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Les Univers des Fantastiques

Poursuivant sa réflexion sur l’imaginaire fantastique, initiée avec déjà cinq titres dans la collection « Regards sur le fantastique », Roger Bozzetto se penche cette fois sur les hybridations et les dérives qui permettent de passer d’une forme narrative à une autre, suivant des motifs issus d’un creuset originel. Ce sont donc les mêmes images et métaphores ancestrales, mythologiques, qui se déploient selon les traitements imposés par les époques et formes narratives. Un premier exemple est donné avec quatre domaines des fantastiques autour de la mort et de l’immortalité, de l’invisible et du rêve. Cette lecture transversale se poursuit avec cinq trajectoires différentes, à travers des auteurs qui sont six : André Pieyre de Mandiargues, Tomaso Landolfi, Richard Matheson, Graham Masterton et deux auteurs japonais, Mura-kami et Ogawa. L’exercice continue dans les domaines du merveilleux, notamment avec l’arbre et le dragon, principalement ceux, d’univers très différents, de Pern et de Terremer ; l’imaginaire moderne, essentiellement de science-fiction, est traité avec les figures du savant fou et du mutant, ce qui permet de revisiter le bestiaire des monstres de l’Antiquité et des siècles où ils peuplaient les terres inexplorées jusqu’à la fabrique de monstres (les Dr Moreau et Lerne), les mutants et les extraterrestres.

La démonstration étant faite, Roger Bozzetto en vient à considérer comment s’est constitué l’imaginaire de la science-fiction sur ces bases, Jules Verne et Robert Heinlein étant les auteurs choisis pour illustrer la façon dont le discours technique s’inscrit dans la narration littéraire. Qui dit cohérence dit corpus : l’intérêt de cette lecture transversale est de montrer qu’un agrégat de motifs semblables favorise l’émergence d’une nouvelle littérature, en l’occurrence la science-fiction, dont on suit les variations depuis le merveilleux scientifique de Renard jusqu’à la fiction spéculative de Heinlein.

Là où Bozzetto innove, c’est en évoquant la crise actuelle de la science-fiction, la déclinaison de figures amalgamées et redéployées parvenant à épuisement. Attaquée à la fois sur le front de la littérature générale, dont il montre qu’elle n’a de réalité que dans le fandom, et sur celui de l’imaginaire avec la fantasy qui, suite aux désillusions face à la science et aux craintes de l’avenir, réactive avec succès d’autres figures, la science-fiction doit trouver de nouvelles voies. Il es-quisse, très grossièrement, trois pistes, avec comme exemples La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean (brillante analyse montrant qu’anticipation et rétrospection proposent la même sidération), l’approche très mainstream du Ballard de Millenium People, et celle, aux frontières de la fantasy, avec L’Ecorcheur de Neal Asher. Roger Bozzetto préconise également un rapport à la science dans un paradigme neuf, sous-entendant que les auteurs actuels, hormis quelques-uns comme Greg Egan ou K. S. Robinson, chacun dans deux voies différentes, ne se préoccupent plus guère de spéculer sur les évolutions de la science en interaction avec celles de la société, comme si ces avenirs se trouvaient parasités par les technologies déjà présentes dans le paysage (un « déjà-là » qu’il avait évoqué en début d’ouvrage à propos du fantastique, « impossible et pourtant là ») et que le rêve se limite à imaginer les conséquences négatives. Tout cela n’est pas entièrement neuf : encore fallait-il formaliser cette nécessité de dépassement à la lumière d’une analyse, qui, si elle survole plus qu’elle n’approfondit, a le mérite de circonscrire le débat.

Si cette lecture transversale est proche de la mémétique, problématique abordée en fin de volume, Roger Bozzetto n’évoque pas, au moins pour dissiper l’impression de parenté, les subjectivités collectives développées par Gérard Klein dans Trames et moirés. Mais il est vrai que ce dernier réfute le rapprochement et que Bozzetto ne fait ici, de son propre aveu, qu’une première approche encore circonspecte des mécanismes par lesquels les idées s’hybrident et essaiment dans la littérature. Mémétique ou pas, ce survol passionnant montre bien comment chaque époque recense et promeut des types de fictions correspondant à sa sensibilité, tout en jouant toujours avec les mêmes motifs.

Drood

Il existe à travers la littérature des énigmes qui suscitent passions et controverses : Corneille a-t-il écrit les meilleures pièces de Molière et Shakespeare les siennes, tous les apocryphes de la Bible le sont-ils vraiment, quel sens Poe voulait-il donner à la fin frustrante des Aventures d’Arthur Gordon Pym… Avec Drood, Dan Simmons s’attaque à l’une des plus célèbres de ces énigmes, à savoir la suite à donner au roman inachevé de Charles Dickens, Le Mystère d’Edwin Drood, arrêté exactement à sa moitié quand l’auteur décède en juin 1870. Simmons s’attaque à l’énigme sans cependant écrire la fin dudit roman, ce qui tient de la gageure.

C’est d’autant plus astucieux qu’une suite fut écrite dès 1871, et une autre, en 1873, rédigée par un médium sous la prétendue dictée de Dickens… Le roman inachevé est une sorte de roman policier (on disait à sensation), à l’imitation de ceux de Wilkie Collins, l’ami avec qui Dickens signa plusieurs livres et dont le frère épousa la fille. Le jeune orphelin Edwin Drood, protégé de son oncle John Jasper et fiancé à l’orpheline Rosa, disparait. Jasper enquête, portant ses soupçons sur un curieux personnage, sauf que Jasper, un opiomane, est aussi amoureux de Rosa et profite de ce que la place soit libre pour faire sa cour ; c’est alors qu’apparaît un détective dont l’abondante chevelure blanche pourrait bien être une perruque… On comprend que le lecteur tienne à connaître la fin. Bref, il existe à ce livre avorté des suites et des spéculations en nombre, signées Jean Ray ou Chesterton, basées sur les notes de l’auteur, voire les couvertures des livraisons en magazine (où le livre tronqué fut prépublié), en effet, certaines illustrations exécutées par le beau-fils de Dickens, Charles Collins, en disaient plus que le contenu de l’épisode. Pas moins de quatre films ont été tournés et des pièces de théâtre montées. Alors, quel intérêt de revenir sur l’affaire Drood ? N’y a-t-il pas mieux à écrire ?

C’est compter sans le fait que 2012 sera le bicentenaire de la naissance de Charles Dickens, événement suffisamment considérable pour être célébré, même en France (dans le Pas-de-Calais, notamment, où séjourna Dickens avec sa maîtresse). Aussi, c’est à une biographie magistrale que s’attaque l’auteur d’Hypérion, romancée au point d’être totalement fantasmée, mais se montrant cependant plus réaliste que tout ce que vous pourrez lire sur Dickens, tant les détails y sont soignés. Comment ?

L’histoire raconte les dernières années de la vie de Dickens tout en se ménageant maintes occasions de revenir sur ses débuts. Elle commence lors de l’accident de train, suite à l’effondrement d’un pont, qui épargna miraculeusement Dickens, son wagon étant le seul à être resté sur la voie. Traumatisé, il cherchera au possible à éviter les trains le reste de sa vie durant. La catastrophe reviendra souvent dans son œuvre. Il se trouvait dans le wagon avec sa maîtresse, Ellen Ternan, accompagnée de sa mère, détail qui restera soigneusement caché. Dickens réconforta les blessés et accompagna les mourants jusqu’à l’arrivée des secours, en même temps qu’un curieux personnage, imaginaire, celui-ci, à la prononciation sifflante, au chapeau haut-de-forme démodé, nommé Drood. Lequel, semble-t-il, n’a laissé aucun vivant derrière lui et s’éclipse silencieusement avant qu’on puisse lui parler : une figure de la Mort ? Que se passe-t-il à chaque date anniversaire pour que Dickens s’absente ? Il se pourrait qu’une relation se soit nouée entre lui et Drood, dont on apprend par un détective, ancien inspecteur lancé à ses trousses, qu’il est le pire criminel ayant jamais existé, doté de pouvoirs occultes, et qu’il vit sous Londres, là où rôdent les miséreux et les orphelins, dans les catacombes où se rendent les opiomanes en quête de fumeries clandestines.

Par ailleurs, Dickens a sauvé du déraillement un jeune homme, Dickenson, qu’il prendra sous son aile, lequel, plus tard, disparaîtra mystérieusement de la circulation après obtention d’un héritage, sans que Dickens cherche à le revoir, supposant qu’il a profité de cet argent pour aller aux Indes. Dickens, qu’on sait âpre au gain depuis que son père a été emprisonné pour dette quand il avait douze ans…

L’histoire est contée par Wilkie Collins, père du roman policier anglais, successeur direct de Poe, avec notamment La Pierre de lune (vol d’un joyau, presque tous les protagonistes soupçonnés, apparition d’un fameux détective, ça ne vous rappelle rien ?) et La Dame en blanc (plusieurs adaptations filmées et télévisées). Collins souffrant de la goutte se soignait au laudanum et finit opiomane (il inspirera Conan Doyle pour le personnage de Sherlock Holmes). Ses relations avec Dickens, qui, lui, souffrait de trouble bipolaires, sont une amitié teintée de jalousie pour l’auteur de David Copperfield, plus adulé du public alors que lui-même vendait davantage de livres. C’est aussi sa vie qui est contée à travers cette confession à la première personne, à l’adresse d’un lecteur du futur. L’enquête, parsemée d’embûches et de contretemps, est respectueuse des dates et événements. Dans une biographie classique, on trouve les grandes lignes, annexées de commentaires et d’analyses de l’œuvre, pas le détail des missives, le menu du repas de Noël ou la liste des dépenses d’un voyage et des moyens de locomotion choisis ; pour mieux exploiter les failles de l’Histoire, Dan Simmons relate ces évènements afin d’y glisser son intrigue, c’est ce qui fait sa texture, lui donne l’épaisseur fantastique d’un brouillard londonien où le réel déformé devient plus vrai qu’en pleine lumière.

Celle-ci repose sur les romans des deux écrivains : s’y entremêlent les personnages romanesques issus du Mystère d’Edwin Drood, mais aussi de La Maison d’Âpre-Vent pour le personnage de l’enquêteur ou de L’Ami commun, dernier roman terminé de Dickens, etc., et encore des romans de Collins. Drood lui-même semble issu du « Signaleur », une nouvelle de Dickens au sujet d’un déraillement prédit par un spectre. A l’image des romans victoriens, l’intrigue est traversée de récits parallèles qui exacerbent le suspense et participent à créer une ambiance, de sorte qu’on est littéralement envoûté par ce roman où le mystère ne cesse de prendre des formes différentes, évanescentes tels les rêves d’un opiomane.

Il a fallu, la liste des principales sources en témoigne, une documentation monumentale pour parvenir à ce degré de précision, osons le mot : de perfection, sans jamais se perdre dans le dédale de deux biographies croisées avec des situations et des personnages romanesques, sans jamais les confondre. Mais Simmons avait déjà approché les deux auteurs avec son précédent roman, Terreur, récit de la désastreuse expédition Franklin en Arctique, autour de laquelle Dickens et Collins écrivirent une pièce, Profondeurs glacées. Dan Simmons ne se prive pas non plus d’inclure une pertinente critique littéraire des deux œuvres, ni des témoignages des contemporains, profitant d’échanges d’auteurs sur les qualités ou les défauts des œuvres, pour évoquer les manies d’écriture et les règles de construction romanesque : ainsi, quand Collins se moque dans un premier temps, devant la phrase « des flaques d’argent sur la mer sombre », il reconnaît l’instant suivant le génie de cette image audacieuse.

La lecture du roman inachevé de Dickens et de quelques autres ici cités (gratuitement disponibles sur le Net) n’est pas inutile pour apprécier, savourer pleinement ces presque 900 pages qui se lisent à une vitesse surprenante. Cette connaissance préalable de l’œuvre garantit quelques moments saisissants, les ombres et les reflets des fictions créant des vertiges dignes de ces fantasmagories victoriennes, et permet de mieux juger de la maestria de Simmons dans cet exercice.

Au final, qui est Drood, dont la silhouette inquiétante ne cesse de se dérober ? Peut-être l’imagination enfiévrée des écrivains, celle qui permet de filtrer le prosaïque quotidien à travers un prisme autrement plus fascinant. Mais aussi les terreurs que tout un chacun peut échafauder dans le labyrinthe de son esprit, quand le réel se vrille sous l’effet de l’angoisse.

A lire de toute urgence, au moins avant la sortie du film, prévu pour l’année prochaine et réalisé par Guillermo del Toro, qui en connaît un rayon en matière de labyrinthe. Vous serez incollables sur Dickens, sur Collins, et leurs parts de ténèbres…

Daemone

David Rosenberg, célèbre gladiateur de l’Aire Humaine, n’éprouve plus aucun goût pour la vie depuis que Susan, son épouse, repose dans un caisson d’animation suspendue dans un coma définitif. C’est probablement ce qui lui permet de vaincre. Mais voilà que Lhargo, un Alèphe issu de la plus ancienne des civilisations, aux pouvoirs incommensurables, parmi lesquels la maîtrise du temps, et observateur des mœurs humaines, lui propose un contrat, à savoir le transférer dans un univers alternatif où sa bien-aimée est vivante et en bonne santé, en échange de cinq meurtres, uniquement de personnes qui ne méritent pas de vivre au vu de leur passif. Aidé de Kimoko, une femme plus tout à fait humaine, uberkriegerisch taillée pour le combat, séduisant garde du corps qui l’aime en vain, et de l’homme-chat Gilrein, mercenaire doublé d’un as de la technique, il exécute un à un ses contrats, pas toujours de la façon prévue. Les tentatives pour approcher la victime comme le détail des événements réservent quelques belles surprises.

L’ensemble est enlevé, bien rythmé, avec les doses d’adrénaline attendues mais aussi une dimension psychologique qui place le récit sur un plan plus ambitieux : les victimes, malgré les horreurs commises, méritaient-elles vraiment la mort, au point de leur retirer la possibilité de se racheter ? Peut-on fonder l’amour, aussi sincère et profond soit-il, sur le meurtre ? Qui sera cette autre Susan d’un univers parallèle et devra-t-elle savoir ce qu’il a fait pour elle ? La fin fournit la conclusion appropriée, en revenant également sur les motivations de l’Alèphe à l’origine du contrat.

Les Cinq derniers contrats de Daemone Eraser, paru en 2001 (même éditeur), a été entièrement réécrit pour la circonstance, approfondissant plus particulièrement les personnages tout en gardant leur côté « brut de décoffrage » propre aux héros d’aventures. Si le récit ne change guère sur le fond, il est à présent enchâssé de façon plus visible dans l’univers des Sept berceaux que Thomas Day a entre-temps développé au fil de nouvelles — il était à peine mentionné dans la première édition. La fin abandonne également, l’auteur seul sait pourquoi, la mise en page soulignant la poursuite du récit dans deux trames différentes, détail intéressant puisqu’il s’achève cette fois sur une fin unique, réduisant les possibles au choix, forcément douloureux et contraignant, quel qu’il soit, signe de la maturité et de l’évolution du personnage.

L’ensemble est bien rythmé, mené sur un rythme soutenu, et contient un certain nombre de références à des auteurs de SF (Silverberg, Zelazny), le tout dans l’esprit des films à la Sam Pekinpah et La Horde sauvage, de l’aveu même de l’auteur dans la longue interview qui fait suite au récit. Son but assumé est de faire plaisir et de se faire plaisir en retrouvant l’excitation un peu naïve qui accompagnait les westerns galactiques de jadis. Pari réussi, voire davantage, car Daemone est quand même un cran au-dessus d’un space op’ sans prétention.

Espion de l'étrange

1. Pré-critique, où le chroniqueur se montre assez désagréable…

Une fois de plus dans ces pages (cf. la critique du Haut-lieu et autres espaces inhabitables par Olivier Girard dans Bifrost n° 53), on se permettra de déplorer le silence objectif de Lehman, l’auteur de nouvelles et de romans, que ses anthologies, ses rééditions et ses scénarios de BD (seul ou en collaboration) ne font que masquer. Il y a, certes, des motifs recevables à ce mutisme relatif : l’écrivain s’en est déjà expliqué. Mais si je devais comparer sa démarche à celle d’un autre créateur que j’apprécie beaucoup, le musicien Peter Gabriel, qui lui aussi égrène désormais des œuvres moins que neuves (BOs de film réintégrant des morceaux existants, album de reprises, live multiples), je souhaiterais les voir tous deux — oui, je pèse ce que l’expression peut avoir de blessant — un peu moins artistes et un peu plus artisans. C’est que c’est égoïste, un fan.

2. Critique, où le même chroniqueur se révèle plutôt aimable…

Sous une couverture séduisante de Jeam Tag (une reprise de l’édition Fleuve Noir de 1991), Espion de l’étrange réunit l’intégralité des récits consacrés par Serge Lehman au personnage de Karel Dekk (qui est également le pseudonyme sous lequel ils sont parus), soit le roman éponyme et cinq nouvelles, auquel s’adjoignent un roman « cousin », L’Ange des profondeurs, et les synopsis tant des textes publiés que de ceux projetés, mais (encore ?) jamais réalisés.

Disons-le tout net : ce volume ne présente pas le pan le plus achevé de la production de Lehman, qui le reconnaît d’ailleurs lui-même dans une préface attachante où il détaille les avanies subies par la série. Non, les aventures de Dekk (et de son semblable Dirac) ressortissent bien d’une science-fiction aussi populaire qu’un peu foutraque. On rencontre des monstres d’outre-espace, on navigue dans des univers parallèles, on croise diverses personnalités du milieu, on assiste à cette fameuse institution de la SF française (ou parisienne, tout au moins) qu’est le Déjeuner du lundi, on fond devant une femme fatale qui tient beaucoup de la ninja, bref, on sourit souvent, de connivence ou d’incrédulité.

Toutefois, il faut reconnaître qu’il y a là le terreau sur lequel des textes plus ambitieux, plus achevés, ont poussé — dont la série F.A.U.S.T. et l’une des plus belles nouvelles de l’auteur, « L’Inversion de Polyphème ». Alors, oui, ces divers récits relèvent d’une espèce de… méta-pulp autoréférentiel ; oui, ils recyclent (y compris au sens propre, voir la chute abominable de « L’homme qui voulait sauver l’univers ») des tropes familiers ; oui, ils frôlent très souvent le pastiche. Mais ils témoignent de l’amour profond, viscéral, de Lehman pour le genre, de son désir de le voir conquérir le monde (ce qu’il fait, d’une certaine façon, dans « Collector ») et de sa fascination pour les possibles, aussi outrés soient-ils. Et, surtout, Espion de l’étrange est un bouquin fun. C’est trop rare pour qu’on néglige de le souligner.

3. Post-critique, où le chroniqueur perd tout sens de la mesure…

Bon, Serge, sauf ton respect : tu te le bouges, ton popotin ?

Ainsi naissent les fantômes

C’est une des lois de l’édition : les écrivains un peu plus difficiles, un peu moins commerciaux que la moyenne, ont besoin de champions. S’ils n’en ont pas, ou plus, ils passent entre les mailles du filet. Lisa Tuttle, Américaine établie au Royaume-Uni, a longtemps eu deux alliés dans l’édition française : Alain Dorémieux, qui l’a abondamment publiée dans Fiction tout comme dans la série « Territoires de l’inquiétude », et Jacques Chambon, qui a accueilli deux de ses recueils et trois de ses romans dans ses collections. Depuis la disparition de ces deux fortes individualités, force est de reconnaître que personne, ici, n’avait pris le relais. Tuttle a continué de tracer sa route, mais elle œuvre dans un genre, le fantastique, devenu par le biais d’un de ces cycles aussi mystérieux qu’absurdes un véritable champ de ruines.

On pourrait dire que la parution d’Ainsi naissent les fantômes tient donc du miracle : l’auteure a retrouvé des champions, en l’occurrence Mélanie Fazi, qui a conçu et, ce qui ne gâte rien, traduit ce recueil, et l’association Dystopia, qui lui a donné un superbe écrin, sans guère, on l’imagine, se soucier plus que de raison de rentabilité immédiate. Grâces leur en soient rendues.

Les textes réunis dans ce volume balayent vingt ans et plus d’écriture. Tous inédits en français, ils rendent compte de la constance des obsessions de Tuttle. Le corps féminin y est enjeu, victime, champ de bataille ; le corps, mais aussi l’esprit. Les lieux, clos le plus souvent se chargent de sens, se gauchissent : un placard semble ouvrir sur un ailleurs, une fenêtre enfanter une tumeur, une pièce à éclipses fournir un havre, une grotte abriter un dragon. En six stations du cauchemar, ils nous poussent vers une nuit de l’âme que parfois, imparfaitement, pour un trop bref instant, le langage et l’amour peuvent percer. Dans ce choix aussi remarquable que cohérent, il paraît difficile de mettre en avant un unique texte, mais je crois que l’incroyable « Ma pathologie » justifie à lui seul l’achat de ce livre. Il est rare de lire quelque chose d’aussi tranquillement atroce.

Le fantastique, c’est la musique du malaise. Lisa Tuttle joue à merveille de ses dissonances et on éprouve un plaisir fécond, quoique un peu inquiet, à renouer avec cette mélodie.

La Guerre, anthologie d'une belligérance

Dès le couple infernal titre/sous-titre (La guerre, anthologie d’une belligérance… donc, la guerre, anthologie d’une guerre, ah ah ah), on sait qu’on va avoir un problème avec cet ouvrage disponible en librairie sur commande, et diffusé dans trois (!) points de vente sur tout le territoire français (au moment où j’écris ces lignes). Enfin « sur commande », faut le dire vite. Par exemple, on ne le trouve pas sur Amazon, et le site de l’éditeur (joli, mais particulièrement incomplet) ne donne pas le nom du distributeur. Le mieux, au cas peu probable où vous seriez intéressé par l’objet, car, par exemple, votre grande sœur a écrit un truc dedans, c’est sans doute de l’acheter chez www.editions-hydromel.com.

L’objet-livre étant de qualité médiocre (le pelliculage de mon exemplaire a décidé de partir partiellement en vacances au bout d’une heure de lecture — j’ai davantage l’habitude que ça arrive à mes « Ailleurs & demain » vieux de trente ans), intéressons-nous plutôt aux textes. On mettra au sommet du podium la nouvelle de Jérôme Noirez, qui mêle de façon originale trois de ses thèmes de prédilection : l’enfance, la musique, la chair. Bordage et Beauverger occuperont logiquement les deuxième et troisième places. Avec sa puissance légendaire, Pierre Bordage défonce la porte ouverte des guerres climatiques, pour un résultat tout à fait professionnel. C’est brutal, sans surprise, en un mot : efficace. Quant à Stéphane Beauverger, il sous-exploite une très bonne idée. Peut-être pourra-t-il reprendre un brin ce texte dans son recueil à paraître chez La Volte. Léo Henry et Luvan ne se trouvent pas loin : le premier, brutal, ne raconte pas grand-chose et se noie parfois dans sa surécriture, la seconde commence très bien son texte, mais ne sait pas vraiment comment le finir.

Après, c’est tout de suite moins intéressant : Charlotte Bousquet se penche sur les enfants-soldats africains et livre quelques pages d’une violence qui oscille entre l’insoutenable et le caricatural ; son texte, léger comme des lasagnes au cassoulet, a la vertu de nous remettre en mémoire Johnny Chien Méchant d’Emmanuel Dongala, authentique chef-d’œuvre de la littérature africaine. Lionel Davoust s’essaye quant à lui au récit de guerre shepardien (La Vie en tant de guerre), mais reste trop fidèle aux tics d’écriture de la SF d’évasion (on pense à John Scalzi) pour toucher sa cible avec efficacité (Shepard, dans le titre suscité, affronte la littérature, tout comme Iain M. Banks dans Une forme de guerre… c’est sans doute cet affrontement qui manque le plus à cette anthologie). Jean-Michel Calvez rate de peu sa version personnelle de Lord of War ; il faut être sans concession pour (bien) écrire ce genre de texte, oublier la démagogie et le bien-pensant. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Le reste, anecdotique ou raté, ne vaut guère qu’on s’y attarde. Quant aux mauvaises nouvelles (Kaan, Chenu), elles peuvent se targuer d’une espèce de sincérité, surtout celle de Lucie Chenu, qui appelle à l’indulgence.

Au final, une anthologie disparate (s’y mêlent tous les genres de l’Imaginaire et la littérature blanche), dispensable, frileuse vis-à-vis de son sujet, dans laquelle on ne trouvera, malgré un casting séduisant, aucun texte exceptionnel

Le Bar de l'enfer

Si Le Bar de l’enfer (atroce, ce titre français, en passant) était un film (ce qu’il sera bientôt), ce serait un buddy movie, au détail près que les buddies en question, Earl et Duke, ne sont pas policiers mais un vampire chauve et un loup-garou très poilu. Un peu contre leur gré, ils passent leurs vacances, fauchés, à Rockwood, où se trouve un diner (restaurant américain typique) pour le moins assailli par des zombies et autres goules (l’épisode des vaches zombies est à se pisser dessus… de rire). Le coupable de toute cette activité surnaturelle à découvert est une coupable : Maîtresse Lilith, qui n’a qu’un adepte : Chad, l’éjaculateur précoce. Maîtresse Lilith est en fait une jeune ado américaine, moitié jap’ (ah ! le charme torride du métissage), remplie d’hormones jusqu’au menton et d’idées occultes à la con au-dessus. Cela dit, on ne peut pas lui ôter un certain savoir-faire en allumage et en cérémonies d’invocation de forces très anciennes.

Comme Duke en pince pour Loretta, la propriétaire du diner (qui, évidemment, selon ses dires, ne lui fait aucun effet), comme Earl en pince lui pour la jolie fantôme qui garde le cimetière local, et comme maîtresse Lilith veut devenir maîtresse d’un monde de ruines et de cendres, la guerre est déclarée !

Ça va gicler (vert dégoûtant, la plupart du temps).

Voilà un livre qui joue à cent pour cent la carte du divertissement cradingue et mauvais esprit (on pense bien évidemment à Une nuit en enfer, de Robert Rodriguez, d’où le titre français naze auquel on se permettra de préférer Un diner en enfer, qui aurait été plus proche du livre). L’absolu contraire de Twilight. Pas de la grande littérature (ah ça, non !), mais plutôt un roman jouissif qui alterne dialogues marrants et scènes d’action délurées. C’est la première fois que je lis un livre en collection jeunesse qui me semble vraiment s’adresser aux adolescents : y’a du sexe (beaucoup), de la bière, des trucs gothiques plus ou moins classiques, des gros mots (et des blagues à la tonne, qui sont… niveau adolescent).

Seule ombre au tableau, une traduction française correcte mais qui pose un problème intéressant, car il fallait sans doute, pour retranscrire le côté punchy de la prose de Martinez, une « adaptation vigoureuse », ce qui est davantage un travail d’écrivain qu’un travail de traducteur. Patrick Imbert s’en sort plutôt pas mal, mais ses dialogues n’ont pas l’abattage des dialogues VO.

A offrir à votre ado pour lui montrer qu’il existe aussi des livres de fantasy redneck avec des petites salopes de 17 ans qui ont le feu au cul, un feu d’enfer, évidemment…

Pour moi, ce sera un zombie burger with cheese, un coca-goula et une belle part de frites. Sans modération.

Des Fleurs pour Algernon

[Critique commune à Algernon et moi et Des Fleurs pour Algernon.]

D’abord publié sous forme de nouvelle en 1959 (prix Hugo l’année suivante), puis sous forme de roman en 1966 (prix Nebula), Des Fleurs pour Algernon est un des chefs-d’œuvre incontestés de la science-fiction. Il a été adapté en téléfilm tourné en direct, puis au cinéma en 1968 (Charly, Ralph Nelson). Suivront encore deux téléfilms, dont un franco-suisse (en 2006) tout à fait regardable. Plus difficile à croire, Des Fleurs pour Algernon a aussi été adapté en pièce de théâtre, en comédie musicale et en spectacle de danse.

Tout le monde connaît la trame de ce classique : Charlie, arriéré mental employé dans une boulangerie, voit son intelligence accrue grâce à une opération chirurgicale ; avant lui, c’est une souris de laboratoire, Algernon, qui avait reçu le même traitement. Charlie tient son journal, tombe amoureux de sa thérapeute, couche avec une artiste un peu fofolle, jusqu’à ce que son intelligence commence à décroître, puis Algernon se laisse mourir… Roman plutôt audacieux pour l’époque (cruauté parentale, bizutages sordides, scènes de schizophrénie, sexualité explicite ; n’oublions pas que Les Amants étrangers de Farmer date de 1961), Des Fleurs pour Algernon est publié chez J’ai Lu depuis 1972, où il est réédité régulièrement tous les trois ou quatre ans. D’ailleurs, à ce sujet, il serait bon que quelqu’un se penche sur la traduction de Georges-Henri Gallet, où (entre autres erreurs/ maladresses) college est traduit collège même quand il s’agit d’une université, ce qui donne quelques faux sens assez croquignolets (Charlie, alors d’une intelligence supérieure, ne va pas à la bibliothèque du collège, mais bien en bibliothèque universitaire). Encore un de ces nombreux romans américains dont les personnages prennent leur café avec de la crème et du sucre (cream = lait).

En terme de notoriété mondiale, d’adaptations, Des Fleurs pour Algernon est LE livre de Daniel Keyes (même s’il est injuste d’oublier Les Mille et une vie de Billy Milligan) ; un phénomène qui méritait sans doute que l’auteur y revienne. Chose faite en 1999 avec Algernon, Charlie et moi, trajectoire d’un écrivain, une autobiographie partielle (il y est peu, voire pas du tout, question des autres romans de l’auteur), avec laquelle s’ouvre la collection « Nouveaux millénaires » (en sus du fort médiocre Idlewild de Nick Sagan). Un choix curieux, l’ouvrage, peu commercial, semblant s’adresser avant tout aux enseignants qui font lire Des Fleurs pour Algernon à leurs élèves (dans cette optique, c’est un livre incontournable). On ne peut pas dire que cette trajectoire d’écrivain soit très palpitante ; si on s’intéresse beaucoup à l’expérience de Keyes dans les pulps, à ses fréquentations (William Tenn, Horace L. Gold, Lester Del Rey), le reste est très en dessous. Le processus de création de Daniel Keyes est laborieux (ce qui explique sans doute son statut d’auteur d’un seul roman). Sa longue collaboration avec Stan Lee (des centaines (!) de scénarios) est évoquée en trois phrases. Globalement, l’auteur, hanté (et donc en un sens maudit, même s’il y a des malédictions plus désagréables, vu le succès de son œuvre), ne s’intéresse dans cet ouvrage qu’à Charlie et Algernon : comment ils sont nés dans son esprit, comment ils sont nés sur papier, puis à la télé, au cinéma, en comédie musicale, etc. Le tout pourrait être brillamment écrit, mais non, c’est assez terne, seuls quelques morceaux de bravoure (la mort du marin, l’embauche dans le monde des pulps) donnent du corps au texte. Quand on compare avec Une sorte de vie (suivi de Les Chemins de l’évasion) de Graham Greene, le choc est rude.

Au final, Algernon, Charlie et moi, trajectoire d’un écrivain est un livre mineur, souvent intéressant mais jamais passionnant (on s’y ennuie ferme, ici et là), un ouvrage à réserver aux enseignants concernés, aux spécialistes hardcore de la SF et aux fans absolus de Des Fleurs pour Algernon. Notons toutefois que l’éditeur a eu la bonne idée de placer à la fin de l’ouvrage la version courte, originelle, de la nouvelle « éponyme ».

Algernon et moi

[Critique commune à Algernon et moi et Des Fleurs pour Algernon.]

D’abord publié sous forme de nouvelle en 1959 (prix Hugo l’année suivante), puis sous forme de roman en 1966 (prix Nebula), Des Fleurs pour Algernon est un des chefs-d’œuvre incontestés de la science-fiction. Il a été adapté en téléfilm tourné en direct, puis au cinéma en 1968 (Charly, Ralph Nelson). Suivront encore deux téléfilms, dont un franco-suisse (en 2006) tout à fait regardable. Plus difficile à croire, Des Fleurs pour Algernon a aussi été adapté en pièce de théâtre, en comédie musicale et en spectacle de danse.

Tout le monde connaît la trame de ce classique : Charlie, arriéré mental employé dans une boulangerie, voit son intelligence accrue grâce à une opération chirurgicale ; avant lui, c’est une souris de laboratoire, Algernon, qui avait reçu le même traitement. Charlie tient son journal, tombe amoureux de sa thérapeute, couche avec une artiste un peu fofolle, jusqu’à ce que son intelligence commence à décroître, puis Algernon se laisse mourir… Roman plutôt audacieux pour l’époque (cruauté parentale, bizutages sordides, scènes de schizophrénie, sexualité explicite ; n’oublions pas que Les Amants étrangers de Farmer date de 1961), Des Fleurs pour Algernon est publié chez J’ai Lu depuis 1972, où il est réédité régulièrement tous les trois ou quatre ans. D’ailleurs, à ce sujet, il serait bon que quelqu’un se penche sur la traduction de Georges-Henri Gallet, où (entre autres erreurs/ maladresses) college est traduit collège même quand il s’agit d’une université, ce qui donne quelques faux sens assez croquignolets (Charlie, alors d’une intelligence supérieure, ne va pas à la bibliothèque du collège, mais bien en bibliothèque universitaire). Encore un de ces nombreux romans américains dont les personnages prennent leur café avec de la crème et du sucre (cream = lait).

En terme de notoriété mondiale, d’adaptations, Des Fleurs pour Algernon est LE livre de Daniel Keyes (même s’il est injuste d’oublier Les Mille et une vie de Billy Milligan) ; un phénomène qui méritait sans doute que l’auteur y revienne. Chose faite en 1999 avec Algernon, Charlie et moi, trajectoire d’un écrivain, une autobiographie partielle (il y est peu, voire pas du tout, question des autres romans de l’auteur), avec laquelle s’ouvre la collection « Nouveaux millénaires » (en sus du fort médiocre Idlewild de Nick Sagan). Un choix curieux, l’ouvrage, peu commercial, semblant s’adresser avant tout aux enseignants qui font lire Des Fleurs pour Algernon à leurs élèves (dans cette optique, c’est un livre incontournable). On ne peut pas dire que cette trajectoire d’écrivain soit très palpitante ; si on s’intéresse beaucoup à l’expérience de Keyes dans les pulps, à ses fréquentations (William Tenn, Horace L. Gold, Lester Del Rey), le reste est très en dessous. Le processus de création de Daniel Keyes est laborieux (ce qui explique sans doute son statut d’auteur d’un seul roman). Sa longue collaboration avec Stan Lee (des centaines (!) de scénarios) est évoquée en trois phrases. Globalement, l’auteur, hanté (et donc en un sens maudit, même s’il y a des malédictions plus désagréables, vu le succès de son œuvre), ne s’intéresse dans cet ouvrage qu’à Charlie et Algernon : comment ils sont nés dans son esprit, comment ils sont nés sur papier, puis à la télé, au cinéma, en comédie musicale, etc. Le tout pourrait être brillamment écrit, mais non, c’est assez terne, seuls quelques morceaux de bravoure (la mort du marin, l’embauche dans le monde des pulps) donnent du corps au texte. Quand on compare avec Une sorte de vie (suivi de Les Chemins de l’évasion) de Graham Greene, le choc est rude.

Au final, Algernon, Charlie et moi, trajectoire d’un écrivain est un livre mineur, souvent intéressant mais jamais passionnant (on s’y ennuie ferme, ici et là), un ouvrage à réserver aux enseignants concernés, aux spécialistes hardcore de la SF et aux fans absolus de Des Fleurs pour Algernon. Notons toutefois que l’éditeur a eu la bonne idée de placer à la fin de l’ouvrage la version courte, originelle, de la nouvelle « éponyme ».

Jade

Encore méconnu en France, Jay Lake signe avec Jade une bonne surprise, un portrait de (jeune) femme réussi doublé d’une intrigue solide, le tout situé dans un univers au parfum volontiers capiteux mais âpre avant tout.

Débutant comme le « simple » (et classique) journal d’une petite fille arrachée à une famille pauvre découvrant un monde dont elle ne comprend pas les codes et qu’elle va devoir peu à peu apprendre à maîtriser tout en demeurant à la merci de ses « ravisseurs », le roman prend bien vite une toute autre ampleur… On remerciera d’ailleurs, au passage, les éditions Eclipse pour ne pas révéler les trois quarts de l’histoire via la quatrième de couverture, comme cela arrive encore si souvent. Le contraire eût été regrettable : le lecteur prend peu à peu ses marques, tout comme l’héroïne, dans cet univers qui évoque évidemment un parfum d’Orient, ses couleurs chamarrées et ses modes de pensée, tout en disposant d’une identité propre et même assez marquée. Il y a vite quelque chose de fascinant dans ce récit, tout comme dans le comportement et le témoignage de Jade, dont le caractère bien trempé s’affirme malgré de réelles failles qui ne la rendent que plus humaine, réelle. Elle doute, fait des erreurs. On pourra bien sûr la trouver particulièrement mature pour son âge, voire un peu trop, mais n’oublions pas de tenir compte des circonstances de l’intrigue.

Divisé en trois grandes parties, l’histoire que brosse Jay Lake sait en tous les cas conserver un véritable fil directeur, tout en prenant le temps de s’étoffer ici ou là. A travers ses personnages — les seconds rôles marquants ne manquent pas —, mais aussi tout simplement via les lieux et les codes de ce monde, quand il ne s’agit pas de ses enjeux. Pour autant, il n’est pas seulement question d’un récit introspectif retraçant le passage à l’âge adulte d’une jeune fille ayant dû grandir trop vite…

L’apprentissage ponctué d’épreuves que traverse celle-ci donne en effet lieu à plusieurs séquences d’action de haute volée, qui, n’en doutons pas, devraient contenter les amateurs du genre. Sans pour autant que le rythme en devienne échevelé. La question n’est pas là. Le voyage en lui-même compte finalement plus que ses diverses destinations.

Mais au-delà de tout cela, le roman de Jay Lake ne se refuse jamais à une certaine amertume. Les erreurs se paient. Les regrets ne servent à rien. Le sang et les larmes ne font pas tout. Jade elle-même peut sembler parfois froide, afficher une démarche clinique, mais avec elle, c’est l’émotion qui bouillonne à fleur de peau. Il arrive même qu’elle nous prenne à la gorge sans crier gare au détour de certaines scènes.

Son histoire nous est contée avec talent, l’auteur disposant d’une plume racée, rehaussée de quelques jolies images, parfois audacieuses, mais aussi régulièrement (trop ?) empreintes de tournures de phrases un peu lourdes. Lake ne s’interdit en tout cas aucun sujet. Le roman est donc avant tout centré sur ses personnages et bien entendu son héroïne en premier lieu, mais sans négliger pour autant tous les autres aspects qui font une bonne histoire.

Reste une conclusion forcément frustrante — on s’attendait à accompagner Jade encore longtemps —, un troisième acte un rien déroutant qui pourrait bien ne pas convaincre tous les lecteurs et s’avère un bon cran en dessous de ce qui précède… Et pourtant, chaque partie du roman aurait presque pu alimenter un livre entier. La richesse de l’univers est là, de même que la complexité des personnages qui le peuplent.

Le poids des enjeux se joue de la légèreté des êtres, de la vacuité des existences. Mais il y a des choses que l’on n’oublie pas, peu importe les vicissitudes du destin. C’est aussi le cas de Jade.

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