Connexion

Actualités

Poupées aux yeux morts

Premier roman ambitieux de Roland C. Wagner, après Le Serpent d'angoisse et Un Ange s'est pendu, Poupée aux yeux morts, qui comprenait dans sa première édition trois volumes, conte les tribulations de Kerl, un voyageur de l'espace qui, à la suite d'une panne sur son vaisseau, a vieilli durant le trajet. Ce septuagénaire tente de retrouver Sue, la bien-aimée qu'il a délaissée cinquante ans plus tôt, laquelle n'a paradoxalement pas pris une ride depuis qu'elle a été conditionnée pour devenir une prostituée.

Cette quête sentimentale se double vite d'une autre, à l'échelle cosmique. En effet, la rationalité est de plus en plus souvent prise en défaut : il semble qu'une autre logique venue du fond de l'espace, la Perturbation, progresse vers la Terre. Les premiers éléments de cette menace sont donnés à Kerl par l'intermédiaire d'un Fouinain, un extraterrestre dont le physique comique ne masque que mieux l'étendue des pouvoirs psychiques. C'est cependant à l'astronaute de rassembler en un tout cohérent les indices qu'il glane au cours de péripéties rocambolesques ; les Matraqueurs, qui hantent le métro et s'expriment en langage minimaliste, les Salvoïdes, clones dont la fonction même de faiseurs d'horribles jeux de mots est un mauvais jeu de mots, les Transylvaniens qui dansent en effectuant de courts sauts dans le temps, les Néopurs, ex régime fort mais encore puissant, d'un puritanisme exacerbé, renversé par la Rationalité et sa rigidité scientifique, comme d'autres extraterrestres ou d'autres personnages attachants, constituent, parfois sans en avoir conscience, un élément du puzzle. Références musicales et littéraires, principalement de Science-Fiction, culturelles en ce qui concerne les images du vieux Paris, scientifiques par rapport à la Perturbation sont autant de détails qui portent l'intrigue à un point d'ébullition.

L'art littéraire de Roland C. Wagner est de manipuler conjointement le motif et la trame. Comme dans Les Futurs Mystères de Paris, que ce roman préfigure, chaque motif de son puzzle répète un élément de la trame globale.

Comme toujours chez Wagner, l'action est rapide et échevelée, de multiples personnages se croisent, se perdent et se retrouvent, d'innombrables idées et postulats sont agités, concaténés pour finalement accoucher d'une théorie unifiée d'un univers imaginaire aussi foisonnant dans sa complexité que cohérent dans son ensemble. On sort d'une telle lecture un peu étourdi, mais ravi, ébloui par ce numéro d'équilibriste. Une réédition essentielle.

Nouvelles 1963-1981

Ce quatrième et dernier recueil des nouvelles complètes de Dick couvre une période de près de vingt ans. Celle-ci correspond à la période où Dick devient un auteur de premier plan, grâce à des romans devenus des classiques, et où cette dernière forme devient prédominante.

Bon nombre de ces nouvelles peuvent être considérées comme des ébauches de roman (« Au temps de Poupée Pat », « Rendez-vous hier matin », « Une odyssée terrienne », « Chaînes d'air, réseau d'éther »…) ce qui ne signifie pas que telles étaient forcément les intentions de Dick au départ. « Dans la nouvelle gisait le germe », écrit Dick qui avoue que certaines de ses idées restent mieux exprimées sous cette forme qu'intégrées à un projet plus vaste dans le cadre d'un roman.

Durant la décennie précédente, la question de la définition de l'humain et de la réalité avait souvent pris la forme d'invasions insidieuses, d'artefacts dont il était impossible de déterminer l'extranéité. On en trouve encore quelque trace comme dans « Un précieux artefact » (l'un des derniers humains se raccroche à un chat symbolisant son monde détruit, sans savoir que les extraterrestres vainqueurs l'ont fabriqué pour son bon équilibre psychique). On sent pourtant la veine s'appauvrir, Dick synthétisant ses doutes jusqu'à la caricature et ne se privant pas, du coup, de les traiter par l'humour : un humain se changeant en gélate 12 heures sur 24 ne se sent pas plus humain qu'une gélate se transformant les trois quarts du temps en (ravissante) humaine (« Ah ! Être un gélate ! ») ; comment se mêler aux humains sans se faire repérer se demande un des petits envahisseurs Fnouls ? Cigarettes, whisky et p'tites pépées font de vous un homme à condition de ne pas en abuser ! (« La guerre contre les Fnouls »).

À présent, il ne s'agit plus d'identifier une menace externe mais de démêler, à l'intérieur de soi, le vrai du faux : l'homme conditionné pour croire à des événements qui n'ont pas eu lieu (« Le retour du refoulé »), l'homme se faisant greffer des souvenirs de voyage (« Souvenirs à vendre »), l'homme apprenant qu'il n'est qu'une machine et que sa perception de la réalité (ou bien la réalité elle-même ?) ne dépend que de la bande perforée qui défile dans sa mémoire (« La fourmi électrique ») sont autant d'exemples où le héros dickien ne se contente plus de douter de ses sens mais de lui.

Est-ce pour cette raison qu'il éprouve le besoin de se livrer à quelques confidences autobiographiques, de faire le point, parfois par le biais de texte symbolique comme Cadbury, le castor en manque, où sont exprimées ses difficiles relations avec les femmes ?

Précédant le délire mystique de Dick, et en prolongement direct avec les thèmes qu'il ressasse sans cesse, de nombreux textes posent la question de la divinité (« La boîte noire », « La foi de nos pères », « L'œil de la sybille », « Le cas Rautavaara »), préfigurant entre autres les romans de la « trilogie divine » ou encore le roman qu'il projetait d'écrire, Le Hibou ébloui, dont on trouvera ici le synopsis inédit que Dick avait présenté à son éditeur.

Une chose est sûre à la lecture de ces quelques pages condensant davantage un projet qu'un récit : Dick n'aurait pas fini de nous étonner !

L'Enfant arc-en-ciel

Weber Gregston, écrivain de renom, est amené à terminer le film d'Horreur de son ami Philip Strayhorn, qui s'est suicidé pour de mystérieuses raisons. La cassette vidéo qu'il lui lègue ne se laisse lire que progressivement, au fur et à mesure que Weber progresse dans la connaissance du projet de Philip, qui touchait à la connaissance divine. Mentor dérangeant, une petite fille enceinte qui prétend être un ange l'avertit qu'une scène du film risque de libérer des forces maléfiques si elle n'est pas retrouvée et modifiée. En fait, elles sont déjà à l'œuvre : les proches de Philip décèdent ou sont atteints d'un cancer. Il n'est pas certain non plus qu'on puisse faire confiance à cet ange qui apparaît et disparaît mystérieusement.

La quête de Webster, dictée par l'urgence, est ardue tant les faux-semblants, les signes ésotériques brouillent sa lecture des événements. L'écrivain est amené à la connaissance de soi en tentant de percevoir la personnalité réelle de Philip, dont il ne réalise que progressivement combien celui-ci l'a plagié. La réalisation du film le pousse à réfléchir à la nature du mal, à ce qui fait son essence. Dans le même temps, le récit qui abonde en références cinématographiques présente de manière fort convaincante l'univers du cinéma hollywoodien et plus particulièrement du film d'Horreur.

Fantasmatiques, allégoriques, les romans de Jonathan Carroll ne ressemblent à nul autre et appartiennent à cette catégorie rare de Fantastique qui privilégie l'épouvante du mouvant et de l'incertain à l'horreur des gesticulations grand-guignolesques.

Réflexion sur la mort, l'âme et le mal, ce roman se situe dans le droit fil de La Morsure de l'ange précédemment paru dans la même collection.

La Bête de l'apocalypse

Raoul de Warren a l'art de maintenir un suspense constant, de mener le lecteur de surprise en surprise sans temps mort, non pas à l'aide de rebondissements dans l'action mais bien dans l'élucidation de l'intrigue ! Qu'on juge : un jeune homme, Philippe Lormel, venu voir un ami, atterrit chez son voisin de palier, Robert Noir, qui l'informe qu'il l'a attiré ici car il est hanté par des cauchemars qu'il compte lui inoculer ! Effectivement, Lormel rêve ensuite d'une jeune femme crucifiée sur un bateau en flammes. Charles de Mordigné, un jeune passionné de mystères, enquête pour lui et apprend qu'au fil des siècles, cinq navires nommés La bête de l'Apocalypse ont coulé au large de Cadix ! Ce nom est aussi le titre d'un film inachevé illustrant l'Apocalypse de Saint Jean, qui n'aurait été tourné que pour permettre à la secte des Chevaliers du même nom de sacrifier une femme afin de mettre fin au règne de la Bête et hâter l'avènement de la troisième période de l'Apocalypse, qui promet mille ans de bonheur avant la convulsion finale. Plus surprenant encore : les cauchemars de Philippe représentent une scène jouée par l'actrice du film. Au fur et à mesure que l'enquête progresse, des cadavres jonchent la route de Charles de Mordigné, vite accusé de meurtre et qui d'ailleurs en vient à conclure avec d'autres qu'il est le coupable, victime d'un dédoublement de personnalité !

Raoul De Warren, considéré comme le Gustave Meyrink français, ne craint pas d'abuser, en grand maître de la littérature populaire, de coïncidences et de hasards formidables, de dédoublements de la personnalité et même de filiations cachées ou ignorées ! Ce grand numéro d'équilibriste est peaufiné par l'agilité avec laquelle il manipule les chiffres pour faire coïncider les nombres ésotériques (666, 888) avec les événements de l'Histoire. La seconde guerre mondiale devient ainsi la trace tangible du règne de la Bête sur Terre.

Récit Fantastique, policier, d'espionnage, d'occultisme ? La bête de l'Apocalypse est tout cela à la fois et bien davantage. De la grande littérature populaire, vraiment !

Avril et des poussières

En alternance, un récit fantastique, celui d'Antonio, en 1998, chasseur de trésors anciens à l'image d'un Indiana Jones, et un récit de Science-Fiction qui conte au XXIIe siècle le voyage spatial et la colonisation d'une planète, Bêta X.

Antonio reprend les recherches de Laura, son amour disparu, parties d'un grimoire traitant de civilisations antérieures. Elles l'amènent à exhumer en Australie, alors qu'il est traqué par un mystérieux personnage, un moulin à prières qui le ballotte à travers l'espace et le temps, jusqu'à l'expédier finalement sur Bêta X.

Les colons de l'expédition, dominée par la NEE, la Nouvelle Ethique de l'Être, et ses prêtres rigoristes perdent la plupart de leurs scientifiques d'une manière aussi spectaculaire qu'incompréhensible. À l'arrivée, les colons se séparent des prêtres qui s'exilent dans les montagnes, pour des raisons connues d'eux seuls. Marie, une psycho-intuitive, qui donne à Bêta X le poétique nom d'Avril recevra la révélation de ces événements.

Il s'avère que des portes spatio-temporelles, à travers lesquelles passe Antonio, ont été placées par des extraterrestres qui s'affrontent sur Terre depuis des siècles.

La lutte classique d'Osiris et Isis contre Seth, empruntée à la mythologie égyptienne, a déjà inspiré nombre de récits. Il est impossible ici de ne pas faire référence au cycle de BD bilalien et principalement au premier tome, La foire aux immortels, où la religion est également très prégnante et où les demi-dieux investissent aussi des corps humains.

Mêlant action et suspense, le récit, élégamment écrit, cherche à dépasser sa dimension de roman populaire. Les titres des chapitres, références directes ou déguisées à des romans de SF et à quelques autres comme les extraits de livres qui les précèdent citant pêle-mêle le Coran, Mirabeau, Gautier, T.S. Eliot, Homère, Dirac, Breton, Louise Labé, Tristan Bernard montrent à quel point l'auteur cherche à embrasser toutes les cultures et les époques pour en synthétiser les messages de tolérance et de connaissance de soi. Si l'originalité manque au scénario, elle est présente dans les intentions, un brin mystiques, portant sur le temps et la place de l'homme dans l'univers…

Les Royaumes du Mur

Il  y a deux ans, dans sa nouvelle Carnets d'Henri James (in Les Eléphants d'Hannibal), Robert Silverberg faisait dire à cet auteur, parlant de l'un de ses amis écrivains : « Le meilleur de son œuvre est derrière lui, et il est évident qu'il le sait. Je prie Dieu, s'il existe, de ne pas me réserver pareil destin. » Il est certes facile pour le critique de sortir une phrase de son contexte et d'en tirer les conclusions qui l'arrangent, mais il n'en reste pas moins indiscutable que les derniers romans de Silverberg font pâle figure face aux chefs-d’œuvre qu'il signa il y a un quart de siècle. Dans une interview récente à la revue américaine Locus, l'auteur reconnaissait se sentir mal à l'aise avec la Science-Fiction actuelle et les contraintes du marché. Visiblement peu attiré par les thématiques modernes, il a ces dernières années opté pour un classicisme auquel il ne nous avait guère habitué, tant sur le fond que sur la forme, et s'est retrouvé catalogué, bon gré mal gré, « vieille gloire de la SF américaine ». Bref : un homme du passé.

Certes, Les Royaumes du mur, comme les romans qui lui ont succédé, n'est pas foncièrement mauvais. Les personnages que Silverberg met en scène sont plutôt attachants, et la société extraterrestre qu'il décrit, si elle n'est pas des plus originales, n'en est pas moins intéressante. Reste que l'on a l'impression d'avoir déjà lu cette histoire de pèlerins partis à la rencontre de leurs dieux des dizaines de fois, et que ce récit souffre de sa linéarité — au fil de leur progression, les héros affrontent un danger, puis un autre, puis un autre… Au bout du compte, si l'on n'a pas l'impression d'avoir perdu son temps à la lecture de ce livre, on a néanmoins tôt fait de le ranger dans quelque recoin poussiéreux de sa mémoire. Et l'admirateur de Robert Silverberg de constater, désolé, que celui-ci écrit désormais des romans oubliables.

Les vieux routiers de la Science-Fiction pourront retrouver dans Les Royaumes du mur le plaisir éprouvé à recevoir des nouvelles d'un vieil ami que l'on ne voit plus guère depuis qu'il est parti couler une retraite paisible sur la côte. Quant aux jeunes gens qui nous font le plaisir de nous lire, nous leur conseillons ardemment de faire un détour par les deux « Omnibus » récemment publiés par les Presses de la Cité, ils comprendront sans mal ce qui faisait de Silverberg un auteur d'exception.

Quatre cents milliards d'étoiles

Brièvement entrevu dans les pages de Fiction à la fin des années 80, publié dans l'anthologie Century XXI (Encrage) puis dans les pages de Galaxies, c'est au tour des grandes collections de SF françaises de s'intéresser à Paul J. McAuley, l'un des écrivains les plus talentueux de la nouvelle vague britannique. Après Les Conjurés de Florence (Denoël « Présences »), et en attendant la traduction du splendide Fairyland, J'ai Lu publie aujourd'hui son premier roman.

Quatre cents milliards d'étoiles se déroule dans un futur assez éloigné. L'humanité est en guerre contre les Alea, une race extraterrestre dont elle ignore tout. Afin de percer leurs secrets, Dorthy Yoshida, une jeune télépathe, est envoyée sur une planète terraformée par les Alea. Son rôle au sein de l'équipe d'exploration est de tenter d'entrer en communication avec les créatures primitives qui peuplent ce monde, surnommées les Bergers, et de découvrir le lien qui les unit aux Alea.

Même si McAuley a fait bien mieux par la suite, ce premier roman est loin d'être inintéressant. Quatre cents milliards d'étoiles est un space opera mâtiné de hard science, s'inscrivant dans une tradition établie par Hal Clement ou Larry Niven, et poursuivie ces dernières années par des auteurs comme David Brin et Gregory Benford. Le traitement des divers thèmes de ce roman (télépathie, écologie, première rencontre avec une civilisation extraterrestre, etc.) n'est pas foncièrement original, mais il est globalement bien maîtrisé. Paul J. McAuley a su créer un univers crédible et intéressant, dont il ne révèle que progressivement les mystères. Ajoutons à cela un personnage principal féminin attachant de par sa complexité, qui plus est traité sans une once de machisme, et l'on obtient un roman qui, s'il ne bouleverse pas les données du genre, se lit avec un plaisir évident.

Souhaitons que J'ai Lu aura la bonne idée de traduire les deux romans suivants de McAuley, Secret Harmonies et Eternal Light, situés dans le même univers que celui-ci.

Cyberkiller

Quatre ans et demi après sa première publication, le Fleuve Noir réédite Cyberkiller, roman dans lequel apparaît pour la première fois l'univers que Jean-Marc Ligny a ensuite développé dans Inner City (J'ai Lu), ses deux récents livres pour la jeunesse parus chez Hachette (Slum City et Le Chasseur lent), ainsi que dans quelques nouvelles. Ligny a pour l'occasion sensiblement retravaillé ce roman, y ajoutant quelques péripéties et modifiant divers éléments de son intrigue.

On résumera l'histoire en deux lignes : Deckard, un agent de Maya, la compagnie leader sur le marché informatique, est chargé de débarrasser le cyberspace d'un programme pirate, Cyberkiller, capable de tuer physiquement les utilisateurs du réseau tombés entre ses griffes virtuelles. Intrigue prétexte à la découverte de ce XXIe siècle divisé entre Haute et Basse Réalité (la réalité virtuelle opposée au monde réel), entre les enclaves où les inners prospèrent et les bidonvilles où les outers s'entretuent pour survivre, entre les multinationales toutes-puissantes et les sectes obscurantistes.

Le cyberspace tel que le décrit Ligny doit beaucoup à Sega et Nintendo. À lire ce roman, on en vient à se demander si le réseau peut servir à autre chose qu'à sauver des princesses numériques en détresse, et accessoirement à leur faire subir les derniers outrages. On est ici bien loin des extrapolations vertigineuses d'un Greg Egan. L'enjeu de ce roman est ailleurs, Cyberkiller se veut avant tout un roman d'aventure bien enlevé, et de ce point de vue le contrat est respecté. On regrette néanmoins que la société dans laquelle se situe cette histoire ne soit que trop schématiquement esquissée — mais l'auteur développe cet aspect de façon satisfaisante dans Inner City — et que l'écriture soit bâclée — même s'il n'est pas l'un des meilleurs stylistes de la Science-Fiction française, Ligny est capable de bien mieux que ça. À lire pour se détendre, entre deux parties de Tomb Raider.

Aux yeux la lune

Petit à petit, Michel Jeury disparaît des rayonnages SF des libraires. Voilà une dizaine d'années que l'auteur du Temps incertain a délaissé la Science-Fiction pour le « roman du terroir », et les rééditions de ses oeuvres antérieures se font rares. Ce qui est d'autant plus déplorable que nombre d'auteurs de la nouvelle vague, de Lehman à Wagner en passant par quasiment tous les autres, lui doivent beaucoup et ne s'en cachent pas. L'embellie éditoriale que nous connaissons actuellement pourrait remédier à cet état de fait et permettre aux nouveaux lecteurs de (re)découvrir ce pilier de la SF hexagonale.

Parmi les « introuvables » de Michel Jeury, il y a les vingt volumes parus dans la collection « Anticipation » entre 1979 et 1992 — y compris les trois romans signés du pseudonyme d'Albert Higon, écrits à l'origine pour les éphémères éditions Patrick Siry. Il ne s'agit certes pas de la production la plus ambitieuse de l'auteur, mais on y trouve d'indiscutables réussites.

Aux Yeux la lune est le premier de ces titres à être réédité. On y rencontre un groupe d'enfants immortels, ne vivant que pour s'amuser, insouciants, irresponsables, et dont tous les besoins et les envies sont pris en charge par Sem, l'ordinateur vivant. Mais lorsque celui-ci les abandonne sur Coeur-de-la-Guerre avant de disparaître définitivement, Ania et ses amis devront apprendre à survivre et à échapper aux hordes guerrières qui s'affrontent sans répit sur ce monde de folie.

Si Aux Yeux la lune est un Jeury mineur, à l'étroit dans le carcan des 192 pages réglementaires en « Anticipation », il n'en est pas moins plaisant, en particulier grâce à son personnage central, Ania, qui, de spectatrice-consommatrice de l'horreur régnant sur Cœur-de-la-Guerre, va devenir bien malgré elle actrice de ce conflit, et par là même s'humaniser. Un sentiment que renforce la chute pour le moins abrupte de ce roman, stigmatisant l'absurdité de la société dans laquelle Ania se débat.

Souhaitons que cette réédition soit la première d'une longue série, en rêvant, qui sait, d'un retour de Michel Jeury à la Science-Fiction.

Escales sur l'horizon

Ah, quelle belle grosse anthologie de Science-Fiction française inédite ! Klein en a rêvé, Lehman l'a fait ! Il ne s'agit pas de retirer à Ayerdhal le mérite d'avoir été le premier à publier une anthologie de ce type chez un grand éditeur (Genèses chez J'ai Lu), mais ce n'était pas un grand format et elle ne se voulait pas aussi éclectique ! Pour célébrer ce renouveau, Lehman rappelle, dans une longue introduction un rien didactique, l'historique de la S-F et ce qui fait sa spécificité tout en analysant les réticences que nourrissent envers le genre les non-lecteurs. La partie concernant les causes objectives du ghetto dans lequel se retrouva la Science-Fiction française est un peu plus faible, comme d'ailleurs certaines remarques qui nourriront maints débats, mais l'essentiel est dit : la Science-Fiction française existe, elle sait être aussi passionnante que l'anglo-saxonne, la preuve en étant immédiatement donnée avec seize textes dont certains sont de courts romans.

Les thèmes des nouvelles abordent fréquemment les questions du savoir et de la mémoire, de la revendication, de la répliquation (technologique) et de la disparition.

Le savoir est au centre de la nouvelle de Sylvie Denis, « Avant Champollion », où la redécouverte de la version originale de Paul et Virginie permet de prévoir le retour de l'hiver sur une planète à la révolution extrêmement lente. Si le savoir permet de prévoir, il est aussi une arme comme le rappelle Laurent Genefort dans « Proche Horizon », où le secret de la spatiocénose avec les osmos est très convoité. La connaissance interdit en revanche : tout retour en arrière, de sorte qu'on a toujours recours, en dernier ressort, à l'homme pour résoudre les problèmes qu'amène le progrès, C'est ce qu'illustre « Hippo ! » de Thierry Di Rollo, alors que Francis Valéry, qui associe encore une fois voyage et mémoire dans « Des Signes dans le ciel », montre que la technologie ne peut tout mémoriser et que la transmission orale du savoir a encore, parfois, sa raison d'être. « Les souvenirs sont vivants » affirme la chercheuse de « Voyageurs », qui sait enfin que sa théorie concernant les extraterrestres (laquelle l'a mise au ban de sa communauté) était juste. Autour de la satisfaction et la frustration, de la rupture et de solitude aussi Jean-Jacques Girardot brode un texte tendre où le souvenir de l'être cher disparu suffit à le faire vivre encore.

Roland Wagner, de son côté, poursuit l'exploration de son univers avec « Musique de l'énergie, un aperçu de la Terreur », cette période sans cesse évoquée dans son cycle. Ici, la mémoire s'inscrit dans l'inconscient collectif, lequel engendre la psychosphère. Encore faut-il éradiquer de cet mémoire les aspects négatifs des années cinquante pour ne garder que le meilleur, l'Esprit du rock, dont l'histoire est ici retracé au cours d'un mémorable combat onirique. La mémoire collective prend vie dans la psychosphère, mais les mémoires informatiques devenues intelligentes peuvent aussi devenir vivantes : les I.A. revendiquent le statut des sapiens dans « L'Affaire des crimes météorologiques » d'André-François Ruaud qui signe là une belle uchronie. Comme pour Les animaux dénaturés de Vercors ou Tinounours sapiens de Beam Piper, le seul recours passe par un procès. Revendication encore et technologies du virtuel et de la génétique chez Jean-Jacques N'Guyen où est menacé « L'amour au temps du silicium », quand une mère crée plusieurs versions de son fils dont elle refuse l'homosexualité. Des manipulations génétiques aboutissant à un hybride d'humain et de tyrannosaure permettent à une femme de revendiquer sa liberté dans « La Fiancée du roi » de Joëlle Wintrebert. Et c'est de la plus affable des manières que « Le Hib » des Béotins imaginé par Guillaume Thiberge réclame le droit à la tranquillité et écarte les diplomates de la Terre.

Chez Wintrebert, la nouvelle s'ordonnait autour de la disparition, collective, des dinosaures, et de celle, individuelle, d'un homme atteint d'un cancer. Mais il est des disparitions plus douloureuses comme le sacrifice des Batiks refusant de poursuivre la guerre contre l'homme (« Scintillements » d'Ayerdhal). L'émotion est la même quand s'éteint une identité virtuelle qui avait été ressuscitée à bord d'un vaisseau spatial pour le tirer d'un mauvais pas. « Scorpion dans le cercle du temps » est en même temps un flamboyant space opera sur fond de guerre spatiale, où Jean-Louis Trudel jongle avec les espaces démesurés du cosmos et de la virtualité. La race peut ne pas s'éteindre mais muter pour s'adapter aux conditions de vie des planètes qu'elle colonise ; c'est ce que nous apprend « Le vol du bourdon » d'Yves Meinard. C'est pour lutter contre l'entropie que l'homme se livre à l'art, mais les sculptures génétiques, à base d'animats, sont elles aussi éphémères, à moins peut-être d'atteindre l'éternité en choisissant le « Dernier Embarquement pour Cythère » comme nous y convie Richard Canal. Car l'amour est éternel. Et il vaut mieux peut-être engendrer la vie que des œuvres d'art, tels les extraterrestres exilés de Dunyach. Encore faut-il avoir des raisons de croire en l'avenir, sinon leur accouplement ne sera qu'une parodie pour laisser, comme les hommes, le souvenir de leur passage. « Nos traces dans la neige » est probablement la plus belle nouvelle du recueil, qui confirme les qualités de styliste de Dunyach. Pour clore en beauté sur le thème de la disparition, Thomas Day imagine dans un texte violent une lente fin du monde : « L'Erreur » est en effet de croire qu'elle sera apocalyptique alors qu'elle a déjà commencé : ce sont les continuelles informations morbides qui tuent à petit feu l'humanité.

Au total, le lecteur aura voyagé loin et vite dans le temps et l'espace, grâce aux auteurs de cette anthologie. Ils prouvent qu'en matière d'exotisme, la Science-Fiction française n'a rien à envier aux autres. Ce recueil sera probablement l'anthologie phare qui éclairera la décennie à venir.

Ça vient de paraître

Mondes de poche

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
PayPlug