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Simetierre

Début des 80’s. Louis Creed prend le poste de médecin-chef à l’université d’Orono, dans le Maine. Venu de Chicago, il s’installe avec sa famille — sa femme Rachel, leurs jeunes enfants, Ellie et Gage, et Church, le chat — dans une belle maison proche de Ludlow, en bordure de la très fréquentée Route 15. Il y fait la connaissance de Jud, son voisin âgé, qui devient vite plus qu’un ami, une figure paternelle. Peu de temps après, Jud montre aux Creed, au bout du chemin qui part de leur terrain, le charmant « simetierre » dans lequel les enfants du coin enterrent leurs animaux domestiques depuis plus d’un siècle. Au-delà des tombes maladroites, derrière l’énorme tas de bois en équilibre qui barre le côté opposé, on devine la forêt qui appartint aux Indiens Micmacs. Mais impossible de passer l’instable tas de bois pour y aller voir.

Quand Church se fait écraser par un camion, Jed, pour bien faire, livre à Louis des secrets qui auraient dû rester dissimulés pour toujours. Passé le gain immédiat, c’est pour celui-ci le début d’une lente ascension dans l’horreur ; prisonnier d’un rollercoaster que rien ne peut arrêter, Louis boira jusqu’à la lie le calice de la folie et de l’abomination.

Avec Simetierre, King écrit un roman proprement terrifiant. Il brise l’un des tabous importants de la narration contemporaine. Il construit une mécanique que rien ne peut arrêter et avance sans relâche vers une issue fatale qu’on espère ne pas voir en sachant qu’on n’y échappera pas. Il décrit finement une famille de la classe moyenne US, avec son amour et ses failles, la fait vivre sous les yeux du lecteur avant de la lui donner en pâture. Et c’était peut-être inévitable. Les Creed sont nos contemporains, enfants d’une civilisation qui a mis la mort à l’écart, l’ignore, et ne sait qu’en faire. Ils sont aussi de vrais citadins modernes, oublieux des puissances ataviques et des lieux de pouvoir. La terre qu’on croit posséder aujourd’hui, d’autres l’arpentèrent avant ; l’Occident se convainc trop facilement du contraire.

Simetierre, c’est aussi un King très personnel. On y visite le Maine, où vit l’auteur. On y voit Louis travailler pour l’Université du Maine (King y enseigna en 78), trouver un père de substitution (le père de King l’abandonna), passer l’un des plus beaux moments de sa vie en jouant avec son jeune fils (écho d’une scène similaire dans Christine), se demander ce que ça ferait de devenir aveugle. Et quant aux faits du roman (maison, route dangereuse, cimetière des animaux, chat écrasé — Smucky le chat vraiment écrasé de King a sa tombe dans le roman), King les vécut en 78 avant de les sublimer ici.

Lisons donc Simetierre, autant pour trembler que pour toucher, à distance, son auteur.

Charlie

« Ma femme raconte encore avec délices comment son mari, la première fois où il fit son devoir de citoyen, à l’âge encore tendre de vingt et un ans, vota aux élections présidentielles pour Richard Nixon. “Nixon avait dit qu’il avait un plan pour nous sortir du Vietnam, conclut-elle avec d’ordinaire une petite lueur moqueuse dans l’œil, et Steve l’a cru !” » — Stephen King, Introduction à Rêves et cauchemars

Les années 70 furent riches en électrochocs pour la population américaine : au Flower Power succédèrent l’affaire du Watergate et les révélations sans fin apparente sur l’affaire MK-Ultra. Ce projet, mené illégalement par la CIA dès 1953, fut dévoilé au public à partir de 1975 : il consistait notamment en l’étude des manipulations mentales. Les expériences allèrent de l’injection de LSD à des sujets plus ou moins avertis, à des actes de pédophilie destinés à favoriser les troubles dissociatifs de la personnalité chez les jeunes enfants.

En 1977, Stephen King termine le premier jet de deux romans très influencés par cette période bien trouble : un premier, Dead Zone, où il règle son compte à l’homme politique providentiel Stilson/Nixon ; un second, Charlie, qui essaie de rendre compte des horreurs qu’un gouvernement est capable de faire subir à ses administrés et de sa capacité à dissimuler la vérité à une population endormie par les médias.

« Charlie McGee dont les parents, un jour, avaient eu besoin de deux cents dollars. » Stephen King — Charlie

Andy McGee et Vicky Tomlinson tombent amoureux lors d’une expérience pour laquelle ils se sont portés volontaires contre quelques billets verts. On leur injecte une drogue appelée Lot 6 qui modifie les chromosomes et permet le développement de pouvoirs psychiques.

« Imaginez que vous ayez alors une gamine capable de provoquer une explosion nucléaire par la seule force de sa volonté. » ibid.

Les deux cobayes, discrètement surveillés par une agence gouvernementale secrète appelée « la Boîte » finissent par mettre au monde la petite Charlie qui, très tôt, présente de puissants pouvoirs. Tout se gâte quand la mère de Charlie est assassinée lors d’une bavure de la Boîte. Andy et sa fille de huit ans prennent la fuite et n’en reviendront pas indemnes.

« Le délai avait permis d’age-cer tous les éléments disponibles de façon à présenter ce que les habitants des Etats-Unis semblent réellement demander lorsqu’ils prétendent vouloir des “informations”. Ils veulent simplement qu’on leur “raconte une histoire” avec un début, un milieu et une sorte de fin. » ibid.

Malgré un vieillissement certain, des personnages stéréotypés et quelques longueurs pesantes, Charlie, dont le message global est toujours d’actualité et la fin absolument charmante, reste très bien adapté à la plage, à la montagne ou à toute salle d’attente un peu bruyante.

Dead Zone

John Smith est à l’image de son nom : passe-partout. Un physique quelconque, d’une nature plutôt discrète, un prof sans éclat particulier. John Smith est John Smith : le parfait produit middle-class blanche américaine de la fin des années 70, un personnage raisonnablement éduqué, plutôt pacifique et tolérant, politiquement peu engagé mais pas dupe pour autant des petites et grandes turpitudes agitant le monde qui l’entoure. Monsieur tout le monde, en somme. A ceci près qu’il a un don. Le don. (Non, pas le « shining »… un autre.) John Smith peut voir l’avenir. En partie tout du moins. Ça se produit par crises, suite à un contact physique — avec quelqu’un ou quelque chose. Un don qui, bien sûr, se pare des atours de la malédiction et va conduire notre non-héros vers un choix drastique. L’Amérique s’apprête à élire un mon-stre qui pourrait bien provoquer une catastrophe à l’échelle du monde. Et John Smith est le seul à le savoir. « Sup-posons que vous puissiez utilisez une machine à remonter le temps et revenir en 1932. En Allemagne. Et supposons que votre chemin croise celui d’Hitler. L’assassineriez-vous ? » (p. 283)

Dead Zone est le septième roman publié par Stephen King. En 1979, quand le livre paraît, l’auteur n’est pas encore la rock star des lettres qu’on connaît, mais il est déjà très riche, traduit dans quantité de pays et adapté au cinéma (le Carrie de de Palma est sorti deux ans plus tôt, le Shining de Kubrick sera diffusé l’année suivante). King est au sommet de son art, ou quasi. Il a publié ce qui reste à ce jour un de ses incontournables, Le Fléau (quoique dans une version « tronquée »). Le premier de sa dizaine de recueils à venir (Danse macabre) est encore tout chaud sur l’étal des libraires US…

En romancier naturaliste qu’il est, et en adepte d’une gestion toute psychologique de l’horreur, King pratique ici par petites touches, découpe son intrigue comme au scalpel. John Smith est un personnage brisé. Doublement. Les cinq ans de coma ayant suivi son terrible accident de voiture lui ont volé la vie qui lui était promise. Une vie que son « don » achève d’éparpiller aux quatre vents. A l’image du livre, construit autour de chapitres très courts (un procédé peu courant chez l’auteur) réunis en sous-ensembles qui tous racontent une cassure supplémentaire de notre non-héros, un chemin de croix, littéralement, jusqu’à l’ultime bascule qui poussera John au don de soi radical pour le faire changer de statut de façon extrême, conférant au personnage une dimension quasi messianique, presque christique. Dead Zone est l’un des romans les plus tristes jamais écrits par King, le récit d’un personnage à l’hypersensibilité hors normes, inapte par essence, brossé par un romancier surdoué de la caractérisation. Le tout sous-tendu par une figure du mal comme seul l’auteur de Ça sait en produire (à ce dire, l’apparition dudit « mal », pages 10 à 15 du livre, est une pure leçon d’écriture). Au final un excellent Stephen King, ayant bénéficié d’une adaptation cinématographique toute aussi excellente par un David Cronenberg en plein bourre (et qui clôt là une manière de trilogie hallucinée constituée par Scanners, Vidéodrome et donc Dead Zone — peut-être la meilleure période du réalisateur canadien) ; difficile, d’ailleurs, à la lecture du livre, de se débarrasser de la vision d’un Christopher Walken hanté incarnant John Smith… Bref, une très bonne pioche, un jalon important dans l’énorme corpus qui nous occupe, dans lequel King règle ses comptes avec la politique en général, et Nixon en particulier, et restitue à merveille l’époque dans laquelle le récit prend racine — la fin du Flower Power, le début des désillusions ; ce en quoi King est grand. N’était malheureusement une édition française dégueulasse (maquette repoussante, qualité d’impression fluctuante, et une traduction au mieux passable — bordel, c’est trop demander que de remplacer « Anges de l’enfer » par « Hell’s Angels » ?), une quasi constante concernant King en France pour le moins inadmissible…

Le Fléau

Le fléau qui donne son titre au roman, c’est cette super-grippe qui, en ce début d’été 1990, s’échappe accidentellement d’un laboratoire de l’armée américaine et ne tardera pas à se répandre à travers les USA puis le monde. On la surnomme l’Etrangleuse ou le Grand Voyage. Et pour cause, avec un taux de mortalité qui frôle les cent pour cent. Cependant, certaines personnes y semblent naturellement immunisées : c’est le cas de Frannie, jeune femme qui envisageait de se marier avec celui qui l’a mise enceinte ; de Larry Underwood, chanteur qui venait de décrocher son premier tube mais se retrouve dans une galère financière ; de Nick Andros, sourd-muet propulsé adjoint du shérif ; de Stu Redman, l’homme le plus tranquille du Texas ; d’autres encore, dispersés à travers les USA… Alors que l’épidémie se propage, tous ont en commun de faire le même rêve : une vieille femme, la plus âgée de tout le pays, sûrement, mère Abigaël, les invite à la rejoindre chez elle, au Nebraska. Mais non loin rôde l’homme en noir. Randall Flagg, véritable incarnation du mal. Peut-être est-ce lui, le véritable fléau ? Au cours de cet été délétère, deux communautés de survivants vont se former. La première, centrée autour de mère Abigaël, à Boulder, Colorado, va tenter de réinventer l’Amérique tant bien que mal ; la seconde, vivant sous la coupe de Flagg, de l’autre côté des Rocheuses, à Las Vegas, nourrit des plans bien plus occultes. L’affrontement (un des sens du titre original du roman) est inévitable…

Quatrième roman publié de Stephen King (cinquième si l’on compte Rage écrit sous le pseudonyme de Richard Bachman), Le Fléau a eu une genèse complexe : à l’origine, King voulait écrire une histoire au sujet de Patty Hearst (petite fille du magnat de la presse Randolph Hearts, victime d’un enlèvement et qui a fini par se rallier à ses ravisseurs). Faute d’y parvenir, il s’est tourné vers une autre idée, dérivant du classique de George Stewart, La Terre demeure, et d’une précédente nouvelle, « Une sale grippe » (1969). Le roman est publié originellement en 1978, après que l’éditeur a obligé l’auteur à des coupes drastique (l’équivalent de 400 pages) dans le matériau romanesque. En 1990, fort de ses succès en librairie, King republie Le Fléau, dans une version actualisée, qui inclut la majeure partie des passages coupés. Dans sa version poche, le roman tutoie les 1600 pages : c’est là, hors « La Tour Sombre », l’œuvre la plus imposante de l’auteur, plus longue (de peu) que Ça et Le Dôme. Pourtant, malgré son effarant format fleuve, Le Fléau s’avère d’une fluidité exemplaire. King prend son temps pour poser ses personnages, les admirables comme les haïssables, et suivre le développement de l’épidémie. A l’inverse, au vu du rythme lent où l’on voit l’expansion du virus et le rassemblement auprès de mère Abigaël, le dénouement du roman apparaît presque précipité.

Au long des pages, Le Fléau prend des proportions quasi-bibliques dans cette réécriture du Déluge. Si mère Abigaël est une incarnation récalcitrante de Noé, pas insensible au péché d’orgueil, Randall Flagg est quant à lui l’antagoniste, la figure du mal, jamais aussi puissant que lorsqu’on le craint. Un personnage ignoble, qui ressurgira sous ce nom ou ses seules initiales dans les œuvres ultérieures de King. Sans que le roman fasse montre de quelque prosélytisme religieux, les bondieuseries abondent toutefois dans Le Fléau, et pourront agacer athées et autres mécréants : c’est là le principal point d’achoppement du roman, avec son américano-centrisme forcené — rien n’existe hors des USA — et son relatif manichéisme. Pas que les personnages manquent de nuances, mais Bien et Mal sont peut-être trop évidents et laissent peu de place à l’entre-deux.

Il n’empêche : King est ici au meilleur de sa forme. Peut-être pas chef-d’œuvre, mais grande œuvre assurément. Une fois le lecteur pris dans Le Fléau, difficile pour lui de lâcher le livre ou d’abandonner ses personnages inoubliables — ou de voir quelqu’un se moucher sans lui jeter un regard suspicieux.

Salem

« Chantier aura sûrement l’estime de la critique, mais Second Coming, c’est Peyton Place avec des vampires ! C’est captivant et ça peut faire un best-seller. » — Bill Thomson, éditeur de Stephen King dans la préface de l’auteur à Salem.

Chantier devra attendre 1981 pour être publié sous le pseudonyme de Richard Bachman, tandis que Second Coming deviendra ’Salem’s Lot, où l’apostrophe rappelle que « Salem » est le diminutif de Jérusalem, bourgade du Maine inventée de toutes pièces par Stephen King. Cette version primitive du « laboratoire » Castle Rock s’inspire en partie du roman à succès de Grace Metalious, Peyton Place, qui fut adapté au cinéma puis à la télévision pour une série de… 514 épisodes ! A Peyton Place, petite ville paisible de Nouvelle-Angleterre, les apparences sont trompeuses et les secrets parfois lourds à porter. Un vrai terrain de jeu pour des générations à venir de scénaristes qui donna à King l’une des plus brillantes idées de sa carrière.

« C’est amusant de voir les monstres au cinéma, mais l’idée qu’ils existent effectivement et qu’ils rôdent autour de nous, ça n’est pas drôle du tout. » — Salem

L’originalité de Salem réside dans l’utilisation du vampire en milieu moderne, du moins pour l’époque puisque qu’il s’agit de 1975, année sans doute préhistorique aux yeux de tous les jeunes qui voient en leur smartphone l’extension naturelle de leur personne. Néanmoins, voici enfin la créature magnifiée par Bram Stoker, cette fois dépouillée de ses oripeaux gothiques, partant à l’assaut d’un monde où l’électricité et le pétrole sont maîtres (même si le téléphone demeure un ustensile filaire). L’objectif de Stephen King reste bien entendu de terrifier son lecteur en perturbant la réalité de son quotidien à l’aide une créature issue de son tarot de base (Vampire, Loup-garou et Chose sans nom, tels que définis dans l’excellent Anatomie de l’horreur).

« Le gens de Salem sont opulents et pleins de vie, des gens qui ont en eux la hargne et la noirceur si vitale pour un… il n’y a pas de terme dans votre langue pour ça… » ibid.

Si Stephen King ouvre une voie royale à Anne Rice et Charlaine Harris, il ne faut pas perdre de vue la satire sociale qui sous-tend son œuvre. Singularité remarquable, erreur de jeunesse ou les deux, Salem contient quatre projections distinctes et particulièrement transparentes de l’auteur dans ses personnages. Eclairantes à plus d’un titre sur la nature et les intentions du maître, elles frapperont davantage le relecteur assidu que le novice, mais elles frapperont fort.

Salem n’a pas pris une ride et se permettra même le luxe d’offrir aux plus aguerris lecteurs du XXIe siècle de véritables frissons glacés assortis d’images résiduelles inquiétantes qui ne manqueront pas de se manifester dans son esprit juste avant de dormir. Un nouveau classique.

Shining

« C’est ce que j’avais trouvé si ingénieux dans l’écriture de ce roman. A mesure que les événements surnaturels se produisent, le lecteur continue à supposer qu’il s’agit probablement des produits de l’imagination du personnage. A mon avis, c’est de cette façon qu’on se met à les accepter sans se poser de questions. » — Stanley Kubrick

Découvrir Shining dans de bonnes conditions n’est pas une mince affaire pour le lecteur francophone de ce début de XXIe siècle. Le troisième roman publié par Stephen King traîne deux grosses casseroles qui peuvent gâcher une bonne partie du plaisir de lecture. La première est sans doute le fabuleux film qu’en a tiré Stanley Kubrick en 1980, après avoir reçu et lu avec enthousiasme le manuscrit, avant même sa publication. On ne reviendra pas sur les qualités incroyables du long métrage qui aura au moins ce mérite de changer un certain nombre d’éléments de l’histoire, dont la fin. Les plus chanceux auront pu admirer lors de l’exposition Kubrick de 2011 à la Cinémathèque française l’exemplaire de Shining ayant servi à Kubrick, bariolé de toutes les couleurs et griffonné de commentaires plus ou moins flatteurs du réalisateur. Au final, le public a obtenu deux œuvres profondément différentes mais, honnêtement, il est impossible de lire Shining en 2015 sans avoir le rictus de Jack Nicholson qui s’imprime durablement dans le cerveau.

« – Reste sur le trottoir, prof, dit-elle en le serrant très fort.

– Oui, Maman. »

La seconde gamelle, plus bruyante et plus fourbe, possède comme avantage d’être escamotable. Car oui ! les gens qui éditent Stephen King peuvent un jour décider de faire RéVISER LES ABOMINABLES TRADUCTIONS QU’ON NOUS IMPOSE DEPUIS PRÈS DE QUARANTE ANS ! (Je ne crie pas juste pour vous faire sourire, je crie pour être ENTENDU !) Ou alors, le lecteur francophone peut se mettre à l’américain, qui est beaucoup plus accessible que l’anglais, et ainsi priver certains éditeurs d’une rente qu’ils ne méritent pas tant que ça.

La maman de Danny, dans la version originale, appelle son fils « Doc » parce que son fils est fan de Bugs Bunny ce que ni Joan Bernard ni l’équipe de doublage du film n’auront compris (« Doc » compris « Duck » devient… Canard… tagada tsoin-tsoin). Ceci n’est qu’un exemple des tares de traduction qui accablent le livre, au même titre que les copieuses coupures qui l’amputent. Pas facile d’apprécier le texte à sa juste valeur, donc.

« Tu perds la tête, tu déménages, tu travailles du chapeau, tu as les méninges en accordéon, tu as une araignée au plafond, tu as le timbre fêlé, tu ondules de la toiture, tu es bon pour le cabanon. Ou, tout simplement : tu deviens fou. »

Pourtant, l’histoire de Jack Torrance est proprement terrifiante : père de famille alcoolique, Jack a une fâcheuse tendance à l’écart violent. En pleine crise économique du début des années 70, il perd son boulot d’enseignant après avoir secoué un jeune un peu trop fort. Le voici contraint d’accepter un emploi de gardien d’hiver à l’hôtel Overlook, isolé des mois durant dans les montagnes enneigées du Colorado, coincé entre ses échecs et ses renoncements, enfermé au milieu de rien avec une femme prête à beaucoup de choses pour sauver son ménage et un enfant médium qui passe son temps à parler à son ami imaginaire et à voir… des choses. Un monument.

Rage

« Un léger murmure a parcouru la classe. Je les ai regardés attentivement. Leurs yeux étaient si froids et si détachés (sous le coup d’un choc, c’est comme ça parfois : on se retrouve éjecté d’un rêve de vie douillette comme un pilote d’avion de combat, on est envahi par une overdose de réalité brutale, et l’esprit refuse de s’ajuster à la situation ; on tombe en chute libre en espérant que tôt ou tard le parachute s’ouvrira) qu’un vieux fantôme du collège m’est revenu à l’esprit : Maître, maître sonne la cloche, mes leçons je te dirai, et quand sera finie l’école, j’en saurai plus que ne devrais. »

Paru aux Etats-Unis en 1977, le premier jet de Rage remonte à plus loin qu’on le pense : 1966. Après le très court et inédit The Aftermath, Stephen King, alors âgé de 19 ans, entame ce deuxième roman sous le titre Getting it on.

Charles Decker ne doit pas être beaucoup plus jeune que l’auteur puisqu’il fréquente l’équivalent américain de notre terminale. Dopé par un niveau hormonal très élevé, le jeune homme sort du bureau du proviseur où il a été convoqué pour violence à l’encontre d’un professeur. Après un échange musclé avec le chef d’établissement, Charles retourne en classe muni d’un pistolet qu’il conservait dans son casier et dessoude froidement sa prof d’algèbre. S’ensuit un huis-clos infernal durant lequel Charles, après avoir montré qui menait la barque aux adultes de l’extérieur, va s’attacher à faire tomber un à un les masques de ses camarades de classe et le voile odieux dont la société se sert pour cacher la médiocrité des adultes.

Assez court, Rage, ne contient aucun élément relevant du fantastique — ce qui explique, en partie, qu’il ait été publié sous le pseudonyme de Richard Bachman. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce roman confirme à quel point Stephen King est un auteur brillant qui n’a pas besoin de l’artifice horrifique pour saisir son lecteur par les tripes, le faire tournoyer dans les airs sans les lâcher et anéantir en lui tout sens de l’orientation.

Avec Rage, Stephen King colle une claque au lecteur avec bien plus de force que dans Carrie : les personnages qu’il y met en scène sont plus proches de nous que la rouquine télékinésiste ou que la cheerleader hystérique qui lui veut du mal. Les adolescents de Rage sonnent terriblement juste dans leur recherche d’eux-mêmes et leur rapport plus ou moins douloureux à la société qui les entoure.

Cette justesse explique sans doute pourquoi des exemplaires du livre ont été retrouvés chez quelques adolescents américains particulièrement désaxés et amateurs de fusillade en milieu scolaire. Dans le doute, Stephen King a choisi d’interrompre les réimpressions du roman qui, en France comme ailleurs, ne se trouve plus que d’occasion. Certes, il ne faut pas mettre Rage dans toutes les mains, mais Diable ! Quel putain de roman !

Skarabapur

[Critique commune à La Guerre des vœux et Skarabapur.]

Parus ces derniers mois sous des couvertures pas dénuées d’attraits mais interchangeables, La Guerre des vœux et Skarabapur concluent la trilogie des « Seigneurs des tempêtes » initiée par Le Pays des Djinns.

Bref rappel des événements (et gros spoilers sur la fin du tome 1) : depuis l’apparition de la Magie Sauvage cinquante ans plus tôt, le désert entre Samarkand et Bagdad est peuplé de djinns luttant farouchement pour leur survie suite à la vision d’un des leurs révélant leur fin future causée par les humains. A Samarkand, le contrebandier Tarik a décidé à contrecœur d’aider son frère Junis à emmener la mystérieuse Sabatea à Bagdad. Le chemin est truffé de dangers ; Tarik rencontre Amaryllis, le djinn qui lui a volé son amour, Maryam, des années plus tôt, le tue et récupère un peu de son pouvoir ; un malheur conduit à l’abandon de Junis en plein désert ; Sabatea atteint Bagdad, avec comme objectif l’assassinat du calife Haroun el-Rachid.

La Guerre des vœux débute pile là où Le Pays des Djinns s’achevait. Junis est recueilli par les fameux Seigneurs des tempêtes, des rebelles qui combattent les djinns à l’aide de tornades magiques. La source de leur pouvoir provient d’un mystérieux garçonnet, focalisé tout entier sur la destruction de leur ennemi — justement, les djinns prévoient une offensive de grande ampleur sur Bagdad. Surtout, la cheffe des Seigneurs des tempêtes n’est autre que Maryam… A Bagdad, Sabatea est détenue dans le palais royal, tandis que Tarik erre dans les bas-fonds de la ville, cherchant à la retrouver. Ce deuxième volet souffre du défaut inhérent à tous deuxièmes volumes de trilogies : c’est le ventre mou de la série. Bien que riche en action, l’intrigue patine et ne s’accélère que vers la fin, livrant des révélations cruciales sur les vœux : comme on le sait, ils vont par trois, mais pourquoi les iphrites, ces créatures seules capables de les accorder, perdent tout leur pouvoir après l’octroi du deuxième vœu ? Surtout, les dernières pages divulguent des révélations sur la nature du monde où évoluent nos héros. Tout va se dénouer à Skarabapur, ville réputée inaccessible située aux confins d’un désert vitrifié par la Magie Sauvage. Le voyage ne sera pas sans danger, d’autant que l’esprit de Tarik est envahi par Amaryllis… Si La Guerre des vœux était assez statique, ce dernier volet renoue avec l’odyssée périlleuse du Pays des Djinns et conclut joliment l’ensemble.

Avec les « Seigneurs des tempêtes », Kai Meyer propose une solide trilogie d’aventure originale peuplée de personnages complexes, et d’où le manichéisme est absent. Les djinns combattent les humains, non parce qu’ils sont bêtes et méchants, mais pour leur survie ; du côté des hommes, fins et moyens sont remis en question, en particulier avec les Seigneurs des tempêtes, dont les attaques sur les djinns provoquent d’importants dégâts collatéraux dans les rangs de leurs esclaves humains. L’auteur n’épargne pas ses protagonistes, qu’il fait évoluer dans des décors désertiques où règne une ambiance de fin du monde. En somme, voilà une trilogie de fantasy orientale qui change du tout-venant, et une bonne surprise qu’on ne réservera pas aux seuls amateurs du genre.

Printemps

[Critique commune à Printemps, Été et Automne.]

Bienvenue à nouveau dans le Demi-Monde ! Dix numéros de votre revue préférée plus tôt, nous vous parlions d’Hiver, solide premier volet de cette tétralogie. Bref rappel : le Demi-Monde selon Rod Rees est une simulation informatique — gérée par le superordinateur ABBA, créée par le gouvernement américain pour entraîner ses soldats à la guérilla urbaine — qui mêle lieux, époques et figures historiques dans un joyeux et sanglant bazar. Parce que Norma Williams, la fille du président américain, s’est perdue dans le Demi-Monde, l’intrépide Ella Thomas est envoyée à sa rescousse… et découvre que le duplicata numérique de Reinhard Heydrich, qui a changé le Demi-Monde en véritable enfer, a l’intention de s’attaquer au Monde Réel. Hiver se terminait en laissant nos héroïnes dans des situations tendues : Ella échouant à empêcher l’échange de personnalité entre Norma et la fille de Heydrich ; Trixie Dashwood, pasionaria de la lutte contre le régime de Heydrich, finissant prisonnière de l’impératrice Wu.

Printemps débute précisément là où Hiver s’achevait. Sous les traits de Norma Williams, Aaliz Heydrich s’éveille dans le Monde Réel… qui s’avère ne pas être tout à fait celui que l’on connaît. Se faisant passer pour la fille du président américain, elle va entamer une croisade religieuse fondamentaliste dans des buts bien sombres. Dans le Quartier Chaud du Demi-Monde, Ella tombe entre les mains de ses ennemis, mais entame une transformation inattendue : elle que l’on prenait pour un daemon, la voilà possédée par un véritable démon, Lilith. Norma Williams, tirée des griffes des SS, va peu à peu s’opposer à celle qui l’a sauvée et lancer une mouvance inédite dans cet univers : le pacifisme. Quant à Trixiebell Dashwood, elle sort de prison au rang de générale lorsque le Quatrième Règne de Heydrich se prépare à attaquer le Coven. Eté voit la guerre faire rage dans le quartier asiatique du Demi-Monde et l’intrigue se focaliser autour d’une mystérieuse colonne gravée d’inscriptions étranges. Dans Automne, le conflit se déplace vers NoirVille et le District Autonome Juif en son sein — qui est aussi le lieu où se situe le dernier portail d’accès au Monde Réel… dit monde qui deviendra l’ultime terrain d’affrontement entre Norma Wil-liams et ses ennemis. Et peut-être l’ordinateur ABBA a-t-il son mot à dire dans cette affaire ?

Un Monde Réel qui s’avère ici uchronique, avec comme point de divergence la météorite tombée en 1795 non loin du village anglais de Wold Newton : ici, la voilà chargée de « cavorite », cette matière mise au point par Cavor dans Les Premiers Hommes dans la lune d’H. G. Wells. Notons que cette météorite avait déjà inspiré Philip José Farmer, ce dernier imaginant que, radioactif, l’aérolithe provoque des mutations génétiques chez les personnes à proximité : les ancêtres de Sherlock Holmes, Tarzan, Doc Savage ou Fu Manchu (cf. Tarzan vous salue bien ou Doc Savage: His Apocalyptical Life). Bref, le « Demi-Monde » s’inscrit dans cette lignée. Pour une réussite moindre… De fait, cette imposante tétralogie (plus de deux mille pages) ressemble à une blague un peu trop longue.

Le « Demi-Monde » est bardé de bonnes intentions : la guerre c’est mal, tout comme le nationalisme, le fanatisme, le racisme et l’antisémitisme. Vive le pacifisme ; l’amour (quoique de préférence hétérosexuel) triomphera de tout. Mais les bonnes intentions ne font pas tout. D’autant que la tétralogie n’est pas dénuée de quelques défauts structurels. La volonté forcenée de suivre les quatre saisons du calendrier, dans le monde virtuel comme dans le monde réel, cause des problèmes de rythme, avec une action avançant par à-coups qui laisse des pans du Demi-Monde dans l’ombre. Faire de cette simulation informatique le véritable personnage de la série a pour conséquence de générer un casting, certes de luxe, mais quelque peu sous-exploité. Dur de s’attacher aux personnages, quand les principaux protagonistes deviennent secondaires et que les secondaires finiront mal… L’intrigue tient la route, tous les mystères trouveront leur justification, mais le final déçoit.

Enfin, conseillons la lecture en VO aux fans les plus hardcore : la série regorge de jeux de mots, dont bon nombre sont perdus à la traduction (Florence Dolisi n’a pas eu la tâche aisée, certaines trouvailles s’avérant tout simplement intraduisibles), absence qu’on perçoit dans plusieurs néologismes.

En somme, ambitieux mais trop long, le « Demi-Monde » se révèle une demi-réussite.

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