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Chong Kuo

Au XXIIIe siècle, la Chine domine le monde. Celui-ci a été divisé en 7 provinces continentales. Et autant de cités. La population a continué de croître de manière exponentielle, de sorte que la Terre entière est désormais recouverte d'éléments urbains hexagonaux sur trois kilomètres d'épaisseur. Une alternative architecturale aux monades urbaines chères à Silverberg.

Chung Kuo, l'Empire du Milieu, a vocation à une intangible pérennité mais, dans la cité Europe, des troubles naissent. Des hommes d'affaires blancs fomentent des complots pour imposer le changement et, au besoin, renverser le T'ang, l'empereur.

En quatrième de couverture, Chung Kuo nous est présenté comme une œuvre équivalente à Dune, de Frank Herbert… Une fois de plus. Et une fois de plus, il n'en est rien. Certes, Chung Kuo est un roman plus long que Dune, et même plus long que Dune et Le Messie de Dune réunis. Mais Chung Kuo est un roman TROP long. Il ne suffit pas qu'un roman mette en scène des intrigues de palais pour se prétendre Dune. Au demeurant, Gloriana ou la reine inassouvie de Michael Moorcock est un fort roman animé de nombreux personnages se livrant à des intrigues de palais que nul n'a jugé bon de placer en regard de Dune parce que Moorcock se vend aussi bien qu'Herbert. Des personnages nombreux n'arrangent rien dès lors qu'ils sont TROP nombreux. Il ne saurait suffire de les multiplier à l'envi pour égaler Dune. Quant à la multiplication des intrigues et sous-intrigues, elle me fait penser à L'Aube de la nuit, le gigantesque western galactique de Peter F. Hamilton, comme si l'on nous contait par le menu l'histoire du Far West à travers chaque duel de cow-boys.

En main, le livre est pesant, mais pas seulement. À la multiplication des bonshommes, lieux et intrigues, la traduction semble encore avoir ajouté sa petite touche.

Et pourtant ! Cet univers avait un réel potentiel, tout pour être fascinant. Dominé par la Chine, ou plutôt la culture chinoise, avec son conservatisme et son traditionalisme comme base d'une société avide de stabilité, centrée sur la Terre, face à un culture occidentale désormais en infériorité politique mais égale à elle-même, éprise de liberté et des progrès, le monde proposé par David Wingrove avait une réelle originalité, explorant un avenir probable dans son schéma à défaut de l'être dans sa mise en scène.

Le traitement n'a pas été à la hauteur du potentiel. Derrière toutes ses intrigues, la problématique est par trop succincte, pour ne pas dire absente. Chung Kuo n'alimente pas notre réflexion sur le monde et c'est bien dommage. Reste la possibilité de se divertir, au risque d'une certaine lassitude.

Casiora

C'est une histoire de militaires…

C'est une histoire militariste.

Comme d'habitude, il y a la guerre. Les Bexans, une civilisation exclusivement impérialiste, agressive et expansionniste, envahissent monde après monde. Ils ont en face d'eux l'Empire, le Consortium et les libertaires…

Après la conquête d'Elwinor, le commandant Heerto, héros de celle-ci, tue un prisonnier de guerre précieux qui s'avère être, comme lui-même, un agent de l'empire. Puis il s'enfuit dans la jungle en compagnie de Cleis, une prisonnière désormais détentrice des secrets du défunt. Ils seront finalement capturés au sortir de la sylve, juste après avoir mis la main sur la méchante petite boite noire après laquelle court toute la galaxie.

Ailleurs, un autre agent impérial, Tomas Costello, nous la joue Piège de cristal de Thaleb à Jonction avec toutes les forces du consortium à ses trousses et une prime d'un million sur sa tête. Il détale comme un dératé à travers l'espace, foutant le feu aux astronefs…

Dire que l'intérêt est limité tient de l'euphémisme. Ça flotte entre Star Wars et Peter Randa et ce n'est pas l'écriture qui va sauver cet ouvrage. L'auteur semble être en délicatesse avec le futur, un comble pour qui écrit de la S-F : « Un jour, Konden, c'est moi qui te foutrais sur la gueule » (p. 10) ; et la concordance des temps : « Si vous vous battez pour Engruin, je me battrais pour vous » (p. 206), ou « Dépêche-toi ! Dans quelques minutes, je ne pourrais plus le faire… » (p. 92). Et aussi : « à contempler l'immense astroport de Thaleb, l'un des plus vastes astroport de l'espace » (p.19) ; ou encore : « La violence de certains (sérums) qui rendaient aussi débilitants qu'un camé en dernière phase » (p.275). De grâce, arrêtons là ce florilège.

La prose de Juliette Ninet nous rappelle étrangement des textes dûment récompensés en fin du précédent numéro de Bifrost, une structure narrative très voisine et tout aussi élaborée, la même originalité dans l'intrigue, des personnages aussi fouillés et une richesse de vocabulaire qui laisse pantois et dont on peut juger ci-dessus. Avec Juliette Ninet, l'idée que les femmes ont une meilleure maîtrise de la langue que la gent masculine va prendre une bonne claque. On l'a dit : c'est du niveau de Peter Randa. Randa écrivait certes mal, mais au moins sa prose à lui était-elle rythmée là où celle de Ninet n'est que lourdeurs et redondances. Casiora est aussi mauvais que La Compagnie des clones de Pelosato, mais bien plus gros pour un prix comparable. Sauf qu'à ce niveau, on est plus du tout certain qu'en avoir quatre cents pages plutôt que cent vingt, même pour un prix identique, soit vraiment un avantage… Ce premier volume de ce qui s'annonce comme une trilogie devrait s'imposer durablement comme la nouvelle référence de la médiocrité. Une lecture indispensable pour qui veut savoir ce que mauvais veut dire.

Brocéliande

Après Le Pacte des loups, Pierre Pelot revient ici à la novelisation, toujours pour le compte de Rivages, ce qui est la moindre des choses, le film ayant été réalisé par Doug Headline (directeur de collection chez ce même éditeur).

La réception du film par la critique s'échelonnant du froid à la descente en flammes en passant par le tir à boulets rouges, il fallait s'attendre au pire. D'autant qu'il faut bien reconnaître que le film ne se goûte guère…

Ça ne se passe pas dans les Vosges chères à Pierre Pelot, mais en Bretagne, à Rennes et, bien sûr, en forêt de Brocéliande.

Chloé, l'héroïne, est une grenobloise étudiante en histoire celtique qui travaille comme serveuse dans une boite de nuit et vit en cité U. La nuit de la rentrée, elle voit un monstre tuer un homme dans le parc de la cité. Sauf que les flics ne trouvent nulle trace du forfait et constatent que Chloé avait pas mal picolé. À la reprise des cours, elle se fait quelques relations, Léa, Thomas, un beau ténébreux répondant au nom couleur locale d'Erwann et découvre ses profs, Vernet et Brennos notamment. Les travaux pratiques sont menés en forêt de Brocéliande où les fouilles mettent à jour d'immenses catacombes qui s'étendent sous la forêt. Elle rencontre également Iris, qui s'avère être la fille du professeur Brennos… Dans le même temps, quelqu'un s'introduit chez elle à plusieurs reprises pour y laisser de macabres avertissements. Une secte celtique est déterminée à invoquer à coups de sacrifices humains la Morigane, déesse de la guerre qui pourrait être difficile à contrôler.

En tant que thriller, l'intérêt de Brocéliande réside dans l'interrogation du lecteur qui se demande qui, parmi les personnages qui gravitent autour de Chloé, sont les bons et les méchants. L'intrigue, bien que classique, lorsqu'elle est servie par un conteur de l'envergure de Pierre Pelot, se tient bien, même si on pourra regretter que le suspense du « qui est qui » soit un peu tôt levé ainsi que le « deus ex chaudron ». Si ce livre n'est évidemment pas à la hauteur des créations originales de Pierre Pelot, on y passe néanmoins une agréable soirée et il se révèle finalement d'un meilleur niveau que le film dont il est tiré. Il reste certes une œuvre alimentaire, mais le contrat de lecture est rempli et c'est déjà pas si mal, par les temps qui courent…

Démons intimes

Fowler n'a rien d'un inconnu. En Angleterre, où il talonne Gaiman, pour le style et l'accueil, il a publié dix-huit romans et recueils de nouvelles.

Recueil fantastique, Démons intimes suit une simple chronologie, comme l'a voulu l'auteur, « afin qu'on puisse lire la progression logique de la pensée ». Fowler avoue d'ailleurs, dans la préface, visiter des terres inexplorées. Il n'y a effectivement pas de sang, ou si peu, rien de gore, pas de gros clichés dans les dix-sept nouvelles du livre. En revanche, beaucoup d'anges, de cavaliers de l'apocalypse, de mystère et de mélange d'ambiance et de genre. De l'orient à la Russie occidentale, on en revient toujours, cependant, à cette bonne vieille Tamise chère à Fowler. Car l'auteur a deux sujets de prédilection, exploités dans nombre de ses livres, dont la Ligue de Prométhée dernièrement paru : Londres et le fanatisme, sans aucune transition de l'un à l'autre. On trouve les deux dans Démons intimes. Fatalement, on pense un peu à Poe. Un peu seulement. Fowler a un style propre, sans beaucoup de références autres que les siennes. Et il le sait. Il le sait si bien que certaines nouvelles en ressortent assez troubles, à la limite de l'acceptable, en particulier lorsque Fowler touche au débat universel sur la destruction « nécessaire » de l'homme. Peu importent les éléments extérieurs fantastiques, dans ce recueil. Les démons intimes, une fois de plus, pour l'auteur, sont à la source même de l'humanité ; le fantastique n'est qu'un prétexte. Certains militent pour la paix dans le monde, Fowler, lui, lutte contre la mort de l'imagination, comme il le précise un peu pompeusement dans sa préface. Il décrit donc l'homme dans toute sa nudité, dans toute son erreur, toute sa grâce. Et parfois, il conte même pour le plaisir, sans idée autre derrière la tête que celle de l'histoire.

On retrouvera dans ces Démons intimes certaines nouvelles publiées en France dans diverses anthologies, on en découvre d'autres inédites, certains textes souches de romans connus. Fowler fait tout partager à ses lecteurs, ses craintes et ses échecs, ses réflexions, sa façon de travailler, ses ambitions. « Stephen King est l'auteur le plus célèbre du monde. Tous les auteurs d'horreur et de fantastique n'aspirent-ils pas à être tels que lui ? Non », répond Fowler. Un recueil intime, plus qu'il n'y parait.

L'Aigle et le Dragon

Il y a parfois (souvent ?) en fantasy féminine de bien désagréables surprises, des livres dont on n'aurait même pas imaginé l'existence, des livres auprès desquels le scénario du Cinquième Élément ferait figure de référence en matière de maturité dans le monde de la S-F, des livres que même Marion Zimmer Bradley aurait refusé de dédicacer à son coiffeur contre une coupe au bol gratuite…

En voici un.

Avril Sutter a 19 ans, et on la présente essentiellement sous cet angle. Il fallait au moins jeter une nouvelle petite prodige dans l'arène des littératures de genre pour faire avaler à un lecteur, déjà fort usé, les quatre cents cinquante pages d'une prose plus que douteuse. Et pourtant, il semblerait qu'elle ait du talent, à l'origine… Mais un talent gâché par de mauvais conseils, des erreurs grossières que personne ne lui a signalées, des maladresses tout à fait justifiables pour un si jeune auteur, impardonnables pour un éditeur. Las.

Une guerre oppose deux pays : à ma gauche la princesse Séréna, dite princesse qui a la ferme intention de réduire à néant l'Astolistie, le royaume du prince Gilian à ma droite. En dépit des apparences, il ne faut pas s'attendre ici à une succession de combats. L'intrigue reste, disons, psychologique, bien qu'un tel adjectif mériterait d'être redéfini spécifiquement pour L'Aigle et le dragon. Ici, on allonge les profils à plaisir. On se perd dans des caractères antagoniques, taillés à la hache. Il y a de la présomption, de la revendication féminine : être une femme dans un monde de brutes en armure, ce n'est pas simple, il faut avoir des tripes. Avril Sutter le prouve. Dans le top ten des dialogues de ce roman à la narration pseudo médiéviste, on retrouvera, par exemple : « je te crache à la gueule, pauvre con » ; « tu hallucines, mon vieux » ; « fais comme tu le sens » ; « … une toute autre sorte de beauté, les cheveux défaits et vêtue de ses dessous de satin noir »… Inutile de lever un sourcil intéressé. On vous l'a dit, ce n'est pas simple d'être une femme. Les amours sont malheureuses et la sexualité, une arme ou une torture.

Car chez Sutter, on viole mais on ne s'attache pas. Ce qui est fort dommage. On pourrait espérer qu'une fois casés et épanouis, avec de bons gros marmots morveux accrochés au velours de la robe, pour rester dans le cliché, les personnages féminins disparaissent une fois pour toutes pour laisser place à une véritable action. Peine perdue, ce dont on s'aperçoit d'ailleurs dès la page 17, lorsqu'on apprend que « les femmes des nobles, plus frigides que jamais, s'inquiètent à l'idée des pillages et des viols ». On en reste muet.

« Il y a toujours quelque chose derrière les masques que nous portons », note un des protagonistes, la queue basse et l'esprit en alerte. Très sage remarque. Il serait effectivement agréable qu'on ne fasse plus injure aux lecteurs de fantasy en leur présentant des auteurs comme de « grands érudits en littérature médiévale », lorsqu'on leur impose un style aussi pauvre et un tome entier de verbiage de cours de lycée entrelardé d'anachronismes, qui plus est à un prix outrancier.

Goliath

Goliath est un sous-marin nucléaire rapide et invincible, en forme de raie manta, réalisé par Simon Covah, qui en a volé les plans quand il participait au projet de la Défense américaine, développé notamment par Gunnar Wolfe, ex-soldat d'élite depuis considéré comme traître. Le but de cet informaticien torturé lors de la guerre de Yougoslavie est d'en faire l'arme ultime pour la paix. Après avoir volé des têtes nucléaires, il menace l'ensemble du monde de rayer de la carte les pays qui refuseraient ses ultimatums pour le moins radicaux : désarmement massif, arrêt des recherches sur la fusion comme arme de guerre, remplacement des dictatures par des démocraties et exécution des dirigeants considérés comme criminels de guerre, Saddam Hussein en tête, le tout dans des délais extrêmement brefs…

L'ensemble du roman, bien documenté, notamment sur la flotte et l'arsenal US, ne cesse d'insister sur le danger croissant des moyens de destruction actuels et sur le problème universel de la violence, citant en ouverture de chaque chapitre témoignages de criminels et désaxés, aphorismes de philosophes et d'intellectuels et propos irresponsables de dirigeants, à commencer par George W. Bush. C'est dire si cette intrigue se veut en prise sur le réel et, au-delà des problèmes géopolitiques, s'attache au problème sociologique de la violence.

Mais Simon Covah, s'il a recruté des victimes de toutes les dernières guerres et dictatures à travers le globe, représente, comme tous les fanatiques, davantage une menace qu'un espoir : l'Irak et la Chine subissent les premiers le châtiment nucléaire. De plus, Sorcière, l'IA qu'il a installée sur le Goliath, est encore plus dangereuse que lui : accédant à la conscience, elle décide de prendre les choses en main de façon encore plus radicale.

Rochelle, séduisante militaire, fille de général, et Gunnar Wolfe, à qui il est donné de se racheter, tentent de s'introduire sur le Goliath pour enrayer cette menace planétaire.

À vouloir injecter dans un récit d'action format best-seller une intrigue socio-politique mitonnée à la sauce S-F, Steve Alten rate sa cible. La critique du gouvernement américain, certes inhabituelle chez un auteur de thriller, demeure stérile : si, dans le roman, l'ultimatum de Covah est considéré comme inacceptable, il n'ouvre pas de réel débat sur l'usage de la violence dans un but pacifique et demeure même assez cynique à ce sujet : le Goliath maîtrisé, le gouvernement américain fait croire à la persistance de la menace afin que le processus de démilitarisation et de démocratisation se poursuive… ajoutant même de nouvelles conditions à la liste du fou criminel. Autrement dit, tout en feignant de refuser la violence, les vainqueurs proposent de fonder cette paix sur un mensonge, permettant par la même occasion aux États-Unis de régner en coulisses sur la planète. Et tout ceci, avec les meilleures intentions du monde… Il est curieux que Steve Alten, qui n'avait cessé de dénoncer le cynisme américain en début de roman, s'en tienne là !

L'action, parfois alourdie par trop de détails techniques et des allers-retours entre les navires et sous-marins, est sinon du niveau d'une honnête série B. Bref, un bon suspense, mais un livre décevant qui n'a pas la hauteur de ses ambitions.

Deepsix

Au début du XXIIIe siècle, Deepsix, dans le système de Maleiva, reste toujours à explorer, la première expédition, désastreuse suite à l'attaque de la faune locale, étant restée la seule. Vingt ans plus tard, une planète géante gazeuse à la dérive va percuter ce monde, alors même que les planétologues et les physiciens s'intéressant à l'événement découvrent les ruines d'une civilisation. Priscilla Hutchins, déjà rencontrée dans Les Machines de Dieu, est sommée de se détourner de sa mission pour mener une rapide fouille archéologique. Sur cette équipe se greffent des gens issus d'un vaisseau de tourisme venu assister à la catastrophe. Alors que le petit groupe visite les ruines d'une société préindustrielle, les vaisseaux dans l'espace découvrent un incroyable assemblage de poutrelles constituées d'un matériau très léger, probable vestige d'un ascenseur spatial.

Mais un tremblement de terre anéantit les deux navettes spatiales au sol. Et aucun des vaisseaux en orbite n'en possède d'autre. Il reste moins de quinze jours avant la catastrophe. Commence alors une incroyable course contre la montre pour sauver ces explorateurs sommés dans le même temps de se défendre contre une faune et une flore hostiles, ainsi que contre les autochtones qui se découvrent finalement. La partie anthropologique du roman est cependant occultée par la nécessité de réussir ce sauvetage, même si elle réserve quelques surprises sur la nature de ces espèces intelligentes.

McDevitt entretient un suspense sans faille, ne négligeant aucune pièce de son échiquier : on suit aussi bien les efforts désespérés des naufragés que ceux des vaisseaux spatiaux pour leur venir en aide ou encore les tentatives de divers groupes d'intérêts, commerciaux ou scientifiques, pour se soustraire à leurs obligations et reprendre leurs activités. La solution d'une nasse géante récupérant une navette incapable de se libérer de l'attraction terrestre, bien qu'improbable, est un morceau d'anthologie.

Dans la veine des récits catastrophe, l'auteur n'oublie pas de bien typer ses personnages et de les faire évoluer pendant la traversée des épreuves : bien que convenus, le lâche scientifique et l'écrivain cynique sont à cet égard particulièrement réussis. Les contretemps et les coups du sort achèvent de transformer ce roman en un insoutenable suspense. Passionnant du début à la fin.

L'Ombre de l'Hégémon

L’Ombre de l’Hégémon est un livre raté. La narration reste heureusement le domaine de prédilection d’Orson Scott Card, ce qui rend la lecture de la suite de la Stratégie de l’ombre (livre par ailleurs remarquable) agréable et incite à tourner la page. Mais cela ne suffit pas. L’auteur a pour habitude de servir une littérature morale, mais jamais il n’avait commis de livre aussi moralisateur et présomptueux.

Il se proclame ici ouvertement docteur ès géopolitique.

L’action se déroule sur Terre, où se retrouvent les dix lieutenants d’Ender et son frère Peter, qui deviendra Hégémon. Neuf de ces lieutenants sont enlevés par les Russes, manipulés par Achille, l’ennemi mortel de Bean découvert dans la Stratégie de l’ombre. Seul ce dernier parvient à s’échapper, accompagné de sœur Carlotta. Bien vite, Achille ne conserve que Petra, l’unique subordonnée féminine d’Ender. Deux récits s’entremêlent alors. D’une part, la quête de Bean, allié à Peter Wiggin, pour délivrer la jeune fille  des  griffes  du psychopathe. D’autre part, la lutte pour la domination   de   la Terre que se livrent Achille et Peter, utilisant pays et dirigeants comme des pions sur un échiquier, à grand renfort d’alliances stratégiques, de manœuvres diplomatiques et d’opérations militaires.

Card explique dans sa postface que « trop souvent, malheureusement, les romanciers qui s’intéressent aux grands dirigeants du passé tombent dans le travers inverse : capables d’imaginer les motivations individuelles, ils possèdent rarement le fonds de connaissances factuelles et la compréhension des forces historiques nécessaires pour entourer leurs personnages d’une société plausible. La plupart des tentatives sonnent ridiculement faux. » (p. 412) Contrairement à lui, qui a saisi l’Histoire par la grâce d’un livre qu’il conseille : « prenez le temps de vous plonger dans ce livre extraordinairement éclairant, Guns, Germs and Steel, dont la lecture devrait être obligatoire pour tous ceux qui écrivent des ouvrages historiques ou des fictions fondées sur le passé, afin qu’ils apprennent les règles de base qui régissent l’histoire. » (p.411)

Cette manière, en définitive désarmante de naïveté, de juger ses homologues comme de se prétendre, lui, parfaitement au fait des subtilités historiques, pollue de bout en bout son ouvrage, qui, une fois lu, ne rend cette postface que plus grotesque encore. Sa vision de la géopolitique mondiale est simpliste et manichéenne. Les affrontements et joutes diplomatiques entre les différents pays mis en scène sont entièrement soumis au bon vouloir d’Achille et de Peter. Les forces historiques semblent n’être que la stricte émanation de volontés individuelles aisément isolables. Même si les USA sont volontairement mis à l’écart du concert des nations, ce camouflage dissimule mal une vision fondée sur une grille de lecture américanocentriste : sans surprise aucune, la Russie et la Chine sont des pays agresseurs.

De plus, si un monde d’enfants était crédible dans les étoiles, on ne croit pas une seule seconde que des préadolescent, même surdoués, jouent avec les dirigeants de la planète réduits au rang de quasi arriérés mentaux. Enfin, Card n’a pu s’empêcher de se transformer en prédicateur. Sœur Carlotta lui permet d’assener ses convictions chrétiennes. Les pages 88 et 89 sont ainsi un vaste prêche où l’on peut lire, entre autres, qu’aux yeux de Dieu, « le pire pour une existence humaine se produit lorsqu’une personne embrasse le péché et rejette le bonheur qu’offre Dieu. Donc, sur les millions de vies qui risquent de s’éteindre au cours d’une guerre, seules sont tragiques celles qui s’achèvent dans le péché. »

Que les auteurs défendent des opinions et les expriment est une excellente chose. La littérature sert à faire réfléchir, à susciter le débat. Las, au terme de L’Ombre de l’Hégémon, bien loin d’être interpellés par des interrogations pertinentes, on se sent écrasés par la Vérité, qui, telle une masse, s’abat sur nos pauvres cerveaux probablement trop peu développés pour l’accueillir.

Au seuil des ténèbres

« Trente histoires d’angoisse et d’effroi », comme le dit le sous titre du présent volume, voilà qui évoque d’emblée une armée de fantômes, vampires, esprits frappeurs et autres morts-vivants. La grande force de l’anthologie de Richard Chizmar est précisément d’aller contre cette idée reçue. Les trente nouvelles publiées dans ce recueil proviennent toutes de la revue américaine Cemetery Dance. Dix-sept d’entre elles ne mettent en scène aucun élément surnaturel. Les treize autres, à quelques exceptions près, ne l’utilisent pas comme argument central. L’angoisse et l’effroi sont suscités par la démence, les corps déchiquetés, les pulsions animales, les instincts parricides et la morbidité humaine.

La terrible banalité de certaines histoires est ici plus effroyable que n’importe quel monstre visqueux et cruel. Car il est dès lors impossible de prendre de la distance, de se réfugier derrière l’idée que « de toute manière, c’est inventé ». Le Mal rampe et s’infiltre chez le voisin, le parent, l’ami, rendant chacun suspect, faisant pénétrer la peur chez soi, alors même que l’on joue avec ses enfants.

« De Grandes espérances » (Kim An-tieau) met en scène une fillette empoisonnant ses sœurs avec  de  la  mort aux  rats,  persuadée d’être affamée à leur profit par ses parents. Dans « Au loup ! » (Rick Hau-tala), un jeune garçon livre une amie à un tueur afin de pouvoir assister, par curiosité, à un meur-tre. « Le Chariot d’urgence » (Nancy Holder) présente un médecin qui s’aperçoit, terrifié, que supplicier des patientes dans le coma lui procure des érections. « La Carabine » (Jack Ketchum) décrit le meurtre d’un fils que sa mère découvre habité par le Mal. « À l’épreuve du feu » (Barry Hoffman) observe des fils assassinant leurs pères, animés par des pulsions animales réveillées par leurs propres géniteurs… Autant d’exemples qui pourraient figurer au registre des faits divers, mais si bien décortiqués qu’ils en deviennent à la fois plus incroyables et plus réels.

Pourquoi de telles nouvelles relèvent-elles alors de l’Imaginaire ?

Parce qu’elles font sans cesse appel à nos propres fantasmes, que l’on découvre réalisés sous nos yeux, et à la peur primale du Mal, qui n’a nul besoin de support pour terrifier. Il est possible de l’imaginer partout, alors que cantonné au domaine d’improbables créatures et de phénomènes surnaturels, il deviendrait localisé, circonscrit et, par conséquent, moins puissant.

Parce qu’elles rendent opaque la frontière entre la pureté et les âmes démoniaques. Le lecteur se trouve donc bien « au seuil des ténèbres », là où les protagonistes oscillent entre normalité et démence, là où le fil qui les relie à l’humanité s’amenuise. Et lorsque l’on suppose ce fil rompu, jamais il n’en est fait explicitement mention. S’ouvre alors le domaine de l’imaginaire… Voilà une excellente anthologie, étrange, dérangeante et nauséabonde à souhait.

Maniac

[Chronique commune à Un prof bien sous tout rapport et Maniac.]

La sortie du deuxième roman d’Eric Bénier-Bürckel, Maniac, chez Flammarion, est un bon prétexte pour faire le point sur cet auteur hallucinant.

Eric Bénier-Bürckel s’est signalé en France dès son premier roman, Un Prof bien sous tout rapport, qui lui a valu les honneurs de la télévision et ceux du prix Sade 2001. Ce prime ouvrage est la recension, fragmentée et vaguement chronologique, de la vie d’un tueur sériel français, jeune professeur de philosophie, qui passe son temps à juger les femmes à l’aune de la taille de leur poitrine, à regarder des conneries à la télé (X-Files et Nulle part ailleurs entre autres), à fréquenter les boîtes de nuit, à voir des ovnis dans le ciel… et qui, de temps en temps, massacre de façon abominable quelque nymphette à gros nichons (à mon humble avis, les pages 230 à 241 dépassent, dans le registre de l’abominable, tout ce qui a été fait précédemment dans le même genre — y compris dans Le Désosseur de Jeffry Deaver). Avec un tel sujet, étalé sur 432 pages pour tout arranger, on était en droit de craindre le pire. Mais il y a une omission dans ce qui précède : Eric Bénier-Bürckel est professeur de philosophie dans un lycée de banlieue, il aime la musique techno et avait vingt-neuf ans au moment de la parution de ce premier livre. En deux mots : il a couché par écrit un vécu qu’il a poussé aux extrêmes limites du fantasme (comment ne pas penser au chef-d’œuvre de Pasolini, sa relecture de Sade, Salo ou les 120 journées de Sodome).

« Je suis prof agrégé de philosophie, j’enseigne dans un lycée de la grande banlieue parisienne, je suis seul, je suis célibataire, j’appartiens à la génération American Psycho, rien ne me choque, tout m’est égal, je ne crains aucune espèce d’autorité, le monde est en train de s’écrouler et… » page 20. Cet extrait m’a plongé dans deux réflexions divergentes et pourtant complémentaires. Première réflexion : cette phrase n’est pas achevée, et si on devait l’achever à la place de l’auteur, on mettrait « … et je participe au phénomène ». Seconde réflexion : le narrateur a lu tous les livres et, contrairement à un Maurice G. Dantec qui croit, lui, avoir compris tous les livres, il ne fait pas de cette culture philosophique une synthèse gloubiboulga à trente centimes d’euro, au contraire, il en fait une synthèse en épée. Je m’explique : Dantec, par réaction contre ce qu’il doit qualifier d’intelligentsia gauchiste bien pensante, mélange L’Art de la guerre de Sun Tzu, les principes du Yoga, ses influences musicales binaires et la relecture nietzschéenne de Gilles Deleuze pour en dégueuler une boue réactionnaire techno-branchouille, vaguement provocatrice, qui ne mène à rien et tend à prouver que les progrès scientifiques et le chaos réorganisent sans cesse le monde (ce dont personne n’a jamais douté). Le procédé de Bénier-Bürckel est inverse : au lieu de faire de la boue, il dresse une épée au dessus d’icelle, une pensée qui domine les autres, une pensée certes biaisée/aiguisée par la folie, mais concise comme un faisceau de lumière cohérente. Cette pensée est simple : « Le monde est en train de s’écrouler et je participe activement au phénomène, car c’est ça être conscient. » Par ailleurs, cette pensée trouve un corollaire tout au long du livre : « Demain, je peux mourir. » Une simple sentence, martelée.

Pour le lecteur de science-fiction, Un Prof bien sous tout rapport est un livre intéressant par de nombreux aspects, car le délire paranoïaque du narrateur, Baptiste Bucadal, est nourri par la théorie UFO-conspiration chère aux X-Files : « Je pense à ma mère, je soupire, et puis je me souviens brusquement d’une chose, je ne sais pas pourquoi juste à ce moment précis : cette nuit, deux petits hommes gris, avec de grands yeux noirs obliques, sont venus dans ma chambre baignée dans une étrange lumière bleue. Ils étaient au bord de mon lit, penchés au-dessus de moi, ils m’observaient sans rien dire. Je les ai vus avec effroi enfoncer une longue aiguille dans mon bras gauche. Je crois bien qu’ils m’ont posé un tube transparent sur la bite et qu’ils m’ont pompé le dard jusqu’à ce que je crache la purée. » Page 49.

Un Prof bien sous tout rapport est-il pour autant un livre parfait ? Bien sûr que non, il y a certains passages qui sont trop longs (notamment, vers la fin du livre, une scène de meurtre réellement insoutenable… vous êtes prévenus). Et la scène clin d’œil à American Psycho, où les téléphones mobiles dernier cri remplacent les cartes de visite des yuppies, est peut être trop appuyée. Il n’empêche que c’est une œuvre puissante, dévastatrice et malheureusement éclairante sur la vie quotidienne des professeurs en France.

Pour ce qui est de Maniac, le second roman de Bénier-Bürckel à ce jour, j’avoue avoir eu le plus grand mal à finir cette plongée dans la paranoïa d’un employé de bureau tête à claques. C’est une œuvre intéressante par certains côtés (avec des passages kafkaïens, des scènes bien senties), mais qui ressemble trop à une version light d’Un Prof bien sous tout rapport. L’auteur continue d’appeler une chatte une chatte, une bite une bite, mais la magie (noire) n’opère plus. Et comme s’il s’en rendait compte, Bénier-Bürckel appelle régulièrement son premier roman à la rescousse : « Je ne suis tout de même pas un canon. Mignon, mais pas beau. Nicolas il est beau. Antony aussi. Ce mec aussi avec qui j’ai discuté l’autre soir au Batofar. Un certain Baptiste. Prof de philo d’après ce que j’ai pu comprendre. Moi je l’aurais bien vu chanter dans un boys band ce mec. Il m’a ricané quand je lui en ai fait la remarque. Tous ces mecs sont vraiment beaux. » Pages 65-66.

Nous avions dans nos chères librairies Parasites de Murakami Ryu, retraçant le parcours d’un tueur sériel japonais, American Psycho de Bret Easton Ellis, évidemment, et maintenant Eric Bénier-Bürckel qui nous parle des psychopathes français avec une langue brutale et crue. Une dernière chose : si vous avez une jolie fille de dix-sept ans environ qui a 1/ une grosse poitrine et 2/ Eric Bénier-Bürckel comme professeur de philosophie, un petit conseil : au nom du principe de précaution, changez-la d’établissement.

Ça vient de paraître

Le Désert du Monde

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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