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Les Danseurs de la fin des temps

Ce fort volume rassemble les récits de la Fin des Temps, cycle publié dans les années 70 : trois romans enchaînés, Une Chaleur venue d’ailleurs, Les Terres creuses et La Fin de tous les chants, et un recueil de nouvelles en marge du récit principal, Légendes de la Fin des Temps. Tous  étaient  sortis  en  français  chez « Présence du Futur ».

Une poignée d’individus sur une Terre désertée ont à leur disposition l’énergie, semble-t-il infinie, des anciennes Cités (quelque peu séniles, et que personne ne cherche à comprendre) qui permet un contrôle total de l’environnement : climats, coucher de soleil, continents, forme de leurs propres corps, tout peut être soumis à leurs caprices.

Caprices, car la vie des citoyens de la Fin des Temps est frivolité totale, consacrée au plaisir et à des créations éphémères destinées avant tout à impressionner ses pairs. Les émotions elles-mêmes sont objet avant tout esthétiques. Aussi quand arrivent des extraterrestres qui annoncent la progression dans l’espace de la fin définitive de l’Univers, ils ne sont pas plus pris au sérieux que les différents voyageurs du temps qui viennent du passé porter un jugement moral sévère sur la Fin des Temps. Ils se retrouvent en général hôtes plus ou moins forcés des « ménageries » qu’entretiennent pour la distraction de leurs amis les aristocrates décadents du soir de la Terre.

Tout change pour Jherek Carnelian avec l’arrivée de Mrs Amelia Underwood, victorienne résolument prude, qu’il libère d’une ménagerie, puis suit jusqu’à sa propre époque. Car Jherek connaît une émotion inédite, inconnue même de ceux de ses pairs qui affectent le désespoir romantique, comme Werther de Goethe : Jherek est éperdument amoureux d’Amelia. Qui reste résolument fidèle à un mari qu’elle n’aime pas, mais auquel la lie son sens du devoir. Toutefois, il ne lui est pas possible de revenir durablement dans le passé, qui rejette les voyageurs issus du futur pour éviter les paradoxes qu’ils pourraient engendrer.

L’initiative éditoriale du regroupement des trois romans de la trilogie en un omnibus est tout à fait heureuse : l’idylle de Jherek et Amelia, entrecroisée avec le problème (agaçant, il faut le reconnaître) de la destruction imminente de l’Univers, enjambe les trois premiers livres. On a parfois peur pour l’insouciant Jherek et pitié de la rigide Amelia, mais l’humour n’est jamais loin, avec une action relancée par des péripéties facétieuses dues à des personnages secondaires. Moorcock, bien conscient du caractère parfois répétitif de ses livres, lance d’énormes clins d’œil, et adapte de façon subtile la forme (extravagante) au fond de son récit. Si tant est qu’il en ait un.

On peut en effet se lasser des retournements de situation, que l’auteur ne prend guère la peine d’habiller d’apparences de logique. Pourtant, de longs passages du livre sont consacrés à des discussions de caractère moral : comment donner un sens à une époque hédoniste ? On sent là comme un reflet des turbulentes années soixante londoniennes, que Moorcock a vécu en protagoniste majeur. Le raffinement sybaritique est ici mis en perspective par la rigidité de l’époque qui l’a précédé : si l’on veut bien situer les derniers feux de l’époque victorienne dans l’action de Winston Churchill, premier ministre des années de guerre, les Swinging Sixties se comprennent en réaction à l’époque victorienne. Epoque qui porte son ombre sur tout le cycle de la Fin des Temps, par les fréquents voyages qu’y font les personnages, par les références a contrario qu’elle fournit sans cesse, et par des clins d’œil comme cette apparition de H. G. Wells.

Moorcock s’épanouira un peu plus tard dans des romans historiques ou uchroniques situés justement au tournant du siècle ; le cycle de la Fin des Temps, avec certes ses longueurs et ses facilités, est un superbe hymne à la décadence. Un classique peut-être, un plaisir sûrement.

La Gloire d'Elric

[Critique commune à Le Cycle d’Elric, Par-delà le multivers et La Gloire d’Elric.]

La morale qui se dégage de ses aventures est simple :
« Pensez et agissez par vous-mêmes ; ne suivez pas les chefs ;
ne croyez en aucun Dieu, aucun héros ou rédempteur, en aucune mythologie. »
M. Moorcock

Elric, premier des grands héros moorcockiens, « albinos d'apparence quelque peu malsaine, les traits émaciés, des oreilles pratiquement pointues, des yeux dilatés et en amande, aux pupilles d'un rouge éclatant à demi démentes », est sans nul doute la deuxième grande figure mythique de l'heroic fantasy après Conan. On peut opposer point par point ce prince décadent, serviteur du Chaos, au viril barbare musclé : si Conan peut illustrer une version du mens sana in corpore sano, Elric présente au contraire un esprit torturé dans un corps malsain. C'est une créature quasi vampirique se nourrissant des âmes humaines, en même temps que l'une des incarnations du Champion éternel.

Mais Elric n'est pas seulement le double inversé de Conan : son physique s'inspire ouvertement de Zenith l'albinos, personnage d'une série de romans populaires d'avant-guerre, tandis que ses tourments psychologiques prennent racines dans ceux du jeune Moorcock, au point que celui-ci a pu déclarer, en parodiant Flaubert, « Elric, c'était moi ! »

Morbide, romantique et absolu, Elric est en effet tourmenté par des questions existentielles aux réponses toujours absentes. Qu'est-ce que la raison ? Où réside la vérité ? Quel est le but de la vie ? Ces interrogations demeurent valides dans son univers, pourtant contrôlé par l'Ordre et le Chaos : les Dieux jouent avec les hommes sans que leurs motivations soient claires, sans doute parce qu'eux-mêmes cherchent désespérément le sens de leur existence…

Elric est ambivalent : puissant et faible, empereur et paria, passionné et cynique, sensible et cruel, loyal et traître, attiré par la mort et doté d'un solide appétit de vie, « un voleur qui se croit volé, un amoureux qui déteste l'amour », « indifférent au monde et pourtant avide de vengeance »… Héros et antihéros à la fois, écartelé entre la Loi et le Chaos, il exprime l'ensemble des contradictions de l'être pensant et il affectionne les paradoxes : « De tous les mensonges, le plus subtil est la vérité. »

Enfin, en proie au doute et au sentiment de culpabilité, Elric est totalement dépendant, d'une part d'Arioch, son seigneur du Chaos avec lequel il entretient une relation d'amitié haineuse et de soumission révoltée, d'autre part et surtout de la noire Stormbringer, l'épée runique buveuse d'âme sans laquelle il n'a aucune force. Arme ambiguë, Stormbringer « tue l'ennemi, mais […] préfère le sang des amis et des proches ». Animée d'une volonté propre, c'est une véritable entité : elle utilise et protège Elric qui en réalité pourrait bien n'être que son émanation. Métaphore des « aides extérieures, autant mentales que physiques » auxquelles on préfère recourir « plutôt que soigner directement ses faiblesses », cette étrange dépendance sera sur le tard, à l'approche de la maturité, compensée par diverses drogues et par l'amour d'une femme.

Elric a été conçu dès 1955, à une époque où les revues cherchaient des histoires « à la Conan », mais il a réellement vu le jour dans Science Fantasy sur une commande de John Carnell, qui souhaitait plutôt un personnage « neuf ». Les premières aventures du Loup Blanc ont ainsi été considérées comme de la fantasy commerciale, écrite à la va-vite sans aucune prétention littéraire. Par la suite, Moorcock s'efforcera de démentir cette impression à travers de nombreux commentaires, en affirmant n'avoir « jamais écrit que deux seules histoires volontairement commerciales. »

Paradoxalement, Moorcock avoue pourtant qu'à l'époque il ne s'intéressait déjà plus à la sword and sorcery — en dehors de celle d'une poignée d'auteurs comme Leiber. Lassé du genre dès ses vingt ans, il affirme que « la meilleure part de l'heroic fantasy (…) [lui] apparaît comme désagréablement morbide et réactionnaire » et considère ses propres histoires comme « antagoniques du genre qui les a sécrétées ». Ce successeur d'Edgar Rice Burroughs et de Robert Howard préfère ainsi chercher ses ascendances littéraires chez les romantiques européens, s'inscrire dans « une tradition remontant à Scott et Byron » et s'inspirer de Camus et de Brecht.
Ces récits d'aventures « sans prétention » témoignent aussi d'une autre ambition, celle de s'appuyer sur la psychanalyse. S'il reconnaît qu'« à dix-neuf ans, [sa] problématique était quelque peu naïve », Moorcock ajoute : « c'est cependant en pleine conscience que [j'ai doté ces histoires] d'un symbolisme freudien et jungien, presque en manière de commentaire sur les travaux de H.P. Lovecraft » — dont il condamne la misanthropie. Ce symbolisme évident — il est difficile de ne pas voir un symbole phallique en Stormbringer quand Elric déclare à sa future femme : « Tu ne m'aimerais pas si cette lame ne faisait pas de moi un homme » — confère à la saga « une lourde ambiance de sexualité sous-jacente », malgré l'absence de véritables descriptions sexuelles.

Symboles et allégories sous-tendent ainsi les distrayants récits d'évasion, reflétant le mysticisme d'un « athée troublé ». Perceptible dès la lecture au premier degré, cette richesse métaphorique explique sans doute en partie le succès de la série. L'autre facteur de succès réside dans la puissance d'évocation de l'auteur, capable de susciter de ténébreuses visions fantasmatiques, d'animer de longues et grandioses descriptions par la seule beauté des images, d'allier l'impact dramatique d'une tragédie à l'onirisme d'un voyage intérieur. Même si le Nombre Incroyable de Majuscules peut agacer, même si une emphase excessive finit parfois par nuire au texte, et même si une certaine confusion règne souvent — Moorcock n'est « pas un penseur logique » —, le récit s'impose aisément par sa force.

Cette qualité se retrouve aussi dans la construction d'un décor impressionnant. Le Glorieux Empire de Melniboné, qui a vécu dix mille ans et disparu dix mille ans avant notre Histoire, est l'écrin d'une culture brillante mais cruelle et corrompue, où la magie règne et où le plaisir personnel est la valeur suprême. Sa capitale, Ymrryr la Belle, est une cité aux tours démesurées et scintillantes, enfermant le fameux Trône de Rubis. Ailleurs se développent les Jeunes Royaumes, où errera un temps le seigneur à la pâle figure. Mais ce monde n'est pas assez vaste pour Elric qui sera projeté régulièrement vers d'autres sphères, dans des lieux hors du temps ou situés entre les mondes. C'est ainsi que l'on connaîtra les « quinze plans de la Terre », les mi-mondes — des niveaux inférieurs où résident les archétypes de toutes les créatures autres que l'homme —, les royaumes des Seigneurs du Chaos et de l'Ordre, des lieux mouvants comme Tanelorn ou Château-Kaneloon, les sept aspects du Royaume Onirique et bien d'autres plans de réalités… qui, tous, font partie du Multivers. Le manichéisme de la lutte entre le Chaos et l'Ordre n'est donc qu'apparent, car outre le fait que l'Equilibre de la Balance est nécessaire, de nombreux domaines échappent à la souveraineté des deux forces, comme ceux des esprits élémentaires, le royaume des Seigneurs Gris ou encore la rebelle Tanelorn.

Bref, il est difficile de dresser une cartographie précise de l'univers d'Elric : « Le paysage de mes histoires n'est pas physique. Avant tout, il est métaphysique » déclare Moorcock.

*

Venons-en aux récits. La publication des nouvelles et romans de la saga d'Elric couvre une période qui s'étend de 1961 à… demain ? Moorcock a essayé à plusieurs reprises d'écrire une « dernière » histoire d'Elric, allant jusqu'à tuer son personnage dès 1964. Mais, sans pour autant le ressusciter à la manière de Conan Doyle, il n'a jamais pu se débarrasser définitivement de ce double de papier et s'est vu condamné à étoffer sa biographie.

L'ordre de parution et l'ordre logique des histoires sont donc très différents et sans doute tout aussi valables l'un que l'autre pour présenter cette saga. Nous prendrons cependant la liberté de choisir un autre classement, relevant davantage de l'intuitif que du chronologique.

En effet, il paraît difficile de ne pas mettre en avant le quatrième tome de l'édition actuelle telle qu'elle est présentée chez Pocket, à savoir Elric le Nécromancien. Cet ouvrage constitue incontestablement le cœur de la saga, et pour tout comprendre de notre héros, le lecteur pressé pourra se contenter de cet unique ouvrage, qui doit figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy.

Le recueil Elric le Nécromancien contient en effet le récit-clé du cycle : « La Cité qui rêve ». Avec l'aide des Seigneurs de la Mer, Elric y tente de reconquérir le trône qu'il a délaissé et de délivrer la belle Cymoril, sa cousine, dont il est épris. Au dénouement, Elric a détruit Ymrrir, assassiné malgré lui la dame de ses pensées, tué son cousin usurpateur, trahi ses amis et pris la fuite. Sa vie a basculé et le paria qu'il est devenu mérite désormais les divers surnoms qui le marqueront à jamais : tueur de femme, assassin de sa race, voleur d'âmes, etc. Il se hait, déteste sa faiblesse, maudit les dieux. Il tente de jeter Stormbringer dans les flots, puis, dans un élan vital, il se résout à accepter sa dépendance en liant définitivement son sort à celui de l'épée. Tout est dit !

Ce texte, le tout premier où apparaît Elric, demeure probablement le plus intéressant de l'ensemble. Il est précédé par « Le Songe du comte Aubec », un court conte qui pose les enjeux de l'œuvre et qui, selon Moorcock, suffit à définir un nouveau genre : sword and philosophy ! « Tandis que rient les Dieux », deuxième récit-clé, met en scène un thème récurrent chez l'auteur, la quête d'un « Graal », ici un ouvrage mythique qui contiendrait la connaissance universelle. Elric y rencontre Tristelune, le Compagnon Eternel qui suivra ses pas jusqu'à la fin. Enfin, dans « La Citadelle qui chante », il rencontre le sorcier Theleb K'aarna, promis à devenir un méchant récurrent, qui souhaite établir le Royaume du Paradoxe, fait de contraires, de bizarreries et d'humour !

Les deux premiers textes de La sorcière dormante, « Le Tourment du dernier seigneur » et « Piège pour un prince pâle », sont de bons récits d'aventures où Elric, serviteur du Chaos, va commencer à entretenir des relations troubles avec la Loi que son tempérament pousse à préférer. Mais c'est avec « Trois héros pour un seul dessein » que notre héros bascule dans le Multivers : invoqué par Corum, il rencontre Erekosë, le Champion éternel « condamné à combattre pour l'éternité sans jamais comprendre pourquoi » et doit délivrer Jhary-a-Conel, le Compagnon des Champions, dont Tristelune est une incarnation.

Le récit qui ouvre le recueil L'Épée noire est en fait la troisième nouvelle du cycle écrite par Moorcock ; « Le Voleur d'âmes » — selon l'auteur, « une des histoires les plus pornographiques que j'ai jamais écrites. En termes freudiens, ce n'est rien d'autre que la description d'une nuit d'amour… » — voit enfin la mort de Theleb K'aarna, l'ennemi récurrent des quelques récits précédents. Moorcock élimine ce méchant conventionnel, facilité des récits d'aventures, qui n'est guère à la mesure du héros : désormais, les véritables ennemis d'Elric seront seulement l'absurdité de son existence et les Seigneurs supérieurs dont elle est le jouet. Dans « Les Rois oubliés » apparaît le personnage de Zarozinia, la seule femme qui fera oublier Cymoril à Elric et la seule aussi pour laquelle il se montrera capable de se battre sans l'aide de Stormbringer. Cette maturité nouvelle s'affirme dans « Les Porteurs de flamme » où Elric est désormais marié, lassé des combats et passagèrement heureux ; il s'y réconcilie même avec les Ménilbonéens survivants. Après ces deux nouvelles relativement mineures, Moorcock explore dans « Sauver Tanelorn » le mythe de cette cité fabuleuse qui a renié son allégeance au Chaos et où les errants trouvent désormais le repos. Le héros en est Rackhir, l'Archer Rouge, qui va chercher l'aide des Seigneurs Gris à travers cinq mondes, illustration de l'évolution vers un décor métaphysique et une quête intériorisée : « Vous passez vos vies à chercher ailleurs ce qui se trouve en vous. »

Près de trouver la sérénité apportée par l'âge et l'amour conjugal, Elric sera de nouveau jeté dans la tourmente dans Stormbringer, à la suite de l'enlèvement de sa femme. Les enjeux de son destin sont enfin précisés et l'affrontement final entre la Loi et le Chaos se prépare. Le Cor du destin — qu'Elric ira prendre à Roland de Roncevaux — sonnera la fin de l'ancien monde et annoncera la naissance d'un monde nouveau, le nôtre. Stormbringer fera tomber le rideau en tuant Elric après avoir sacrifié tous ses compagnons. « Pas de signification, pas de modèle, pas de but… Pourquoi alors ai-je vécu tant de souffrance ? Peut-être les dieux eux-mêmes sont-ils à la recherche de cette signification et de ce but, et ce que nous avons vécu n'est-il qu'une tentative pour les définir. »

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Ainsi s'achève le cycle original, en quatre volumes nécessaires et suffisants. Elric est mort, mais son succès public conduira l'auteur à ajouter des épisodes à la saga, en commençant par faire la lumière sur sa jeunesse.
Elric des dragons (1972) n'a qu'un intérêt biographique, relatant simplement les événements que tout lecteur avait imaginé à la lecture de « La Cité qui rêve » : l'amour pour Cymoril, la traîtrise du cousin Yrkoon qui ne voit en Elric qu'un souverain faible et décadent, etc. Ce récit n'a pas la puissance évocatrice des précédents et n'apporte finalement que peu d'éléments supplémentaires au mythe.

Le Navigateur sur la mer des destins (1976) est en revanche plus ambitieux. « Cap sur l'avenir » reprend l'idée d'une réunion des diverses incarnations du Champion : vingt héros guidé par un capitaine aveugle et un timonier muet sur une mer entre les mondes, voilà une image particulièrement forte. Malheureusement l'intrigue n'est pas à la hauteur, car très vite l'expédition se borne à rosser deux sorciers. « Cap sur le présent » raconte le destin d'un amoureux condamné à errer à travers le temps à la recherche de son épouse, qu'il a injustement tuée par jalousie : le rôle d'Elric est ici mineur mais ce beau conte est indéniablement romantique. Beaucoup plus intéressant est « Cap sur le passé », nouvelle majeure de la saga, où Moorcock revient sur le mythe des origines de Melniboné. On y apprend comment le peuple des R'lin K'ren A'a a perdu sa sérénité et sa simplicité avec la venue des Seigneurs du Chaos, en une sorte de « péché originel » ourdi par les Dieux eux-mêmes. Après sa rencontre avec l'Être Condamné à Vivre, Elric comprend que le monde n'échappera à la folie que lorsque les hommes auront appris à faire confiance à l'humanité, ce qui « impliquerait la mort de la magie. »

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Avec ces six premiers tomes s'achève l'édition « définitive » établie en 1977 par l'auteur et publiée en quasi-totalité en France par les éditions Temps Futurs. Mais, une fois encore, Moorcock ne pourra pas se débarrasser « définitivement » de son héros fétiche.

Un troisième texte sur la « jeunesse » d'Elric, La Forteresse de la perle (1989) vient s'intercaler entre les deux précédents. Quête ultra-classique d'un joyau légendaire, son principal intérêt est de nous guider, en compagnie d'une voleuse de songes, à travers les sept aspects du Royaume Onirique, de Sadanor, le Pays-des-Rêves-en-Commun, à Falador, le Pays de la démence. Autant d'épreuves où les sens et la raison d'Elric seront mis à mal, autant de tentations — comme les Croyances Perdues ou l'Amour oublié — auxquelles il lui faudra résister pour aller de l'avant. Le récit d'aventures, qui se mêle une nouvelle fois à une réflexion allégorique et nostalgique sur la nature de la réalité et des désirs de l'homme, est un peu bavard mais assez distrayant.
 

La Revanche de la Rose (1991) n'est rattaché au cycle que de façon artificielle car la personnalité d'Elric n'y a guère d'importance, et tout autre héros aurait pu y tenir son rôle. Ce curieux roman illustre parfaitement les défauts de Moorcock : l'intrigue est confuse, brouillonne et délayée. L'utilisation du Multivers montre ses limites : la rencontre d'Elric avec Wheldrake — personnage de Gloriana — paraît gratuite, sans réel intérêt pour l'intrigue. Seule la description d'une société tzigane qui se déplace sans cesse autour du monde sur une unique route dont les bas-côtés sont jonchés par les détritus semés lors des précédents passages confère à ce récit la valeur d'un conte philosophique. Recentrée autour de cette seule allégorie, la fable aurait pu être réussie, mais en l'état il est difficile d'en recommander la lecture.

Enfin, entre autres textes annexes, Elric à la fin des temps comprend deux récits d'Elric. « Le Dernier enchantement », écrit en 1962 mais publié seulement en 1978, devait déjà être la dernière aventure de l'albinos, mais il s'agit bien d'une nouvelle mineure dont on comprend qu'elle n'ait pas trouvé preneur. Au contraire, « Elric à la fin des temps » (1981) est un chef-d'œuvre : ce texte permet un « commentaire affectueux » sur le jeune Elric, projeté à la fin des temps, parmi des immortels tels que le Werther de Goethe et quelques voyageurs temporels comme Una Persson. Considéré de l'œil ironique d'immortels désabusés, l'emportement d'Elric paraît être le comportement d'un « petit garçon » légèrement « raseur », que l'on voit tristement incapable de raisonner autrement qu'en termes de Chaos et d'Ordre. Son romantisme adolescent, exclusif et passionné amuse un temps ces « adultes » pour qui l'existence n'est qu'un divertissement subtil et vide de sens. Dans ce texte brillant, le Moorcock de la quarantaine promène ainsi un regard mi-sarcastique mi-nostalgique sur son double de vingt ans.

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En avons-nous fini avec Elric ? Toujours pas. Le garnement échappe désormais à son créateur et vit de nouvelles aventures sous la plume d'autres écrivains. Les Contes du Loup Blanc (1994) sont parus en deux volumes chez Pocket (Par-delà le Multivers et La Gloire d'Elric) Cette appropriation et cette réinterprétation du personnage mythique par divers auteurs, de Tad Williams à Neil Gaiman1, forment une entreprise stimulante et intéressante, à découvrir. Nous ne parlerons ici que de la seule nouvelle écrite par Moorcock, « Le Chant du Loup Blanc » : une fois de plus, Elric est projeté dans une autre réalité, une fois de plus il rencontre un autre champion (ici, von Bek), une fois de plus, il va combattre… Bref, nous sommes à la limite de l'auto-plagiat.

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En conclusion, si Elric demeure une des figures incontournables de la fantasy, son cycle enferme des textes hétérogènes de valeur très différente. À part « Cap sur le passé » et « Elric à la fin des temps », aucun des récits ultérieurs à la tétralogie initiale (volumes 4, 5, 7 et 8 de l'édition Pocket) ne s'avère indispensable. Cette dilution pourra sans doute dérouter le lecteur tenté d'approcher le personnage. Aussi nous paraît-il nécessaire de renouveler le conseil d'amorcer cette découverte par le recueil Elric le nécromancien, où l'on perçoit toute la puissance tragique du personnage.

Notes :
Qui, notons-le, signent les deux meilleurs textes de ces deux recueils… (N.d.l.R.)

Par delà le multivers

[Critique commune à Le Cycle d’Elric, Par-delà le multivers et La Gloire d’Elric.]

La morale qui se dégage de ses aventures est simple :
« Pensez et agissez par vous-mêmes ; ne suivez pas les chefs ;
ne croyez en aucun Dieu, aucun héros ou rédempteur, en aucune mythologie. »
M. Moorcock

Elric, premier des grands héros moorcockiens, « albinos d'apparence quelque peu malsaine, les traits émaciés, des oreilles pratiquement pointues, des yeux dilatés et en amande, aux pupilles d'un rouge éclatant à demi démentes », est sans nul doute la deuxième grande figure mythique de l'heroic fantasy après Conan. On peut opposer point par point ce prince décadent, serviteur du Chaos, au viril barbare musclé : si Conan peut illustrer une version du mens sana in corpore sano, Elric présente au contraire un esprit torturé dans un corps malsain. C'est une créature quasi vampirique se nourrissant des âmes humaines, en même temps que l'une des incarnations du Champion éternel.

Mais Elric n'est pas seulement le double inversé de Conan : son physique s'inspire ouvertement de Zenith l'albinos, personnage d'une série de romans populaires d'avant-guerre, tandis que ses tourments psychologiques prennent racines dans ceux du jeune Moorcock, au point que celui-ci a pu déclarer, en parodiant Flaubert, « Elric, c'était moi ! »

Morbide, romantique et absolu, Elric est en effet tourmenté par des questions existentielles aux réponses toujours absentes. Qu'est-ce que la raison ? Où réside la vérité ? Quel est le but de la vie ? Ces interrogations demeurent valides dans son univers, pourtant contrôlé par l'Ordre et le Chaos : les Dieux jouent avec les hommes sans que leurs motivations soient claires, sans doute parce qu'eux-mêmes cherchent désespérément le sens de leur existence…

Elric est ambivalent : puissant et faible, empereur et paria, passionné et cynique, sensible et cruel, loyal et traître, attiré par la mort et doté d'un solide appétit de vie, « un voleur qui se croit volé, un amoureux qui déteste l'amour », « indifférent au monde et pourtant avide de vengeance »… Héros et antihéros à la fois, écartelé entre la Loi et le Chaos, il exprime l'ensemble des contradictions de l'être pensant et il affectionne les paradoxes : « De tous les mensonges, le plus subtil est la vérité. »

Enfin, en proie au doute et au sentiment de culpabilité, Elric est totalement dépendant, d'une part d'Arioch, son seigneur du Chaos avec lequel il entretient une relation d'amitié haineuse et de soumission révoltée, d'autre part et surtout de la noire Stormbringer, l'épée runique buveuse d'âme sans laquelle il n'a aucune force. Arme ambiguë, Stormbringer « tue l'ennemi, mais […] préfère le sang des amis et des proches ». Animée d'une volonté propre, c'est une véritable entité : elle utilise et protège Elric qui en réalité pourrait bien n'être que son émanation. Métaphore des « aides extérieures, autant mentales que physiques » auxquelles on préfère recourir « plutôt que soigner directement ses faiblesses », cette étrange dépendance sera sur le tard, à l'approche de la maturité, compensée par diverses drogues et par l'amour d'une femme.

Elric a été conçu dès 1955, à une époque où les revues cherchaient des histoires « à la Conan », mais il a réellement vu le jour dans Science Fantasy sur une commande de John Carnell, qui souhaitait plutôt un personnage « neuf ». Les premières aventures du Loup Blanc ont ainsi été considérées comme de la fantasy commerciale, écrite à la va-vite sans aucune prétention littéraire. Par la suite, Moorcock s'efforcera de démentir cette impression à travers de nombreux commentaires, en affirmant n'avoir « jamais écrit que deux seules histoires volontairement commerciales. »

Paradoxalement, Moorcock avoue pourtant qu'à l'époque il ne s'intéressait déjà plus à la sword and sorcery — en dehors de celle d'une poignée d'auteurs comme Leiber. Lassé du genre dès ses vingt ans, il affirme que « la meilleure part de l'heroic fantasy (…) [lui] apparaît comme désagréablement morbide et réactionnaire » et considère ses propres histoires comme « antagoniques du genre qui les a sécrétées ». Ce successeur d'Edgar Rice Burroughs et de Robert Howard préfère ainsi chercher ses ascendances littéraires chez les romantiques européens, s'inscrire dans « une tradition remontant à Scott et Byron » et s'inspirer de Camus et de Brecht.
Ces récits d'aventures « sans prétention » témoignent aussi d'une autre ambition, celle de s'appuyer sur la psychanalyse. S'il reconnaît qu'« à dix-neuf ans, [sa] problématique était quelque peu naïve », Moorcock ajoute : « c'est cependant en pleine conscience que [j'ai doté ces histoires] d'un symbolisme freudien et jungien, presque en manière de commentaire sur les travaux de H.P. Lovecraft » — dont il condamne la misanthropie. Ce symbolisme évident — il est difficile de ne pas voir un symbole phallique en Stormbringer quand Elric déclare à sa future femme : « Tu ne m'aimerais pas si cette lame ne faisait pas de moi un homme » — confère à la saga « une lourde ambiance de sexualité sous-jacente », malgré l'absence de véritables descriptions sexuelles.

Symboles et allégories sous-tendent ainsi les distrayants récits d'évasion, reflétant le mysticisme d'un « athée troublé ». Perceptible dès la lecture au premier degré, cette richesse métaphorique explique sans doute en partie le succès de la série. L'autre facteur de succès réside dans la puissance d'évocation de l'auteur, capable de susciter de ténébreuses visions fantasmatiques, d'animer de longues et grandioses descriptions par la seule beauté des images, d'allier l'impact dramatique d'une tragédie à l'onirisme d'un voyage intérieur. Même si le Nombre Incroyable de Majuscules peut agacer, même si une emphase excessive finit parfois par nuire au texte, et même si une certaine confusion règne souvent — Moorcock n'est « pas un penseur logique » —, le récit s'impose aisément par sa force.

Cette qualité se retrouve aussi dans la construction d'un décor impressionnant. Le Glorieux Empire de Melniboné, qui a vécu dix mille ans et disparu dix mille ans avant notre Histoire, est l'écrin d'une culture brillante mais cruelle et corrompue, où la magie règne et où le plaisir personnel est la valeur suprême. Sa capitale, Ymrryr la Belle, est une cité aux tours démesurées et scintillantes, enfermant le fameux Trône de Rubis. Ailleurs se développent les Jeunes Royaumes, où errera un temps le seigneur à la pâle figure. Mais ce monde n'est pas assez vaste pour Elric qui sera projeté régulièrement vers d'autres sphères, dans des lieux hors du temps ou situés entre les mondes. C'est ainsi que l'on connaîtra les « quinze plans de la Terre », les mi-mondes — des niveaux inférieurs où résident les archétypes de toutes les créatures autres que l'homme —, les royaumes des Seigneurs du Chaos et de l'Ordre, des lieux mouvants comme Tanelorn ou Château-Kaneloon, les sept aspects du Royaume Onirique et bien d'autres plans de réalités… qui, tous, font partie du Multivers. Le manichéisme de la lutte entre le Chaos et l'Ordre n'est donc qu'apparent, car outre le fait que l'Equilibre de la Balance est nécessaire, de nombreux domaines échappent à la souveraineté des deux forces, comme ceux des esprits élémentaires, le royaume des Seigneurs Gris ou encore la rebelle Tanelorn.

Bref, il est difficile de dresser une cartographie précise de l'univers d'Elric : « Le paysage de mes histoires n'est pas physique. Avant tout, il est métaphysique » déclare Moorcock.

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Venons-en aux récits. La publication des nouvelles et romans de la saga d'Elric couvre une période qui s'étend de 1961 à… demain ? Moorcock a essayé à plusieurs reprises d'écrire une « dernière » histoire d'Elric, allant jusqu'à tuer son personnage dès 1964. Mais, sans pour autant le ressusciter à la manière de Conan Doyle, il n'a jamais pu se débarrasser définitivement de ce double de papier et s'est vu condamné à étoffer sa biographie.

L'ordre de parution et l'ordre logique des histoires sont donc très différents et sans doute tout aussi valables l'un que l'autre pour présenter cette saga. Nous prendrons cependant la liberté de choisir un autre classement, relevant davantage de l'intuitif que du chronologique.

En effet, il paraît difficile de ne pas mettre en avant le quatrième tome de l'édition actuelle telle qu'elle est présentée chez Pocket, à savoir Elric le Nécromancien. Cet ouvrage constitue incontestablement le cœur de la saga, et pour tout comprendre de notre héros, le lecteur pressé pourra se contenter de cet unique ouvrage, qui doit figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy.

Le recueil Elric le Nécromancien contient en effet le récit-clé du cycle : « La Cité qui rêve ». Avec l'aide des Seigneurs de la Mer, Elric y tente de reconquérir le trône qu'il a délaissé et de délivrer la belle Cymoril, sa cousine, dont il est épris. Au dénouement, Elric a détruit Ymrrir, assassiné malgré lui la dame de ses pensées, tué son cousin usurpateur, trahi ses amis et pris la fuite. Sa vie a basculé et le paria qu'il est devenu mérite désormais les divers surnoms qui le marqueront à jamais : tueur de femme, assassin de sa race, voleur d'âmes, etc. Il se hait, déteste sa faiblesse, maudit les dieux. Il tente de jeter Stormbringer dans les flots, puis, dans un élan vital, il se résout à accepter sa dépendance en liant définitivement son sort à celui de l'épée. Tout est dit !

Ce texte, le tout premier où apparaît Elric, demeure probablement le plus intéressant de l'ensemble. Il est précédé par « Le Songe du comte Aubec », un court conte qui pose les enjeux de l'œuvre et qui, selon Moorcock, suffit à définir un nouveau genre : sword and philosophy ! « Tandis que rient les Dieux », deuxième récit-clé, met en scène un thème récurrent chez l'auteur, la quête d'un « Graal », ici un ouvrage mythique qui contiendrait la connaissance universelle. Elric y rencontre Tristelune, le Compagnon Eternel qui suivra ses pas jusqu'à la fin. Enfin, dans « La Citadelle qui chante », il rencontre le sorcier Theleb K'aarna, promis à devenir un méchant récurrent, qui souhaite établir le Royaume du Paradoxe, fait de contraires, de bizarreries et d'humour !

Les deux premiers textes de La sorcière dormante, « Le Tourment du dernier seigneur » et « Piège pour un prince pâle », sont de bons récits d'aventures où Elric, serviteur du Chaos, va commencer à entretenir des relations troubles avec la Loi que son tempérament pousse à préférer. Mais c'est avec « Trois héros pour un seul dessein » que notre héros bascule dans le Multivers : invoqué par Corum, il rencontre Erekosë, le Champion éternel « condamné à combattre pour l'éternité sans jamais comprendre pourquoi » et doit délivrer Jhary-a-Conel, le Compagnon des Champions, dont Tristelune est une incarnation.

Le récit qui ouvre le recueil L'Épée noire est en fait la troisième nouvelle du cycle écrite par Moorcock ; « Le Voleur d'âmes » — selon l'auteur, « une des histoires les plus pornographiques que j'ai jamais écrites. En termes freudiens, ce n'est rien d'autre que la description d'une nuit d'amour… » — voit enfin la mort de Theleb K'aarna, l'ennemi récurrent des quelques récits précédents. Moorcock élimine ce méchant conventionnel, facilité des récits d'aventures, qui n'est guère à la mesure du héros : désormais, les véritables ennemis d'Elric seront seulement l'absurdité de son existence et les Seigneurs supérieurs dont elle est le jouet. Dans « Les Rois oubliés » apparaît le personnage de Zarozinia, la seule femme qui fera oublier Cymoril à Elric et la seule aussi pour laquelle il se montrera capable de se battre sans l'aide de Stormbringer. Cette maturité nouvelle s'affirme dans « Les Porteurs de flamme » où Elric est désormais marié, lassé des combats et passagèrement heureux ; il s'y réconcilie même avec les Ménilbonéens survivants. Après ces deux nouvelles relativement mineures, Moorcock explore dans « Sauver Tanelorn » le mythe de cette cité fabuleuse qui a renié son allégeance au Chaos et où les errants trouvent désormais le repos. Le héros en est Rackhir, l'Archer Rouge, qui va chercher l'aide des Seigneurs Gris à travers cinq mondes, illustration de l'évolution vers un décor métaphysique et une quête intériorisée : « Vous passez vos vies à chercher ailleurs ce qui se trouve en vous. »

Près de trouver la sérénité apportée par l'âge et l'amour conjugal, Elric sera de nouveau jeté dans la tourmente dans Stormbringer, à la suite de l'enlèvement de sa femme. Les enjeux de son destin sont enfin précisés et l'affrontement final entre la Loi et le Chaos se prépare. Le Cor du destin — qu'Elric ira prendre à Roland de Roncevaux — sonnera la fin de l'ancien monde et annoncera la naissance d'un monde nouveau, le nôtre. Stormbringer fera tomber le rideau en tuant Elric après avoir sacrifié tous ses compagnons. « Pas de signification, pas de modèle, pas de but… Pourquoi alors ai-je vécu tant de souffrance ? Peut-être les dieux eux-mêmes sont-ils à la recherche de cette signification et de ce but, et ce que nous avons vécu n'est-il qu'une tentative pour les définir. »

*

Ainsi s'achève le cycle original, en quatre volumes nécessaires et suffisants. Elric est mort, mais son succès public conduira l'auteur à ajouter des épisodes à la saga, en commençant par faire la lumière sur sa jeunesse.
Elric des dragons (1972) n'a qu'un intérêt biographique, relatant simplement les événements que tout lecteur avait imaginé à la lecture de « La Cité qui rêve » : l'amour pour Cymoril, la traîtrise du cousin Yrkoon qui ne voit en Elric qu'un souverain faible et décadent, etc. Ce récit n'a pas la puissance évocatrice des précédents et n'apporte finalement que peu d'éléments supplémentaires au mythe.

Le Navigateur sur la mer des destins (1976) est en revanche plus ambitieux. « Cap sur l'avenir » reprend l'idée d'une réunion des diverses incarnations du Champion : vingt héros guidé par un capitaine aveugle et un timonier muet sur une mer entre les mondes, voilà une image particulièrement forte. Malheureusement l'intrigue n'est pas à la hauteur, car très vite l'expédition se borne à rosser deux sorciers. « Cap sur le présent » raconte le destin d'un amoureux condamné à errer à travers le temps à la recherche de son épouse, qu'il a injustement tuée par jalousie : le rôle d'Elric est ici mineur mais ce beau conte est indéniablement romantique. Beaucoup plus intéressant est « Cap sur le passé », nouvelle majeure de la saga, où Moorcock revient sur le mythe des origines de Melniboné. On y apprend comment le peuple des R'lin K'ren A'a a perdu sa sérénité et sa simplicité avec la venue des Seigneurs du Chaos, en une sorte de « péché originel » ourdi par les Dieux eux-mêmes. Après sa rencontre avec l'Être Condamné à Vivre, Elric comprend que le monde n'échappera à la folie que lorsque les hommes auront appris à faire confiance à l'humanité, ce qui « impliquerait la mort de la magie. »

*

Avec ces six premiers tomes s'achève l'édition « définitive » établie en 1977 par l'auteur et publiée en quasi-totalité en France par les éditions Temps Futurs. Mais, une fois encore, Moorcock ne pourra pas se débarrasser « définitivement » de son héros fétiche.

Un troisième texte sur la « jeunesse » d'Elric, La Forteresse de la perle (1989) vient s'intercaler entre les deux précédents. Quête ultra-classique d'un joyau légendaire, son principal intérêt est de nous guider, en compagnie d'une voleuse de songes, à travers les sept aspects du Royaume Onirique, de Sadanor, le Pays-des-Rêves-en-Commun, à Falador, le Pays de la démence. Autant d'épreuves où les sens et la raison d'Elric seront mis à mal, autant de tentations — comme les Croyances Perdues ou l'Amour oublié — auxquelles il lui faudra résister pour aller de l'avant. Le récit d'aventures, qui se mêle une nouvelle fois à une réflexion allégorique et nostalgique sur la nature de la réalité et des désirs de l'homme, est un peu bavard mais assez distrayant.
 

La Revanche de la Rose (1991) n'est rattaché au cycle que de façon artificielle car la personnalité d'Elric n'y a guère d'importance, et tout autre héros aurait pu y tenir son rôle. Ce curieux roman illustre parfaitement les défauts de Moorcock : l'intrigue est confuse, brouillonne et délayée. L'utilisation du Multivers montre ses limites : la rencontre d'Elric avec Wheldrake — personnage de Gloriana — paraît gratuite, sans réel intérêt pour l'intrigue. Seule la description d'une société tzigane qui se déplace sans cesse autour du monde sur une unique route dont les bas-côtés sont jonchés par les détritus semés lors des précédents passages confère à ce récit la valeur d'un conte philosophique. Recentrée autour de cette seule allégorie, la fable aurait pu être réussie, mais en l'état il est difficile d'en recommander la lecture.

Enfin, entre autres textes annexes, Elric à la fin des temps comprend deux récits d'Elric. « Le Dernier enchantement », écrit en 1962 mais publié seulement en 1978, devait déjà être la dernière aventure de l'albinos, mais il s'agit bien d'une nouvelle mineure dont on comprend qu'elle n'ait pas trouvé preneur. Au contraire, « Elric à la fin des temps » (1981) est un chef-d'œuvre : ce texte permet un « commentaire affectueux » sur le jeune Elric, projeté à la fin des temps, parmi des immortels tels que le Werther de Goethe et quelques voyageurs temporels comme Una Persson. Considéré de l'œil ironique d'immortels désabusés, l'emportement d'Elric paraît être le comportement d'un « petit garçon » légèrement « raseur », que l'on voit tristement incapable de raisonner autrement qu'en termes de Chaos et d'Ordre. Son romantisme adolescent, exclusif et passionné amuse un temps ces « adultes » pour qui l'existence n'est qu'un divertissement subtil et vide de sens. Dans ce texte brillant, le Moorcock de la quarantaine promène ainsi un regard mi-sarcastique mi-nostalgique sur son double de vingt ans.

*

En avons-nous fini avec Elric ? Toujours pas. Le garnement échappe désormais à son créateur et vit de nouvelles aventures sous la plume d'autres écrivains. Les Contes du Loup Blanc (1994) sont parus en deux volumes chez Pocket (Par-delà le Multivers et La Gloire d'Elric) Cette appropriation et cette réinterprétation du personnage mythique par divers auteurs, de Tad Williams à Neil Gaiman1, forment une entreprise stimulante et intéressante, à découvrir. Nous ne parlerons ici que de la seule nouvelle écrite par Moorcock, « Le Chant du Loup Blanc » : une fois de plus, Elric est projeté dans une autre réalité, une fois de plus il rencontre un autre champion (ici, von Bek), une fois de plus, il va combattre… Bref, nous sommes à la limite de l'auto-plagiat.

*

En conclusion, si Elric demeure une des figures incontournables de la fantasy, son cycle enferme des textes hétérogènes de valeur très différente. À part « Cap sur le passé » et « Elric à la fin des temps », aucun des récits ultérieurs à la tétralogie initiale (volumes 4, 5, 7 et 8 de l'édition Pocket) ne s'avère indispensable. Cette dilution pourra sans doute dérouter le lecteur tenté d'approcher le personnage. Aussi nous paraît-il nécessaire de renouveler le conseil d'amorcer cette découverte par le recueil Elric le nécromancien, où l'on perçoit toute la puissance tragique du personnage.

Notes :
Qui, notons-le, signent les deux meilleurs textes de ces deux recueils… (N.d.l.R.)

Le Cycle d'Elric

[Critique commune à Le Cycle d’Elric, Par-delà le multivers et La Gloire d’Elric.]

La morale qui se dégage de ses aventures est simple :
« Pensez et agissez par vous-mêmes ; ne suivez pas les chefs ;
ne croyez en aucun Dieu, aucun héros ou rédempteur, en aucune mythologie. »
M. Moorcock

Elric, premier des grands héros moorcockiens, « albinos d'apparence quelque peu malsaine, les traits émaciés, des oreilles pratiquement pointues, des yeux dilatés et en amande, aux pupilles d'un rouge éclatant à demi démentes », est sans nul doute la deuxième grande figure mythique de l'heroic fantasy après Conan. On peut opposer point par point ce prince décadent, serviteur du Chaos, au viril barbare musclé : si Conan peut illustrer une version du mens sana in corpore sano, Elric présente au contraire un esprit torturé dans un corps malsain. C'est une créature quasi vampirique se nourrissant des âmes humaines, en même temps que l'une des incarnations du Champion éternel.

Mais Elric n'est pas seulement le double inversé de Conan : son physique s'inspire ouvertement de Zenith l'albinos, personnage d'une série de romans populaires d'avant-guerre, tandis que ses tourments psychologiques prennent racines dans ceux du jeune Moorcock, au point que celui-ci a pu déclarer, en parodiant Flaubert, « Elric, c'était moi ! »

Morbide, romantique et absolu, Elric est en effet tourmenté par des questions existentielles aux réponses toujours absentes. Qu'est-ce que la raison ? Où réside la vérité ? Quel est le but de la vie ? Ces interrogations demeurent valides dans son univers, pourtant contrôlé par l'Ordre et le Chaos : les Dieux jouent avec les hommes sans que leurs motivations soient claires, sans doute parce qu'eux-mêmes cherchent désespérément le sens de leur existence…

Elric est ambivalent : puissant et faible, empereur et paria, passionné et cynique, sensible et cruel, loyal et traître, attiré par la mort et doté d'un solide appétit de vie, « un voleur qui se croit volé, un amoureux qui déteste l'amour », « indifférent au monde et pourtant avide de vengeance »… Héros et antihéros à la fois, écartelé entre la Loi et le Chaos, il exprime l'ensemble des contradictions de l'être pensant et il affectionne les paradoxes : « De tous les mensonges, le plus subtil est la vérité. »

Enfin, en proie au doute et au sentiment de culpabilité, Elric est totalement dépendant, d'une part d'Arioch, son seigneur du Chaos avec lequel il entretient une relation d'amitié haineuse et de soumission révoltée, d'autre part et surtout de la noire Stormbringer, l'épée runique buveuse d'âme sans laquelle il n'a aucune force. Arme ambiguë, Stormbringer « tue l'ennemi, mais […] préfère le sang des amis et des proches ». Animée d'une volonté propre, c'est une véritable entité : elle utilise et protège Elric qui en réalité pourrait bien n'être que son émanation. Métaphore des « aides extérieures, autant mentales que physiques » auxquelles on préfère recourir « plutôt que soigner directement ses faiblesses », cette étrange dépendance sera sur le tard, à l'approche de la maturité, compensée par diverses drogues et par l'amour d'une femme.

Elric a été conçu dès 1955, à une époque où les revues cherchaient des histoires « à la Conan », mais il a réellement vu le jour dans Science Fantasy sur une commande de John Carnell, qui souhaitait plutôt un personnage « neuf ». Les premières aventures du Loup Blanc ont ainsi été considérées comme de la fantasy commerciale, écrite à la va-vite sans aucune prétention littéraire. Par la suite, Moorcock s'efforcera de démentir cette impression à travers de nombreux commentaires, en affirmant n'avoir « jamais écrit que deux seules histoires volontairement commerciales. »

Paradoxalement, Moorcock avoue pourtant qu'à l'époque il ne s'intéressait déjà plus à la sword and sorcery — en dehors de celle d'une poignée d'auteurs comme Leiber. Lassé du genre dès ses vingt ans, il affirme que « la meilleure part de l'heroic fantasy (…) [lui] apparaît comme désagréablement morbide et réactionnaire » et considère ses propres histoires comme « antagoniques du genre qui les a sécrétées ». Ce successeur d'Edgar Rice Burroughs et de Robert Howard préfère ainsi chercher ses ascendances littéraires chez les romantiques européens, s'inscrire dans « une tradition remontant à Scott et Byron » et s'inspirer de Camus et de Brecht.
Ces récits d'aventures « sans prétention » témoignent aussi d'une autre ambition, celle de s'appuyer sur la psychanalyse. S'il reconnaît qu'« à dix-neuf ans, [sa] problématique était quelque peu naïve », Moorcock ajoute : « c'est cependant en pleine conscience que [j'ai doté ces histoires] d'un symbolisme freudien et jungien, presque en manière de commentaire sur les travaux de H.P. Lovecraft » — dont il condamne la misanthropie. Ce symbolisme évident — il est difficile de ne pas voir un symbole phallique en Stormbringer quand Elric déclare à sa future femme : « Tu ne m'aimerais pas si cette lame ne faisait pas de moi un homme » — confère à la saga « une lourde ambiance de sexualité sous-jacente », malgré l'absence de véritables descriptions sexuelles.

Symboles et allégories sous-tendent ainsi les distrayants récits d'évasion, reflétant le mysticisme d'un « athée troublé ». Perceptible dès la lecture au premier degré, cette richesse métaphorique explique sans doute en partie le succès de la série. L'autre facteur de succès réside dans la puissance d'évocation de l'auteur, capable de susciter de ténébreuses visions fantasmatiques, d'animer de longues et grandioses descriptions par la seule beauté des images, d'allier l'impact dramatique d'une tragédie à l'onirisme d'un voyage intérieur. Même si le Nombre Incroyable de Majuscules peut agacer, même si une emphase excessive finit parfois par nuire au texte, et même si une certaine confusion règne souvent — Moorcock n'est « pas un penseur logique » —, le récit s'impose aisément par sa force.

Cette qualité se retrouve aussi dans la construction d'un décor impressionnant. Le Glorieux Empire de Melniboné, qui a vécu dix mille ans et disparu dix mille ans avant notre Histoire, est l'écrin d'une culture brillante mais cruelle et corrompue, où la magie règne et où le plaisir personnel est la valeur suprême. Sa capitale, Ymrryr la Belle, est une cité aux tours démesurées et scintillantes, enfermant le fameux Trône de Rubis. Ailleurs se développent les Jeunes Royaumes, où errera un temps le seigneur à la pâle figure. Mais ce monde n'est pas assez vaste pour Elric qui sera projeté régulièrement vers d'autres sphères, dans des lieux hors du temps ou situés entre les mondes. C'est ainsi que l'on connaîtra les « quinze plans de la Terre », les mi-mondes — des niveaux inférieurs où résident les archétypes de toutes les créatures autres que l'homme —, les royaumes des Seigneurs du Chaos et de l'Ordre, des lieux mouvants comme Tanelorn ou Château-Kaneloon, les sept aspects du Royaume Onirique et bien d'autres plans de réalités… qui, tous, font partie du Multivers. Le manichéisme de la lutte entre le Chaos et l'Ordre n'est donc qu'apparent, car outre le fait que l'Equilibre de la Balance est nécessaire, de nombreux domaines échappent à la souveraineté des deux forces, comme ceux des esprits élémentaires, le royaume des Seigneurs Gris ou encore la rebelle Tanelorn.

Bref, il est difficile de dresser une cartographie précise de l'univers d'Elric : « Le paysage de mes histoires n'est pas physique. Avant tout, il est métaphysique » déclare Moorcock.

*

Venons-en aux récits. La publication des nouvelles et romans de la saga d'Elric couvre une période qui s'étend de 1961 à… demain ? Moorcock a essayé à plusieurs reprises d'écrire une « dernière » histoire d'Elric, allant jusqu'à tuer son personnage dès 1964. Mais, sans pour autant le ressusciter à la manière de Conan Doyle, il n'a jamais pu se débarrasser définitivement de ce double de papier et s'est vu condamné à étoffer sa biographie.

L'ordre de parution et l'ordre logique des histoires sont donc très différents et sans doute tout aussi valables l'un que l'autre pour présenter cette saga. Nous prendrons cependant la liberté de choisir un autre classement, relevant davantage de l'intuitif que du chronologique.

En effet, il paraît difficile de ne pas mettre en avant le quatrième tome de l'édition actuelle telle qu'elle est présentée chez Pocket, à savoir Elric le Nécromancien. Cet ouvrage constitue incontestablement le cœur de la saga, et pour tout comprendre de notre héros, le lecteur pressé pourra se contenter de cet unique ouvrage, qui doit figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy.

Le recueil Elric le Nécromancien contient en effet le récit-clé du cycle : « La Cité qui rêve ». Avec l'aide des Seigneurs de la Mer, Elric y tente de reconquérir le trône qu'il a délaissé et de délivrer la belle Cymoril, sa cousine, dont il est épris. Au dénouement, Elric a détruit Ymrrir, assassiné malgré lui la dame de ses pensées, tué son cousin usurpateur, trahi ses amis et pris la fuite. Sa vie a basculé et le paria qu'il est devenu mérite désormais les divers surnoms qui le marqueront à jamais : tueur de femme, assassin de sa race, voleur d'âmes, etc. Il se hait, déteste sa faiblesse, maudit les dieux. Il tente de jeter Stormbringer dans les flots, puis, dans un élan vital, il se résout à accepter sa dépendance en liant définitivement son sort à celui de l'épée. Tout est dit !

Ce texte, le tout premier où apparaît Elric, demeure probablement le plus intéressant de l'ensemble. Il est précédé par « Le Songe du comte Aubec », un court conte qui pose les enjeux de l'œuvre et qui, selon Moorcock, suffit à définir un nouveau genre : sword and philosophy ! « Tandis que rient les Dieux », deuxième récit-clé, met en scène un thème récurrent chez l'auteur, la quête d'un « Graal », ici un ouvrage mythique qui contiendrait la connaissance universelle. Elric y rencontre Tristelune, le Compagnon Eternel qui suivra ses pas jusqu'à la fin. Enfin, dans « La Citadelle qui chante », il rencontre le sorcier Theleb K'aarna, promis à devenir un méchant récurrent, qui souhaite établir le Royaume du Paradoxe, fait de contraires, de bizarreries et d'humour !

Les deux premiers textes de La sorcière dormante, « Le Tourment du dernier seigneur » et « Piège pour un prince pâle », sont de bons récits d'aventures où Elric, serviteur du Chaos, va commencer à entretenir des relations troubles avec la Loi que son tempérament pousse à préférer. Mais c'est avec « Trois héros pour un seul dessein » que notre héros bascule dans le Multivers : invoqué par Corum, il rencontre Erekosë, le Champion éternel « condamné à combattre pour l'éternité sans jamais comprendre pourquoi » et doit délivrer Jhary-a-Conel, le Compagnon des Champions, dont Tristelune est une incarnation.

Le récit qui ouvre le recueil L'Épée noire est en fait la troisième nouvelle du cycle écrite par Moorcock ; « Le Voleur d'âmes » — selon l'auteur, « une des histoires les plus pornographiques que j'ai jamais écrites. En termes freudiens, ce n'est rien d'autre que la description d'une nuit d'amour… » — voit enfin la mort de Theleb K'aarna, l'ennemi récurrent des quelques récits précédents. Moorcock élimine ce méchant conventionnel, facilité des récits d'aventures, qui n'est guère à la mesure du héros : désormais, les véritables ennemis d'Elric seront seulement l'absurdité de son existence et les Seigneurs supérieurs dont elle est le jouet. Dans « Les Rois oubliés » apparaît le personnage de Zarozinia, la seule femme qui fera oublier Cymoril à Elric et la seule aussi pour laquelle il se montrera capable de se battre sans l'aide de Stormbringer. Cette maturité nouvelle s'affirme dans « Les Porteurs de flamme » où Elric est désormais marié, lassé des combats et passagèrement heureux ; il s'y réconcilie même avec les Ménilbonéens survivants. Après ces deux nouvelles relativement mineures, Moorcock explore dans « Sauver Tanelorn » le mythe de cette cité fabuleuse qui a renié son allégeance au Chaos et où les errants trouvent désormais le repos. Le héros en est Rackhir, l'Archer Rouge, qui va chercher l'aide des Seigneurs Gris à travers cinq mondes, illustration de l'évolution vers un décor métaphysique et une quête intériorisée : « Vous passez vos vies à chercher ailleurs ce qui se trouve en vous. »

Près de trouver la sérénité apportée par l'âge et l'amour conjugal, Elric sera de nouveau jeté dans la tourmente dans Stormbringer, à la suite de l'enlèvement de sa femme. Les enjeux de son destin sont enfin précisés et l'affrontement final entre la Loi et le Chaos se prépare. Le Cor du destin — qu'Elric ira prendre à Roland de Roncevaux — sonnera la fin de l'ancien monde et annoncera la naissance d'un monde nouveau, le nôtre. Stormbringer fera tomber le rideau en tuant Elric après avoir sacrifié tous ses compagnons. « Pas de signification, pas de modèle, pas de but… Pourquoi alors ai-je vécu tant de souffrance ? Peut-être les dieux eux-mêmes sont-ils à la recherche de cette signification et de ce but, et ce que nous avons vécu n'est-il qu'une tentative pour les définir. »

*

Ainsi s'achève le cycle original, en quatre volumes nécessaires et suffisants. Elric est mort, mais son succès public conduira l'auteur à ajouter des épisodes à la saga, en commençant par faire la lumière sur sa jeunesse.
Elric des dragons (1972) n'a qu'un intérêt biographique, relatant simplement les événements que tout lecteur avait imaginé à la lecture de « La Cité qui rêve » : l'amour pour Cymoril, la traîtrise du cousin Yrkoon qui ne voit en Elric qu'un souverain faible et décadent, etc. Ce récit n'a pas la puissance évocatrice des précédents et n'apporte finalement que peu d'éléments supplémentaires au mythe.

Le Navigateur sur la mer des destins (1976) est en revanche plus ambitieux. « Cap sur l'avenir » reprend l'idée d'une réunion des diverses incarnations du Champion : vingt héros guidé par un capitaine aveugle et un timonier muet sur une mer entre les mondes, voilà une image particulièrement forte. Malheureusement l'intrigue n'est pas à la hauteur, car très vite l'expédition se borne à rosser deux sorciers. « Cap sur le présent » raconte le destin d'un amoureux condamné à errer à travers le temps à la recherche de son épouse, qu'il a injustement tuée par jalousie : le rôle d'Elric est ici mineur mais ce beau conte est indéniablement romantique. Beaucoup plus intéressant est « Cap sur le passé », nouvelle majeure de la saga, où Moorcock revient sur le mythe des origines de Melniboné. On y apprend comment le peuple des R'lin K'ren A'a a perdu sa sérénité et sa simplicité avec la venue des Seigneurs du Chaos, en une sorte de « péché originel » ourdi par les Dieux eux-mêmes. Après sa rencontre avec l'Être Condamné à Vivre, Elric comprend que le monde n'échappera à la folie que lorsque les hommes auront appris à faire confiance à l'humanité, ce qui « impliquerait la mort de la magie. »

*

Avec ces six premiers tomes s'achève l'édition « définitive » établie en 1977 par l'auteur et publiée en quasi-totalité en France par les éditions Temps Futurs. Mais, une fois encore, Moorcock ne pourra pas se débarrasser « définitivement » de son héros fétiche.

Un troisième texte sur la « jeunesse » d'Elric, La Forteresse de la perle (1989) vient s'intercaler entre les deux précédents. Quête ultra-classique d'un joyau légendaire, son principal intérêt est de nous guider, en compagnie d'une voleuse de songes, à travers les sept aspects du Royaume Onirique, de Sadanor, le Pays-des-Rêves-en-Commun, à Falador, le Pays de la démence. Autant d'épreuves où les sens et la raison d'Elric seront mis à mal, autant de tentations — comme les Croyances Perdues ou l'Amour oublié — auxquelles il lui faudra résister pour aller de l'avant. Le récit d'aventures, qui se mêle une nouvelle fois à une réflexion allégorique et nostalgique sur la nature de la réalité et des désirs de l'homme, est un peu bavard mais assez distrayant.
 

La Revanche de la Rose (1991) n'est rattaché au cycle que de façon artificielle car la personnalité d'Elric n'y a guère d'importance, et tout autre héros aurait pu y tenir son rôle. Ce curieux roman illustre parfaitement les défauts de Moorcock : l'intrigue est confuse, brouillonne et délayée. L'utilisation du Multivers montre ses limites : la rencontre d'Elric avec Wheldrake — personnage de Gloriana — paraît gratuite, sans réel intérêt pour l'intrigue. Seule la description d'une société tzigane qui se déplace sans cesse autour du monde sur une unique route dont les bas-côtés sont jonchés par les détritus semés lors des précédents passages confère à ce récit la valeur d'un conte philosophique. Recentrée autour de cette seule allégorie, la fable aurait pu être réussie, mais en l'état il est difficile d'en recommander la lecture.

Enfin, entre autres textes annexes, Elric à la fin des temps comprend deux récits d'Elric. « Le Dernier enchantement », écrit en 1962 mais publié seulement en 1978, devait déjà être la dernière aventure de l'albinos, mais il s'agit bien d'une nouvelle mineure dont on comprend qu'elle n'ait pas trouvé preneur. Au contraire, « Elric à la fin des temps » (1981) est un chef-d'œuvre : ce texte permet un « commentaire affectueux » sur le jeune Elric, projeté à la fin des temps, parmi des immortels tels que le Werther de Goethe et quelques voyageurs temporels comme Una Persson. Considéré de l'œil ironique d'immortels désabusés, l'emportement d'Elric paraît être le comportement d'un « petit garçon » légèrement « raseur », que l'on voit tristement incapable de raisonner autrement qu'en termes de Chaos et d'Ordre. Son romantisme adolescent, exclusif et passionné amuse un temps ces « adultes » pour qui l'existence n'est qu'un divertissement subtil et vide de sens. Dans ce texte brillant, le Moorcock de la quarantaine promène ainsi un regard mi-sarcastique mi-nostalgique sur son double de vingt ans.

*

En avons-nous fini avec Elric ? Toujours pas. Le garnement échappe désormais à son créateur et vit de nouvelles aventures sous la plume d'autres écrivains. Les Contes du Loup Blanc (1994) sont parus en deux volumes chez Pocket (Par-delà le Multivers et La Gloire d'Elric) Cette appropriation et cette réinterprétation du personnage mythique par divers auteurs, de Tad Williams à Neil Gaiman1, forment une entreprise stimulante et intéressante, à découvrir. Nous ne parlerons ici que de la seule nouvelle écrite par Moorcock, « Le Chant du Loup Blanc » : une fois de plus, Elric est projeté dans une autre réalité, une fois de plus il rencontre un autre champion (ici, von Bek), une fois de plus, il va combattre… Bref, nous sommes à la limite de l'auto-plagiat.

*

En conclusion, si Elric demeure une des figures incontournables de la fantasy, son cycle enferme des textes hétérogènes de valeur très différente. À part « Cap sur le passé » et « Elric à la fin des temps », aucun des récits ultérieurs à la tétralogie initiale (volumes 4, 5, 7 et 8 de l'édition Pocket) ne s'avère indispensable. Cette dilution pourra sans doute dérouter le lecteur tenté d'approcher le personnage. Aussi nous paraît-il nécessaire de renouveler le conseil d'amorcer cette découverte par le recueil Elric le nécromancien, où l'on perçoit toute la puissance tragique du personnage.

Notes :
Qui, notons-le, signent les deux meilleurs textes de ces deux recueils… (N.d.l.R.)

La Légende de Hawkmoon

Incarnation du Champion éternel, Dorian Hawkmoon se distingue de ses alter egos de fantasy (Elric, Corum, Erekosë) par le cadre dans lequel il évolue. Son monde, décalque fort transparent — les noms ne sont qu'un peu transformés — de notre propre univers, est marqué par le Tragique Millénaire, responsable de nombreuses morts et mutations, et qu'on suppose donc être une catastrophe ou une guerre nucléaire. Du coup, on se dit qu'on n'est peut-être pas dans un monde parallèle, mais bien dans notre futur. Qu'importe ! Même si l'histoire progresse en partie grâce à des artefacts plus scientifiques que magiques, reliquats d'une époque révolue, le traitement est ouvertement sur le mode de la fantasy, avec les éléments consacrés du genre : décor médiévalisant, quêtes, batailles épiques, apprentissage, héros et méchants plus grands que nature. Bref, une saga qui répond complètement aux canons du genre. En apparence, du moins, car si l'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que la série du Bâton Runique est tout autant une parodie outrancière de la fantasy qu'un champ d'expérimentation. Comment les deux sont-ils possibles en même temps ? Tout simplement parce que le cycle de Dorian Hawkmoon se décompose en fait en deux séries bien distinctes.

Dans la première (Le Joyau Noir, Le Dieu Fou, L'Épée de l'Aurore et Le Secret des Runes), on suit l'opposition de Dorian Hawkmoon et de ses amis au terrible envahisseur de Granbretanne. Le Ténébreux Empire se répand de fait partout à la surface du globe. Seule résiste la Kamarg, gouvernée par le Comte Airain. Au début du cycle, Dorian, ex-Duc de Köln, se voit implanter par le baron granbreton Méliadus un Joyau Noir dans le crâne, caméra permettant de voir tout ce qu'il voit, et donc de vérifier qu'il ne trahit pas son machiavélique commanditaire. Il doit en effet aller s'emparer de la fille du Comte Airain, Yisselda, afin que Londra puisse faire plier la Kamarg. Une fois Dorian arrivé au Château Airain, le comte réussit à anéantir les effets du Joyau Noir. Hawkmoon fait ainsi la connaissance de Yisselda (dont il tombe évidemment amoureux) et du philosophe Noblegent. Ensemble, ils vont tenter de défaire le Ténébreux Empire, aidés par des alliés occasionnels comme Huillam D'Averc, Français passé chez les Granbretons avant de revenir dans le camp d'Hawkmoon, Oladahn, homme hirsute des montagnes, et le Guerrier d'Or et de Jais, mystérieux personnage qui répète sans cesse à Hawkmoon qu'il doit servir le Bâton Runique. Pour accomplir son destin, le jeune homme doit aller combattre le Dieu Fou, puis récupérer l'épée de l'Aurore et finalement le fameux Bâton Runique. Résumer davantage ces romans tient de la gageure, car les péripéties sont incessantes : le héros échappe à plusieurs dizaines de morts probables, et tombe sans cesse de Charybde en Scylla. On est dans le registre de la fantasy parodique : tout est plus grand que nature, exacerbé, too much. Pour preuve, l'avalanche d'adjectifs qui renforce le côté grandiloquent des descriptions. Moorcock ne s'en est jamais caché, ses cycles de fantasy sont alimentaires, et, à la lecture, celui d'Hawkmoon apparaît à l'évidence comme tel. Les détracteurs de la fantasy trouveront ainsi ces aventures insipides. De même, les amateurs s'attendant à une saga franche du collier risquent d'être déçus. Dans cet exemple archétypal, il convient de tout prendre au second degré. Avec cette première série, on a manifestement affaire à une fantasy qu'on croirait écrite sous acide, hypothèse que vient confirmer la description de Londra, cité multicolore et psychédélique (on peut aussi s'interroger sur les motivations de l'anglais Moorcock quant au destin de la Granbretanne, tanière du Mal entièrement détruite à la fin).

La deuxième série, qui débute par Le Comte Airain, se poursuit avec Le Champion de Garathorm, et se termine sur La Quête de Tanelorn, souffre d'une moindre unité que les quatre premiers romans. Ici, bien que l'intrigue s'articule au cours des trois textes, on a l'impression que l'auteur a davantage tenu à expérimenter qu'à délivrer une trame romantique. Le Comte Airain commence dans le brouillard (y compris celui, mental, du Duc de Köln), bien loin des couleurs chatoyantes et exubérantes de la première série, que l'on ne retrouvera que durant le dernier roman. Au Château d'Airain, Hawkmoon vit en paix avec Yisselda et leurs deux enfants, tous leurs amis étant morts durant la bataille de Londra. Resurgit soudain le Comte Airain, ou plutôt son fantôme. Hawkmoon entame alors une cruelle quête au cours de laquelle il perdra puis retrouvera sa femme à plusieurs reprises. Ce premier volume traite de la mémoire, le lecteur s'apercevant après un retournement final que tout ce qui précède n'est que faux semblants, apparences suggérées par la démence de Dorian. Fini le côté parodique, Moorcock devient grave et livre davantage un roman psychologique que d'aventures. Hawkmoon — et l'auteur, sans doute, avec lui — a mûri, et compris que la parodie ne saurait guère fonctionner indéfiniment. Dans Le Champion de Garathorm, Moorcock expérimente : son héros devient brutalement héroïne, une autre incarnation du Champion éternel. Sans doute le volume le moins réussi de la saga, il n'en a pas moins le mérite d'exister, et démontre à qui ne voudrait pas le croire que la fantasy peut aussi être, à l'instar de la science-fiction, un champ d'expérimentation, domaine dans lequel Moorcock est passé maître. Enfin, La Quête de Tanelorn permet à l'auteur de faire cohabiter ses incarnations du Champion, Corum, Elric, Erekosë et Hawkmoon, et de créer une tripotée de héros à trogne pour le seul plaisir de les tuer aussitôt. In fine, il livre un long texte, parfois confus, où il s'explique des buts du cycle du Multivers : parler de ce qui fait l'homme, et de ses rapports aux croyances et à l'univers qui l'entoure.

Bref, la saga du Bâton Runique n'est certainement pas l'œuvre la plus novatrice ou personnelle de Moorcock. Mais contrairement à ce que son statut d'œuvre alimentaire aurait pu laisser penser, on a affaire ici à un (ou deux) cycle(s) intéressant(s), finalement assez éloigné(s) du tout-venant de la fantasy héroïque.

Tout Corum

La saga de Corum est composée de six romans, qui s'organisent en deux trilogies, dites des Épées (Le Chevalier des épées, La Reine des épées, Le Roi des épées) et des chroniques de Corum (La Lance et le Taureau, Le Chêne et le Bélier, Le Glaive et l'Étalon), écrites entre 1971 et 1974, ce qui fait de son protagoniste la plus récente des quatre principales incarnations du Champion éternel (avec Elric, Hawkmoon et Erekosë). De plus, ce cycle constitue sans nul doute la colonne vertébrale de la série du Multivers moorcockien, autour de laquelle viennent se greffer les autres aventures. En effet, de tous les héros (ou antihéros) de l'auteur, Corum est celui qui a manifestement la meilleure connaissance du Multivers et de ses plans. Ainsi, dans la première trilogie, au cours de laquelle il doit défier tour à tour les trois seigneurs du Chaos, Arioch, Xiombarg et Mabelode, il parcourt inlassablement les quinze plans gouvernés par ces trois figures. Pour lui, Arioch n'est qu'un adversaire à sa mesure, bien que divin, alors que pour Elric, Arioch est un être invincible, le seigneur qu'il est obligé de servir. Sa connaissance du Multivers, Corum la doit aussi à la présence très affirmée de Jhary-A-Conel, le Compagnon des Champions, avatar de Moorcock, qui semble prendre un malin plaisir à guider le héros, et qui agit bien souvent comme un deus ex machina. Tous les personnages de l'auteur ont droit à un acolyte, mais Corum est celui dont le destin repose le plus sur ce partenaire.

Son statut de centre du Multivers, la saga de Corum le doit aussi à son classicisme apparent. Les deux trilogies fonctionnent l'une comme l'autre sur le motif de la quête : vengeresse (Corum est le dernier de son espèce, les siens ayant été décimés par les humains) dans les trois premiers romans, elle devient vitale dans les suivants (s'étant fait des amis parmi les humains, il doit retrouver un certain nombre d'objets ou d'animaux mythiques). Le côté parodique d'Hawkmoon n'est qu'un lointain souvenir, et la tragédie d'Elric, proche du drame shakespearien, très diluée : la race de Corum est en effet quasiment éteinte, mais il en conçoit beaucoup moins d'amertume, car il n'est pas responsable de cet état de fait. Bref, ce cycle est moins sujet aux débordements de tout ordre, stylistique ou lyrique, que ses alter egos ; en quelque sorte, il constitue la trame centrale du Multivers. De plus, Corum est un elfe, même si sa morphologie présente quelques particularités par rapport à l'imagerie habituelle (ses yeux, notamment, jaunes et violets). C'est a priori la seule fois dans sa longue saga que Moorcock utilise ce genre de personnages, ce qui accrédite la thèse de ce classicisme revendiqué.

Toutefois, le classicisme selon Michael Moorcock est toujours limité : ainsi son héros perd très rapidement un œil et une main, avant d'en récupérer des substituts divins. En heroic fantasy, où le culte du corps du héros est sacro-saint (qu'on songe à Conan), cette démythification est rare, surtout à l'époque de la rédaction du cycle. Qu'on songe que même Fritz Leiber, grand ancêtre de Moorcock et également briseur de tabous, attendra 1977 et L'Île de givre (dans Magie des glaces) pour faire subir à l'un de ses héros, Fafhrd, la perte de sa main ! De même, la seconde trilogie voit Corum, adulé par les humains chez qui il vit, repartir en quête comme au premier jour pour sauver ceux-ci, alors qu'en général en fantasy la quête relève davantage de l'apprentissage, du passage de l'être commun au héros.

Sous ses apparences de fantasy classique (mâtinée de SF, comme le prouvent certains passages, et par exemple la présence d'un vaisseau spatial), la saga de Corum ressemble donc à du Moorcock pur jus, avec un héros en pleine crise existentielle, qui se débat plus qu'il ne se bat dans les méandres des plans. Sa lecture est donc chaudement recommandée, comme devrait l'être celle du cycle du Multivers tout entier, vaste corpus littéraire extrêmement structuré malgré l'éclatement de ses thèmes et traitements.

La Maison de Rosenstrasse

[Critique commune à Le Chien de guerre, La Cité des étoiles d'automne et La Maison de Rosenstrasse.]


Capitaine de mercenaire terrible et cynique, on le surnomme Krieghund : « le chien de guerre ». En plein cœur des conflits du XVIIe siècle qui dévastent les principautés allemandes et une partie de l'Europe centrale, Ulrich von Bek est sans doute l'un des plus redoutables prédateurs que la Terre ait porté.

En 1631, peu après la prise violente de la ville de Magdebourg, le capitaine mercenaire s'aperçoit que les canons se sont plus illustrés que les hommes, même s'il a prêté son terrible concours aux violences qui ont émaillé cette énième bataille. Désabusé, sans doute lassé des massacres et des tueries, il décide soudain d'abandonner ses hommes à leur sort et s'enfonce seul dans les profondeurs des forêts de Thuringe.

Là, au beau milieu d'un nulle part étrangement silencieux, une véritable « enclave du globe encore vierge du peuplement de Dieu », il découvre un étonnant château qui semble être l'étrange centre de ce calme miraculeux. L'endroit paraît tout droit sorti d'un rêve : un château gracieux, muni d'ornements décoratifs en lieu et place des créneaux et autres mâchicoulis, au cellier empli de victuailles dans l'attente du retour d'occupants pour l'heure absents.

Ulrich von Bek y séjourne quelque temps, mais vient le jour où arrive une lente procession à l'allure monacale qu'il suppose à raison être celle du propriétaire de retour chez lui. L'ancien mercenaire tente de discuter avec les hommes d'armes qui encadrent une voiture dont on ne peut voir l'occupant. La négociation tourne court : les étranges gardiens aux yeux rouges tentant de forcer Ulrich von Bek à retourner dans le château avec eux, le « chien de guerre » se réveille et les contraint à un combat qu'ils ne songeaient visiblement pas avoir à mener. Alors qu'il prend le dessus, l'occupant de la voiture intervient : c'est une femme d'une très grande beauté, dame Sabrina. Elle lui propose à son tour l'hospitalité et, mû par plusieurs sentiments — curiosité pour l'étrange situation du château mais aussi étrange impression de reconnaître en cette femme une âme sœur — , l'ancien capitaine de tant d'armées diverses accepte l'invitation.

Ici commence l'étrange destin d'Ulrich von Bek. Jadis vaillant chevalier au service de la justice et du bon droit, prédisposé à l'étude des Saintes Écritures, le jeune noble est devenu une machine à tuer rodée à toutes les ruses du combat, prête à servir n'importe quel maître en mesure d'en payer le prix.

Là, dans l'étrange château de dame Sabrina, il rencontre enfin le maître de la belle, le véritable propriétaire du château silencieux, qui va lui faire une proposition qu'il ne peut pas refuser : Lucifer, l'ange déchu, jadis porteur de lumière, lui offre une chance de salut. L'ancien mercenaire aux actes sanglants, dont l'âme est irrémédiablement condamnée à l'Enfer — preuve en est qu'il a pu s'approcher du château — peut se sauver, sauver la belle Sabrina dont il s'est épris et, peut-être, sauver le monde. Pour cela il lui faudra reprendre une quête ancestrale, la quête du Graal, qui est le remède à « la douleur du monde », la panacée à tous les maux de l'humanité. S'il parvient à surmonter cette épreuve et à rapporter l'objet sacré à Lucifer, l'ange déchu espère que Dieu, miséricordieux, lui offrira à nouveau une place au Paradis — rendant du même coup l'Enfer obsolète…

Bien entendu, nul ne sait où se trouve exactement le Graal. Et qui plus est, certains habitants de l'Enfer ne sont pas prêts, loin s'en faut, à disparaître de sitôt : ils ont déjà renié Dieu, peu leur importe d'avoir aussi à combattre le Diable. Ils ne tarderont pas à mettre le plus de bâtons possibles dans les jambes du cheval d'Ulrich von Bek et de tous ceux qui tenteraient de lui porter assistance.

On n'attendait pas forcément un auteur comme Michael Moorcock sur le terrain bien balisé, et sans doute un peu éculé, de la quête du Graal. Le voici qui, mélangeant habilement sa propre mythologie du « Champion éternel1 » et l'une des plus anciennes traditions littéraires, parvient à créer quelque chose de neuf. Situées dans un contexte historique des plus sombres, dans une des périodes de notre histoire parmi les plus violentes, les aventures du « chien de guerre », ce mercenaire sans foi ni loi qui se trouve subitement investi d'une mission sans pareille, sont une véritable réussite.

Artifice fréquent chez l'auteur britannique, ce roman se présente comme un document authentique écrit de la main même du mercenaire, Ulrich von Bek, et retrouvé scellé dans le mur de la crypte d'un monastère. Le style est donc travaillé en conséquence, un peu ampoulé parfois mais sans jamais être trop lourdement pompeux, au contraire. Il s'agit d'un habile travail d'orfèvrerie littéraire — et sans doute de traduction — qui rend abordable un style proche de celui du XVIIe siècle et surtout, permet au lecteur une véritable immersion dans une époque aussi riche et foisonnante que violente et sanguinaire.

Comme souvent avec Michael Moorcock, l'univers est âpre, baroque et, selon certains critères moraux actuels, décadent. Tissant sa trame aux frontières ténues entre le Moyen Âge et les Temps modernes, le récit d'Ulrich von Bek allie les charmes d'un roman historique, dans une période peu fréquentée, à ceux des œuvres de pur imaginaire, arpentant les chemins difficiles des contrées fantastiques, telles les Marches du Milieu où l'ancien mercenaire porte finalement ses pas. Comme on peut toujours s'y attendre avec un auteur aussi imaginatif, la vérité historique n'est pas toujours au rendez-vous : elle est intimement liée aux créations de l'auteur, à un univers typiquement personnel d'une richesse flamboyante, le tout saupoudré d'allusions à d'autres œuvres de l'écrivain aussi bien que de références à des récits ou des personnages sortis d'autres plumes que de la sienne.

Bien entendu, le décor n'est pas tout. Participant avec force à la genèse d'une atmosphère si originale, les personnages que rencontre Von Bek — le brave soldat Sedenko ou le vil immortel Klosterheim2, par exemple — sont typiques de la « ménagerie moorcockienne » : protagonistes bien campés, souvent à la limite de l'archétype, parfois simples vecteurs d'une idéologie ou d'un concept. Pour certains d'entre eux, des idées aussi éculés et obsolètes que l'honneur ou la vertu peuvent avoir encore lieu d'être, même si la réalité de leur monde pousse à leur disparition. Les aspects métaphysiques de l'intrigue — après tout, c'est bien d'une quête mystique dont il s'agit — permettent aussi à l'auteur, en dehors du déploiement des rebondissements propre à tout roman d'aventure, de prêter sa voix à ses personnages pour discuter de sujets aussi graves et sérieux que le libre arbitre des décision humaine ou la prédestination divine.

Plus qu'un classique roman d'aventures, Le Chien de guerre et la douleur du monde est un roman d'ambiance, d'atmosphère. Mélangeant hardiment un des plus vénérables thèmes de la littérature imaginaire et la réalité d'un monde en pleine métamorphose, ce roman est une description du difficile passage d'une époque à une autre, comme en témoigne un chapitre final des plus ouverts.

Bien entendu, une histoire mettant en scène un personnage aussi imposant que l'ange déchu Lucifer ne peut se terminer avec le seul récit d'Ulrich von Bek. La devise familiale étant désormais devenue l'intrigante « faites œuvre du diable », on ne sera pas surpris de découvrir les aventures d'un des descendants de l'ancien mercenaire, le vaillant Manfred von Bek.

Comme son ancêtre, Manfred passe une partie de sa vie aux services de différents maîtres : capitaine dans l'armée de George Washington ou député de la Commune en France, on le retrouve toujours du côté des forces de progrès qui tiraillent l'Ancien Régime en cette fin de XVIIIe siècle. Victime de sa propre audace, le voici obligé de quitté Paris où la Terreur fait rage, poursuivi par un implacable ennemi, Montsorbier, un fidèle de Robespierre — en qui Manfred von Bek ne peut encore reconnaître l'ennemi héréditaire de sa dynastie, l'immortel Klosterheim. Parvenu en plein cœur de la Confédération helvétique, il fait la rencontre d'une femme dont il tombe tout de suite amoureux, comme jadis son ancêtre : Liboussa, qui se dit duchesse de Crète.

Ayant perdu la trace de cette belle jeune femme, dont il a découvert qu'elle est alchimiste, il part à sa recherche, traversant l'Europe en cette fin de siècle qui voit l'émergence des Lumières. Au cœur de l'Europe, voyageant de Prague à Vienne, il finit par rencontrer le destin de sa famille à Mirenbourg, en plein cœur de cette Marche du Milieu qu'avait déjà visité son aïeul Ulrich von Bek : la quête de la famille au service de Lucifer aurait-elle un rapport avec la surprenante conjonction astronomique qui va avoir lieu ou bien avec les secrets alchimiques les mieux gardés ? Manfred doit mener l'enquête dans cette ville aux confins du monde tangible, secouru par des alliés étonnants tel un élégant Écossais répondant au nom de Saint-Odhran et sa très moorcockienne montgolfière.
Tout comme le premier volet de la série, La Cité des étoiles d'automne se présente comme un document authentique, une sorte de journal tenu par Manfred lui-même. Le style, ici aussi, est par conséquent travaillé, peut-être plus que dans le précédent volume, ce qui ne va pas, parfois, sans une certaine lourdeur.

L'époque est là encore violente. Les idéaux révolutionnaires, tant américains que français, marquent la disparition d'une conception médiévale du pouvoir. Cependant, cette fin de siècle se caractérise aussi par la cohabitation de deux mondes différents : celui, magique et superstitieux — une part de la ville de Mirenbourg et des personnages comme l'alchimiste Liboussa ou le diabolique Klosterheim — sur lequel peut se construire une intrigue de quête du Graal ; et celui, rationnel et pragmatique — l'Écossais et sa montgolfière, par exemple — qui permet à Michael Moorcock d'introduire des thèmes plus modernes, presque contemporains.

Peut-être plus riche en rebondissements que le précédent volet, le second roman des aventures de la famille von Bek pâtit sans doute d'une inégalité de rythme. Si on prend un évident plaisir aux inventions d'un auteur toujours prêt à nous donner une nouvelle vision de son monde, Manfred von Bek cède pour sa part plus facilement à certaines digressions dont le récit de son aïeul était exempt.

Cette réserve dérisoire ne doit pas faire perdre de vue que cette courte série tient une place de choix dans la bibliographie du célèbre Britannique. Ces deux romans sont symptomatiques de l'œuvre de Moorcock : référentiels à l'égard de son propre univers — les von Bek s'intègrent dans la saga du « Champion éternel », les textes sont censés avoir été découverts par le prince Lobkowitz, etc. -, et d'autres œuvres ou de personnages réels. Ces romans se mêlent à l'immense « roman total » d'un auteur hors du commun.

Notes :

1. Dans la réédition entièrement revue par l'auteur des romans appartenant à la thématique du « Champion éternel », les deux livres des von Bek forment le premier volume.

2. On peut noter que, parmi les nombreux clins d'œil de l'auteur, Klosterheim est aussi le titre d'un roman gothique de Thomas de Quincey, dont l'action se situe comme par hasard dans la même période et la même sphère géographique : en 1633, en plein cœur de la Guerre de Trente Ans, dans les provinces de Bavière et de Souabe. Ce roman a été récemment réédité en 1997 par les éditions José Corti.

La Cité des étoiles d'automne

[Critique commune à Le Chien de guerre, La Cité des étoiles d'automne et La Maison de Rosenstrasse.]


Capitaine de mercenaire terrible et cynique, on le surnomme Krieghund : « le chien de guerre ». En plein cœur des conflits du XVIIe siècle qui dévastent les principautés allemandes et une partie de l'Europe centrale, Ulrich von Bek est sans doute l'un des plus redoutables prédateurs que la Terre ait porté.

En 1631, peu après la prise violente de la ville de Magdebourg, le capitaine mercenaire s'aperçoit que les canons se sont plus illustrés que les hommes, même s'il a prêté son terrible concours aux violences qui ont émaillé cette énième bataille. Désabusé, sans doute lassé des massacres et des tueries, il décide soudain d'abandonner ses hommes à leur sort et s'enfonce seul dans les profondeurs des forêts de Thuringe.

Là, au beau milieu d'un nulle part étrangement silencieux, une véritable « enclave du globe encore vierge du peuplement de Dieu », il découvre un étonnant château qui semble être l'étrange centre de ce calme miraculeux. L'endroit paraît tout droit sorti d'un rêve : un château gracieux, muni d'ornements décoratifs en lieu et place des créneaux et autres mâchicoulis, au cellier empli de victuailles dans l'attente du retour d'occupants pour l'heure absents.

Ulrich von Bek y séjourne quelque temps, mais vient le jour où arrive une lente procession à l'allure monacale qu'il suppose à raison être celle du propriétaire de retour chez lui. L'ancien mercenaire tente de discuter avec les hommes d'armes qui encadrent une voiture dont on ne peut voir l'occupant. La négociation tourne court : les étranges gardiens aux yeux rouges tentant de forcer Ulrich von Bek à retourner dans le château avec eux, le « chien de guerre » se réveille et les contraint à un combat qu'ils ne songeaient visiblement pas avoir à mener. Alors qu'il prend le dessus, l'occupant de la voiture intervient : c'est une femme d'une très grande beauté, dame Sabrina. Elle lui propose à son tour l'hospitalité et, mû par plusieurs sentiments — curiosité pour l'étrange situation du château mais aussi étrange impression de reconnaître en cette femme une âme sœur — , l'ancien capitaine de tant d'armées diverses accepte l'invitation.

Ici commence l'étrange destin d'Ulrich von Bek. Jadis vaillant chevalier au service de la justice et du bon droit, prédisposé à l'étude des Saintes Écritures, le jeune noble est devenu une machine à tuer rodée à toutes les ruses du combat, prête à servir n'importe quel maître en mesure d'en payer le prix.

Là, dans l'étrange château de dame Sabrina, il rencontre enfin le maître de la belle, le véritable propriétaire du château silencieux, qui va lui faire une proposition qu'il ne peut pas refuser : Lucifer, l'ange déchu, jadis porteur de lumière, lui offre une chance de salut. L'ancien mercenaire aux actes sanglants, dont l'âme est irrémédiablement condamnée à l'Enfer — preuve en est qu'il a pu s'approcher du château — peut se sauver, sauver la belle Sabrina dont il s'est épris et, peut-être, sauver le monde. Pour cela il lui faudra reprendre une quête ancestrale, la quête du Graal, qui est le remède à « la douleur du monde », la panacée à tous les maux de l'humanité. S'il parvient à surmonter cette épreuve et à rapporter l'objet sacré à Lucifer, l'ange déchu espère que Dieu, miséricordieux, lui offrira à nouveau une place au Paradis — rendant du même coup l'Enfer obsolète…

Bien entendu, nul ne sait où se trouve exactement le Graal. Et qui plus est, certains habitants de l'Enfer ne sont pas prêts, loin s'en faut, à disparaître de sitôt : ils ont déjà renié Dieu, peu leur importe d'avoir aussi à combattre le Diable. Ils ne tarderont pas à mettre le plus de bâtons possibles dans les jambes du cheval d'Ulrich von Bek et de tous ceux qui tenteraient de lui porter assistance.

On n'attendait pas forcément un auteur comme Michael Moorcock sur le terrain bien balisé, et sans doute un peu éculé, de la quête du Graal. Le voici qui, mélangeant habilement sa propre mythologie du « Champion éternel1 » et l'une des plus anciennes traditions littéraires, parvient à créer quelque chose de neuf. Situées dans un contexte historique des plus sombres, dans une des périodes de notre histoire parmi les plus violentes, les aventures du « chien de guerre », ce mercenaire sans foi ni loi qui se trouve subitement investi d'une mission sans pareille, sont une véritable réussite.

Artifice fréquent chez l'auteur britannique, ce roman se présente comme un document authentique écrit de la main même du mercenaire, Ulrich von Bek, et retrouvé scellé dans le mur de la crypte d'un monastère. Le style est donc travaillé en conséquence, un peu ampoulé parfois mais sans jamais être trop lourdement pompeux, au contraire. Il s'agit d'un habile travail d'orfèvrerie littéraire — et sans doute de traduction — qui rend abordable un style proche de celui du XVIIe siècle et surtout, permet au lecteur une véritable immersion dans une époque aussi riche et foisonnante que violente et sanguinaire.

Comme souvent avec Michael Moorcock, l'univers est âpre, baroque et, selon certains critères moraux actuels, décadent. Tissant sa trame aux frontières ténues entre le Moyen Âge et les Temps modernes, le récit d'Ulrich von Bek allie les charmes d'un roman historique, dans une période peu fréquentée, à ceux des œuvres de pur imaginaire, arpentant les chemins difficiles des contrées fantastiques, telles les Marches du Milieu où l'ancien mercenaire porte finalement ses pas. Comme on peut toujours s'y attendre avec un auteur aussi imaginatif, la vérité historique n'est pas toujours au rendez-vous : elle est intimement liée aux créations de l'auteur, à un univers typiquement personnel d'une richesse flamboyante, le tout saupoudré d'allusions à d'autres œuvres de l'écrivain aussi bien que de références à des récits ou des personnages sortis d'autres plumes que de la sienne.

Bien entendu, le décor n'est pas tout. Participant avec force à la genèse d'une atmosphère si originale, les personnages que rencontre Von Bek — le brave soldat Sedenko ou le vil immortel Klosterheim2, par exemple — sont typiques de la « ménagerie moorcockienne » : protagonistes bien campés, souvent à la limite de l'archétype, parfois simples vecteurs d'une idéologie ou d'un concept. Pour certains d'entre eux, des idées aussi éculés et obsolètes que l'honneur ou la vertu peuvent avoir encore lieu d'être, même si la réalité de leur monde pousse à leur disparition. Les aspects métaphysiques de l'intrigue — après tout, c'est bien d'une quête mystique dont il s'agit — permettent aussi à l'auteur, en dehors du déploiement des rebondissements propre à tout roman d'aventure, de prêter sa voix à ses personnages pour discuter de sujets aussi graves et sérieux que le libre arbitre des décision humaine ou la prédestination divine.

Plus qu'un classique roman d'aventures, Le Chien de guerre et la douleur du monde est un roman d'ambiance, d'atmosphère. Mélangeant hardiment un des plus vénérables thèmes de la littérature imaginaire et la réalité d'un monde en pleine métamorphose, ce roman est une description du difficile passage d'une époque à une autre, comme en témoigne un chapitre final des plus ouverts.

Bien entendu, une histoire mettant en scène un personnage aussi imposant que l'ange déchu Lucifer ne peut se terminer avec le seul récit d'Ulrich von Bek. La devise familiale étant désormais devenue l'intrigante « faites œuvre du diable », on ne sera pas surpris de découvrir les aventures d'un des descendants de l'ancien mercenaire, le vaillant Manfred von Bek.

Comme son ancêtre, Manfred passe une partie de sa vie aux services de différents maîtres : capitaine dans l'armée de George Washington ou député de la Commune en France, on le retrouve toujours du côté des forces de progrès qui tiraillent l'Ancien Régime en cette fin de XVIIIe siècle. Victime de sa propre audace, le voici obligé de quitté Paris où la Terreur fait rage, poursuivi par un implacable ennemi, Montsorbier, un fidèle de Robespierre — en qui Manfred von Bek ne peut encore reconnaître l'ennemi héréditaire de sa dynastie, l'immortel Klosterheim. Parvenu en plein cœur de la Confédération helvétique, il fait la rencontre d'une femme dont il tombe tout de suite amoureux, comme jadis son ancêtre : Liboussa, qui se dit duchesse de Crète.

Ayant perdu la trace de cette belle jeune femme, dont il a découvert qu'elle est alchimiste, il part à sa recherche, traversant l'Europe en cette fin de siècle qui voit l'émergence des Lumières. Au cœur de l'Europe, voyageant de Prague à Vienne, il finit par rencontrer le destin de sa famille à Mirenbourg, en plein cœur de cette Marche du Milieu qu'avait déjà visité son aïeul Ulrich von Bek : la quête de la famille au service de Lucifer aurait-elle un rapport avec la surprenante conjonction astronomique qui va avoir lieu ou bien avec les secrets alchimiques les mieux gardés ? Manfred doit mener l'enquête dans cette ville aux confins du monde tangible, secouru par des alliés étonnants tel un élégant Écossais répondant au nom de Saint-Odhran et sa très moorcockienne montgolfière.
Tout comme le premier volet de la série, La Cité des étoiles d'automne se présente comme un document authentique, une sorte de journal tenu par Manfred lui-même. Le style, ici aussi, est par conséquent travaillé, peut-être plus que dans le précédent volume, ce qui ne va pas, parfois, sans une certaine lourdeur.

L'époque est là encore violente. Les idéaux révolutionnaires, tant américains que français, marquent la disparition d'une conception médiévale du pouvoir. Cependant, cette fin de siècle se caractérise aussi par la cohabitation de deux mondes différents : celui, magique et superstitieux — une part de la ville de Mirenbourg et des personnages comme l'alchimiste Liboussa ou le diabolique Klosterheim — sur lequel peut se construire une intrigue de quête du Graal ; et celui, rationnel et pragmatique — l'Écossais et sa montgolfière, par exemple — qui permet à Michael Moorcock d'introduire des thèmes plus modernes, presque contemporains.

Peut-être plus riche en rebondissements que le précédent volet, le second roman des aventures de la famille von Bek pâtit sans doute d'une inégalité de rythme. Si on prend un évident plaisir aux inventions d'un auteur toujours prêt à nous donner une nouvelle vision de son monde, Manfred von Bek cède pour sa part plus facilement à certaines digressions dont le récit de son aïeul était exempt.

Cette réserve dérisoire ne doit pas faire perdre de vue que cette courte série tient une place de choix dans la bibliographie du célèbre Britannique. Ces deux romans sont symptomatiques de l'œuvre de Moorcock : référentiels à l'égard de son propre univers — les von Bek s'intègrent dans la saga du « Champion éternel », les textes sont censés avoir été découverts par le prince Lobkowitz, etc. -, et d'autres œuvres ou de personnages réels. Ces romans se mêlent à l'immense « roman total » d'un auteur hors du commun.

Notes :

1. Dans la réédition entièrement revue par l'auteur des romans appartenant à la thématique du « Champion éternel », les deux livres des von Bek forment le premier volume.

2. On peut noter que, parmi les nombreux clins d'œil de l'auteur, Klosterheim est aussi le titre d'un roman gothique de Thomas de Quincey, dont l'action se situe comme par hasard dans la même période et la même sphère géographique : en 1633, en plein cœur de la Guerre de Trente Ans, dans les provinces de Bavière et de Souabe. Ce roman a été récemment réédité en 1997 par les éditions José Corti.

Le Chien de guerre et la douleur du monde

[Critique commune à Le Chien de guerre, La Cité des étoiles d'automne et La Maison de Rosenstrasse.]


Capitaine de mercenaire terrible et cynique, on le surnomme Krieghund : « le chien de guerre ». En plein cœur des conflits du XVIIe siècle qui dévastent les principautés allemandes et une partie de l'Europe centrale, Ulrich von Bek est sans doute l'un des plus redoutables prédateurs que la Terre ait porté.

En 1631, peu après la prise violente de la ville de Magdebourg, le capitaine mercenaire s'aperçoit que les canons se sont plus illustrés que les hommes, même s'il a prêté son terrible concours aux violences qui ont émaillé cette énième bataille. Désabusé, sans doute lassé des massacres et des tueries, il décide soudain d'abandonner ses hommes à leur sort et s'enfonce seul dans les profondeurs des forêts de Thuringe.

Là, au beau milieu d'un nulle part étrangement silencieux, une véritable « enclave du globe encore vierge du peuplement de Dieu », il découvre un étonnant château qui semble être l'étrange centre de ce calme miraculeux. L'endroit paraît tout droit sorti d'un rêve : un château gracieux, muni d'ornements décoratifs en lieu et place des créneaux et autres mâchicoulis, au cellier empli de victuailles dans l'attente du retour d'occupants pour l'heure absents.

Ulrich von Bek y séjourne quelque temps, mais vient le jour où arrive une lente procession à l'allure monacale qu'il suppose à raison être celle du propriétaire de retour chez lui. L'ancien mercenaire tente de discuter avec les hommes d'armes qui encadrent une voiture dont on ne peut voir l'occupant. La négociation tourne court : les étranges gardiens aux yeux rouges tentant de forcer Ulrich von Bek à retourner dans le château avec eux, le « chien de guerre » se réveille et les contraint à un combat qu'ils ne songeaient visiblement pas avoir à mener. Alors qu'il prend le dessus, l'occupant de la voiture intervient : c'est une femme d'une très grande beauté, dame Sabrina. Elle lui propose à son tour l'hospitalité et, mû par plusieurs sentiments — curiosité pour l'étrange situation du château mais aussi étrange impression de reconnaître en cette femme une âme sœur — , l'ancien capitaine de tant d'armées diverses accepte l'invitation.

Ici commence l'étrange destin d'Ulrich von Bek. Jadis vaillant chevalier au service de la justice et du bon droit, prédisposé à l'étude des Saintes Écritures, le jeune noble est devenu une machine à tuer rodée à toutes les ruses du combat, prête à servir n'importe quel maître en mesure d'en payer le prix.

Là, dans l'étrange château de dame Sabrina, il rencontre enfin le maître de la belle, le véritable propriétaire du château silencieux, qui va lui faire une proposition qu'il ne peut pas refuser : Lucifer, l'ange déchu, jadis porteur de lumière, lui offre une chance de salut. L'ancien mercenaire aux actes sanglants, dont l'âme est irrémédiablement condamnée à l'Enfer — preuve en est qu'il a pu s'approcher du château — peut se sauver, sauver la belle Sabrina dont il s'est épris et, peut-être, sauver le monde. Pour cela il lui faudra reprendre une quête ancestrale, la quête du Graal, qui est le remède à « la douleur du monde », la panacée à tous les maux de l'humanité. S'il parvient à surmonter cette épreuve et à rapporter l'objet sacré à Lucifer, l'ange déchu espère que Dieu, miséricordieux, lui offrira à nouveau une place au Paradis — rendant du même coup l'Enfer obsolète…

Bien entendu, nul ne sait où se trouve exactement le Graal. Et qui plus est, certains habitants de l'Enfer ne sont pas prêts, loin s'en faut, à disparaître de sitôt : ils ont déjà renié Dieu, peu leur importe d'avoir aussi à combattre le Diable. Ils ne tarderont pas à mettre le plus de bâtons possibles dans les jambes du cheval d'Ulrich von Bek et de tous ceux qui tenteraient de lui porter assistance.

On n'attendait pas forcément un auteur comme Michael Moorcock sur le terrain bien balisé, et sans doute un peu éculé, de la quête du Graal. Le voici qui, mélangeant habilement sa propre mythologie du « Champion éternel1 » et l'une des plus anciennes traditions littéraires, parvient à créer quelque chose de neuf. Situées dans un contexte historique des plus sombres, dans une des périodes de notre histoire parmi les plus violentes, les aventures du « chien de guerre », ce mercenaire sans foi ni loi qui se trouve subitement investi d'une mission sans pareille, sont une véritable réussite.

Artifice fréquent chez l'auteur britannique, ce roman se présente comme un document authentique écrit de la main même du mercenaire, Ulrich von Bek, et retrouvé scellé dans le mur de la crypte d'un monastère. Le style est donc travaillé en conséquence, un peu ampoulé parfois mais sans jamais être trop lourdement pompeux, au contraire. Il s'agit d'un habile travail d'orfèvrerie littéraire — et sans doute de traduction — qui rend abordable un style proche de celui du XVIIe siècle et surtout, permet au lecteur une véritable immersion dans une époque aussi riche et foisonnante que violente et sanguinaire.

Comme souvent avec Michael Moorcock, l'univers est âpre, baroque et, selon certains critères moraux actuels, décadent. Tissant sa trame aux frontières ténues entre le Moyen Âge et les Temps modernes, le récit d'Ulrich von Bek allie les charmes d'un roman historique, dans une période peu fréquentée, à ceux des œuvres de pur imaginaire, arpentant les chemins difficiles des contrées fantastiques, telles les Marches du Milieu où l'ancien mercenaire porte finalement ses pas. Comme on peut toujours s'y attendre avec un auteur aussi imaginatif, la vérité historique n'est pas toujours au rendez-vous : elle est intimement liée aux créations de l'auteur, à un univers typiquement personnel d'une richesse flamboyante, le tout saupoudré d'allusions à d'autres œuvres de l'écrivain aussi bien que de références à des récits ou des personnages sortis d'autres plumes que de la sienne.

Bien entendu, le décor n'est pas tout. Participant avec force à la genèse d'une atmosphère si originale, les personnages que rencontre Von Bek — le brave soldat Sedenko ou le vil immortel Klosterheim2, par exemple — sont typiques de la « ménagerie moorcockienne » : protagonistes bien campés, souvent à la limite de l'archétype, parfois simples vecteurs d'une idéologie ou d'un concept. Pour certains d'entre eux, des idées aussi éculés et obsolètes que l'honneur ou la vertu peuvent avoir encore lieu d'être, même si la réalité de leur monde pousse à leur disparition. Les aspects métaphysiques de l'intrigue — après tout, c'est bien d'une quête mystique dont il s'agit — permettent aussi à l'auteur, en dehors du déploiement des rebondissements propre à tout roman d'aventure, de prêter sa voix à ses personnages pour discuter de sujets aussi graves et sérieux que le libre arbitre des décision humaine ou la prédestination divine.

Plus qu'un classique roman d'aventures, Le Chien de guerre et la douleur du monde est un roman d'ambiance, d'atmosphère. Mélangeant hardiment un des plus vénérables thèmes de la littérature imaginaire et la réalité d'un monde en pleine métamorphose, ce roman est une description du difficile passage d'une époque à une autre, comme en témoigne un chapitre final des plus ouverts.

Bien entendu, une histoire mettant en scène un personnage aussi imposant que l'ange déchu Lucifer ne peut se terminer avec le seul récit d'Ulrich von Bek. La devise familiale étant désormais devenue l'intrigante « faites œuvre du diable », on ne sera pas surpris de découvrir les aventures d'un des descendants de l'ancien mercenaire, le vaillant Manfred von Bek.

Comme son ancêtre, Manfred passe une partie de sa vie aux services de différents maîtres : capitaine dans l'armée de George Washington ou député de la Commune en France, on le retrouve toujours du côté des forces de progrès qui tiraillent l'Ancien Régime en cette fin de XVIIIe siècle. Victime de sa propre audace, le voici obligé de quitté Paris où la Terreur fait rage, poursuivi par un implacable ennemi, Montsorbier, un fidèle de Robespierre — en qui Manfred von Bek ne peut encore reconnaître l'ennemi héréditaire de sa dynastie, l'immortel Klosterheim. Parvenu en plein cœur de la Confédération helvétique, il fait la rencontre d'une femme dont il tombe tout de suite amoureux, comme jadis son ancêtre : Liboussa, qui se dit duchesse de Crète.

Ayant perdu la trace de cette belle jeune femme, dont il a découvert qu'elle est alchimiste, il part à sa recherche, traversant l'Europe en cette fin de siècle qui voit l'émergence des Lumières. Au cœur de l'Europe, voyageant de Prague à Vienne, il finit par rencontrer le destin de sa famille à Mirenbourg, en plein cœur de cette Marche du Milieu qu'avait déjà visité son aïeul Ulrich von Bek : la quête de la famille au service de Lucifer aurait-elle un rapport avec la surprenante conjonction astronomique qui va avoir lieu ou bien avec les secrets alchimiques les mieux gardés ? Manfred doit mener l'enquête dans cette ville aux confins du monde tangible, secouru par des alliés étonnants tel un élégant Écossais répondant au nom de Saint-Odhran et sa très moorcockienne montgolfière.
Tout comme le premier volet de la série, La Cité des étoiles d'automne se présente comme un document authentique, une sorte de journal tenu par Manfred lui-même. Le style, ici aussi, est par conséquent travaillé, peut-être plus que dans le précédent volume, ce qui ne va pas, parfois, sans une certaine lourdeur.

L'époque est là encore violente. Les idéaux révolutionnaires, tant américains que français, marquent la disparition d'une conception médiévale du pouvoir. Cependant, cette fin de siècle se caractérise aussi par la cohabitation de deux mondes différents : celui, magique et superstitieux — une part de la ville de Mirenbourg et des personnages comme l'alchimiste Liboussa ou le diabolique Klosterheim — sur lequel peut se construire une intrigue de quête du Graal ; et celui, rationnel et pragmatique — l'Écossais et sa montgolfière, par exemple — qui permet à Michael Moorcock d'introduire des thèmes plus modernes, presque contemporains.

Peut-être plus riche en rebondissements que le précédent volet, le second roman des aventures de la famille von Bek pâtit sans doute d'une inégalité de rythme. Si on prend un évident plaisir aux inventions d'un auteur toujours prêt à nous donner une nouvelle vision de son monde, Manfred von Bek cède pour sa part plus facilement à certaines digressions dont le récit de son aïeul était exempt.

Cette réserve dérisoire ne doit pas faire perdre de vue que cette courte série tient une place de choix dans la bibliographie du célèbre Britannique. Ces deux romans sont symptomatiques de l'œuvre de Moorcock : référentiels à l'égard de son propre univers — les von Bek s'intègrent dans la saga du « Champion éternel », les textes sont censés avoir été découverts par le prince Lobkowitz, etc. -, et d'autres œuvres ou de personnages réels. Ces romans se mêlent à l'immense « roman total » d'un auteur hors du commun.

Notes :

1. Dans la réédition entièrement revue par l'auteur des romans appartenant à la thématique du « Champion éternel », les deux livres des von Bek forment le premier volume.

2. On peut noter que, parmi les nombreux clins d'œil de l'auteur, Klosterheim est aussi le titre d'un roman gothique de Thomas de Quincey, dont l'action se situe comme par hasard dans la même période et la même sphère géographique : en 1633, en plein cœur de la Guerre de Trente Ans, dans les provinces de Bavière et de Souabe. Ce roman a été récemment réédité en 1997 par les éditions José Corti.

Le Tsar d'acier

[Critique commune à Le Seigneur des airs, Le Léviathan des terres et Le Tsar d'acier.]

Oswald Bastable, jeune capitaine britannique de l'armée des Indes, va connaître, malgré lui, un destin extraordinaire. Parti négocier avec un improbable potentat local, il se devient l'utilisateur involontaire d'une vénérable machinerie qui le propulse à travers le temps. Sans comprendre comment, le voilà projeté soixante-dix ans vers le futur, en 1973… Mais une année 1973 qui n'a pas grand-chose à voir avec celle que connaît le lecteur.
C'est sur ces prémices que débute l'intrigue de la trilogie du Nomade du temps. Le premier volume, Le Seigneur des airs, est présenté par Moorcock comme un document authentique : il s'agirait du récit qu'aurait fait Oswald Bastable au grand-père du célèbre auteur, lors d'un séjour sur l'improbable île de Rowe, au plein cœur de l'Océan Indien.

Oswald Bastable y décrit ses aventures en cette année 1973, dans un monde où les grandes puissances européennes ont su stabiliser leurs conquêtes coloniales et où les deux conflits mondiaux qu'a connu notre propre monde n'ont jamais eu lieu. Enfant de son époque, produit de la Révolution industrielle triomphante du début du XXe siècle, Oswald Bastable ne peut être que fier de la réussite du vaste Empire britannique : un empire où le soleil ne se couche jamais, où les progrès technologiques ont été fulgurants et où semble régner l'harmonie.

Mais ce monde arpenté par de très futuristes dirigeables n'est parfait qu'en apparence : Bastable découvre, au gré de ses aventures, des hommes et des femmes qui, loin de considérer le modèle occidental comme une panacée pour l'humanité, le combattent de toutes leurs forces. Assimilés en vrac, de manière un peu schématique, à des anarchistes par le soldat à la vision politique un peu trop simpliste qu'est Bastable, des personnages comme le capitaine Korzeniowski — le Joseph Conrad de notre monde —, la belle Una Persson, le Russe Vladimir Oulianov — notre Lénine dépeint sous les traits d'un vieillard radoteur — ou le général métis Shaw, le « seigneur des airs » du titre du volume, sont autant d'humanistes aux idéaux plus ou moins marqués par le socialisme ou le communisme. Mais, si leurs méthodes diffèrent, ils ont un but en commun : le renversement du monopole mondial de quelques petites nations européennes sur le reste de la planète. Bastable, peu à peu converti à leurs vues, devient un des instruments de cette lutte : en tant qu'aéronaute, c'est lui qui pilote le dirigeable qui lancera la première bombe atomique sur… Hiroshima.

Le deuxième volume, Le Léviathan des terres, est le plus court des trois. Il se présente lui aussi comme un document original, mais cette fois-ci écrit directement de la main du capitaine Bastable. Il est précédé d'un long prologue narrant les aventures supposées du grand-père de Moorcock. Cet autre Michael part pour la Chine dans le but d'y retrouver l'opiomane qu'est devenu l'ancien capitaine qui lui avait faussé compagnie sans crier gare, après leurs discussions de l'île de Rowe. L'aïeul de l'auteur anglais est sauvé d'une embuscade par la belle et énigmatique voyageuse temporelle Una Persson, qui lui remet le manuscrit de Bastable.

L'involontaire nomade du temps y explique que, sentant, à partir d'infimes détails que le monde de 1904 dans lequel l'avait replongé l'explosion d'Hiroshima n'était pas vraiment le sien, il a décidé de repartir en quête de la machinerie antique du temple, celle qui l'avait plongé au cœur de l'année 1973. Mais contre toute attente, si la machine fonctionne bel et bien, ce n'est que pour envoyer le pauvre nomade dans un monde encore plus sombre, encore plus terrible que celui qu'il vient de quitter.

Bastable débarque dans un début de XIXe siècle méconnaissable : l'Empire britannique n'est plus, Londres est détruite, des maladies inconnues aux noms exotiques pullulent sur le globe, des machines de guerre à l'incroyable puissance de feu ravagent le peu qui reste d'humanité dans d'incessantes guerres.

Tout avait pourtant bien commencé pour cette trame temporelle, puisque, dès les années 1870, un jeune génie chilien avait découvert à lui tout seul de multiples inventions bienfaitrices : des dirigeables sophistiqués pour le commerce, des machines agricoles d'une incroyable efficacité pour travailler la terre, des armes redoutables pour dissuader les ennemis potentiels. Tout semblait aller pour le mieux dans une époque utopique.

Cela aurait été sans compter sur un phénomène — au demeurant discutable : les hommes ayant désormais autre chose à faire que simplement survivre se mirent à réfléchir et décidèrent de sortir de la sujétion où une minorité dominatrice les enfermait. Encore une fois, ce fut la guerre coloniale, une guerre de libération des peuples soumis contre les dominateurs généralement européens. Cette suite de conflits vit la destruction des empires paternalistes et l'émergence d'une grande puissance en Afrique, le Nouvel Ashanti, sous la férule d'un despote étrange, qualifié par les Européens de sanguinaire, raciste et dément : Cicero Hoods, l'Attila noir.

Dans ce monde, Bastable retrouve Korzeniowski sous les traits d'un jeune et fringuant capitaine de sous-marin devenu pirate par nécessité, ou la belle Una Persson, espionne qu'il sauve des sauvages anthropophages que sont désormais les Anglais. Il passe quelques temps dans un havre de paix cosmopolite et particulièrement paradoxal — vis-à-vis de notre propre univers : le Bantoustan, nom que s'est donné l'Afrique du Sud, dirigé par l'affable avocat d'origine indienne Gandhi. Là, il rencontre l'Attila noir — accompagné de la mystérieuse Una Persson qui semble être toujours au bon endroit au bon moment — qui exige sa venue dans son empire sous couvert d'une mission diplomatique.

Vivant au cœur de ce Nouvel Ashanti qui effrayait tant les Européens, Bastable découvre peu à peu que la situation n'est pas aussi manichéenne qu'on aurait pu le croire. Cicero Hoods le convainc de participer à son grand rêve : la conquête des États-Unis, son pays d'origine. Il ne s'agit pas là d'une conquête de plus, dénuée de mobiles : l'objectif est de libérer les frères de couleur de Cicero Hoods de l'oppression blanche.

Bien entendu, seul Blanc à participer aux combats, Bastable a quelque mal à ne pas considérer Hoods comme un possédé aux idéaux sous-tendus par une racisme vengeur. Il est particulièrement effaré par le fait que l'Attila noir dispose d'une arme terrifiante, une sorte de gigantesque ziggourat blindée et armée de multiples canons, un Léviathan capable de raser une ville en un rien de temps. Mais lorsqu'il découvre ce que les Américains de ce temps — on croise des racistes patentés comme Hoover ou Kennedy père — sont prêt à commettre un crime qu'il juge encore plus abominable, il n'hésite plus et prend parti pour l'envahisseur africain.

Le Tsar d'acier, troisième et dernier volet de la série, n'est étrangement plus introduit par le truchement du grand-père de Moorcock : l'auteur, en effet, avoue avoir rencontré en personne la fameuse Una Persson, présentée ouvertement cette fois-ci comme une membre d'une guilde de voyageurs temporels. Elle lui a remis ce dernier manuscrit de Bastable en mains propres.

Assez étonnamment, Oswald Bastable n'explique pas cette fois comment il a voyagé dans le temps : il entre directement dans le vif de l'action en nous décrivant les assauts japonais sur Singapour en 1941… Mais, encore une fois, il ne s'agit aucunement de notre monde, pas plus que du futur d'un des deux univers précédemment décrits : ici encore, c'est avec des dirigeables que la guerre se propage, ici encore les grands empires coloniaux ont la vie dure.

Après une première partie de récit où Bastable raconte son arrivée sur l'île de Rowe — sans visiblement se souvenir qu'il s'y est déjà trouvé en compagnie de l'ancêtre de Michael Moorcock — et sa rencontre avec l'étrange Cornélius Dempsey, on se retrouve soudain en plein cœur des plaines ukrainiennes où notre capitaine anglais, s'étant accommodé de l'uniforme russe pour combattre les envahisseurs nippons, doit à présent bombarder des hordes de cosaques.

Après un combat épique de dirigeables — encore une fois un hommage à Conrad qui réapparaît sous les traits d'un nouveau capitaine Korzeniowski —, Bastable est fait prisonnier par un étrange personnage que tout le monde surnomme le Tsar d'Acier — bien connu dans notre monde sous le sobriquet assez proche de Staline, « l'homme d'acier ». La description du despote, séminariste géorgien devenu de manière étrange un chef de guerre chez les cosaques, est chargée et violente. Contrairement à Shaw ou à Hoods, la confusion n'est jamais possible : le Géorgien est un fou dangereux, un vulgaire criminel sanguinaire.

Pourtant, Bastable, pour exorciser le crime qu'il a jadis commis à Hiroshima et pour aider son double dans cet univers, le malheureux Dempsey — qui pilotait le premier engin à tester l'arme atomique — accepte d'utiliser encore une fois l'arme ultime au profit du pope dégénéré. Il faut dire qu'il ne se sent pas seul, cette fois : il a de nouveau retrouvé la belle Una Persson, qui semble un peu moins distante que durant ses précédentes aventures…

La série du Nomade du temps est avant tout un cycle de romans d'aventures. Hommage délibéré à l'œuvre de l'auteur anglais d'origine polonaise Joseph Conrad qui y figure en personnage récurrent1 , où tous les voiliers sont remplacés par d'imposants dirigeables — tous les univers que visite Bastable ont ce point commun — , cette série de Moorcock est aussi une œuvre à la gloire de la littérature qui a bercé la jeunesse de l'auteur : ainsi, le personnage même d'Oswald Bastable sort-il tout droit de l'œuvre du début du XXe siècle d'Edith Nesbit, notamment La Chasse au trésor.

Référentiel, Michael Moorcock l'est aussi bien entendu à des personnages historiques réels. Comme dans toute uchronie — et les mondes parallèles que découvre le voyageur temporel ne sont pas autre chose qu'autant de versions uchroniques du nôtre —, de nombreux personnages font des apparitions remarquées. Il serait long d'en faire la liste complète, mais, à titre d'exemple, on croise pêle-mêle : Ronald Reagan en chef scout pathétique2, Mick Jagger en officier des services secrets, Lénine en vieillard radoteur, Hoover en analphabète raciste, Gandhi en président de l'Afrique du Sud ou Staline en psychopathe d'extraction religieuse. Les portraits ne sont pas toujours d'une finesse extrême, mais ils contribuent, en sus des évidentes références à notre propre univers, à donner un sens plus partisan, moins purement aventureux, aux pérégrinations de Bastable.

En effet, cette série est aussi le fruit d'une époque : celle de la guerre froide. Les diverses trames temporelles qui mènent à une apocalypse nucléaire ne sont pas innocentes : Moorcock, usant d'un personnage à l'origine naïf, sans grande conscience politique, témoigne à sa manière baroque des craintes des années 1970-1980. Toutefois, loin d'un manichéisme bipolaire, il imagine la sauvagerie humaine surgissant à d'autres détours, pour d'autres causes, pour d'autres idéologies. Sans être des pamphlets, loin de là, ces romans de Moorcock sont peuplés de gens qui luttent pour des idéaux sans toujours utiliser des méthodes différentes de celles de leurs oppresseurs. Shaw combattant l'impérialisme capitaliste ne trouve rien de mieux à faire que larguer la première bombe atomique ; Hoods luttant contre le raciste et la ségrégation emploie une arme destructrice terrifiante ; le Tsar d'Acier, sous couvert d'une religion qui n'est que prétexte, tente d'utiliser des robots soldats et voit se retourner contre lui l'arme ultime.

Sous couvert de romans d'aventures, le cycle du Nomade du temps est sans doute plus le témoin d'une époque que le précurseur de l'esthétique steampunk qu'on veut parfois y voir. Certes, on y trouve des dirigeables, des technologies exotiques et une ambiance digne du XIXe siècle — surtout due au style du protagoniste Bastable, sorti tout droit de l'armée des Indes. Mais ces romans se situent bien au cœur du XXe siècle, dans un 1973 fantasmé où les colonies britanniques se révoltent à coup de bombes atomiques, dans un 1903 où la technologie arrivée trop soudainement a détruit presque toute espérance en l'humanité, dans un 1941 aussi violent et sanguinaire que le nôtre, même si les dirigeables y remplacent élégamment les bombardiers.
Sans doute un peu plus près de la réalité que certaines des œuvres de fantasy de l'auteur, comme le cycle d'Elric le Nécromancien, cette part du « Champion éternel » présente d'autres formes d'intérêt. On y voit apparaître sous la plume de Moorcock des préoccupations sociales et politiques, voire religieuses, des considérations sur le voyage dans le temps, un certain nombre de personnages récurrents de son univers qui s'entrecroisent et, bien entendu, le tout est présenté sous la forme très moorcockienne d'un document authentique — témoignage du propre grand-père de l'auteur, manuscrit d'Oswald Bastable ou visite d'Una Persson dans la maison de l'écrivain.
S'il ne révèle pas de romans majeurs, mais d'agréables divertissements aventureux sous-tendus par un contexte précis et parsemés de réflexions non dénuées d'intérêt plus profonds, le cycle du Nomade du temps demeure sans conteste une pièce centrale de l'univers de Moorcock, une trilogie à lire absolument pour aborder l'univers foisonnant d'un auteur incontournable.

Notes :

1. La référence va au-delà du seul personnage de Joseph Conrad, puisque le Loch Etive, grand dirigeable sur lequel travaille Oswald Bastable, est une référence direct au voilier du même nom, premier vaisseau sur lequel servit le jeune marin polonais avant de devenir l'écrivain bien connu.

2. Portrait d'autant plus étonnant qu'il fut brossé par Michael Moorcock au début des années 1970. On reconnaît à ce genre d'intuition un grand auteur de fiction spéculative.

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