions, ce livre est certainement fait pour vous. La nouvelle traduction donne un coup de jeune formel à ce texte et en allège certaines tournures. Et les deux nouvelles choisies (la toute première de l’auteur et l’incipit d’un roman que son décès l’empêchera de terminer) achèvent de donner un panorama assez complet sur la fantasy telle qu’elle était pensée aux États-Unis au début du xxe siècle.

Hélas, si vous avez répondu « Oui » à la troisième question, c’est là que le bât blesse. Au regard de 2025, La Nef d’Ishtar pâtit d’une construction bancale imputable à une entrée en matière trop rapide et une narration au fil de l’eau. Il faut dire qu’à l’origine, il s’agissait d’un feuilleton publié dans un hebdomadaire pulp. Et même si l’auteur l’a par la suite repris pour lui donner sa forme finale, il en reste des traces. Chaque chapitre devait faire vendre, il fallait donc de l’action et attirer le lecteur par une romance virile entre le héros américain bon teint et la splendide prêtresse du monde où ce dernier atterrit, monde en proie à un conflit entre deux divinités, le sombre Nergal et la fière Ishtar, comme annoncé en quatrième de couverture. Et de fait, tous les clichés du pulp y passent. Avec plus ou moins de bonheur suivant votre sensibilité et votre capacité à vous rappeler qu’en 1923, l’époque où l’histoire a été écrite, ces rebondissements répondaient aux attentes du lectorat tout en étant assez nouveaux pour surprendre et émerveiller. À vous de voir !

 

 

 

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