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Grainger des étoiles

Visant le public des amateurs de space opera, « Grainger des étoiles - l’intégrale » rassemble en deux énormes pavés six romans de Brian Stableford parus entre 1972 et 1975 : Le Courant d’Alcyon, Rhapsodie Noire et Terre promise pour le tome 1 ; Le Jeu du Paradis, Le Fenris et Le Chant du cygne pour le tome 2.

Premier avertissement : à moins d’être un très grand fan de pulps et de SF à l’ancienne, évitez de lire les six romans d’un coup : c’est le meilleur moyen de vous dégoûter de l’ensemble. En effet, Critic a rassemblé les traductions originales (qui datent en France des années 80) sans remaniement véritable, avec le charme de l’époque… mais aussi ses défauts. Mieux vaut prendre le temps de piocher, donc, en alternant avec des textes plus modernes, vous feinterez la lassitude et préserverez votre optimisme face à la dose assez massive de misanthropie du héros titre.

Les six romans mettent en scène le même personnage principal, Grainger, un bourlingueur de l’espace désabusé et pragmatique, qui, afin de rembourser une dette, se met au service d’un universitaire et pilote son vaisseau expérimental. Hormis le premier roman, Le Courant d’Alcyon, toutes les aventures ou presque ont une trame identique : l’un des projets de l’universitaire a mis l’équipe dans le pétrin depuis un coin perdu de l’univers, et c’est à Grainger et au « vent » (cf. ci-dessous) d’utiliser leur bagout et leur connaissance pour sortir tout le monde de ce mauvais pas. Sur le fond, avec « Grainger des étoiles », Brian Stableford fait un double pari osé dans le monde du space opera. En effet, son personnage principal est à la fois asocial et pacifiste. Il n’a aucun atome crochu avec le reste de la race humaine, expliquant à de nombreuses reprises mieux s’entendre avec les extraterrestres qu’avec sa propre espèce. Et il exècre la violence, non par conviction, mais plutôt par lâcheté, paresse ou nonchalance. À quelques très rares exceptions, il n’est pas armé et évite soigneusement de porter des coups. Dans le premier récit, il hérite d’un passager clandestin : le « vent ». Ce parasite extraterrestre partage l’esprit des êtres sentients et peut, à moins que le propriétaire d’origine ne s’y oppose consciemment, prendre possession de certaines fonctions corporelles (les réflexes, les capacités motrices ou linguistiques…). Nettement plus vieux que Grainger, il est pourtant moins désabusé, et son optimisme va souvent sortir notre héros de son inertie. Si les thématiques abordées sont intéressantes (les différents mécanismes d’évolution et leur conséquence sur le comportement d’une espèce, la capitalisation à outrance ou le fanatisme religieux), la forme reste assez roborative – pour ne pas dire indigeste dans le cas de Rhapsodie noire, où l’on se fiche totalement du sort des différents personnages. Enfin, les longs monologues de Grainger, s’ils permettent sans doute à l’auteur de faire passer ses idées, ont l’inconvénient de transformer des pages entières de romans en cours de morale ou d’économie planétaire, dont on se passerait bien…

Épées et magie

À l’heure où Conan le Barbare et autres Red Sonja vivent un renouveau aventureux dans la BD américaine, alors que Game of Thrones et The Witcher ont passionné les téléspectateurs du monde entier, vous reprendrez bien un peu de sword and sorcery, non ? En traduisant l’expression mot à mot pour son titre français, cette anthologie parue chez Pygmalion affirme ses ambitions : un condensé de ce que les auteurs et autrices de fantasy modernes font de mieux dans le registre épique. Le tout présenté par le très regretté Gardner Dozois, éditeur, écrivain et anthologiste incomparable.

Précisons d’emblée que l’autrice de ces lignes, si elle avoue une passion pour Red Sonja et « le Cycle des épées » de Fritz Leiber, n’a pas la fantasy pour genre de prédilection. C’est la seule curiosité qui l’a poussée à lire ce livre – curiosité qui ne fut qu’à moitié récompensée. Les grands noms du genre, à savoir Robin Hobb et George R. R. Martin, nous livrent deux nouvelles, respectivement « L’Épée de son père » et « Les Fils du Dragon », situées dans leur univers de prédilection. En ce qui concerne Robin Hobb, FitzChevalerie fait une brève apparition pour prévenir les habitants du village du comportement des « forgisés ». La protagoniste, une enfant gâtée qui prend le parti de son père contre son instinct de survie, s’avère d’un ennui abyssal. George R. R. Martin replonge lui dans le passé du Trône de Fer via un récit sur la rivalité entre deux branches de Targaryen. Si vous avez aimé Game of Thrones, vous y retrouvez ce qui fait la saveur de la chose. Sinon, c’est une longue liste généalogique entrecoupée de meurtres tous plus gore les uns que les autres, de mariages bizarres et, par moment, la mention de différents dragons. Un récit qui clôt l’anthologie sur une impression… d’ennui profond (oui, encore). Pour le reste, hormis « La Cascade, une nouvelle de flingue et de sorcellerie », de Lavie Tidhar, trop brouillonne et peu claire pour présenter un quelconque intérêt aux yeux de qui ne connaît pas le reste des aventures du personnage principal, les textes proposés se lisent sans déplaisir. La plupart (« L’Épée Tyraste » de Cecilia Holland, « Que le meilleur gagne » de K. J. Parker ou « La Fumée de l’or est la gloire » de Scott Lynch) s’avèrent même des récits plaisants, très classiques et, parfois, un brin téléphonés.

Pour autant, ce volume renferme quelques perles. Ainsi « La Fille cachée » de Ken Liu (par ailleurs au sommaire du recueil Jardins de poussière, au Bélial’) est une relecture du genre intrigante bien servie par un figure de voleuse refusant son rôle. « Je suis bel homme, dit Apollon Freux » de Kate Elliott ravira les amateurs de mythologie grecque et de comédie shakespearienne. Quant à « La Tour moqueuse », de Daniel Abraham, disons qu’elle porte bien son titre… Reste un volume inégal, qu’on réservera aux lecteurs fans et, par définition, motivés.

Comment parle un robot ?

Sortis des pages de nos chers livres de science-fiction, l’intelligence artificielle, les assistants vocaux et autres robots s’invitent de plus en plus dans nos vies quotidiennes. Va-t-on bientôt avoir les mêmes problèmes que les robots d’Asimov, devoir craindre l’avènement de Skynet ou subir le bavardage incessant de droïdes comme C3PO ou R2D2 ? Dans Comment parle un robot ?, Frédéric Landragin nous rassure de suite. L’intelligence artificielle telle qu’elle se montre à l’heure actuelle n’a rien à voir avec les rêves et les cauchemars des auteurs de SF. D’ailleurs, avant même de pouvoir se mesurer en termes d’intelligence à des êtres vivants, les machines modernes sont confrontées à un problème de taille : comprendre les langages humains et y répondre avec à-propos.

Dans les 250 pages de cet essai, qui fait pendant à Comment parler à un Alien ?, dans lequel il était question d’échanges entre intelligences biologiques, Frédéric Landragin, spécialiste de la linguistique et du traitement automatique des langues, détaille les différentes difficultés auxquels se heurtent les robots et autres systèmes « intelligents » pour déchiffrer les langages humains, en fiction comme dans la réalité. Et ce, à l’écrit comme à l’oral, avec ou sans support visuel pour « lire » leur interlocuteur. Le tout étant présenté de façon très méthodique : quelles sont les différentes formes de l’IA parlante, quelles sont les multiples approches du traitement automatique du langage, comment une machine comprend-t-elle ce qu’on lui dit ou pas, qu’est-ce que la traduction et pourquoi le babel fish de Douglas Adam n’est qu’un doux rêve, et enfin comment faire dialoguer hommes et machines.

Par certains côtés, ce livre est plutôt rassurant sur la capacité des machines à nous espionner ou à nous dominer grâce à leur maîtrise du langage et, de fait, de nos esprits. Par d’autres, il est bien plus inquiétant. En effet, il met en lumière les incompréhensions des machines et les biais cognitifs sources d’erreur que les humains chargés de leurs enseignements peuvent leur apporter. Avec des conséquences potentiellement catastrophiques quand on s’aperçoit qu’une IA s’appuie sur un critère complètement étranger pour prendre une décision ayant des vies humaines comme enjeu, car les filtres proposés ne sont pas assez précis ou, au contraire, assez vagues…

Comment parle un robot ? a par ailleurs un avantage certain. En prenant des exemples tant dans la science-fiction que dans la vie quotidienne, Frédéric Landragin arrive à rendre clair et intelligible un sujet assez obscur pour qui n’a ni appétence pour la linguistique ni de bonnes connaissances en informatiques, et surtout sur lequel nombre d’essais et d’articles aussi alarmistes que fantaisistes ont déjà été écrits. En refermant ce livre, vous ne saurez certes pas comment rendre plus intelligents votre enceinte Alexa ou l’assistant Siri de votre téléphone, mais vous saurez comment leur formuler vos demandes pour qu’ils vous comprennent. Ou les débrancher définitivement afin d’éviter que derrière les machines, des humains inconnus vous écoutent et pallient les manques de ces dernières en vous espionnant.

Cosmos incarné

Terminer une trilogie est parfois le moment le plus délicat pour un auteur : au-delà du travail qui consiste à nouer les fils d’intrigue, il s’agit de lever le voile sur le schéma d’ensemble de l’œuvre, soit donc sortir de l’ambiguïté pour de bon, et à dire plutôt qu’à faire allusion. Dans les précédents tomes de « La Fleur de Dieu  », Jean-Michel Ré semblait relire Dune de façon idéaliste voire spiritualiste : reprenant un propos confinant parfois au mystique, il donnait l’impression de suivre la lecture de Jodorowsky plutôt que le matérialisme herbertien. La question se posait : le cycle de la «  Fleur de Dieu » finirait-il par tracer un trait d’union entre ces deux visions ?

Cosmos incarné propose tout d’abord une clarification en accordant enfin son statut de personnage capital au Seigneur de la Guerre de Latroce, antagoniste absolu qui au terme du deuxième tome parvenait en partie à ses fins en éliminant le pouvoir impérial de l’échiquier galactique : de la sorte, l’ensemble de la trilogie peut s’apparenter à une série d’échanges et de relations pas toujours pacifiées mais pas toujours conflictuelles non plus entre trois personnages capitaux distincts. L’Enfant est le premier apparu et défini en tant que tel : post-humain ou ahumain, il témoigne de l’irruption – ou de la persistance – d’une forme de transcendance du corps et de l’esprit au plus fort d’une époque matérialiste. Kobayashi apparaît lui aussi capital peu de temps après : choisi par l’Enfant qui lui enseigne à « voir » au-delà des apparences, il montre que l’on peut choisir de s’engager sur la voie de la transcendance. Le Seigneur de la Guerre de Latroce, personnage pétri d’hybris comme on en rencontre peu, s’affirme ici à ce statut malgré la débauche de technologie qui lui donne une forme d’immortalité : cette transcendance-là est perverse par nature. Ce qui fait de lui un personnage capital est sa capacité à comprendre qu’une autre transcendance est possible et même désirable. Dans Cosmos incarné, les symboles sont omniprésents : l’enjeu de cette intrigue est celle de l’acceptation par l’être humain de la transcendance – mais aussi de la possibilité d’une rédemption. Certains personnages importants ou secondaires persistent à jouer selon les anciennes règles : leur destin montre que le monde matérialiste est condamné.

Si l’écriture chargée de symboles et l’importance accordée à la transcendance peuvent déplaire – et même apparaître comme autant de faux-sens aux yeux des lecteurs de Herbert –, reconnaissons que les enjeux de « La Fleur de Dieu » et de ce dernier tome vont au-delà d’un simple appel lyrique à construire un monde plus idéaliste. L’Empire galactique de cet univers est appelé à s’effondrer – les épigraphes qui l’évoquent le font souvent à travers une expression transparente, celle de « Premier Empire » – mais l’espèce humaine, pourtant, n’est pas condamnée à la régression ou à la barbarie. Le travail de dispersion entrepris par l’Enfant est décrit comme donnant lieu à de nouvelles civilisations isolées, dont la redécouverte future promet de redéfinir la compréhension des événements décrits dans la trilogie. C’est ici que Jean-Michel Ré parvient à réintroduire des conceptions herbertiennes et donc matérialistes : d’abord avec l’allusion (transparente elle aussi) à la Dispersion qui vient séparer L’Empereur-Dieu de Dune des Hérétiques de Dune ; et ensuite avec cette idée selon laquelle chaque civilisation humaine, au fond, doit jouer son propre rôle dans le concert universel et que toute uniformisation est synonyme de stagnation puis de décadence. L’entropie était l’ennemie dans le cycle de « Dune », elle l’est aussi dans La Fleur de Dieu, mais elle ne s’y exprime pas tout à fait de la même façon.

Cosmos incarné vient ainsi conclure avec intelligence un cycle audacieux, qui ne touchera peut-être pas un large lectorat, mais qui méritait d’être écrit.

La science-fiction en France dans les années 50

Quand le terme de « science-fiction » est apparu en France, dans l’immédiat après-guerre, on a vu naître des supports qui ont fait date, comme les revues Fiction et Galaxie, et les collections « Anticipation », « Le Rayon fantastique » et « Présence du futur », mais aussi des entreprises moins durables ou moins convaincantes. Le but premier de ce livre est de les examiner en détail, d’évaluer leur contenu et de présenter leurs créateurs et animateurs, souvent tombés dans l’oubli.

Deux principes ont guidé son auteur : traiter une période s’étendant de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à Mai 68, et composer non pas « un ouvrage savant mais (…) plutôt une œuvre d’amateur » et «  une promenade curieuse ». Sur le premier point, rien à dire : Mai 68 a représenté une rupture, y compris pour Notre Club. Sur le second, mon opinion est plus nuancée, car il détermine à la fois l’intérêt de l’ouvrage et ses limites.

Cet intérêt – indéniable – est de nous faire découvrir par le menu des collections et des revues éphémères et oubliées : s’appuyant sur une abondante documentation, l’auteur ressuscite toute une galerie d’acteurs du genre, doublés parfois « d’aventuriers de l’édition ». Pour chaque support, on peut lire un historique détaillé de son évolution, des biographies de ses animateurs et un aperçu critique de leurs productions. On découvre alors un véritable bouillonnement créatif, en lequel Francis Saint-Martin voit le creuset de ce qu’est devenue la science-fiction en France, ainsi que des écrivains, des éditeurs, etc., à la trajectoire parfois fascinante, même si les biographies émaillant le texte sont parfois – l’auteur le reconnaît lui-même – de longues digressions.

Mais là où le bât blesse, c’est que le tout ne fait pas vraiment un ouvrage d’histoire, fût-elle seulement éditoriale. La période traitée a été le théâtre de grands questionnements dans la société française, dont la science-fiction s’est souvent fait l’écho. On pense au rapport d’amour-haine avec les États-Unis (voir, par exemple, les réactions de certains lecteurs de Fiction aux textes de Poul Anderson), à la décolonisation (voir, toujours dans Fiction, la polémique autour du roman de Francis Carsac, Ce monde est nôtre), etc. Or, cet aspect de l’histoire du genre est ici passé sous silence, ainsi que la revendication de légitimité qui parcourt cette histoire comme un fil rouge, sans parler des querelles internes à Notre Club, qui eurent parfois leur importance : on pence à celle, célèbre, qui suivit l’interview de Robert Kanters, directeur de « Présence du futur », dans Le Monde en 1967, interview que l’auteur ne cite que brièvement – oubliant au passage qu’elle fut donnée à l’occasion de la parution du centième volume de la collection, le premier roman français publié depuis belle lurette, et omettant de mentionner la tribune libre que rédigèrent en réponse Alain Dorémieux, Jacques Goimard et Gérard Klein. Autre sujet d’insatisfaction pour un ouvrage qui se voudrait documentaire, l’auteur cite rarement ses sources et se dispense de bibliographie. Et s’il y a bien un index, il est uniquement onomastique et tous les noms n’y figurent pas.

En fait, La Science-fiction en France dans les années 50 a été écrit par un collectionneur pour d’autres collectionneurs. En attestent le soin presque maniaque avec lequel sont énumérées toutes les variantes de couvertures de la « Série 2000 » («  vingt-quatre parutions (…) pour plus de quarante volumes physiquement différents  ») et le recours au vocabulaire de l’héraldique pour décrire les différents logos de « Science Fiction Suspense ».

Bref, un ouvrage réservé aux initiés souhaitant parfaire leur initiation, et que ne rebuteront ni la maîtrise hasardeuse de la conjugaison, ni la fréquente maladresse du style, ni le caractère incongru de certaines illustrations – je ne parle pas des couvertures de livres et de revues, dont l’abondance et la richesse méritent des louanges, mais des photos de lampadaire, de fauteuil, de transistor, etc., style années 50, et des fonds de page reproduisant, je présume, des motifs de papier peint de la même époque.

Le Stratagème du corbeau

Les lecteurs qui auront survécu à la lecture du Gambit du Renard seront heureux d’apprendre que sa suite, Le Stratagème du Corbeau, vient de paraître. Avec son premier roman, Yoon Ha Lee signait l’un des romans les plus singuliers, mais aussi les plus difficiles d’accès de ces dernières années. Il fallait s’accrocher au minimum une bonne centaine de pages avant de commencer à saisir les tenants et aboutissants de cet univers ô combien complexe, tant du point de vue sociétal que des lois physiques le régissant, mais le résultat valait bien qu’on s’en donne la peine.

La bonne nouvelle, c’est qu’aucun effort supplémentaire n’est nécessaire pour attaquer ce deuxième volet. On renoue avec un monde désormais familier, jusque dans ses coutumes les plus étranges et ses rituels les plus codés. On retrouve également la figure du général Jedao, héros du volume précédent, même s’il n’est plus exactement celui qu’il était. Par ailleurs, l’auteur multiplie cette fois les points de vue et élargit la vision que l’on pouvait avoir de cet univers. L’aspect militaire, quant à lui, n’est plus prépondérant, les hérétiques qui constituaient la menace principale dans Le Gambit du Renard sont progressivement relégués au second plan, et l’intrigue se focalise davantage sur les perpétuelles luttes de pouvoir à la tête de l’Hexarcat. Mais celle-ci reste dans l’ensemble toujours très basique : après avoir réanimé le général Jedao pour lutter contre une menace extérieure, il convient de le remettre dans sa boîte avant qu’il ne se retourne contre ses créateurs. Comme son prédécesseur, Le Stratagème du Corbeau est un livre fascinant dans la description méticuleuse d’une société d’une complexité et d’un raffinement inouïs, mais somme toute très (trop) classique dans ses enjeux et le déroulement de son intrigue. Il faudra attendre l’ultime volet et la conclusion de cette histoire pour décider si la trilogie de Yoon Ha Lee est à classer parmi les œuvres majeures de la science-fiction contemporaine ou s’il ne faut pas y voir davantage qu’un bel exercice de style.

Naufragés de l'espace

[Critique commune à Criminels de guerre et Naufragés de l’espace]

Depuis 2012, les éditions Critic ont entamé une réédition de la quasi-intégralité de l’œuvre de P.-J. Hérault – à une exception de taille, son cycle le plus connu, « Cal de Ter », repris en 2012-2013 chez Milady. Sauf erreur de ma part, Bifrost ne s’en est jamais fait l’écho. Hérault fait pourtant partie de ces quelques « auteurs maison » de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir qui, dans les années 70-80, produisaient régulièrement des œuvres populaires de qualité. Du coup, il est dommage de n’aborder ici cet auteur que par le biais d’un roman particulièrement raté en rien représentatif de son œuvre.

Paru initialement aux éditions de L’Officine en 2006, Criminels de guerre met en scène, comme souvent chez Hérault, un ancien militaire, Erell Cathal, revenu à la vie civile et n’aspirant plus qu’au calme, loin des tourments du monde. Jusqu’au jour où il reçoit un message de l’un de ses anciens frères d’armes, et qu’il découvre que nombre d’autres soldats comme lui sont jugés et condamnés pour crimes de guerre. Ont-ils vraiment participé à des atrocités au combat ou s’agit-il d’un complot impliquant les plus hautes autorités de l’État ?

Erell Cathal est un personnage comme Hérault en a beaucoup mis en scène, un homme qui déteste d’autant plus la guerre qu’il l’a connue intimement et en a payé le prix. Difficile de ne pas ressentir de sympathie pour ce personnage. Malheureusement, l’intrigue progresse à la vitesse d’un poney boiteux et se noie dans d’interminables scènes sans aucune espèce d’intérêt. Pire encore, l’histoire aboutit à une série de révélations parfaitement invraisemblables. Et pour que le tableau soit complet, l’imagerie SF évoquée par Hérault est pour le moins poussiéreuse (on écoute de la musique enregistrée sur des cristaux, on imprime les documents sur des plastos…) et on a droit à une romance concon à faire bailler d’ennui la moins délurée des nonnes bigoudènes. Arrêtons là le massacre : Criminels de guerre n’est qu’un fond de tiroir qu’il aurait mieux valu laisser sombrer dans l’oubli.

En comparaison, les auteurs au sommaire de Naufragés de l’espace n’ont pas de quoi rougir, à l’exception de David Gallais et Romain Benassaya, qui rendent une copie hors sujet. Le premier fait montre d’un antimilitarisme primaire et caricatural qui ne parvient jamais à être drôle, le second met en scène un super-héros de l’espace comme on n’ose plus en faire depuis les années 40. À l’inverse, dans « Retour à Altamira », Thibaut Latil-Nicolas a parfaitement cerné la problématique du héros « héraultien » en mettant en scène un pilote de chasse qui refuse de sacrifier son humanité en obéissant à ses supérieurs. De son côté, dans « La Cinquantième », l’héroïne de Marianne Stern, pilote d’élite, cherche désespérément une autre issue qu’une mort valeureuse au combat dans une guerre sans fin. L’horreur de la guerre est au cœur des nouvelles de Luce Basseterre et Camille Leboulanger. La première, dans « Les Indésirables », met au jour de manière trop succincte pour être réussie un scandale étouffé par l’armée. Le second, au terme d’un récit riche en péripéties spatiales, remonte à la source du mal et en souligne toute l’absurdité (« Circuit fermé »). Les deux meilleurs textes de cette anthologie sont à mettre à l’actif d’Emmanuel Quentin et Audrey Pleynet. « Attendre l’Aurore », de Quentin, est le récit nerveux à souhait d’un groupe de naufragés en perpétuelle lutte pour leur vie au milieu d’un cimetière d’astronefs. « Le Lien », de Pleynet, s’intéresse aux deux dernières survivantes d’un assaut désastreux à bord d’un vaisseau spatial. Deux ennemies que tout oppose, mais qui se voient amenées à remettre en question leurs préjugés pour espérer survivre. Le cadre est original et bien brossé, le rythme ne faiblit jamais, et les protagonistes gagnent en humanité au fil des pages. Dans l’ensemble, P.-J. Hérault peut être fier de ses enfants.

Criminels de guerre

[Critique commune à Criminels de guerre et Naufragés de l’espace]

Depuis 2012, les éditions Critic ont entamé une réédition de la quasi-intégralité de l’œuvre de P.-J. Hérault – à une exception de taille, son cycle le plus connu, « Cal de Ter », repris en 2012-2013 chez Milady. Sauf erreur de ma part, Bifrost ne s’en est jamais fait l’écho. Hérault fait pourtant partie de ces quelques « auteurs maison » de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir qui, dans les années 70-80, produisaient régulièrement des œuvres populaires de qualité. Du coup, il est dommage de n’aborder ici cet auteur que par le biais d’un roman particulièrement raté en rien représentatif de son œuvre.

Paru initialement aux éditions de L’Officine en 2006, Criminels de guerre met en scène, comme souvent chez Hérault, un ancien militaire, Erell Cathal, revenu à la vie civile et n’aspirant plus qu’au calme, loin des tourments du monde. Jusqu’au jour où il reçoit un message de l’un de ses anciens frères d’armes, et qu’il découvre que nombre d’autres soldats comme lui sont jugés et condamnés pour crimes de guerre. Ont-ils vraiment participé à des atrocités au combat ou s’agit-il d’un complot impliquant les plus hautes autorités de l’État ?

Erell Cathal est un personnage comme Hérault en a beaucoup mis en scène, un homme qui déteste d’autant plus la guerre qu’il l’a connue intimement et en a payé le prix. Difficile de ne pas ressentir de sympathie pour ce personnage. Malheureusement, l’intrigue progresse à la vitesse d’un poney boiteux et se noie dans d’interminables scènes sans aucune espèce d’intérêt. Pire encore, l’histoire aboutit à une série de révélations parfaitement invraisemblables. Et pour que le tableau soit complet, l’imagerie SF évoquée par Hérault est pour le moins poussiéreuse (on écoute de la musique enregistrée sur des cristaux, on imprime les documents sur des plastos…) et on a droit à une romance concon à faire bailler d’ennui la moins délurée des nonnes bigoudènes. Arrêtons là le massacre : Criminels de guerre n’est qu’un fond de tiroir qu’il aurait mieux valu laisser sombrer dans l’oubli.

En comparaison, les auteurs au sommaire de Naufragés de l’espace n’ont pas de quoi rougir, à l’exception de David Gallais et Romain Benassaya, qui rendent une copie hors sujet. Le premier fait montre d’un antimilitarisme primaire et caricatural qui ne parvient jamais à être drôle, le second met en scène un super-héros de l’espace comme on n’ose plus en faire depuis les années 40. À l’inverse, dans « Retour à Altamira », Thibaut Latil-Nicolas a parfaitement cerné la problématique du héros « héraultien » en mettant en scène un pilote de chasse qui refuse de sacrifier son humanité en obéissant à ses supérieurs. De son côté, dans « La Cinquantième », l’héroïne de Marianne Stern, pilote d’élite, cherche désespérément une autre issue qu’une mort valeureuse au combat dans une guerre sans fin. L’horreur de la guerre est au cœur des nouvelles de Luce Basseterre et Camille Leboulanger. La première, dans « Les Indésirables », met au jour de manière trop succincte pour être réussie un scandale étouffé par l’armée. Le second, au terme d’un récit riche en péripéties spatiales, remonte à la source du mal et en souligne toute l’absurdité (« Circuit fermé »). Les deux meilleurs textes de cette anthologie sont à mettre à l’actif d’Emmanuel Quentin et Audrey Pleynet. « Attendre l’Aurore », de Quentin, est le récit nerveux à souhait d’un groupe de naufragés en perpétuelle lutte pour leur vie au milieu d’un cimetière d’astronefs. « Le Lien », de Pleynet, s’intéresse aux deux dernières survivantes d’un assaut désastreux à bord d’un vaisseau spatial. Deux ennemies que tout oppose, mais qui se voient amenées à remettre en question leurs préjugés pour espérer survivre. Le cadre est original et bien brossé, le rythme ne faiblit jamais, et les protagonistes gagnent en humanité au fil des pages. Dans l’ensemble, P.-J. Hérault peut être fier de ses enfants.

Binti

Décidément, les éditions ActuSF aiment Nnedi Okorafor. Après avoir réédité fin 2017 son prometteur premier roman, Qui a Peur de la mort ? (initialement paru chez Panini), elles ajoutent à présent deux titres à leur catalogue : le recueil de nouvelles Kabu Kabu, à l’origine publié aux défuntes éditions de l’Instant, et l’inédit Binti, dont le premier des trois textes qui le composent a obtenu aux États-Unis les prix Hugo et Nebula dans la catégorie novella. L’histoire d’une jeune fille himba qui quitte le village où elle a grandi, et la Terre par la même occasion, pour rejoindre l’université Oomza située sur une lointaine planète et accueillant des étudiants en provenance des quatre coins de la galaxie. Un périple qui menace de tourner court lorsque le vaisseau organique dans lequel elle voyage est attaqué par les Méduses, une race extraterrestre belliqueuse, et que l’ensemble des passagers se fait massacrer. Tous sauf Binti…

Après des débuts prometteurs, sur les pas de cette jeune femme qui choisit de s’ouvrir au monde sans l’aval de sa famille et de ses proches, mais sans renoncer non plus à son héritage culturel, la confrontation avec les Méduses fait très vite basculer le récit dans une cuve de mièvrerie où Binti, à l’aide d’un artefact aux pouvoirs aussi magiques que providentiels, met en quatre pages un terme à des siècles d’une guerre qui ne reposait en fin de compte que sur un malentendu. Et c’est ainsi qu’humains et Méduses pourront désormais s’en aller main dans le tentacule vers un avenir meilleur.

« Binti : feu sacré » poursuit dans le même registre sirupeux tandis que Binti, loin des siens et profondément marquée par le voyage qui l’a conduite sur Oomza, trouve le réconfort parmi une troupe bigarrée d’aliens de toutes formes, lesquels se retiendront de justesse d’entonner « avoir un bon copain, voilà c’qu’il y a d’meilleur au monde » autour d’un feu de joie.

L’une des particularités de Qui a Peur de la mort ? est qu’il s’apparentait à peu près autant à la science-fiction qu’à la fantasy. Il en va de même pour Binti : le décor et l’imagerie relèvent sans ambiguïté de la SF (voyages spatiaux, extraterrestres, technologie futuriste), mais Binti apparait plus volontiers comme une héroïne de fantasy, lancée dans une quête qui la dépasse, possédant un artefact aux pouvoirs inexplicables, et tirant des mathématiques des pouvoirs en apparence surnaturels. « Binti : Retour », troisième et dernier texte au sommaire, apporte un certain nombre de réponses aux questions soulevées précédemment sans faire basculer le récit d’un côté ou de l’autre. Cette dernière partie, marquée pour Binti par le retour aux sources et la découverte de ses origines, est sensiblement plus réussie que les précédentes, suffisamment en tous cas pour qu’on ne puisse tout à fait écarter l’idée de jeter un œil prudent au second et dernier tome lorsque celui-ci sortira.

La Mort du fer

L’Arbre Vengeur, un éditeur qui exhume. Cette fois, il s’agit d’un roman français d’anticipation datant de 1931, peu ou prou la seule œuvre littéraire d’un auteur, Serge Simon Held, dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il était ingénieur. La Mort du fer n’était pas passé inaperçu à l’époque : le roman a échoué au Goncourt, mais a eu droit à une traduction anglaise en pulp. Reste qu’on l’avait essentiellement oublié jusqu’à cette réédition presque un siècle plus tard.

Dans ce roman, le fer, matériau vital à la civilisation, succombe à une sorte de maladie, dite sidérose ou « mal bleu », qui en affaiblit les propriétés jusqu’à le rendre inutilisable. L’origine de cette maladie minérale tient peut-être à une contamination d’origine extraterrestre. Qu’importe, ça n’est pas vraiment le propos — la maladie du fer ici n’est finalement pas mieux expliquée que la disparition de l’électricité dans Ravage de Barjavel une décennie plus tard.

Et, en fait de roman, La Mort du fer, d’un style inégal et à la structure un tantinet déséquilibrée, alternant les tableaux détachés et « objectifs », vus de loin, et les séquences à hauteur de personnages, témoins du cataclysme, ne fait pas davantage preuve d’application quand il s’agit de camper ces derniers. Le suspect n° 1, l’ingénieur juif et russe et donc communiste (ou anarchiste) Sélévine, est en définitive celui qui s’en sort le mieux — personnage complexe, aux multiples facettes. Le reste est unilatéral, comme un corollaire de la plume de l’auteur, lourde d’amertume et de dégoût (au point parfois de l’épuisement) : les collègues de Sélévine, comme le répugnant Leclair, son employeur et les autres capitaines d’industrie du Nord, leurs familles bourgeoises jusqu’au service à thé, leurs cercles « culturels », constituent un microcosme caractérisé par l’égoïsme à courte vue ; mais il en va de même des subordonnés, la tourbe des ouvriers tous fainéants et ivrognes, les hommes agitateurs hypocrites et barbares, les femmes perverses et manipulatrices — et il y a bientôt pire encore, surtout aux yeux d’un Leclair (à distinguer de l’auteur, supposons-le…), les « sans-travail » toujours plus nombreux, toujours plus violents, et les migrants qui débarquent par trains entiers… À maints égards, dans les qualificatifs parfois outranciers comme dans les obsessions, c’est bien un roman de 1931 — il n’en est que plus terrifiant de constater à quel point il serait aisé de reporter ce discours nauséeux sur la France de 2020. Bon, peut-être pas la description des soldats noirs déployés pour leur sauvagerie caractéristique, espérons-le… Mais la société « dévirilisée », on n’en a semble-t-il pas fini avec, hélas — et de même pour les échos technophobes que le sujet suscite presque naturellement.

Ce qui intéresse S.S. Held, c’est bien l’impact de cette maladie hors-normes sur la civilisation humaine, et l’effondrement de cette dernière — qui s’est bâtie sur le fer, et en dépend absolument, plus que jamais en cet âge d’or de l’industrie, véritable règne de la machine ; et ici La Mort du fer se pare à nouveau d’arguments moraux, ou politiques, dépeignant avec une morbidité vengeresse l’homme ignoblement asservi à ses créations artificielles, et qui en fait tout naturellement les frais. Ce qui est somme toute assez commun, et il en va de même pour la conclusion « spiritualiste », via Sélévine, qui tourne l’apocalypse au sens vulgaire en apocalypse au sens religieux — retournement qui, comme d’habitude, ne parlera qu’aux convaincus.

Demeurent les tableaux de la catastrophe en cours — vue de loin, sur le mode de la chronique historique ou journalistique. Ici, La Mort du fer ne manque pas d’images fortes, et qui nouent les tripes. S.S. Held y fait régulièrement montre d’une lucidité inquiétante — et c’est quand ces tableaux sont les plus froids qu’ils sont les plus efficaces : quand l’auteur juge, l’impact s’effondre, comme une tour arrogante succombant au mal bleu…

La sombre puissance des plus cauchemardesques de ces tableaux suffit peut-être à justifier qu’on y jette un œil. Sans doute, même. Pour autant, on ne qualifiera pas cette exhumation d’indispensable ou a fortiori de salutaire : La Mort du fer est une curiosité pas inintéressante, mais bien lourde souvent, et, au fond, qu’on l’ait si longtemps oubliée n’a rien de scandaleux.

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