Utopiales 2025
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Rendez-vous à la Cité des Congrès de Nantes ! De ce jeudi 30 octobre au dimanche 2 novembre, retrouvez Léo Henry, Audrey Pleynet et Alastair Reynolds, entre autres formidables auteurs, aux Utopiales !
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Rendez-vous à la Cité des Congrès de Nantes ! De ce jeudi 30 octobre au dimanche 2 novembre, retrouvez Léo Henry, Audrey Pleynet et Alastair Reynolds, entre autres formidables auteurs, aux Utopiales !
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Vincent Tassy (à l’écriture) et Morgane Caussarieu (à l’illustration) se réunissent de nouveau autour de la figure du vampire, cette fois-ci pour une interprétation plus personnelle que celle constituée par l’hommage parodique à l’œuvre d’Anne Rice Entretien choc avec un vampire (2022, même éditeur). Festin de larmes, roman épistolaire, qui s’approprie les codes riciens sans en renier l’esprit, devrait ravir les amateurs du genre.
Nous voici à la Nouvelle-Orléans, au crépuscule du xixe siècle : les auteurs n’auraient pas pu choisir meilleur décor pour ce récit, la ville s’étant érigée au rang de capitale mondiale des vampires, en partie sous la plume d’Anne Rice, dont on reconnaît sans mal ici l’héritage. Aubrey Clare, jeune aristocrate bouleversé par le décès récent de sa sœur jumelle, se livre à une confession très particulière : celle de sa rencontre avec le mystérieux marquis de Vardalec, et de la façon dont il a conduit sa famille à sa perte… Ce récit, livré par une victime devenue bourreau à son tour, raconte la toile de l’emprise exercée par le marquis et la lente entreprise de sape dans laquelle s’empêtrent inexorablement ses proies, comme subjuguées par le personnage. Le mystère de son identité et de sa nature, l’irrésistible séduction, la mort telle une ombre dans son sillage, la nuit dont il s’est rendu maître, la soif qui l’obsède, la chasse impitoyable à laquelle il se livre, le jeu cynique du prédateur élevé en art et affûté au fil des millénaires par un être sur lequel le temps ne semble avoir aucune prise… Tout est là : impossible de ne pas identifier le vampire, et pourtant, pas une goutte de sang versée entre ces pages afin d’épancher une quelconque soif.
Vincent Tassy et Morgane Caussarieu dépeignent une représentation statuaire du vampire, monstre avide des émotions de ses victimes dans lesquelles il puise en se délectant de leurs fluides, jusqu’à en tarir la source, les menant, lentement mais sûrement, à une mort certaine.
Mais que le lecteur ne s’y trompe pas : si le sang est pour l’essentiel absent de ce texte, l’horreur y est, elle, bien présente. Sous la plume élégante de Vincent Tassy (on se souviendra du superbe Diamants, paru en 2021 aux éditions Mnémos), le récit n’en reste pas moins d’une crudité que certains pourront trouver dérangeante. Tout à son registre, et dans la droite ligne de l’honnête confession que son narrateur s’efforce de livrer sans omettre le moindre détail, il conduira le lecteur à faire face à ce que le genre a de plus sombre et de plus dérangeant, déformant à l’envi les thèmes de la fascination, de l’érotisme et de la cruauté sophistiquée qui lui sont propres. Comme un fait exprès, la lecture en est si aisée et l’atmosphère si prenante qu’il est facile de se laisser conduire, quand bien même le genre vous laisse habituellement froid. Âmes sensibles, méfiez-vous des noirs attraits de cet ouvrage.
Camille Vinau
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Les deux courts romans qui constituent ce recueil se situent dans l’univers des portes de Vangk, bien connu des lecteurs de Laurent Genefort, dites portes qui ont ouvert à l’humanité la voie des étoiles.
La planète Rishèse, qui sert de cadre aux « Deux pouvoirs », la première partie du volume, est un monde agricole récemment occupé. Jeremee y est envoyé par l’autorité colonisatrice afin de prévenir l’apparition de troubles sociaux. Sa méthode : créer une nouvelle religion en utilisant son « fils » génétiquement modifié pour accomplir des miracles. Mais les deux faux prophètes vont se heurter à la résistance d’une femme et de sa fille : fortes de leur connaissance de l’écologie locale, elles ont acquis une réputation de sorcières. Le combat de la technologie contre la nature sera sans merci.
« La Troisième lune » se déroule sur Kasei, une planète semblable à Mars. Un tueur à gages vient d’abattre le dirigeant local. Pour couvrir sa fuite, il a prévu de laisser derrière lui le cadavre de son clone, mais ce dernier réussit à s’échapper. Recueilli par une flic alcoolique, ce Candide artificiel va devoir échapper à la police et à son sosie maléfique. Une course-poursuite pleine d’action s’engage.
Ces deux textes ont été publiés il y a une trentaine d’années, l’un, en 1997, sous le titre de Typhon, dans l’éphémère collection « Les Quatre dimensions » (voir notre critique dans le n° 7 de Bifrost, où nous concluions déjà : « un roman agréable à défaut d’être captivant »), l’autre, en 1994, au Fleuve Noir « Anticipation », et intitulé La Troisième lune. S’ils ont été revus et corrigés par l’auteur à l’occasion de cette nouvelle publication, ils paraissent toujours assez datés et sans grande originalité. Le premier, qui louche clairement vers « Dune » et son utilisation du fait religieux à des fins politiques, n’a pas la subtilité des textes de Frank Herbert et se contente d’une intrigue cousue de fil blanc. Le second est un roman d’action très rythmé, mais sans surprise ni finesse. Il a été écrit en trois semaines, nous dit l’auteur dans sa postface. Ça se voit…
On conseillera donc ce recueil aux nostalgiques de la SF période « FNA », et aux complétistes désireux de disposer de l’intégrale des textes de Laurent Genefort.
Jean-François Seignol
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Le programme Re:Start est une promesse, celle faite aux femmes de les ériger en déesses de la beauté via un cycle sportif intensif et une routine alimentaire cadencée par l’ingestion de gélules. Chaque calorie compte, chaque pas compte, chaque point récolté cultive l’espoir de pouvoir un jour s’élever vers ce statut divin. Le corps des Lumineuses est un temple qu’elles se doivent de respecter.
Mona a elle aussi emprunté le chemin de La Grande Aventure de la Beauté. Dans sa tiny house de Re:Start ville, elle ne ménage pas ses efforts, et vient d’ailleurs d’être nommée Semeuse, un échelon qui lui permettra de gagner des points si ses chiffres de vente des produits Re:Start sont suffisants. Elle doit y arriver. Elle n’a pas le choix. Car ce n’est pas une injonction de maigreur qui l’a conduite dans cette secte, non, Mona est en infiltration. Et la perte de contrôle de son amie Calliste va accélérer son enquête sur la disparition mystérieuse de trois Lumineuses.
Parler de la stigmatisation du corps n’est pas chose aisée, et Katia Lanero Zamora s’attaque avec Re:Start à la grossophobie, celle crachée à la gueule de ceux que l’on considère comme gros, et celle qu’on s’impose, consciemment ou non. L’autrice nous épargne la description d’un contexte qui est tout bonnement le nôtre, celui d’une société qui chasse le gros et le laid pour uniformiser les corps, les rendre respectables, désirables, visibles ; et qui mène une guerre implacable contre la médiocrité des obèses. Sujet violent, donc, et ça démarre fort dans Re:Start ! La douceur (relative) de l’illustration de couverture signée Anouck Faure ne prépare pas à la sanglante scène d’ouverture. Calliste a faim. Très faim. Mais son IA lui interdit de manger. La Lumineuse n’a pas dépensé suffisamment de calories, les placards restent verrouillés. Alors elle prend un couteau. Et mange. Son propre corps. Une scène qui annonce un thriller pour le moins inquiétant. Quand on en arrive à manger ses chairs alors qu’on vit dans un paradis dédié aux femmes c’est que quelque chose cloche. Et c’est bien le cas. Dommage que l’intrigue aille trop vite, l’enquête de Mona ne souffre d’aucun accroc, ou si peu, l’infiltrée s’en sort toujours, trouve chaque indice sans la moindre difficulté. Entre Mona la Lumineuse et Ramona l’infiltré, un dialogue intérieur s’installe, symbole des efforts que l’héroïne doit déployer pour ne pas se perdre. Las, le curseur ne va pas assez loin pour que l’on puisse ressentir le vertige de la chute possible, la folie obsessionnelle qui emporte ces femmes. Le chapitre final apparaît donc plus anecdotique qu’il ne l’est en réalité, et c’est bien dommage au vu du sujet. Le texte souffre aussi d’un ton trop jeunesse, notamment dans les dialogues, que les quelques scènes « gores » (début et fin) peinent à faire transiter vers un lectorat plus adulte. Re:Start nous laisse malheureusement avec une sensation de faim alors qu’il promettait d’être mordant.
Aayla Secura
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Juin 2025 : Isobel et son collègue Grant embarquent à bord du Polar Horizon, navire battant pavillon norvégien, dans une mission de prospection pétrolière. Il s’agit de sonder les fonds marins de l’océan Arctique au moyen de flûtes sismiques. Mais, sous l’inamovible soleil de minuit, tout s’altère :les relations humaines, la perception du temps, la santé mentale. Et puis il y a ces choses que la logique peine à expliquer :le capitaine persuadé d’être poursuivi par le même ours polaire depuis des décennies, le brise-glace russe ouvrant la voie au Polar Horizon qui disparaît des radars, Isobel qui a des absences curieuses. Plus le temps passe et plus la situation se détériore, jusqu’à un événement où l’intégrité de tout l’équipage est compromise.
Vingt ans après, Isobel tente de survivre dans un monde en ruine. La montée des eaux causée par la fonte des pôles a conduit l’humanité à chercher refuge dans les hauteurs. L’ancienne scientifique vit désormais d’expédients à Avie, détestable petite bourgade au pied des Cairngorms, en Écosse. Et voilà que Grant revient. Son ex-coéquipier a un job à lui proposer : rejoindre un centre de recherche dissimulé dans les montagnes. Là-bas, Isobel sera nourrie-logée-blanchie. La contrepartie ?Se contenter de mettre son cerveau à contribution, lors de séances d’IRM. Les semaines de son expédition dans l’océan Arctique revêtent un intérêt tout particulier pour la petite équipe de ce laboratoire secret…
Deuxième roman de l’Écossaise Vicki Jarrett (mais premier traduit en français), Toujours leNordest paru originellement en 2019, quand l’été 2025 relevait du futur proche — c’était moins le cas, en avril 2025, pour sa sortie française, et la mention de « futur proche » en quatrième de couverture pour parler de ce qui est maintenant notre passé (au moment où vous lirez ces lignes) peut faire tiquer. Foin de pinaillage : dans sa première moitié, Toujours le Nord se montre un très bon roman d’aventure et d’ambiance. L’atmosphère glacée et écrasée de soleil de l’expédition en Arctique fonctionne à merveille, et la semi-apocalyptique désagrégation climatique et sociale de 2045 s’avère plutôt crédible. Les mystères s’accumulent, quelle que soit l’époque. La seconde moitié du livre a la lourde tâche de répondre aux questions,et c’est là que le bât blesse : plusieurs éléments sans réponse demeurent en plan et les révélations peinent à convaincre. Dommage, d’autant qu’un pas grand-chose aurait sûrement suffit à résoudre ces défauts.
Au bout du compte, Toujours le Nord est une demi-déception. Ou une demi-réussite. C’est selon.
Erwann Perchoc
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New York, son île de Manhattan, ses immeubles, ses très grands immeubles. Considérez le Henderson Building : avec ses 259 étages, dont une partie s’enfonce sous terre, cet édifice accueille plus de cent mille résidents et propose tout le nécessaire pour vivre une vie, de la naissance à la mort en passant par le divertissement (le lieu comporte ce qu’il faut de cinémas, de théâtres, et de bars). En cette époque trépidante, le slogan maître est « Dépêchez-vous de vivre ! ». Alors, pourquoi sortir de cet immeuble-monde si tout s’y trouve ? Héritier de l’entreprise paternelle d’importation de thé, Berkeley Smith Jr. est né dans ce building et y a passé sa jeunesse. Toutefois, à l’âge adulte, le voilà qui se prend de vouloir visiter le vaste monde. Sortir du Henderson Building devrait être un jeu d’enfant : après tout, il suffit juste de passer la porte. Las, les circonstances se liguent contre notre pauvre homme, qui va user de tous les stratagèmes à sa disposition pour quitter l’édifice. De l’autre côté de la rue, les événements s’accélèrent : un influent philosophe perse suggère que toute l’humanité se rassemble au sein d’une seule et même ville. Oui, mais laquelle ? Berlin ? Paris ? Tokyo ? Ou alors New York, dont l’orgueilleux Henderson Building n’a de cesse de croître dans toutes les directions que la physique autorise ?
Les éditions de L’Arbre Vengeur se font fort de rééditer des pépites tombées dans l’oubli. C’est le cas de ce Gratte-ciel…, paru originellement en 1949. À ce titre, on appréciera la reprise recolorisée de la couverture de l’édition originale, ainsi que l’érudite et pertinente préface de Fleur Hopkins-Loféron, même si elle aurait sans doute gagné à se muer en postface, au vu des nombreux spoilers qu’elle comporte. (On aurait aussi apprécié un petit coup de relecture supplémentaire pour éliminer quelques coquilles : des paragraphes de texte courant introduits par des tirets de dialogue ou l’inverse, ou le titre fautif p. 27.)
L’idée de cet immeuble-monde préfigure à sa manière les classiques inoxydables que sont Les Monades urbaines de Robert Silverberg (1971) ou I.G.H. de J. G. Ballard (1975). À la différence de l’écrivain britannique, Corosi ne décrit toutefois pas une désagrégation d’un ordre social. La société va très bien, merci. C’est Berkeley Smith Jr. qui ne va pas. De fait, le roman se rapproche plutôt du fix-up de Silverberg, dont l’une des parties met en scène un misfit cherchant à sortir. Le Gratte-ciel des hommes heureux tient davantage de la satire sous influence kafkaïenne ; composé de chapitres brefs et incisifs, le récit va droit à l’essentiel, sans jamais offrir de solution à son protagoniste, jusqu’à son inévitable et drastique conclusion.
Amis lecteurs, à vous de voir si vous voulez franchir à votre tour le seuil de l’Henderson Building…
Erwann Perchoc
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Deuxième roman de Lucie Heder, La Grande Verdure nous propulse dans la communauté du même nom, au sein d’un avenir indéterminé mais pas si lointain, où le climat s’est considérablement déréglé. Tempêtes de poussière et crues forment le lot commun, mais dans la grande verdure, havre végétal implanté au milieu de ruines, les membres de cette communauté font de leur mieux pour survivre. Cela implique quelques changements sociétaux : la grande verdure se répartit en petits groupes dont toutes et tous portent un nom de plante. Des plantes chargées d’une symbolique. Les conversations sont rythmées par ces plantes, chacune servant autant à exprimer une émotion qu’à la tempérer. Mais celle que l’on connaît sous le nom de Lierre Hélix ne se satisfait pas de cette situation : elle se sent à l’étroit dans la grande verdure et arpente volontiers les bâtiments à l’abandon des zones alentours. C’est là qu’elle rencontre Sable. Cette femme étrange vit dans les ruines avec quelques autres marginaux, à l’insu des membres de la grande verdure… jusqu’à que leur présence soit découverte. Que faire de Sable ? Car Sable est excessive, Sable déborde de partout. Que faire aussi de Lierre l’indomptable ? Et que faire surtout de ces inquiétants geeks férus de drones qui résident à quelques kilomètres de là et dont les incursions se font de plus en plus fréquentes et importunes ?
Si La Grande Verdure, par son titre, peut laisser supposer qu’il sera question de jardinage et d’horticulture, il n’en est rien. Au contraire, narré par Lierre, le récit fait montre d’une dimension très physique. Les personnages, Lierre et Sable, passent leur temps à se toucher, à renifler, morver… Quant à l’intrigue, elle se déploie à la vitesse d’une plante : tranquille. Néanmoins, les péripéties du dernier tiers, où les choses s’accélèrent enfin, ne constituent pas les pages les plus réussies du roman. L’intérêt réside plus sûrement dans la description de la communauté de la grande verdure, pleine de bonne volonté mais un rien trop inerte, rigide et étouffante, ou dans celui du personnage de Sable… mais la première peine à fasciner tandis que la seconde, dans ses excès permanents, peut susciter l’agacement. Le message est clair : l’intransigeance des uns doit être adoucie par la folie de l’autre. La complémentarité est importante, l’utopie n’en sera que moins ambiguë.
Peut-être que la longueur d’un court roman aurait mieux convenu à La Grande Verdure. Et, chez le même éditeur, on recommandera plutôt Les Mains vides d’Elio Possoz, novella (enfin, roman vu sa longueur) aux thématiques proches autrement plus convaincante.
Erwann Perchoc
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Dans ce roman, inédit en langue en anglaise (tout comme le précédent, Lazare attend, pourtant publié en France il y a 4 ans…), James Morrow s’attaque à un problème très actuel. Eamon Keen rédige des discours pour des hommes politiques dont il ne partage en rien la vision sociétale ; il tente de retrouver la flamme en écrivant un roman de fantasy, mais c’est un nouvel échec. C’est alors qu’il fait une rencontre étonnante, celle d’un homme qui vient du centre de la Terre. Ce dernier est en mission : son monde, baptisé Quondonia, va mal, menacé par une crise climatique car la Manticore (le noyau de la Terre), qui réchauffait Quondonia et permettait à ses habitants de prospérer, ne fonctionne plus. Aussi, le premier ministre souterrain a-t-il une idée lumineuse : faire un échange standard Manticore / Lune, ce qu’il estime être un troc gagnant-gagnant puisque notre monde, lui, est en plein réchauffement climatique ! C’est parti pour une aventure rocambolesque au centre de la Terre, dans laquelle le futur immédiat de Keen est systématiquement et très exactement prédit par un biscuit de fortune plutôt bavard qu’on croirait issu de l’imagination de Douglas Adams, où l’on croise des politiciens véreux, des rebelles idéalistes, y compris une sosie de Greta Thunberg baptisée Frida Jensen, mais aussi des monstres qui détruisent tout sur leur passage, incarnations souterraines des multinationales terrestres, notamment pétrolières, pour lesquelles les aspects environnementaux ne sont guère au cœur des préoccupations… Des aventures picaresques menées tambour battant, avec nombre de scènes drolatiques, des échanges parfois jouissifs qui cèdent toutefois le pas à des considérations plus alarmistes quand l’urgence de la situation est rappelée au lecteur. Bref, on ne s’ennuie pas une seconde. Mais la satire que nous propose Morrow force souvent le trait, parfois un peu trop (les fameux monstres évoqués ci-dessus), partant dans tous les sens tel un spectacle pyrotechnique pas totalement maîtrisé, ce qui donne régulièrement une impression de fouillis et amoindrit grandement la force de ce livre, pas le meilleur de son auteur, mais qui reste néanmoins agréable à lire.
Bruno Para
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Munir Hachemi est un auteur espagnol qui a étudié la littérature latino-américaine et fait une thèse sur Borges. L’Arbre vient, son deuxième roman publié en français, commence par citer Borges, bien sûr, mais aussi Le Guin, Plop, de Rafael Pinedo, et la série TV Raised by Wolves. Un mélange quelque peu détonnant, que son livre illustre.
Un anthropologue se rend au chevet des Mulaï, pour y analyser leur société libertaire et au premier abord plutôt utopique. Ceux-ci sont les descendants des survivants d’une mission spatiale depuis longtemps oubliée, de telle sorte qu’eux-mêmes ne se souviennent plus vraiment des fondements de leur société, assimilant par exemple les robots qui les servent à de vrais animaux (des loups)… Ils vivent sous un grand dôme, et s’aventurent rarement loin de celui-ci tant l’environnement désolé se dégrade rapidement : présence de scorpions et de couleuvres, températures élevées… Ils préfèrent rester entre eux, en trinômes, et parlent dans une langue étonnante et évolutive qui n’est pas sans rappeler le langage des extraterrestres de « L’Histoire de ta vie » de Ted Chiang. Ah, on peut aussi signaler qu’ils recyclent leurs morts au compost, et qu’ils forniquent librement, au vu et au su de tous. L’archéologue, qui se transforme en ethnologue, va ainsi aller de découvertes en révélations, à mesure qu’il s’immerge de plus en plus dans la société Mulaï pour mieux la connaître et en comprendre les tabous… Mais, ce faisant, l’étrangeté et le côté insaisissable des Mulaï le renvoyant sans cesse à sa propre personne, à ses objectifs et ses attentes, il devient irrémédiablement son propre sujet d’étude. C’est en effet bien le propos d’Hachemi : au travers du docteur Cordovero, il nous renvoie à notre propre société, qu’il nous demande d’envisager d’un œil nouveau, notamment sur les enjeux écologiques, les modèles sociaux et amoureux, la linguistique… Une multitude de thématiques, la plupart davantage esquissées plutôt qu’approfondies, et auxquelles fait écho la forme de l’ouvrage, puisqu’il est constitué de fragments de journal intime, de rapports ethnologiques minutieux, et de légendes Mulaï narrées depuis la nuit des temps. Proposant à la fois des moments très drôles et des scènes plus introspectives, voire inquiétantes, L’Arbre vient (le mantra des Mulaï, qui n’ont pas complètement oublié leur Terre originelle) doté d’un réel souffle poétique, vaut davantage pour le voyage qu’il propose que pour sa destination, qui n’est qu’esquissée. Une découverte intéressante, une voix attachante, respectueuse de ses illustres aînés cités en exergue, mais qui trouve néanmoins sa propre originalité.
Bruno Para
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L’œuvre de Kent Wascom dépeint, roman après roman, la saga d’une famille, les Woolsack, des lendemains de l’indépendance des USA (Le Sang des cieux) jusqu’à un futur très proche avec Le Glorieux État de Floride Occidentale, en passant par la guerre de Sécession (Secessia, non traduit) et 1914 (Les Nouveaux héritiers). Un roman par siècle, en somme.
Dans ce volume, tout commence par un massacre ; une vengeance vicieuse et sanglante. Un nourrisson en ressort vivant. Surnommé Murderbaby par sa famille d’adoption, Rally, de son vrai nom, va grandir dans un climat d’hostilité tout en cherchant à retracer son ascendance, car, du côté de son père, il est un Woolsack. La famille est comme hantée par deux fantômes : Pawpaw, le grand-père, et la création de l’État de Floride Occidentale, son rêve.
Un rêve qui a pris du plomb dans l’aile quand Pawpaw s’est retrouvé emprisonné. Chimère libertarienne, son projet d’État a stagné, jusqu’à sa reprise opportuniste par un politicien local, tendance alt right, Troy Yarbrough, aux grandes ambitions et aux moyens à l’avenant. La Floride Occidentale est devenue alors plus concrète, avec une proposition de loi, mais aussi plus religieuse. La vision de Pawpaw s’est vue transformée en ethno-État. Mais une femme sillonne maintenant ces terres, distribuant des cartes comme autant de sésames pour la citoyenneté ouest-floridienne. Elle se fait appeler La Gouverneur. Et bientôt, Rally va croiser sa route. Les deux visions (Yarbrough vs Woolsack) vont s’affronter… sans oublier les partisans d’une seule Floride.
Rally se lance ainsi avec son oncle Rodney dans une équipée sur les traces de sa famille. Comment se construire en tant qu’adolescent, survivant d’un massacre, dans une famille décimée, au milieu d’un pays s’enfonçant dans la violence ?
Les descriptions de paysages sont nombreuses et on navigue, au gré des évocations, de la Louisiane au nord-ouest de la Floride, soit l’espace projeté de la Floride Occidentale. Les drames sont légion dans la famille Woolsack et dans leurs entourages de rednecks.
L’aspect science-fictif du roman est léger, principalement visible dans une application de duel et avec la présence furtive de chiens robots. La guerre civile est proche et le chaos imminent tout au long de ces pages, mais ce n’est pas vraiment le sujet. Nous ne ferons qu’effleurer les affrontements. La tension précédant l’explosion trace le décor de fond de cette histoire de famille, réflexion sur le rapport historique à la violence des USA. La plongée dans la haine est tristement crédible et l’on trouvera dans les interstices des commentaires, parfois en creux, des échos à des « débats » traversant volontiers l’Atlantique.
Un peu de road-trip, un peu de nature writing, un peu de SF et beaucoup de violence, tels sont les ingrédients de ce roman un brin poisseux, qui débute en 2026 et qu’on lit avec un goût amer en bouche, espérant que le mur qui nous fracassera la tête ne soit pas si proche.
Mathieu Masson