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Bastards

On l’a vu, Ayerdhal a aussi œuvré dans le thriller, Transparences marquant un virage de plus en plus affirmé vers ce genre. Son ultime roman ne déroge pas à cette évolution puisque Bastards joue avec les ressorts de la dénonciation, ici des institutions et de leurs officines secrètes, pour mieux pimenter une intrigue flirtant avec le suspense, le fantastique et les mythes égyptiens.

Tout commence par un auteur en panne d’inspiration qui croit retrouver le goût pour l’écriture en s’intéressant à un fait divers insolite. Une vieille dame vient en effet d’attirer l’attention de la presse new-yorkaise en se débarrassant de trois jeunes agresseurs, avec un sécateur et un chat, d’une manière expéditive que n’aurait pas désavoué un commando des forces spéciales. Et il semblerait que « Cat-Oldie », comme on la surnomme désormais, ne soit pas à son coup d’essai. Si le fait titille la curiosité d’Alexander Byrd, il lui permet surtout, après une rapide enquête, de lier connaissance avec la fameuse vieille dame et sa prolifique descendance, une sororité d’hybrides partageant avec les félins leurs mœurs impitoyables et un solide esprit d’indépendance. Depuis l’époque antédiluvienne des pharaons, cette communauté de créatures chimériques use de ses talents pour la zooanthropie afin de poursuivre sa lutte ancestrale contre des forces occultes malfaisantes.

Mêlant sensualité, suspense et dynamisme, Bastards nous convie à plus de cinq cents pages d’une quête et enquête qui voit un auteur devenir l’épicentre d’un conflit manichéen. Au fil de l’intrigue, Ayerdhal convoque quelques auteurs attachés à New York dont on sent qu’il partage l’imaginaire. Colum McCann, Norman Spinrad, Jerome Charyn et d’autres se retrouvent ainsi entraînés dans les mésaventures d’Alexander et des multiples incarnations félines d’une communauté féminine bien décidée à perpétuer sa vision du monde. Même si ses intentions ne manquent pas de générosité, l’intrigue accuse cependant un sévère manque de rythme, un ventre mou dont on peine à se dépêtrer et où on s’ennuie un peu, en dépit de notre envie d’adhérer au propos. Heureusement, les cent cinquante dernières pages atténuent la déception et l’on renoue avec la tension inhérente au thriller, mais aussi avec ses cliffhangers et poncifs, assistant au dévoilement d’enjeux finalement pas si extraordinaires que cela. Bastet/Sekhmet doit en rigoler encore.

Pour autant, si Bastards ne déçoit pas, ses sautes de rythme et l’aspect parfois bâclé des rebondissements agacent, voire irritent, donnant l’impression que le propos est sacrifié sur l’autel de la facilité, des clins d’œil complices et du divertissement. Dommage.

 

 

Rainbow Warriors

Et s’il existait quelque part dans l’Afrique contemporaine un pays répondant au nom de République Démocratique du Mambési… Et si ledit pays, sous la népotique et despotique autorité du président N’Mguiba, était (entre autres atteintes aux droits humains) le théâtre d’une violente homophobie d’État. Celle-ci vouant gays et lesbiennes à « l’ablation des parties génitales par le fer [ou] par le feu », voire à la peine de mort… Et si une association secrète de grands et grandes de ce monde (parmi eux, un ex-secrétaire général de l’ONU, une star hexagonale de la haute couture ou un couple hollywoodien pareillement fameux) décidait de mettre un terme aux exactions de N’Mguiba… Et si, pour ce faire, ces conjurés progressistes réunissaient une armée inédite dans l’Histoire, celle privée et formée par 10 000 volontaires issus les unes et les autres de la communauté LGBT. Et si celle-ci était confiée au général (en retraite) de l’US Army Geoff Tyler, tacticien aussi brillant que rebelle…

Telles sont les prémisses, mi-uchroniques mi-spéculatives, de Rainbow Warriors, troisième incursion d’Ayerdhal dans le thriller. Tout en participant comme eux d’un même et critique imaginaire complotiste, Rainbow Warriors en fait un usage narratif et politique autrement plus convaincant. La réussite du roman tient d’abord à son habile capacité à agréger audit imaginaire d’autres motifs de la pop-culture contemporaine, notamment ceux de la fiction guerrière. Ainsi, dans le premier des trois actes que compte Rainbow Warriors, Ayerdhal semble se livrer à une relecture aussi queer que réjouissante de l’eastwoodien Maître de guerre et autres récits d’initiation au métier des armes. L’épisode permet encore à l’auteur de redessiner des figures guerrières aux couleurs de l’arc-en-ciel. On citera celles de Pilar, implacable guérillera lesbienne (et cousine latino de la Naïs de Transparences), de Jean-No tirant de la culture gay de géniales innovations militaires, ou bien encore d’Andrea, femme trans et mercenaire redoutée. Une fois formée cette armée d’un modèle nouveau s’il en est, Rainbow Warriors s’engage dans le registre du film de commando. Usant au mieux de son arsenal littéraire combinant efficacité narrative et ironie, Ayerdhal réinterprète d’une manière toute personnelle Les Douze Salopards et autre Inglorious Basterds. Puis, une fois le Mambési passé aux mains des Rainbow Warriors, le roman connaît un ultime épisode évoquant l’univers du film de complot. On est heureusement loin du conspirationnisme simpliste du JFK d’Oliver Stone dont se réclamait Transparences, Rainbow Warriors marchant plutôt sur les traces d’un complexe récit d’espionnage à la façon de La Taupe, dont la surprenante et matriarcale conclusion parfait la réussite !

 

 

Résurgence

Le choix du titre d’un roman n’est jamais anodin. Ceux d’Ayerdhal, expert en la matière, procèdent d’une exigence qui dépasse la pure logique fonctionnelle : allier l’esthétique au sens. Scrupuleusement, les résurgences du présent opus figurent le retour de personnages et de thématiques évoquées dans Transparences dont il est, six ans plus tard tout de même, une suite indirecte (mais sans doute pas la conclusion). En filigrane existe toujours l’idée que la transparence serait une sorte de régime symbolique régissant les rapports des êtres humains entre eux. Mais de quelle transparence parle-t-on,  au  juste ?  Celle  des tueurs d’Ayerdhal, soit la capacité — à la limite du fantastique — de se fondre dans un décor et dans un personnage, arme ultime d’un arsenal de super-héros ? Celle des contingences humaines, des antichambres du business et de la politique tenues par les mafias toujours plus ou moins policées, ou celle des ignorés, des invisibles comme vous et moi, de la masse silencieuse et spectrale qui cherche la vérité dans le spectacle donné par les grands ? La première est un choix (encore que) : la volonté d’être dépossédé, l’ivresse, le danger, la sensualité, l’oubli, la peur, le vertige, la présomption de tout avoir et d’être tout le monde à la fois ; et le risque plaisant de se perdre, de tout perdre. La seconde est un repoussoir : personne ne veut être ignoré, le monde se donne aux moins discrets ; à l’inverse, on aurait tort de croire que les grands hommes appartiennent au grand jour, ce qu’ils affichent n’est que la surface d’un continent de ténèbres où se diluent toutes certitudes.

Transparence ? Concept trouble, ambigu, insaisissable. Faire de cette ambiguïté sa propre partition, c’est ce qu’Ayerdhal a toujours recherché. À 50 ans passés, ce type a déjà tout connu : en 1990, petit maître désigné pour son surgissement dans le milieu avec un premier cycle en guise de territoire conquis, La Bohême et l’Ivraie. Instigateur du renouveau de la SF française avec l’anthologie Genèses en 1999. Dans la foulée, cassé comme une merde par une partie de la critique pour Étoiles mourantes. Gros succès public avec Transparences, dans lequel s’amorçait un glissement de la SF vers le thriller. Le voilà revenant, pas encore remis de cette métamorphose que déjà pressé d’en explorer les nouveaux contours, d’ajouter un nouveau chapitre à sa tragédie postmoderne : refaire encore un livre où tout est de l’ordre du défi.

Qui rencontre-t-on dans Transparences ? Les habitués d’Ayerdhal : des personnages entiers, intello désabusés, flics suspects, seconds couteaux, des hommes et des femmes aimants à qui le monde ne laisse pas beaucoup de place pour vivre. Et puis des hommes et des femmes, peut-être les mêmes, qui voudraient se réinventer. Dure tâche, car si l’on suit Ayerdhal dans son raisonnement, la réalité vous rattrape toujours. La réalité des habitudes, des origines ou du milieu autant (sinon plus encore) que la triste réalité du système. Il en était ainsi dans Transparences. Disons que ça n’a pas l’air de vouloir s’arranger.

Stephen Bellanger, criminologue vedette et amant temporaire d’Ann X, la tueuse aux mille visages de Transparences, est enlevé par un agent des services secrets français qui veut le remettre sur la piste de son ex-girlfriend, dont il ne croit pas à la disparition. Laquelle Ann X, bien vivante, troublante karatéka aux formes de succube, cherche à renaître en se débarrassant de son ancien moi. Cette « renaissance » (qui est aussi, d’un certain côté, une résurgence) passera par le Marksman, le faux frère, le double ténébreux, dont la propre résurrection passe par la mort de tous ceux — amis, confrères, employeurs — qui ont croisé ou simplement approché sa trajectoire. À Ann X et au Marksman, les polices, les services secrets du monde entier disputent la géographie du jour et de la nuit, la frontière de la morale et du devoir, la délimitation mouvante de la loi et de la liberté. L’intrigue policière se double d’une réflexion sur l’état du monde. Inspirés de nombreux faits d’actualité, certains développements du roman évoquent le sort tragique des sans-papiers, des sans-abris, qui vont trouver la force, sans arme ni haine ni violence, de devenir un peu moins transparents. On se gardera d’en révéler davantage.

Résurgences s’étend sur 500 pages, et il en paraît hélas le double. Parce qu’Ayerdhal n’a pas vraiment su prendre au cou son lecteur, le tétaniser. Peu importe au fond que les invraisemblances se succèdent dans un scénario finalement peu crédible ; l’essentiel de la SF et du thriller se nourrit de ces invraisemblances. C’est sur la partie construction que le bât blesse. Séquences à rallonge et dialogues interminables diluent inutilement une intrigue dans l’ensemble mollassonne. Regrettable, d’autant que l’auteur prouve, à d’autres moments, qu’il est capable d’écrire des scènes aussi tendues que des cordes à piano, ou d’une grande puissance d’évocation : ici, une partie de shoot’em up orchestrée par le Marksman ; là, un défilé de SDF transcrit ou plutôt tourné (il s’agit d’un reportage) comme un pur vertige, une pure exaltation. Parfait résumé de la conviction époustouflante déployée par le livre. Ayerdhal est un auteur dit « engagé », libertaire sur les bords. Son roman peut se lire comme un outrage à l’ordre mondial, qui ressemble exactement au mental de celui qui l’a imaginé. Politique et manichéen. Brouillon parfois. Excessif toujours.

Le roman fait passer en force un scénario abracadabrant mais que terrasse une demande urgente de mythologie. Dans un monde devenu incompréhensible, le plausible n’a plus lieu, n’opère plus. Ayerdhal a compris cela, et s’amuse à faire des tête-à-queue avec la vraisemblance pour atteindre la tragédie.

Au risque de glisser sur l’épilogue ? Il est vrai que sa conclusion, ici, sonne un peu comme suggérée par un excès de gourmandise didactique. Sans la dévoiler, disons qu’elle souffle le chaud (poésie de l’image dans un premier temps) et le froid (lourdeur du dialogue de fin, démonstratif et en deux mots parfaitement inutile) à l’image de tout le roman.

Peu importe, le gone tient là le deuxième acte de sa tragédie postmoderne, bâti à partir d’une portion d’individus sans importance. Des individus comme on les aime : orgueilleux, luttant à perpète contre leur propre transparence.

 

 

Transparences

C’est d’une magistrale manière que s’ouvre Transparences, première incursion dans le genre du polar signée Ayerdhal. Se déroulant à l’automne 1997, le chapitre inaugural du roman dépeint avec une enthousiasmante maestria la trajectoire homicide dessinée par une certaine Naïs à travers la foule d’une artère de Chicago. De la protagoniste du roman, qui fait alors une saisissante entrée en scène, on ne saura dans l’immédiat pas davantage. Tout au plus faudra-t-il se contenter d’apprendre qu’elle maîtrise ses dons de combattante d’élite à un degré si extraordinaire qu’elle semble plus tenir d’une super-héroïne que d’une prosaïque psychopathe. Car, et c’est là un autre trait remarquable de l’ouverture de Transparences, Ayerdhal la nimbe d’une troublante ambiguïté, laissant dans l’immédiat lecteurs et lectrices libres de déterminer si les quatre cadavres abandonnés par Naïs sont le fruit d’un délire paranoïaque ou d’une guerre aussi réelle qu’occulte.

Sans doute moins spectaculaire, l’apparition dans le chapitre suivant du second protagoniste du roman en accroît encore la séduction initiale. Au début de l’année 98, on passe alors à Lyon, où travaille au siège d’Interpol le Québecois Stephen Bellanger, en tant que psychologue-criminologue. Se profilant comme une attachante déclinaison polareuse de l’antihéros ayerdhalien, ce brillant et bohème Canadien est invité à se pencher sur les meurtres commis par Naïs, se décomptant vraisemblablement par centaines et s’éparpillant à travers le monde ! Ainsi placée sous le signe de la prodigiosité criminelle, Transparences achève alors de dessiner un très accrocheur horizon de lecture… qui ne sera hélas pas atteint…

Une fois passée sa saisissante mise en route, le récit s’essouffle peu à peu avant de fatalement s’embourber. La faute en incombe autant à la (sur)multiplication des considérations quant à la psyché de Stephen qu’à la (sur)complication des enjeux géopolitiques sous-tendant les agissements de Naïs. Bientôt dépourvus de toute équivoque, ses innombrables crimes trouvent place dans un puzzle complotiste aux pièces inutilement nombreuses et bien convenues — le roman se réclame dans ses dernières pages de l’imaginaire conspirationniste du JFK d’Oliver Stone… Difficile dès lors de s’intéresser à Transparences qui (se clôturant le 11/09/2001) propose in fine et à sa fictive manière une réflexion sur l’état du monde à l’orée du XXIe siècle… Demeure le plus gros succès populaire de l’auteur : plus de 100 000 exemplaires écoulés pour la seule édition poche.

 

 

Le Cycle de Cybione

Elyia Nahm est une cybione : une CYBernetic BIOlogic clONE. Elle appartient à l’agence Ender, et plus précisément à son dirigeant, Saryll, de qui elle est la chose et dont il use et abuse. Car Elyia est immortelle. Enfin, pas vraiment, car elle est déjà morte des centaines de fois. Mais aussitôt son décès confirmé, une nouvelle Elyia sort de sa matrice, sans savoir ce qui est arrivé à sa précédente version, et repart au service de son maître, violent et manipulateur. Il l’envoie régulièrement en mission quand ses autres employés ont échoué. Elle est l’arme ultime, capable de comprendre et de résoudre des situations inextricables. Souvent par la violence la plus crue. Car Ender se charge d’assurer les sociétés de différentes planètes et leurs constitutions. En se mêlant de leur politique et en poussant dehors, plus ou moins délicatement, les dirigeants ne correspondant pas à leurs critères. Grâce à Elyia, donc.

Ayerdhal est revenu à quatre reprises sur ce personnage aux formes parfaites et à l’existence sisyphesque. En 1992 paraît Cybione, écrit presque comme une blague. L’auteur s’était vu mettre au défi d’écrire un roman mettant en scène les 3S : sang, sexe et sueur. Il a donc pondu ce récit en trois semaines. Et cela se sent dans le rythme parfois bancal, les images souvent caricaturales et lassantes, du moins au début. Mais les ingrédients sont là, puissants : une arme de guerre liée malgré elle à un dictateur de l’ombre qui se mêle de tout et veut imposer sa patte partout. Une histoire rapide à lire, mais dont le contenu marque.

Quand Polytan sort en 1994, le style a été poli, sans avoir perdu de son charme, au contraire. L’intrigue se montre tout aussi riche, entre tous les protagonistes et les différents clans qui désirent prendre le pouvoir sans réellement le vouloir. Ayedhal y renforce la défiance terrible d’Elyia envers Saryll et sa volonté de contrer ses plans, qu’elle considère en outre comme injustes.

Ce côté paranoïaque est encore plus présent, de façon très réussie, dans Keelsom, Jahnaïc (2001), qui allie humour, détournement de clichés (sur la Jamaïque et son folklore), enquête policière et scènes d’action. L’intrigue prend de l’ampleur, gagne en clarté, mais reste assez tordue pour maintenir le lecteur en éveil tout au long de ses plus de trois cents pages. Il faut dire qu’il est difficile  de  comprendre comment plusieurs versions d’Elyia ont perdu la vie, de façon très variée, sur cette planète paumée au fin fond de l’univers. Quel ennemi machiavélique a pu se montrer à ce point puissant et efficace pour venir à bout d’une telle guerrière plusieurs fois de suite ?

En 2003, Ayerdhal retourne à son cycle avec L’Œil du Spad, roman encore plus noir que les autres, où la bassesse du monde et des puissants ressort dans toute sa force. Chad, apparu dans le premier texte et devenu Spad, c’est-à-dire tueur spécialisé dans l’éradication des versions d’Elyia à la fin de leurs missions, revient avec la volonté de se confronter à son ancienne maîtresse. L’empire de Saryll confine à la dictature au point qu’Elyia ne peut que s’y opposer. L’auteur est arrivé à maturité dans cette série qui s’achève en beauté, mais dans un pessimisme à peine sauvé par une maigre lueur d’espoir. Le monde est aux mains d’arrivistes égoïstes et sans considération pour les populations, simples pions dans un jeu gigantesque. Une vision sombre, mise en valeur par une narration efficace. Une lecture encore d’actualité tant par sa forme que par son fond, avec un personnage marquant dont on aurait aimé lire d’autres aventures.

 

 

 

 

 

Étoiles mourantes

En se répandant dans l’espace, l’humanité s’est dispersée en quatre Rameaux plus mutuellement étrangers qu’antagonistes : Mécanistes, Organiques, Connectés, et la Fédération Originelle qui, en dépit de son nom et de sa position historique (la Terre en fait encore partie) est aussi isolée et bizarre que n’importe quelle autre branche, car toutes ont connu des évolutions qui ont modifié la notion même d’humain. Les quatre Rameaux sont présentés dans la première moitié du livre à travers autant de longues sections d’exposition.

Les Mécanistes mâles vivent en symbiose avec des armures intelligentes, héritières de la mémoire de toute la lignée de leurs habitants successifs. Autant dire qu’il ne fait pas bon entretenir une mentalité de révolté, et la volonté propre des Armures est pour beaucoup dans l’orientation permanente de leur société vers la guerre. Les femmes, qui ne portent pas d’armure, sont vouées au rôle de mère ou de geisha, ce qui n’empêche pas quelques-unes d’entre elles d’entretenir des projets de révolte féministe, brutalement réprimés ; dans le même temps, un autre foyer d’agitation couve du côté des ingénieurs, rétifs au pouvoir beaucoup plus militariste (si c’est possible) des Armuriers. Tecamac, le jeune protagoniste de cette section, présente l’originalité d’habiter une Armure vierge, sans occupant précédent. Son talent n’a d’égale que sa révolte.

La Fédération voue à la mort une sorte de culte paradoxal : ses citoyens, et même ses enfants, passent une bonne partie de leur vie sous forme de projection désincarnée, et lors de leur décès se font remplacer par des personæ qui doivent exprimer un maximum de ce qu’ils furent. Mais la création d’une personæ ne va pas de soi, c’est une œuvre d’art qui demande l’intervention d’un spécialiste. Gadjio est un de ceux-là. Il entretient avec la mort un rapport aiguisé par le décès de sa fille, qui aura toujours huit ans sous la forme éthérée qui est désormais sienne. Quand s’ouvre le roman, Janos Koriana — le Charon, c’est-à-dire le dictateur de la Fédération —, est mourant ; il fait appel à Gadjio pour confectionner sa personæ. Un tel client ne peut pas être commode : Koriana exige d’effacer la mémoire de Gadjio une fois la personæ réalisée. Le heurt est inévitable.

La société des Organiques vit pour l’Artefaction. Rendue possible par les « embiotes » qui partagent le corps de tous les Organiques, c’est une forme de création artistique qui ressemble plutôt à un accouchement (avec tous les aléas que cela présente), et a pour but un don mutuel. Faute de ce don, la croissance des embiotes n’a plus de limites dans son hôte, et transforme l’artiste lui-même en statue. Le gros de cette section est consacré à des dialogues sur le système politique des Artefacteurs, qui se veut anarchiste. Bien entendu, il est en fait dominé par des tendances, des clubs plus ou moins organisés parmi la minorité des gens qui se soucient du devenir collectif de leur société — qui se nomment, avec une certaine dérision, les Anarques Les protagonistes principales de cette section, Tachine et sa fille Érythrée, sont en première ligne du combat politique souterrain de la société Artefactrice — avec Érythrée dans le rôle de la révolutionnaire ; c’est elle qui écrit les meilleurs slogans de Contre-Ut(opie), dans ces batailles qui « ne peuv[ent] être qu’orale[s] ». La seule bataille qui compte, c’est celle que se livrent Tachine et Érythrée au cours de leurs dialogues.

Dernier Rameau, les Connectés ne peuvent supporter la vie sans un flot constant d’informations échangé sur le réseau informatique avec les autres membres de leur communauté — ce qui limite nécessairement la taille de leur Rameau, localisé dans un habitat spatial, et leurs voyages d’exploration ! Nadiane, protagoniste de cette section, doit ses succès dans la prospection minière sur les astéroïdes à sa capacité à reconstituer une communauté virtuelle qui lui permet de supporter l’isolation quelques heures de plus.

Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach travaillent dans des registres fort différents, et plutôt que d’essayer de fusionner leurs styles ou leurs imaginaires, ils semblent avoir joué intelligemment sur leurs différences pour élaborer l’univers de ce livre. Si les Connectés font penser aux univers de Greg Egan et au cyberpunk, si la dualité entre Mécanistes et Organiques est parallèle à celle élaborée par Bruce Sterling dans La Schismatrice et le cycle de nouvelles associé (in Crystal Express), si la relation entre Armure et Mécaniste de chair doit beaucoup aux humains cyborguisés de Gregory Benford (La Grande Rivière du ciel), le contraste entre Mécanistes et Fédération met en exergue les tropismes de chaque auteur. Ils se caricaturent eux-mêmes plutôt que de diluer leurs spécificités respectives. Ayerdhal, en particulier, doit bien jouer quand il décrit comme des batailles les dialogues (très marqués) qu’il pratique. De plus, le comportement des personnages et, dans une moindre mesure, les obsessions thématiques, permettent d’identifier immédiatement l’auteur de chaque passage.

Notre tandem ne pratique toutefois pas jusqu’au bout le jeu de la dissonance : l’Artéfaction des Organiques est une préoccupation bien dunyachienne, tandis que les intérêts politiques des Artefacteurs (au-delà de leurs répliques) sont du Ayerdhal tout craché. Le rapport mère-fille de Tachine et Érythrée (Ayerdhal) est une perpétuelle rivalité ; le rapport père-fille entre Gadjio et Marine (Dunyach) est tout en amour nostalgique.

Il est un autre point où le tandem autorial vient puiser dans l’univers de Dunyach seul : l’essaimage humain, toutefois, n’aurait jamais pu se produire sans les AnimauxVilles, celles qui avaient été introduites dans Étoiles mortes (réédité en 2015 chez Mnémos). Gigantesques, structurées en rues, places et corridors, ces baleines de l’espace possèdent le pouvoir de voyager par téléportation et se sont volontiers pliées aux désirs des humains. Celles qui sont domestiquées peuvent remplir leur fonction de cité, comme Lapis Lazuli, devenue centre urbain majeur des Organiques, et Brumée, qui héberge leur musée des créateurs statufiés par leur embiote. Notre Mère des Os, installée à côté du palais du Charon de la Fédération Originelle, faisait fonction de corbillard de l’espace. Maintenant, elle ressemble plutôt à une cathédrale habitée par le seul Gadjio, prêtre jaloux, et hantée par le spectre de la fille de celui-ci. Mais les Villes habitées sont légion, et les troupeaux d’AnimauxVilles sauvages plus nombreux encore.

Ce sont les AnimauxVilles qui mettent l’intrigue en route, en provoquant les Retrouvailles des Rameaux, qui seront le sujet de la deuxième moitié du livre. Une supernova se prépare, et cet événement porte toujours à conséquence sur le Ban, le réseau hyperspatial utilisé par les AnimauxVilles pour se téléporter. À chacune de ces occasions, donc, les AnimauxVilles se regroupent autour de l’étoile sur le point d’exploser, et souhaitent toujours amener avec eux des représentants de chacun des Rameaux de l’humanité. Les personnages que nous avons suivis au cours des sections d’ouverture ont tous une raison ou une autre de venir aux Retrouvailles —mais ceux qui ont le plus d’arrière-pensées sont les Mécanistes.

Connectés et Mécanistes n’utilisent pas les AnimauxVilles, mais les seconds construisent un vaisseau expérimental qui leur permettra la téléportation, privant ainsi les Villes de leur nécessité. Là encore, la collaboration entre Ayerdhal et Dunyach s’épanouit en un duel féroce entre leurs créations, les Mécanistes figurant une vision démentielle du surmâle, dominateur, agressif, bardé de ce préservatif d’acier qu’est l’Armure ; tandis que les AnimauxVilles — qui sont sexués, et peuvent être mâles ou femelles, éventuellement tour à tour — présentent bien des aspects (éventuellement fantasmatiques) d’un sexe féminin. Les Villes possèdent une surface, avec des bâtiments, mais dans ce livre-ci, l’action se passe surtout au sein de leurs cavités internes, dont les « parois intimes » ruissellent de sécrétions, ou sont décorées de « draperies couleur de rubis ».

D’aucuns objecteront à ce tableau vaginal la présence des Beffrois des villes, sortes de tours de chair, d’os et de cartilage qui se dressent en leur centre ; on s’autorisera à penser qu’ils tiennent plus lieu de clitoris que de verge. Et quand Notre Mère des Os s’arrache du palais du Charon Koriana en se laissant déchirer par les câbles barbelés qui la retenaient au sol, difficile de ne pas penser au déchirement (douloureux) d’une monstrueuse infibulation. Érythrée, comme Gadjio et Koriana, fait partie de ceux que Dunyach nommait déjà dans Étoiles mortes les Amants des Villes — tandis que les Mécanistes, naturellement, cherchent à soumettre ou à violer ces dernières. La sensualité qui irrigue toute la section consacrée à la Fédération Originelle lui confère une puissance qui manque à celle consacrée aux Connectés, où Dunyach met plus en œuvre ses connaissances d’informaticien.

Après avoir suivi les personnages de chaque Rameau dans ces quatre sections initiales peu liées entre elles, le roman passe sa deuxième moitié au voisinage de la supernova imminente. Ici, Ayerdhal et Dunyach travaillent en tandem ; grosso modo, au premier l’action et les dialogues, au second les décors, les idées relevant plus spécifiquement de la SF. Ayerdhal le moraliste, Dunyach l’esthète — à condition de prendre la recherche scientifique comme un art. Le complot des Mécanistes est une vraie histoire de super-science comme la SF française en offre peu d’exemples — et il est symptomatique que le physicien et romancier canadien Jean-Louis Trudel ait été mis à contribution sur quelques points techniques de ce roman. Toutefois, l’aspect émerveillement scientifique est occulté au profit des aspects politiques et amoureux du choc des cultures humaines. On avouera une petite déception quant à la deuxième partie : les quatre amorces avaient mis en place des sociétés et des personnages d’une complexité jubilatoires. Mais trop nombreux pour tous avoir la vedette ! Les intrigues naissantes sont souvent oubliées une fois que tout le monde se Retrouve. Certes, Gadjio le Passeur des Morts règle en bonne partie ses comptes avec le Charon, et avec le spectre de sa petite fille morte, mais (par exemple) les contradictions internes à la société Mécaniste sont escamotées dans la violence, et celle de l’anarchisme des Organiques ne sont plus rediscutées, et surtout ne jouent guère de rôle au moment des Retrouvailles, alors qu’elles occupaient beaucoup d’espace au début du livre. Quant aux Connectés, ils restent, tant au niveau individuel que collectif, la composante la plus pâle du livre.

Collaboration ne veut pas dire alignement, et Ayerdhal et Dunyach plaisent davantage en polyphonie qu’à l’unisson. Leur livre en commun puise à de nombreuses sources, regorge d’éléments intéressants, mais son intérêt faiblit dans l’emballement de la dernière ligne droite.

 

 

Chroniques d’un rêve enclavé

Paru pour la première fois sous le titre Parleur, puis réédité plusieurs fois sous son titre actuel, Chroniques d’un rêve enclavé est sans doute l’un des plus importants romans d’Ayerdhal. On y trouve en effet la quintessence de sa réflexion politique et quelques réminiscences de la Commune insurrectionnelle, celle de Lyon. Les lecteurs du défunt magazine Ozone ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en lui décernant un prix. Chroniques… est d’abord un roman politique. Ayerdhal y rappelle la nécessité vitale de s’investir dans la vie de la cité, de participer à son organisation et à son gouvernement dans l’intérêt de tous et non de quelques-uns. Il plaide ainsi pour l’engagement de chacun dans un collectif, une démocratie trop souvent réduite à satisfaire les intérêts particuliers. La tâche est ardue, considérable, d’autant plus difficile qu’elle n’est pas dénuée de motifs d’agacement, d’incompréhension, de coups de gueule et de conflits. Mais elle est aussi riche d’enjeux concurrents qu’il convient de concilier par des trouvailles généreuses ou des coups d’éclat confinant au génie. C’est à ce prix, pas trop cher payé, que la démocratie vit dans son acception la plus élémentaire, celle défendue par la pensée anarchiste. Chroniques… est aussi un roman de combat, une lutte impitoyable contre les puissances de l’économie, de la religion et de la politique. « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Faisant sienne la phrase de la Boétie, Ayerdhal défend les vertus de l’émancipation, menant un combat tenant davantage du rapport de force et du détournement des armes de l’ennemi contre lui-même. Par la parole, la non-violence, la désobéissance civile, la résistance passive et l’auto-organisation, les Collinards s’efforcent d’offrir le moins de prise possible à la réaction des puissances qui les oppriment et les soumettent à leur autorité ou leur volonté. Si Parleur apparaît comme le moteur de la révolte, impulsant par son discours et ses allusions fréquentes aux sentences énoncées par le poète Karel les dynamiques du changement, il n’apparaît cependant pas comme un guide faisant le lit de la révolution pour mieux en accaparer les fruits. Au contraire, à la fois porte-parole et poil à gratter, il distille une réflexion sur les notions de commun et de collectif, amenant progressivement les uns et les autres à sortir de leur zone de confort et des routines délétères. D’aucuns le taxeront bien sûr de manipulateur. Il ne tire pourtant aucun profit personnel de l’aventure. D’autres s’irriteront du registre utopique de sa proposition. De cette utopie, Ayerdhal n’est pas dupe, comme en témoigne le dénouement tragique et ouvert.

Pour toutes ces raisons, passons outre les petites pointes d’agacement ici et là. Les apartés insérés entre chaque chapitre, appelé veillée, qui font certes contrepoint au combat des Collinards, mais viennent surtout hacher la progression dramatique. Sans oublier le rôle dévolu aux femmes, un tantinet réduite à la portion congrue, si l’on fait abstraction de la Mante (l’amante ?). Tout cela ne vient heureusemen pas amoindrir un récit qui déjoue les clichés de la fantasy, nous incitant à reconsidérer la violence comme unique moyen pour obtenir une véritable émancipation.

 

 

Balade choréïale

Entre les deux volumes de la série « Daym », Ayerdhal offre à ses lecteurs une nouvelle incursion dans l’univers de l’Homéocratie. À la différence de Tehani dans Le Chant du Drille, la planète Azir est peuplée par une espèce indéniablement intelligente, vaguement humanoïde, qui se répartit sur le principal continent en une myriade de micro-États rivaux, les chorês. Et voilà qu’arrivent les humains — surnommés tour à tour yoomans ou Nobles Donneurs par les autochtones. Tout le monde a conscience que ce premier contact va changer les choses, en particulier pour les aziris, moins avancés technologiquement et a priori sans grands moyens pour lutter contre l’avidité de qui vous savez.

Méline,  ambassadrice humaine, a pour principale interlocutrice l’azirie Nerbrume, qui dirige l’une des chorês les plus puissantes. La première est satisfaite d’avoir face à elle une unique voix ; la seconde sait qu’il s’agit là d’une chance unique pour son rêve d’unir Azir sous une même bannière. Cela d’autant plus que les intentions de Méline n’ont rien de mauvaises.

Voilà pour le contexte. Le roman débute lorsque Thémys, le mari de Méline, débarque sur Azir. Contre toute attente, il va se prendre de passion pour cette planète, son peuple et son sport, le lo-yendi, qui regroupe différents types de courses sur des pentes rocheuses. Car sur Azir, l’évolution n’a pas amené à l’apparition d’animaux de trait : le principal mode de déplacement est la course à pied. Et c’est précisément le lo-yendi qui va catalyser les tensions entre humains et aziris.

Dans son interview-carrière accordée à Richard Comballot en 2010 pour partie reproduite dans ce numéro, Ayerdhal explique qu’il a « transposé l’Afrique sur une autre planète et […] raconté ce que sont les colonialistes. » Dont acte. Pour autant, l’écrivain évite de chausser de gros sabots et n’oublie pas de faire de Balade choreïale un roman d’aventure politique qui croît en puissance jusqu’à un dénouement en forme de feu d’artifice. De manière inattendue, les pages consacrées à la pratique du lo-yendi suscitent un vif intérêt. Comme souvent avec l’auteur, le récit va vite, un peu trop, quelques rebondissements font hausser les sourcils… mais une nouvelle fois l’humanité et la générosité qui débordent de l’ensemble font mouche. C’est là l’essentiel.

 

 

Daym

Après une série de romans publiés au Fleuve Noir, Ayerdhal arrive chez J’ai Lu avec une série, « Daym », où sa prose peut s’étendre à foison — chacun des deux tomes compte le double de pages d’un « FNA » classique. Le récit nous emmène dans un futur lointain ; l’humanité occupe une bonne part de la Galaxie, répartie au sein d’États de puissance variable et dont les intérêts divergent fréquemment. Des États toutefois rassemblés au sein du Daym, organisation super-étatique. Si l’idée est belle, le Daym peine à asseoir son pouvoir décisionnaire, surtout lorsque l’un de ses treize membres, un puissant Empire, se prépare à attaquer l’un de ses voisins. Mais Genesis, créature-monde à la complexité inégalée aux  origines  du Daym, a des plans — et des plans dans les plans. L’un d’eux consiste à choisir Aimlin(e) pour endosser le rôle de l’Histrion, un autre membre du conseil du Daym. Comme son nom l’indique, l’Histrion a pour fonction celle de poil à gratter officiel. Le souci est qu’Aimlin(e), rebelle ayant par le passé participé à un soulèvement étudiant écrasé dans le sang, n’aime guère le pouvoir et n’a pas la moindre envie de jouer à ça. Surtout, Aimlin(e) est sexomorphe : le personnage est tantôt homme (Aimlin) tantôt femme (Aimline), avec un pronom dédié (el). Les sexomorphes sont rares et leur origine est inconnue, mais Genesis nourrit l’espoir que la particularité d’Aimlin(e) lui permette d’assurer ses fonctions au mieux…

Avec L’Histrion et Sexomorphoses, Ayerdhal met de son propre aveu ses pas dans ceux de Frank Herbert : au fil des pages, on y croise nombre de factions — un Empire multiplanétaire féodal à l’extrême en proie à des luttes de succession, les femmes télépathes du Taj Rama, les mystérieux Nautes qui maîtrisent le voyage spatial, les robotiques Andres, les encore plus robotiques Néandres — et une galerie de personnages hauts en couleur. Avec un tel foisonnement, il est facile de se perdre dans une intrigue moins tortueuse qu’il n’y paraît, mais pour autant, on suit Ayerdhal sans rechigner. Heureusement, des épigraphes en tête de chapitre sont là pour contextualiser. Avares en descriptions, les deux volumes sont riches de dialogues pleins de verve, ponctués par les réflexions et états d’âmes des interlocuteurs.

L’Histrion raconte les mille et une péripéties de la fuite en avant d’Aimlin(e), jusqu’à ce qu’el accepte enfin son rôle, tandis que Sexomorphoses voit le personnage se lancer dans la quête de ses origines. Si le premier tome est maîtrisé, le deuxième donne l’impression de se perdre en cours de route. D’autres volumes étaient envisagés par Ayerdhal, ce qui explique que Sexomorphoses s’achève sur une fin très — trop — ouverte.

L’un des points saillants de cette série inachevée tient à Aimlin(e), qui rappelle autant l’Orlando de Virginia Woolf que les géthéniens d’Ursula K. Le Guin. Si certains aspects accusent leur âge, reconnaissons à Ayerdhal le mérite d’avoir choisi comme héros un personnage à l’identité de genre fluide (quoique binaire) à une époque où cela demeurait rare.

 

 

Le Chant du Drille

Paru originellement en 1992 au Fleuve Noir sous la forme de deux volumes, Le Chant du Drille prend place dans l’univers de l’Homéocratie, cycle aux contours flous abordé par l’auteur au fil de ses romans.

Le Drille du titre est une sorte de lémurien, natif de la planète sylvestre Taheni, qui se caractérise par un chant ravissant émis chaque matin à l’aube, et qui a été qualifié d’espèce non-intelligente par la première expédition humaine. Dommage pour lui. Le souci est que les drilles se laissent désormais mourir en masse, à l’orée des villes et villages. Au point que la survie de l’espèce est maintenant menacée. Un triste état de fait qui a pour cause les humains, Taheni ayant été ouverte à la colonisation et à l’exploitation quelques décennies plus tôt. Vernang Lyphine, écrivain fantasque, appartenait à la première expédition. Lisant a posteriori ses comptes rendus, l’inspectrice générale des colonies Lodève Dallelia obtient de la fédération homéocrate l’autorisation de se rendre sur Taheni afin de tirer tout cela au clair. Sauf que Lyphine a disparu dix ans auparavant dans des circonstances troubles. Tout le monde soupçonne son décès, personne n’en a la certitude. Au fil de ses rencontres avec les colons, Lodève a pourtant l’impression que l’écrivain continue de tirer les ficelles, dans le but de sauver les drilles. Des drilles dont le chant a commencé à muter : c’est dorénavant un chant de mort… Lodève a conscience que le mystère entourant la disparition de Lyphine a un lien avec la nature du drille. Mais quel est-il ? Et le découvrira-t-elle avant qu’il soit trop tard ?

Tout à la fois planet opera et polar, Le Chant du Drille est mené tambour battant. L’auteur tire à boulets rouges sur le colonialisme, l’exploitation forcenée de la nature — un discours altermondialiste sans naïveté. On pourra regretter qu’Ayerdhal n’ait pas davantage pris son temps pour typer davantage encore Tehani ; on pourra estimer que l’intrigue, comme souvent dans les premiers romans de l’auteur, s’avère un rien confuse pour son propre bien. Qu’importe : la force de conviction qui sous-tend le récit et ses personnages entiers emportent l’adhésion.

 

 

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