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L'Aube incertaine

 

Tem, tout juste remis de sa confrontation avec un archétype psychopathe et des incroyables révélations nées de ce combat (L'odyssée de l'Espèce), rempile à nouveau, mais cette fois dans le but de tirer au clair une série de décès (des meurtres ?) touchant exclusivement les adeptes du Délirium, un mouvement artistique essentiellement basé sur le credo du « vite et jusqu'au bout » très populaire auprès des jeunes. Une enquête à première vue moins dangereuse que sa précédente affaire, à première vue seulement…

Les Futurs Mystères de Paris, série dans laquelle prend place L'aube incertaine en tant que quatrième opus, bénéficient d'un atout de taille : Tem, son héros. En effet le caractère sympathique de ce personnage, un privé doté d'un étrange pouvoir, celui d'être oublié par tout (ordinateurs, administrations, etc) et tout le monde, n'échappera à personne. Deuxième gros plus de la série : son cadre, un monde ayant connu la Grande Terreur, sorte de conjonction ou l'univers de nos fantasmes s'est fondu avec celui de notre quotidien. Au sortir de cette catastrophe l'homme s'est assagi, a abandonné la plupart de ses pulsions autodestructrices, a renoué, bien souvent, avec la spiritualité. Une nouvelle race est apparue, les Millénaristes, mutants pacifiques aux pouvoirs étranges (dont Tem fait parti). Tout cela transposé dans un Paris du milieu du XXIe siècle, une banlieue, une France décalée mais néanmoins très proche, délicieusement « franchouillarde ». Tout cela participe d'une ambiance unique, vraiment particulière.

Pour toutes ces raisons L'aube incertaine s'impose comme un Polar S-F attachant. Et, s'il n'atteint pas le foisonnement du tome précédent (L'odyssée de l'Espèce), il n'en demeure pas moins distrayant. On notera que l'auteur continue a diversifier les points de vues (un principe amorcé dans l'épisode précédant), propulsant certains des personnages environnant Tem au rang de narrateur, d'où un gain très net en authenticité. De même on remarquera que ce présent tome est beaucoup plus lié à ses prédécesseurs, ce qui n'interdit pas une lecture indépendante quoiqu'on ne puisse totalement la recommander.

Les Aigles d'Orient

 

Voilà donc que nous retrouvons Wang, notre jeune héros Sino-Russe, à l'occasion de la sortie des Aigles d'Orient, second et dernier tome de la nouvelle saga SF signée Pierre Bordage.

Souvenez-vous : le monde est coupé en deux par le REM, une muraille électromagnétique réputée indestructible et infranchissable. À ma gauche l'Occident, plein aux as, riche de la misère de ceux de ma droite, j'ai nommé la république Sino-Russe et la Grande Nation Islamique. Nous avions quitté Wang tout auréolé de sa victoire sur le redoutable Hal Garbett, chef des forces américaines lors des 106èmes Jeux uchroniques. Nous le retrouvons plongé dans les tourments mortels des 107èmes, alors que, petit à petit, l'adolescent commence à prendre conscience de ses propres atouts et que se révèle à lui, impérieuse, une tâche dont-il se sent nouvellement investi : faire chuter le REM. Tandis que, dans l'ombre, oeuvrent des forces qui le dépassent de beaucoup…

On l'a déjà dit (in Bifrost 05), Pierre Bordage est sans doute l'un des espoirs les plus sûrs de la nouvelle SF française. Il possède toutes les qualités pour devenir un auteur de premier plan : un réel sens narratif, une conscience aiguë des ressorts de l'épique, qualités auxquelles s'ajoutent vraisemblablement un intérêt non feint pour la société, le monde dans lequel il vit — d'où l'intérêt prospectif de ses récits, une particularité qui nous permet de le rapprocher, notamment avec ce présent roman, d'un auteur comme Serge Lehman.

Wang est une saga, une belle, une grande aventure pleine de rebondissements. Ce n'est pas que ça, bien sûr. C'est aussi un avertissement, un message emprunt d'une profonde humanité, d'une sensibilité certaine. On l'aura compris, voilà un bouquin à lire. Toutefois ceci ne doit pas nous faire oublier que, au-delà des qualités évoquées plus haut, Wang n'est pas le chef-d'œuvre absolu dont on nous parle, ça et là, dans une certaine presse. Le texte est long, très long, parfois trop. Ainsi, au milieu de ce tourbillon d'aventures palpitantes, il arrive qu'on se surprenne à s'ennuyer. Rien de bien grave, qu'on se rassure, mais tout de même. Wang est à prendre pour ce qu'il est : la confirmation, après Les Guerriers du Silence, de la naissance d'un futur grand auteur, un écrivain de qui on pourrait bien dire, un jour, c'est un maître. Oui, un jour…

Les Rives d'Antipolie

 

Dans un monde submergé par l'Ecryme, une mort liquide, le couple Kechelev mène un combat révolutionnaire contre le régime en place. Mais le Lysandlr, le dirigeable qui transportait leur matériel illégal, vient de s'écraser. Louise, leur fille, est seule susceptible d'aller chercher cette cargaison tombée aux mains d'un dirigeant local. Avocate-duelliste de formation, elle prend la route, un cheminement qui lui dévoilera quelques-uns des mystères de l'Ecryme…

Mathieu Gaborit, qui jusqu'ici s'était cantonné dans le domaine de la Fantasy (cycles des Crépusculaires et d'Abyme, toujours chez Mnémos) nous livre donc, avec Les Rives d'Antipolie, son premier roman de Science-Fiction. Et force nous est donnée de constater que pour un coup d'essai, voici qui est plus que prometteur. En effet on ne se lasse pas de naviguer dans cette Europe déchirée, de découvrir comment la catastrophe de l'Ecryme influe tant sur les protagonistes que sur la technologie (très baroque). Le tout prenant place dans un univers pas fondamentalement novateur mais ne manquant pas d'intérêt (à mi-chemin entre Russie communiste décadente et société de survivance post-apocalyptique, c'est dire…), un monde déchiré vu au travers de personnages à la psychologie remarquablement affinée. L'occasion de découvrir un univers complexe, combinaison de politique et de corps de métiers érigés au rang de castes (peut-être un héritage de ces univers de Fantasy familiers à l'auteur).

Le premier texte d'une série intitulée Bohème ainsi que le premier volume de la collection Mnémos à paraître sous le label Science-Fiction (enfin…), un premier volet sans doute pas révolutionnaire mais qui a le mérite de nous faire languir d'une suite.

L'Empire des Abîmes

 

Aldoran est un dormeur, un médiateur que l'on réveille de sa transe cryogénique dans les moments de crises graves. Et justement… Le monde de Sombre-flot, planète de boue productrice d'une substance de Jouvence recherchée dans toute la Galaxie, sombre dans la terreur. Car ce qui aurait pu être une fantastique source de revenus s'avère posséder un revers de médaille cauchemardesque. En effet les habitants du noyau, depuis longtemps coupés de la surface, n'ont pas trouvé de meilleure occupation que de terroriser les autochtones par des décharges magnétiques détruisant les habitations et massacrants la population. Maux dont les nantis, soit dit en passant, sont protégés car résidents dans de véritables palaces volants. Aldoran va devoir concilier les intérêts des deux partis, du moins le croit-il, au début, avant que les événements ne prennent un tour nouveau…

Voici donc un monde austère et hostile, décrit dans un court roman qui se lit aisément et par lequel on se laisse facilement entraîner. Un récit qui s'insère dans une série reprenant le personnage d'Aldoran, dans le cadre d'autres missions, mais qui souffre de réelles incohérences. Un exemple : la molécule de bois n'existe pas en tant que telle (le bois est une structure très complexe qui ne peut se réduire à une molécule — détail que semble ignorer l'auteur), et franchement, même si elle existait, il apparaît très peu probable que l'injection d'une telle substance fasse pousser des bourgeons sur un infortuné cobaye ! Certes nous sommes ici dans le domaine des littératures de l'Imaginaire, un domaine qui n'autorise pas, malgré tout, n'importe quelle énormité…

On terminera en précisant que côté narration l'intrigue est bien menée quoique parfois un brin inconsistante, les personnages pâtissant d'une psychologie bien peu élaborée.

Chroniques des sept cités

 

Les Éditions du Khom Heïdon sont apparues voici une bonne année et ont trouvées leur niche éditoriale dans les nouvelles littératures populaires où le livre est un produit dérivé, novelisation d'un film, d'une série TV ou, comme ici, d'un jeu de rôle. Si les novelisations d'œuvres audiovisuelles visele très grand public et sont l'apanage des grosses machines commerciales, à l'inverse, les novelisations de jeux ciblent le public plus restreint mais boulimique à la fois des rôlistes et des lecteurs de Fantasy.

Les Chroniques des Sept Cités offrent une Fantasy d'inspiration toute leiberienne, un univers qui doit beaucoup à celui du Cycle des Épées. Samarande, dont le nom évoque les Mille et Une Nuits, est bien plutôt une nouvelle Lankhmar, Sakcha, le héros, un émule du Souricier Gris et Erlbir un avatar de Fafhrd, personnages auxquels Jacq a adjoint Narubio barde et monte-en-l'air, et Myrdhil, amazone plus de choc que de charme… Ajoutons Dar Yam, le préfet de nuit, un Eliott Ness local et Draqo en pendant d'Al Capone, autant d'évidentes références puisque, à l'instar de Lankhmar (en laquelle on peut voir le Chicago — ville de naissance de Leiber — des années 30), Samarande est infestée par la pègre où Anciens et Félins tiennent le haut du pavé.

À la suite du vol d'un joyau, Sakcha et sa bande sont entraînés dans une guerre des gangs larvée où les Toges Noires, branche criminelle de la secte de la Vierge Noire, affiliée aux puissances infernales, essaient de dresser Félins et Anciens les uns contre les autres. Sakcha, l'homme-chat, se trouvera un ennemi récurrent acharné à sa perte en la personne de Xariss, l'homme-rat. Après le joyau maléfique (tome 1), la lutte se poursuivra de plus belle et de façon de plus en plus personnelle (tomes 2 et 3). Xariss s'emparera de Lyse, l'amour de Sakcha, pour l'attirer dans un piège où il tombera et où Erlbir trouvera la mort, avant de se venger sans pitié mais en vain.

L'intrigue est complexe à souhait mais toujours limpide et pleine de rebondissements. Le premier tome peut se lire indépendamment, mais les suivants sont beaucoup plus liés. Le dernier, empreint de tragique, est en tout point excellent pour qui cherche une littérature de divertissement. Car c'est bien sûr de divertissement à l'état pur dont il est question dans cette trilogie. On ne retrouvera pas, sous la plume de Jacq, le charme du verbe de Leiber, mais cette courte trilogie génère une dynamique de lecture époustouflante. On est surpris de la qualité de l'intrigue et de la rapidité de l'action à couper le souffle. À lire par plaisir.

Plus proche que vous ne le pensez

 

Sous cette nouvelle signature, le Fleuve Noir exhume le thème du mutant qu'il pare d'une construction et des atours de la nouvelle vague. Histoire que cette thématique éculée apparaisse branchée. Une couche de modernité, dispensée sous la forme d'allusions à des manipulations génétiques, ne parvient pas à masquer l'antiquité du motif. La forme éclatée du récit lui apporte peu ; elle ne permet ni un démarrage de l'action sur les chapeaux de roues, ni l'entretien d'un suspense absent, le puzzle présenté n'engendre pas même un effet de révélation. Sous la plume de Philippe Renford, sur une Terre ravagée où seul ce qui a muté a survécut, les mutations ne sont plus monstrueuses, elles s'intègrent à la nouvelle nature. À l'inverse, sur la Station IV dans l'espace, les mutants, créés par le génie génétique à dessein de reconquérir la Terre, sont craints et persécutés.

Quatre d'entre eux s'évadent de la Station et gagnent une Terre où la survie n'est pas possible, sauf peut-être pour eux. Stev rejoint la horde de mutants terrestres, nés des radiations dures, menée par Krii après avoir recueilli l'esprit de Andr dont le corps est détruit. Raal est phagocyté par une plante qui vit en symbiose avec des humains auxquels elle procure une extase sexuelle permanente. Ina, enfin, a trouvé refuge dans la dernière communauté d'humains purs de la planète… Krii prendra cette ultime cité d'assaut mais plutôt que de détruire et de massacrer, mutants et humains trouveront un terrain d'entente pour reconstruire l'avenir avec l'arrivée des mutants qui viennent le s'évader en masse de la Station IV.

Il faudra ajouter un brin d'aventures sentimentales, celle, tragique, de Krii et de Ma Ih Lin ou celle d'Ina et de Stevandr ; un zeste de drame et le tour aurait dû être joué. L'absence d'un maître-personnage, rôle que Stevandr ne parvient jamais à embrasser, et la structure éclatée du récit laisse une impression de fadeur superficielle qui inhibe l'intérêt du lecteur. Quelques images intéressantes qui pourraient rappeler Brussolo ne parviennent à la faire oublier.

L'Odeur de l'or

 

Mis à part le fait que ce récit n'ait rien à faire dans une collection de S-F tant le Fantastique y est diffusé à dose homéopathique, L'odeur de l'or est un récit plutôt accrocheur et bien mené, un polar (pas S-F du tout) très noir et glauque à souhait.

Dans le cadre moite et étouffant de Leticia, petite ville colombienne à la frontière du Brésil, au coeur de l'Amazonie, Gaël Desmonts, de l'agence DO, enquête sur le correspondant local, Antonio Echeverria. De son côté Vicenzio, sous couvert d'expédition scientifique, vient, en compagnie d'une équipe succincte et d'une actrice nymphomane, tourner des snuff movies dans la jungle. Echeverria sera leur guide et ne devra pas revenir… ordre du sicario Luque Locco, des cartels de la drogue, qui veulent exterminer la peuplade des Ayahuascueros consommateurs de yagé.

Là où la vie ne vaut rien, la mort moissonne de toutes ses faux. Les meurtres aussi odieux que gratuits s'enfilent comme un collier de perles. Avec l'aide d'un jeune Indien, du journaliste Salvador Dosmonos et du travesti Amazonas, Desmonts empêchera l'ethnocide mais la magie des Ayahuascueros, gardiens de l'Eldorado, ne sera pas de trop.

Tous les aspects de ce livre rappellent furieusement la feue collection « Gore » à laquelle Christian Vilà avait donné trois romans. Tous les ingrédients d'un « bon » gore sont dans la marmite. Sadisme, meurtres, sexe et violence s'étalent avec un maximum de complaisance tout au long de L'odeur de l'or. Il est préférable aux lecteurs sensibles de s'abstenir. La cruauté et la violence crue, balancée en trois phrases tranchantes, confine au mauvais goût.

 Pour afficionados seulement. Tout le monde n'appréciera pas. Vous voilà prévenu.

On notera enfin la très belle illustration de Nicolet, l'un de nos meilleurs spécialistes de l'art glauque et morbide, de circonstance donc, qui est de retour au Fleuve Noir.

Étoiles Vives 1

Inutile de se voiler la face, cette première livraison d'Étoiles Vives ressemble comme un clone à un numéro de CyberDreams. Ce qui n'est évidemment pas un défaut en soi. Dans sa présentation, l'anthologiste s'étend sur les trois revues existantes et affirme qu'Étoiles Vives trouvera sa niche éditoriale. Le fait est que cela ne semble guère patent à première vue.

Gilles Dumay nous propose ici trois nouvelles francophones et trois anglo-saxonnes publiées à l'origine dans la revue britannique Interzone, source profuse à laquelle s'abreuve également CyberDreams.

L'antho s'ouvre sur « Un vrai crabe tente toujours sa chance » de Barrington J. Bayley (traduit par Michèle Charrier) qui fut avec J. T. Sladek l'humoriste de la new wave. Censé être drôle, à l'instar de « Les amoureux du contre-espace » (CyberDreams) du même auteur, il est assez banal et tombe plutôt à plat. Des adolescents crabes draguent des filles crabes et vont au bistrot cuiter leurs déboires amoureux. Cette race extraterrestre fait preuve d'un anthropomorphisme sidérant (drôle ?) mis à part que seuls de rares élus réussiront les rites amoureux et assureront la reproduction de l'espèce. Anecdotique.

Avec « Julie » de Molly Brown (traduit par Michèle Charrier) on change radicalement de registre pour plonger dans l'horreur moderne la plus glaciale. Un texte très noir et très dur qui fait contrepoint au précédent. Molly Brown a su greffer son thème horrifique sur un fond de cauchemar économique hanté par le spectre de la famine. C'est sur un mode minimaliste marqué par le tempo de l'horreur qu'elle décrit une société proche de celle dépeinte par S. Lehman, en plus paroxystique, s'engageant sur sa courbure d'effondrement démographique.

Dernière traduction (due à Hervé Hauck), « La véritable histoire du docteur Pretorius » de Paul J. McAuley qui est le meilleur texte anglo-saxon de l'anthologie. Elle met face à face le Dr Pretorius et Cochrane, un de ces journalistes agressifs dont les méthodes sont plus proches de celles des Renseignements que d'autre chose… Pretorius a un secret que veut lui arracher Cochrane qui le sait avoir collaborer avec les nazis dans les camps de la mort. Le secret de sa longévité est celui d'un pacte avec le diable. Cerise sur le gâteau, Paul McAuley à la manière de P. J. Farmer, joue de l'intertextualité en veux-tu en voila, son personnage ayant connu ceux de Wells, Stevenson et Conan Doyle.

Le récit « martien » de cette antho, dû à la plume d'Emmanuel Levilain-Clément, est tout empreint des Chroniques Martiennes. Il nous compte l'histoire d'un cow-boy venu élever des chevaux sur une Mars terraformée. Il sera le jouet d'une entité martienne réactivée par la présence des terriens — l'ennui, qui gâche ce qui aurait dû être un beau texte plein de poésie, est qu'il n'y a aucun rapport avec le fait qu'il élève des chevaux !

Avec « Magma-Plasma », Sylvie Denis nous entraîne dans un space opera rock plein de bruit et de fureur, ainsi que de haute technologie, bien sûr. Chasseresse de prime en déprime, Johanne Epstein est lancée sur la piste du rocker Pete Tansfield — que Sylvie Denis évoque en David Bowie — qui se clone et se reclone pour échapper au stress du star-système. Or, ces clonages sont si onéreux que les cartels de la génétique envoient des mercenaires s'occuper des mauvais payeurs. En vraie fan, Epstein ne laissera pas faire… C'est plein de coïncidences et de rebondissements, du vrai space opera. Et c'est certainement le texte qui correspond le mieux au label de qualité de l'antho « 100% rêve et dépaysement ».

Le meilleur pour la fin. « Le choix du lion, le festin du chacal » est un texte impressionnant qui, à lui seul, justifierait l'achat de l'anthologie (à condition d'aimer la S-F pure et dure). Jean-Louis Trudel donne sa pleine mesure avec cette nouvelle qui surpasse celle publiée dans Genèses (J'ai lu). Il a concentré ce qui fait l'attrait de la saga de G. Benford dans un texte qui rappelle celui de Ian McDonald intitulé « Vivaldi » (in État de rêve, Robert Laffont 1990). On y retrouve la même relation triangulaire entre le père astronome, la mère et la fille sur fond d'étoiles neutroniques ; toute ressemblance s'arrêtant là. J-Louis Trudel y a greffé les idées qu'il a de supers civilisations capables de jouer aux billes avec des pulsars (article dans Galaxies N° 2). Il donne un space opera étincelant de modernité.

La part du bon, du très bon même, est largement supérieure à celle du médiocre. La présentation est bien agréable, comme il convient à une publication de ce prix, mais l'illustration est sans intérêt. Notons encore un bref aperçu en trois pages d'entreprises similaires à Étoiles Vives, pour information du grand public. À découvrir si ce n'est déjà fait.

Équilibre

 

Un jeune chirurgien, Claude Smith, se voit offrir la direction du centre hospitalier de Freeman ; poste qui lui permet de n'avoir pas à retourner sur Pureté, un monde en proie à la religion duquel il est originaire. À condition, bien sûr, de faire du renseignement, car Freeman est le monde frontière qui sépare les Terriens des Fillts reptiliens aux termes du pacte d'Équilibre. La nouvelle ligne éditoriale du Fleuve en matière de pagination a permis à Alain le Bussy de réussir le tour de force d'exposer la situation à travers la naissance d'une relation amicale puis amoureuse entre Claude et Jenny Bishop. Le Bussy pourra aussi détailler à loisir les excellentes relations confraternelles nouées par le jeune médecin avec son homologue Fillts, Doar, faisant apparaître les Fillts très proches des humains. Il insiste d'ailleurs beaucoup sur cet aspect.

L'air de rien, Smith se sera attaché de solides inimitiés qui vaudront à l'action de prendre son essor par deux tentatives d'assassinat. Il prendra conscience de la tension qui monte sur Freeman. Les va-t-en-guerre du Fléau considérant, à juste titre d'ailleurs, le pacte comme défavorable aux humains, n'iront pas par quatre chemins… La présence d'une énorme flotte Fillt les incitera à lancer une agression bactériologique contre les E.T. à laquelle les services secrets mettront bon ordre. L'occasion fera basculer l'Équilibre en même temps que le plateau en faveur des Terriens sans qu'ils aient à rompre le pacte.

À l'instar de La croix et la lionne de Michel Jeury ou de Une si belle planète de B. R. Bruss, Équilibre traite de la tension sur un monde frontière entre deux puissances galactiques. Tout à fait linéaire, le récit manque un peu de rythme et on attend 100 pages la première tentative d'assassinat. On ne s'ennuie cependant pas une seconde. L'intérêt croit avec la montée de la tension et le suspense sur le Nouvel Équilibre est savamment entretenu. Une bonne histoire sans surprise ni originalité excessive, dans la pure tradition du Fleuve Noir, où le Bussy fait preuve de son art de conteur. S'il n'a pas ici inventé la poudre, il s'entend fort bien pour éviter de la faire parler.

Oblique (VO)

[Chronique de l'édition anglaise parue en juin 1997]

En 1990, La Reine des Anges mettait en jeu le remarquable talent de Greg Bear dans le domaine de la « hard » Science-Fiction. L'intérêt du roman consistait, plus que dans l'intrigue et les personnages, à exposer les possibilités offertes par la nanotechnologie et la réalité virtuelle dans la transformation de l'Homme.

Sept ans plus tard, Greg Bear replonge avec Slant (Oblique) dans l'univers de La Reine des Anges, pour cette fois-ci s'intéresser directement à l'Homme. Ainsi met-il autant de soin à dépeindre la toile de fond technologique que la psychologie de ses héros. Slant se présente comme un roman social, la photographie d'une société en crise et minée de l'intérieur.

Cette société se divise en trois classes. Les Analysés qui constituent l'immense majorité de la population ont eu recours à la thérapie, éliminant, à l'aide d'implants nanotechnologiques, toute forme de troubles mentaux. L'économie est aux mains des Naturels, nés sains d'esprit et qui forment une petite élite ultra-conservatrice. Au bas de l'échelle sociale grondent les DésAffectés. Chômeurs pour la plupart, ils s'abrutissent de Yox, spectacle généralement pornographique relayé directement aux centres nerveux par le biais d'implants.

Les comportements anti-sociaux se font de plus en plus nombreux et ne sont pas uniquement le fait des DésAffectés ; les cas de rechute après thérapie prennent des proportions inexplicables et la société semble sur le point d'imploser…

Plutôt que de nous décrire de l'extérieur la déliquescence de cette société, Greg Bear nous en fait mesurer les effets à travers les travaux et les jours de cinq personnages : Alice, star de Yox porno ; Jonathan, Naturel père de famille ; Jack, mystérieux profanateur de sépulture ; Martin, thérapeute de renom ; enfin Mary flic bio-transformée (ces deux derniers personnages étant déjà présents dans La Reine des Anges).

 En dressant le portrait au vitriol d'une Amérique future au bord de la crise de nerf, Greg Bear écorche au passage la société contemporaine déshumanisée, égoïste, méprisant la réalité, d'une grande hypocrisie sexuelle, geignarde et jamais satisfaite. Satire sociale pessimiste et acerbe, Slant révèle véritablement le talent de Greg Bear qui mène son récit avec une précision nanochirurgicale. La tension qu'il instille au fil de sa narration explose en un feu d'artifice d'action qui nous prend par surprise et nous emmène, le souffle court, jusqu'à la dernière ligne.

Lire la chronique de Jean-Pierre Lion.

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