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Felicidad

Tout est au mieux dans notre nouvelle Grande Europe. Chaque Citoyen a le devoir d'être heureux. Le Bonheur n'est plus une illusion, mais une loi établie. Mais lorsque des parumains, êtres créés à l'image de l'homme pour le servir aveuglément, aspirent à la liberté en tuant des membres de la Sûreté, c'est que la révolte gronde. Et le Bonheur ne peut souffrir cela. On envoie alors Alexis Dekcked, agent d'élite, régler le problème. Son enquête va le mener sur des traces qu'il aurait préféré ne jamais découvrir…

C'est annoncé clairement par l'auteur : ce livre est un pur hommage à Ridley Scott, à Philip K. Dick et au fameux Blade Runner, le second l'ayant écrit, le premier réalisé.

Et on ne s'y trompe pas. Tous les éléments sont là. Une société où la fracture sociale est bien plus que des titres dans les journaux, un gouvernement pas très net aux buts inavouables, des êtres fabriqués et méprisés, et un détective sur la corde raide.

Jean Molla ajoute évidemment ses propres thématiques à l'ensemble et nous plonge dans un pur roman noir. Les faux-semblants se succèdent avec talent, maintenant un rythme haletant au fil des pages. Le côté anticipation est omniprésent avec cette société qui protège ses nantis et qui parque ses parias dans des zones de non-droit, les enclaves, qui sont en fait de faux espaces de liberté. Et surtout, on s'attache au personnage solitaire qui erre dans cet univers, un personnage qui se cherche, qui doute, un humain, finalement, qui tente de déceler les véritables traces de son destin.

Au final un roman qui se lit avec grand plaisir : une pierre de plus au magnifique édifice qu'est la collection « Scripto » des éditions Gallimard.

Le pays de la nuit

Dans un futur extrêmement lointain, alors que le soleil agonisant plonge le monde dans une lumière crépusculaire, les derniers vestiges de l'humanité survivent dans deux pyramides de métal, bastions de douze kilomètres de haut, exploitant l'énergie tellurique et magnétique du sous-sol. À l'extérieur, des créatures dégénérées hantent les paysages désolés. Le héros est un individu du XIXe siècle qui ne s'est jamais consolé de la mort prématurée de sa femme et qui, dans des rêves aux couleurs du réel, se retrouve dans ce monde sur le déclin. Par télépathie, il reçoit des messages d'une jeune femme recluse dans la seconde pyramide assiégée par des monstres et il semble y reconnaître une réincarnation de sa belle décédée. Aussi entreprend-il le dangereux périple à travers le Pays de la Nuit pour la ramener saine et sauve.

Rendons hommage à Hodgson : c'était être novateur que de montrer, en 1905, date de rédaction du roman, un monde sur le déclin, une société avancée luttant pour sa survie (elle dispose même d'une eau en poudre qui se liquéfie au contact de l'air !). Le narrateur reste cependant un pur produit de son époque, sollicitant la soumission de sa compagne (« elle était ma jeune esclave. Non, ne riez pas (…) un homme doit tenir de tels propos à sa compagne »), n'hésitant pas à la châtier des perversités de sa féminité.

L'écriture, surtout, a terriblement vieilli (dans sa traduction tout du moins). Et, Dieu, comme ce récit semble long avec ses descriptions maintes fois réitérées ! Et les scènes aussi se répètent et se ressemblent ! Et ce style déclamatoire, d'une poésie toute romantique, qui alourdit encore l'ensemble… Même s'il ne faut pas considérer Le Pays de la nuit comme un roman, mais plutôt comme un long poème en prose, c'est tout de même pesant.

Brian Stableford, dans sa remarquable préface, et sans occulter les maniérismes et l'ennui de ce trop long opus (qui connut des versions abrégées de… 84 pages !), analyse avec justesse, aussi bien dans le symbolisme qu'à partir des connaissances scientifiques de l'époque, la portée littéraire du Pays de la nuit, salué en son temps par Clark Ashton Smith et H. P. Lovecraft. Reste que si l'œuvre fit date, elle ne séduira aujourd'hui que les esprits curieux, et tenaces !

La femme sans nombril

En 2222, des extraterrestres s'étonnent de ne plus trouver que des robots et des clones sur Terre. Il ne s'agit pas de leur première visite : à intervalles réguliers, depuis les années 1940, les Zébriens se mêlent à la population. Leurs efforts pour comprendre pourquoi l'Homme a disparu de la surface de la planète donnent l'occasion de revenir sur nombre d'affaires américaines concernant le projet Manhattan autour de la bombe atomique, la guerre froide que mène Hoover, chef du FBI, contre le communisme, Deep Blue, qui n'est pas seulement le programme de jeu d'échecs mais un projet de défense autour d'une Intelligence Artificielle, l'affaire Roswell au Nouveau-Mexique, celle du Watergate, etc.. Les noms des extraterrestres, passagers du Beagle, sont d'ailleurs symptomatiques de la période considérée : Angela Darwin, Carl Turing, Albert Vienne et Max Well. En outre revient souvent la mention de Gorge profonde, qui ne renvoie pas seulement au célèbre film porno dont usent les extraterrestres pour crypter leurs données mais aussi au mystérieux personnage qui a précipité la chute de Nixon.

Faisant preuve, à travers des clins d'œil appuyés, d'une solide culture sur le demi-siècle écoulé, ce récit saupoudré d'érotisme et agrémenté d'un humour décalé brandit le spectre du tout sécuritaire dans lequel se sont engagés les Etats-Unis depuis nombre d'années. On connaît depuis peu l'identité de Gorge Profonde, mais l'auteur n'était pas très loin de la vérité et aurait certainement trouvé une pirouette lui permettant de retomber sur ses pieds s'il avait eu vent de cette information avant la parution de son récit survolté.

Michel de Pracontal, journaliste scientifique du Nouvel Obs, auteur de quelques essais et nouvelles dans des anthologies, signe là son premier roman. On ne s'ennuie pas une seconde à la lecture de cet ouvrage très référentiel, qui reste cependant réservé à ceux qui prendront plaisir à décrypter ses fantaisies surréalistes.

La compagnie des fées

La forêt de Sherwood se réduit : le Petit Peuple en perd sa magie et ne parvient plus à se cacher des humains. La décision de déménager vers la Nouvelle Forêt est le début d'un périple aux allures d'épopée à bord d'un bus bringuebalant mené par Sid, un mécanicien capturé par le roi Obéron, et par Titania, qui a appris la conduite.

En cours de route, cette dernière « échange » contre un poisson, laissé dans la poussette, un nourrisson en qui elle voit un descendant de Guenièvre et Lancelot. Le petit groupe s'étoffe d'une caravane d'itinérants new age se rendant à un festival à Stonehenge, qui la confond avec une troupe théâtrale. Mais l'infâme Morgan n'est pas décidée à laisser le Petit Peuple réussir son transfert, sauf à obtenir l'enfant qui lui permettra de rétablir l'ordre ancien sur Terre, quand la magie d'Avalon était toute-puissante…

Ignorants des usages humains, Puck, Titania, Obéron et les autres membres du Petit Peuple multiplient les péripéties cocasses. On se souviendra longtemps de la visite au supermarché pour l'achat de couches-culottes, de la perturbation d'une répétition d'Un Songe d'une nuit d'été, et des soupirs énamourés de Tom envers Titania, l'apprenti écrivain ne réalisant à aucun moment sa nature féerique. Les titres des chapitres sont, eux, empreints d'une poésie champêtre : au nombre de vingt-quatre, ils comptabilisent les heures par le biais d'événements floraux comme « le coquelicot se referme » (dix-neuf heures) ou « la reine-des-prés jaune s'ouvre » (deux heures).

Ponctué par quelques passages dramatiques, cette fantasy où la poésie le dispute à un humour espiègle est d'une exquise fraîcheur et se révèle un excellent moment de lecture. Une occasion toute trouvée de mieux découvrir un auteur, en France, curieusement peu traduit.

Les passeurs de millénaires

Lire une préface de Gérard Klein (et je ne doute pas que celle de ce volume, non signée, ne doive beaucoup à sa plume), c'est toujours admirer à l'œuvre une intelligence critique — aiguisée, acérée, tranchante. Voici par exemple résumée en trois lignes toute la problématique de la S-F française et de sa perception par le public, lecteurs de Bifrost exceptés, bien sûr : « La science-fiction française est en général plus intellectuelle, plus conceptuelle, plus littéraire, que ses sœurs britannique ou américaine. Il y aurait chez les auteurs français comme une difficulté à se représenter l'avenir et une très grande diversité et subtilité dans les façons d'éviter sa rencontre. » On ne saurait mieux dire, et je n'en veux pour preuve que la vogue, un peu lassante désormais, du steampunk — ou comment, même avec talent, même avec passion, faire trop souvent du réchauffé avec du vieux…

Que trouve-t-on donc dans ce déjà sixième volume de la Grande Anthologie de la science-fiction française ? Eh bien, un beau mélange d'habitués de la série et de nouveaux venus, de jeunes et de moins jeunes, et une qualité textuelle assez constante, malgré quelques nuances. (Des goûts et des couleurs, hein ? On connaît la chanson.) Voyons cela dans l'ordre.

Andrevon donne avec « CHAPO » un texte andrevonien, ce qui ne surprendra personne, une farce noire, noire comme le(s) cafard(s). « L'Ultime réalité », de Jean-Jacques N'Guyen, marie théorie quantique et abysses lovecraftiens, jolie gageure tenue avec aplomb. Vittorio Frigerio, qui, s'il n'est pas un pseudonyme, est un auteur suisse publié au Canada, donne avec « Bis » un texte sur la manipulation du passé/de la mémoire, écrit un peu à la charrue, mais que son originalité et son ambition rachètent plutôt. « Hôtels », de Sylvie Denis et Francis Valéry, joue sur le registre, un peu convenu désormais, du languissant à la Ballard ; je suspecte ces deux zigotos de s'être beaucoup amusés à calibrer leur nouvelle pour Alain Dorémieux, auquel ils l'ont vendue, et ce dernier de l'avoir acceptée sans être dupe, mais, là, c'est le style qui emporte le morceau. Jean-Jacques Girardot, dans « L'Éternité, moins la vie », livre un texte bâti sur une idée-force, à l'anglo-saxonne, ici la possibilité de reconnaître le statut d'être vivant à une intelligence virtuelle, et il s'en tire avec les honneurs, malgré une pirouette finale plutôt abrupte. « La Stratégie du requin », de Jean-Claude Dunyach, poursuit dans un registre voisin, mais s'embourbe un peu dans une narration verbeuse, que rachète toutefois une dernière phrase simple et idéale.

Il y a dans « La Première œuvre », d'Olivier Paquet, une cassure de la narration qui me dérange, et la thématique de l'art me paraît un peu trop prégnante dans la S-F française, mais… comment le dire sans passer pour un cuistre ?… il y a là, aussi, une volonté de bien faire qui n'est pas si répandue parmi les jeunes auteurs. Philippe Curval, lui, fait bien, et très bien, depuis longtemps, et « Canards du doute », variation sur un thème bradburyen (les mots remèdes aux maux), ne dépare en rien sa riche bibliographie. On retrouve un nouvel auteur, Matthieu Walraet, avec « Le Prix du pardon » ; j'admets volontiers qu'une certaine surdose de cléricalisme, ces temps-ci, me pousse à une coupable… indulgence envers cette vignette plus amusante que marquante. « Craqueur », d'Alain Le Bussy, est un texte classique, simakien, disons, ce qui n'est pas un défaut ; narration solide, ouvrage d'artisan doué. (D'ailleurs, il faudrait à notre S-F plus d'artisans et moins d'artistes. Si, si.)

Le recueil s'achève sur un bouquet final de quatre longs récits qui sont, dans des registres divers, parmi les plus beaux qu'ait produits le domaine dans notre langue, des textes qui seraient tout à fait à leur place sur une liste de prix Hugo ou Nebula. Tout d'abord, « Ce qui n'est pas nommé », de Roland C. Wagner, appartient à sa veine exotique, qu'illustrent par ailleurs ses deux space opéras chez l'Atalante ; c'est aussi une réflexion lancinante sur le prix et la valeur du savoir, et peut-être bien la nouvelle de l'auteur la plus aboutie. « La Fin du big bang », de Claude Ecken, ravit par sa déclinaison fascinante et subtile du thème pourtant fort rebattu des univers parallèles. Ugo Bellagamba use des codes du steampunk dans « L'Apopis républicain » afin de mettre en scène avec une grande maestria pour un écrivain alors encore très vert un futur alternatif au goût doux-amer d'illusions brisées. Et « Nulle part à Liverion » de Serge Lehman réussit à se trouver en phase d'une part avec l'actualité européenne la plus récente et, d'autre part, avec le sommaire de ce numéro, puisqu'on pourrait résumer ce vrai chef-d'œuvre par deux formules chères à Michel Jeury — ceux qui ne voient pas lesquelles n'auront qu'à nous poser la question.

En fin de compte, voilà un panorama varié, dont la richesse laisse un peu rêveur quand on considère que la sélection se limite (en trichant un peu) à cinq années de production. S'il y a encore des esprits chagrins pour dénigrer la S-F d'expression française après avoir lu cette anthologie… qu'ils crèvent.

Le gouffre de l’absolution

[Chronique de la VO parue chez Gollancz en juin 2004]

Je ne sais plus quand j'ai commencé à comparer les livres à des ponts, mais c'est devenu, à la longue, mon image préférée.

De la même façon qu'un pont permet d'aller d'un point A à un point B en franchissant un obstacle, un livre permet à un ou plusieurs personnages de passer d'une situation de départ à une situation d'arrivée. De la nature du pont dépend la qualité de la traversée et donc du plaisir du lecteur — qui, rappelons-le, ne donne pas son argent durement gagné en travaillant le lundi de Pentecôte pour s'ennuyer.

Tous les ponts ne se franchissent pas de la même façon et surtout, ne se comportent pas de manière identique une fois franchis.

Il y a des ponts qu'on traverse comme à bord d'un TGV, avec pour seul but d'arriver de l'autre côté. Très souvent, ce genre de pont s'effondre dès qu'on atteint son but : il ne reste plus rien dans l'esprit du lecteur une fois la dernière page du livre tournée. Le voyageur peut même s'en éloigner sans se retourner, ça n'a pas d'importance : il en trouvera facilement de semblables. Il y a des ponts qui ne s'effondrent pas, mais qui n'en restent pas moins très classiques : de braves ponts bien solides et bien bâtis, qui ne sont pas des chefs-d’œuvre mais dont on ne se saurait se passer. Enfin, il y a des ponts qui sont de véritables monuments, tellement beaux que non seulement on prend un plaisir sans égal à les traverser, mais aussi que, lorsqu'on arrive de l'autre côté du fleuve (ou du précipice, ou de la vallée), se produit un phénomène rare : le pont, tel la corde d'une guitare électrique, se met à vibrer. Toutes les lumières s'allument pour souligner son architecture et tout — câbles, pierres, entretoises et autres merveilles de construction — semble avoir été placé là avec la plus grande délicatesse et la plus merveilleuse des précisions, et on ne voit pas comment on pourrait faire mieux.

Le pont est alors un monument incontournable de la littérature et tout le monde est invité à le traverser au moins une fois dans sa vie.

Absolution Gap est le quatrième pont d'une série de quatre romans racontant le difficile combat entre les différentes factions composant l'humanité du XXVIe siècle et les Inhibiteurs, des machines intelligentes dont le but est d'empêcher la naissance de civilisations avancées dans la galaxie. Il se trouve aussi que l'action principale est centrée autour d'un pont magnifique, qui a peut-être été bâti par une race d'extraterrestre sur une planète d'un système éloigné de tout. Fond et forme y sont donc, pour notre plus grand plaisir, réunis avec un sens rare de l'esthétique.

Dans L'Espace de la révélation et La Cité du gouffre (le premier a été réédité chez Pocket, le second le sera dès octobre), Dan Sylveste mettait au jour l'existence des Inhibiteurs. Dans L'Arche de la rédemption (disponible aux Presses de la Cité), plus faible, les différents camps concernés et leurs représentants s'engageaient dans une course-poursuite un peu longue et poussive, malgré quelques grands moments science-fictifs, tels que destructions de planètes entières et autres combats cosmiques. Au début d'Absolution Gap, trois récits séparés dans le temps commencent. En 2627, les réfugiés de Résurgam recueillis à bord du Spleen of Infinity — dont le capitaine, atteint de la « pourriture fondante », manière de peste qui a ravagé la plupart des colonies humaines, s'est fondu avec son vaisseau en un personnage-artefact à l'esthétique gothico-visqueuse des plus réjouissantes — sont installés sur Ararat, dans le système d'Epsilon Eridani. En 2615, Quaiche, employé par une capitaine de vaisseau Ultra — un beau personnage de psychopathe sadique — finit par découvrir dans le système d'Hela une planète digne d'intéresser sa patronne : il y découvre un pont, ouvrage magnifique dont on ne sait qui peut l'avoir construit. Il est alors témoin d'un événement étrange et succombe à un virus religieux. En 2727, sur Hela, une civilisation entière s'est développée autour du phénomène mystérieux qui affecte sa lune. Quaiche a initié une religion : persuadé d'avoir assisté à un miracle, désireux de ne pas perdre un seul instant de vue la lune, il vit enfermé dans une cathédrale qui fait le tour de la planète de manière à ce qu'Haldora demeure visible à tout instant de sa vie. Avec l'arrivée de réfugiés chassés de leurs systèmes par l'avance inéluctable des Inhibiteurs, d'autres cathédrales ont été construites, et toute une société s'est développée de part et d'autre de la route circumplanétaire tracée par les cathédrales, sur une planète au demeurant inhospitalière. C'est là que Rashmiska Els, une jeune fille vivant dans une communauté qui se tient à l'écart des cathédrales et des virus religieux, et que passionnent les restes de civilisations extraterrestres découverts sur la planète, décide d'enquêter sur la disparition de son frère.

Les trois fils se rejoignent évidemment, non sans révéler un moyen de combattre les Inhibiteurs. Après le manque de dynamisme du précédent tome, l'auteur, en grande forme, revient à une structure serrée qui lui permet de mener un scénario impeccable et haletant.

Mais est-on pleinement satisfait d'avoir traversé ce pont-là ? Oui et non. Excellent raconteur, Reynolds se perd parfois dans des scènes d'actions vite oubliées — des morceaux de pont qui s'effondrent dès qu'on les a passés. Il a également tendance à recourir à des facilités piochées dans le grand sac à malice du roman d'aventures : personnages dotés de pouvoirs surhumains — très pratique quand on a besoin que le futur vous envoie des messages —, résolution des problèmes à grand renfort de batailles, et surtout, dans ce volume, une solution à la menace des Inhibiteurs qui annule l'impact de la découverte de leur vraie nature et de leurs vraies intentions. L'auteur semble avoir oublié qu'il les a révélées dans le volume précédent, peut-être pour se ménager la possibilité d'une suite : cette ambiguïté empêche cette tétralogie de se clore sur la note vraiment tragique qui aurait convenu.

Reste un space opera moderne qui ne transige pas avec les réalités de l'espace-temps et quelques morceaux de pont de toute beauté — des passages d'anthologie à ne pas rater. Au choix, le Spleen of Infinity, posé au bord de la mer et dont une bonne partie est submergée — et son départ. Le train de cathédrales steampunk faisant éternellement le tour de la planète à une vitesse d'escargot et les mœurs de leurs habitants. Encore une race d'extraterrestres énigmatiques. Des personnages, anciens et nouveaux — dont Quaiche et Grelier, un savant fou de la plus belle eau —, que leurs obsessions rendent sinon sympathiques, du moins infiniment humains, et même tragiques et touchants dans le cas de Scorpio, le cochon génétiquement modifié qui, d'ennemi juré des humains, devient leur leader dans l'adversité.

Les lecteurs qui seraient restés sur leur faim après L'Arche de la rédemption pourront se rattraper avec ce volume, en attendant le prochain roman de Reynolds, un thriller S-F situé dans un tout autre univers, ainsi qu'un très beau recueil composé de deux novellas, Diamond dogs, turquoise days, prolongement de la présente tétralogie, qui paraîtra en France directement en poche, en inédit, donc, chez Pocket au printemps 2006. Vivement !

Le chiffre de l’alchimiste

« Chaque recoin de ces bâtiments a sa propre histoire de fantôme, déclara le sergent Rohan, qui était un homme corpulent, presque aussi large que haut. Mais aucun endroit n’est plus soigneusement évité que Salt Tower, où, dit-on, les spectres mènent grand train. Comme vous le savez, M. Twistleton, l’armurier, a perdu l’esprit après y avoir vu un fantôme. J’y ai moi-même entendu et ressenti des choses que je ne saurais expliquer, mais dont l’origine ne peut être que diabolique et surnaturelle. » (Page 92.)

1696, le jeune Christopher Ellis, fine lame et amateur de parties de jambes en l’air tarifées, est engagé par Sir Isaac Newton, Gardien de la Monnaie, comme assistant et espion. Peu après l’arrivée d’Ellis au Mint — l’hôtel des monnaies —, un meurtre est commis, puis le corps de son prédécesseur, M. Macey, disparu six mois plus tôt, est retrouvé. L’enquête qui s’ensuivra, où il sera beaucoup question d’alchimie, de faux-monnayeurs et de code secret, prouvera à Ellis que la noirceur humaine est parfois bien plus éblouissante que le rouge des enfers.

Philip Kerr est loin d’être un inconnu pour les lecteurs « historiques » de Bifrost ; il a déjà exploré le domaine de la science-fiction à deux reprises avec Le Sang des hommes, intéressant, et Une Enquête philosophique, un peusdo-cyberpunk passionnant, digne prédécesseur des Racines du mal de Maurice G. Dantec.

Le Chiffre de l’alchimiste n’est pas un livre de science-fiction, ce n’est pas non plus un livre fantastique malgré ce que pourrait laisser croire le passage chausse-trappe que j’en ai extrait pour vous donner un aperçu de son ambiance. Ce roman qui, à cause de son atmosphère religieuse et de ses clins d’œil permanents à Sherlock Holmes, n’a eu de cesse de m’évoquer Le Nom de la rose, s’impose comme une éblouissante fiction sur les sciences de la fin du XVIIe siècle : mathématiques, astronomie, sciences occultes, alchimie. Une étude poussée qui passionnera sans coup férir ceux qui ont aimé le livre d’Umberto Eco cité infra ou, plus proche de nous, La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean. Trois cent cinquante pages durant, Kerr nous prend par la main et nous plonge dans une affaire londonienne, policière et scientifique, que sa constante érudition rend passionnante. Au-delà de son intrigue, fort retorse, parfois gore et cruelle, Kerr n’hésite pas à nous parler des hommes et notamment de son narrateur, Christopher Ellis, terriblement humain, en proie au doute. Ainsi, dans un des passages les plus forts du livre, Ellis monte avec une prostituée sosie de la demoiselle dont il est amoureux : Mlle Barton, nièce de Sir Isaac Newton. Comme de juste, il prend la jeune putain « dans tous les sens », non sans avoir enfilé sur son sexe un manchon de « peau de mouton », puis, confronté aux pets de vagin de la jeune femme et au spectre de la vérole, la détestation s’empare de lui, et le voilà haïssant la drôlesse qui vient de lui soulager toutes les bourses alors qu’il pourrait avoir au moins un minimum de respect et reconnaître que, dans cette affaire, c’est lui le misérable « sexuel », non elle. Tout comme on accepte souvent la traîtrise, mais rarement le traître, Ellis accepte l’idée de se soulager mais pas celle qui le soulage. Plus avant dans le récit, alors qu’il est invité à dîner chez Newton, Ellis s’aperçoit que Mlle Barton n’a rien d’une oie blanche, ou du moins que cette blancheur cache en fait une profonde curiosité quant aux « chose de la vie ». Une fois Newton retiré dans son laboratoire, Mlle Barton séduit Ellis de façon très directe, s’essaye à la fellation dans la foulée et avale la semence trop promptement lâchée par un Ellis embarrassé. Une fois encore, le secrétaire de Newton échoue à maîtriser cette situation inconnue, détruisant d’une simple phrase maladroite l’édifice de son amour, une cathédrale qu’il avait si savamment érigée. Ellis a la réputation de s’y connaître en femmes, mais n’y connaît visiblement rien en matière d’amour réciproque ; comme toujours, il est plus aisé de laisser son vit guider sa vie, plutôt que son cœur.

Philip Kerr est un grand auteur. Le Chiffre de l’alchimiste n’est pas son meilleur livre, reste qu’il s’agit d’un bon livre qui réserve, à condition d’être intéressé par cette époque, un grand plaisir de lecture. Quant aux lecteurs de Bifrost bilingues… qu’ils n’hésitent pas à lire l’ouvrage en anglais (Dark Matter : the private life of Sir Isaac Newton), la traduction proposée par les éditions du Masque étant régulièrement maladroite et parfois suspecte.

Jamais avant le coucher du soleil

Ange, photographe de pub homosexuel et esseulé, intervient un soir dans une bagarre de rue, sauvant ainsi, à sa grande surprise… un jeune troll. Après avoir ramené la créature sauvage dans son appartement, il décide de la garder, commence à la soigner, cherche divers moyens pour la nourrir, puis finit par en tomber amoureux, alors que, par ailleurs, son cœur — ou plutôt son cul, pour être plus précis — balance entre Martes (son principal employeur), Ecce (un bibliophile trop curieux), et le docteur Spiderman (un vétérinaire qui lui sera d'une grande aide).

Jamais avant le coucher du soleil — premier roman de Johanna Sinisalo — a reçu le Prix Finlandia et le James Tiptree Award ; autant dire que l'on est en droit d'attendre beaucoup d'un tel ouvrage. En fait, cette fantasy littéraire, surprenante, fort bien écrite, truffée de faux articles, d'extraits de romans, de chansons et de contes populaires, manque sérieusement de rythme. Plus problématique, Ange est un personnage relativement sympathique, mais il est manipulateur, zoophile et pédophile (si on suit jusqu'au bout la logique de l'auteure, qui pousse au maximum l'anthropomorphisme de ses trolls). Cette pédophilie omniprésente, sans cesse dédramatisée par une pincée d'humour scintillant, n'a eu de cesse de me poser de sérieux problèmes en tant que lecteur (je n'ai pas envie de lire de livres sur les « gentils pédophiles », tout comme je suis fatigué par toute cette littérature noire forte en « méchants pédophiles »). Sans doute à cause du côté léché, très « mode » de son écriture, Jamais avant le coucher du soleil est à mes yeux un des livres les plus dérangeants qu'il m'ait été donné de lire. Il y a quelque chose de criminel dans l'irresponsabilité d'Ange ; dans la juxtaposition de son désir et de son monde professionnel, celui de la publicité, trop superficiel pour être honnête. Si la partie homosexuelle du roman ne posera aucun problème à un lecteur progressiste, l'amalgame homosexuel/pédophile que pourraient faire des lecteurs peu critiques se révèle, quant à lui, des plus problématiques. Voilà un livre terrible, une tragédie noire — il y a quand même mort d'homme ! — écrit comme un joli conte pour enfants plein de détails amusants. Je n'adhère pas, je n'ai pas envie d'investir mon argent et mon temps dévolus à la lecture dans un tel projet littéraire. Ce qui ne veut pas dire que le livre soit mauvais, bien au contraire. S'il avait été raté, à aucun moment il ne m'aurait dérangé.

Le Sang du temps

Marion, bientôt la quarantaine, a aperçu un détail compromettant dans l’institut médico-légal où elle travaille comme cadre administratif, un truc qui pourrait être anodin mais qui, dans cette France troublée de novembre 2005, lui vaut d’être en danger de mort. Après une agression qui lui a laissé la lèvre fendue et une sale peur au ventre, elle est placée par la DST dans une communauté religieuse du Mont-Saint-Michel, le temps que l’affaire se tasse. Alors qu’elle aide un des frères de la communauté à ranger des livres dans la bibliothèque d’Avranches, elle découvre un manuscrit de 1928, la confession d’un policier anglais, Jeremy Matheson, poursuivant une goule tueuse d’enfants dans la région du Caire… Evidemment, l’enquête de 1928 et le sort de Marion vont se retrouver intimement liés.

Inadmissible… Voilà l’adjectif que m’a inspiré ma pénible lecture de ce Sang du temps — roman qui, en ce qui me concerne, bat tous les records de médiocrité littéraire, de roublardise scénaristique et d’approximations historiques. Les récits à ficelles sont légion en littérature policière ou dite d’épouvante, mais ici les ficelles sont si grosses qu’on pourrait en faire des ascenseurs spatiaux, sans parler des nombreuses escroqueries intellectuelles à la Da Vinci Code sur lesquelles le roman repose, paix à son âme. Franchement, il y a de quoi être en colère, mais creusons un peu…

Les lecteurs qui ont lu Les Rivières pourpres de Jean-Christophe Grangé, Transparences d’Ayerdhal et Les Racines du Mal de Maurice G. Dantec le savent, la grande force d’un thriller francophone réussi, c’est de plonger ses lecteurs dans des situations qui n’ont a priori rien d’européennes, tout en jouant sur notre proche géographie, du moins ses présupposés. À ce petit jeu,

Maxime Chattam échoue sur toute la ligne. Rien ne fonctionne dans sa cavale au Mont-Saint-Michel, et puis : quel culot de nous présenter dix lignes du récit de Jeremy Matheson (écrites à la Lovecraft) pour ensuite, tout le reste du roman durant, passer à une narration omnisciente à peine digne d’une copie du bac français notée 10/20. Voilà le genre de livres qui énerve, non pas parce qu’il s’agit d’une série B tellement ratée qu’elle en devient une série Z (l’humour en moins), mais parce que l’auteur, qui semble en avoir les capacités, refuse d’affronter la Littérature, refuse de travailler son texte, préférant le transformer en pitch pour TF1. Maxime Chattam a mal mûri. Après sa trilogie du mal rendant un hommage trop appuyé à Thomas Harris, il vire au « tout commercial » outrancier : ménagère de moins de cinquante ans en danger et mystères égyptiens au programme… Le Sang du temps est un livre creux, ennuyeux surtout, roublard et en fin de compte indéfendable, surtout à vingt euros le bout.

Maléfices

[Chronique commune à L'Âme du mal, In tenebris et Maléfices.]

• La Trilogie du mal, livre premier : L’Âme du mal

D’une balle dans la tête, Joshua Brolin a mis fin à la sanglante carrière du Bourreau de Portland au moment même où celui-ci allait trancher l’avant-bras de sa troisième victime, une jolie étudiante en psycho prénommée Juliette. Un an plus tard, un autre assassin ensanglante l’Oregon, utilisant le même modus operandi que le Bourreau de Portland, pimentant ses crimes avec une pointe de magie noire. Joshua est sur les dents et Juliette Lafayette, en danger, l’aide activement dans son enquête, notamment en dénichant — au prix de terribles efforts bibliothécaires — une citation de Dante Alighieri qu’à peu près tout le monde connaît (ou peut trouver sur Internet en moins de cinq minutes). Entre deux saisissantes scènes d’autopsie, Joshua affrontera l’âme du mal (et gagnera le combat comme dans tout bon téléfilm américain).

« Qu’est-ce que vous faites ?

– J’effectue une ponction de l’humeur vitrée, à peine 0,5 ml de vitré suffiront à nous indiquer précisément l’heure de sa mort. C’est actuellement la méthode la plus fiable et la plus précise. Lors de la décomposition, les globules rouges libèrent à vitesse lente et constante du potassium qui vient se ficher dans l’humeur de l’œil. En étudiant cette quantité on remonte sans problème au moment de la mort. » (Page 137.)

L’Ame du mal est un livre extrêmement pénible à lire, non pas que l’histoire manque de suspense, mais le style est une atteinte permanente au bon goût, les personnages sont découpés à la tronçonneuse dans du téléfilm américain façon Hollywood Nights, le remplissage (y compris scientifique) est de rigueur… Maxime Chattam, français et immature, veut faire amerloque, alors il en fait des tonnes, mugs, donuts, buildings, mass-murderers, notes de bas de page, nom d’équipes locales de basket-ball ou de base-ball. On en dégueule dès la page 10 et ça n’arrête plus jusqu’à la dernière ligne. À croire qu’il n’y a eu personne pour travailler avec lui et lui dire : « écoute, elle est pas mal ton histoire, coco, maintenant ce qui serait bien c’est que tu l’écrives en français, que t’en coupes deux cents pages sur cinq cents et QUE TU ME VIRES CES PUTAINS DE SCÈNES CUL-CUL SANS CUL entre Juliette et Joshua, parce que dès la page 67, on VEUT qu’ils baisent, qu’ils s’envoient en l’air façon bonobos, et ça n’arrivera que page 353, bordel ! Et puis tes exposés scientifiques, tu les fous en fin de l’ouvrage dans un glossaire, parce que ça tue l’ambiance, sans parler du rythme. »

Pire, l’apparition du Necronomicon rend le livre, déjà poussif, presque pathétique. Sans parler des erreurs (la Famille Adams au lieu de Addams), des métaphores d’une rare débilité et des fautes de français (visiblement, il n’y a pas de correcteurs chez Michel Lafon et Pocket).

Seules réussites à mettre au crédit de cet ouvrage laborieux : le personnage d’Harry Salhindro, un gros flic raté d’une profonde humanité, et, surtout, tout ce qui a trait au côté technique d’une enquête policière moderne (un sujet que Maxime Chattam semble maîtriser tout autant que Patricia Cornwell — auteur de best-sellers américains sans grand intérêt dont Kay Scarpetta, l’héroïne récurrente, est médecin-légiste).

• La Trilogie du mal, livre deuxième : In tenebris

En mettant fin à la carrière d’un tueur en série qui scalpait ses victimes, Annabel O’Donnel, jeune détective à Brooklyn, découvre dans sa planque un étrange message latin : « Caliban Dominus Noster, In nobis vita, Quia Caro in tenebris lucet », et une série de soixante-sept photographies. Toutes les personnes présentes sur ces sordides clichés ont disparu, et parmi elles ne se trouvent que trois victimes du scalpeur Spencer Lynch, dont celle, traumatisée mais survivante, qui a permis son arrestation. Avec l’aide de Joshua Brolin, devenu détective privé spécialisé dans les affaires de disparition, Annabel découvre alors qu’elle a affaire à un trio et non à un seul tueur, leur chef se faisant prénommer Bob comme le méchant fantôme de Twin Peaks. Trois tueurs qui rendent hommage à une mystérieuse divinité appelée Caliban.

Nettement moins pénible à lire que L’Ame du mal, In tenebris reste malgré tout un livre médiocre. Le style est souvent exécrable, les mots anglais facilement traduisibles pullulent (buildings, drugstores, precinct, skyline) ; les policiers ne savent toujours pas se servir d’Internet pour faire leurs recherches (quatre cents pages durant personne ne sait qui est Caliban, y compris Jack Thayer que l’on nous présente sans cesse comme un flic féru de littérature, de théâtre et de poésie…). Un livre médiocre, donc ; cependant il y a des progrès, Maxime Chattam n’arrête plus son roman deux pages durant pour nous expliquer comment marche un chromatographe ou pourquoi il est si important de peser les organes d’une victime au cours de l’autopsie. L’auteur a gagné en métier — moins de remplissage, moins de notes de bas de page. Par ailleurs, il se révèle plus à l’aise avec la géographie de New York et de ses alentours qu’avec les forêts sombres de l’Oregon, certains passages de son livre étant même très réussis (la balade à Coney Island, l’incursion dans les entrepôts de Bond Street, la découverte du wagon JC115…). L’Ame du mal était pénible, In tenebris est lisible, sans plus.

• La Trilogie du mal, livre troisième : Maléfices

« Vous savez, l’homme a tendance à ne pas trop y songer, mais il aurait suffi qu’une infime portion de la population arachnéenne ait atteint à peine la taille d’un chat, pour que notre espèce toute entière ait disparu, entièrement dévorée par ces prédateurs parfaits. » (Page 235.)

Après ses exploits new-yorkais, Joshua Brolin est revenu dans l’Oregon pour s’installer au vert, loin de la civilisation et donc loin des tueurs en série. Mais sa retraite ne va durer que six mois, car Fleitcher Salhindro, le frère d’Harry, a été retrouvé mort dans une clairière avec une piqûre d’araignée sur la gorge. La dose de venin injecté est si colossale que les conclusions de l’autopsie penchent vers une mise en scène, un meurtre. Mais qui aurait eu intérêt à assassiner de cette façon un garde forestier ? Quelques jours plus tard, Joshua apprend que de nombreuses personnes sont mortes dans la région de Portland à cause de piqûres de veuves noires (une espèce originaire de Madagascar), mais ce n’est encore rien, car voilà que l’on vient de trouver un cocon gigantesque dans un arbre, un cocon contenant le cadavre d’une femme récemment disparue, un cadavre bien trop léger, comme si la victime avait été vidée de sa substance.

Bon, j’avoue : j’ai dévoré ce troisième volume (plus de six cents pages tout de même) en deux jours… Et ce malgré des erreurs scénaristiques absolument hallucinantes : comment expliquer que la police de Portland laisse Clarice Starling Annabel O’Donnel (flic de New York en vacances) et Will Graham Joshua Brolin (flic en retraite anticipé à moitié détruit) enquêter sur une imbroglio de crimes divers qui a fait dix morts en quelques jours ? Comment expliquer que la police ne fouille pas de fond en comble la base militaire abandonnée qui se trouve à proximité de la scène du crime, laissant à Annabel le soin de s’y coller, nuitamment, armée de son flingue et de sa torche ? Pourquoi, d’un seul coup, il n’y a plus un seul hélicoptère dans tout l’Oregon pour amener des renforts policiers, apporter du matériel médico-légal dans une clairière que l’on nous a décrite comme immense ? Pourquoi les flics marchent trois heures dans la forêt, quand les jeunes cons du coin vont à moto jusqu’à la base militaire pour y flirter ? Et pourquoi personne ne pense à appeler l’armée histoire de demander ce qu’ils faisaient dans cette base perdue en pleine forêt à part tirer au laser sur des cibles en carton ? Une chose est sûre, je ne suis pas un personnage de Maxime Chattam : je me vois mal traquer une araignée de deux mètres de haut, de jour de nuit, avec deux cents agents sans renfort, armé d’un lance-roquettes antichar cure-dent et équipé d’un bon poste de radio de mon Nokia dont j’oublie tout le temps de charger la batterie…

Si vous arrivez à faire abstraction de la non-plausibilité permanente de cet ouvrage, on peut supposer que vous le trouverez plaisant comme une série B d’horreur louée un euro cinquante pour la soirée pizzas du samedi soir, mais n’en attendez rien de plus. Vous voilà prévenus.

Pour conclure, Maxime Chattam a lu (et sans doute relu) la trilogie Dragon Rouge, Le Silence des agneaux et Hannibal de Thomas Harris ; Joshua Brolin n’est au final qu’un Will Graham light… La trilogie de Thomas Harris (qu’on aime ou pas) fait d’ores et déjà partie des œuvres marquantes de la littérature du XXe siècle. En comparaison, la Trilogie du mal de Maxime Chattam n’est qu’un produit de supermarché mal torché, l’œuvre d’un gamin (hé, faudrait grandir un peu, Maxime !) qui cherche à se faire peur en recyclant ses livres et films préférés (dont Phenomena et Profondo Rosso de Dario Argento) ; avec un peu de (mal)chance, Luc Besson transformera ce gloubiboulga en un film, mieux, une franchise…

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