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Le Rhinocéros qui citait Nietzsche

Vous me connaissez : ce n'est pas mon genre de dire du mal des gens…

Mais pour être clair : ça faisait un sacré bout de temps que l'abbé Ruaud nous rebattait les oreilles avec Peter S. Beagle et, franchement, je ne voyais pas pourquoi…

Car il faut bien avouer que La Dernière licorne, que Dumay avait publié parmi les tous premiers titres de sa collection « Lunes d'encre » chez Denoël, ça n'avait rien de convaincant : une histoire un peu cucul de gentille licorne qu'elle est la dernière de sa race et qu'elle sort dans le vaste monde qu'il fait rien qu'à être méchant avec elle… D'accord, ça se teintait d'un rien de psychanalyse, les situations étaient plutôt bien gérées en dépit de prémices pas folichonnes, mais tout ça restait bien classique, bien gentil.

Et puis avant ça, il y avait eu les deux petits recueils chez « Présence du futur ». On ne dira rien de la maigreur des recueils en question, hein, parce que l'auteur n'y pouvait rien et que la collection étant disparue, paix à son âme, tout ça tout ça… Mais les nouvelles ? Bien troussées là encore, il est indéniable que Beagle a un sacré savoir-faire, une sorte de petite musique bien entêtante, bien subtile. Pourtant, le cadre de ces petites fables demeurait (trop) traditionnel : un univers pseudo-médiéval comme on en trouve encore et encore dans toute la fantasy, voilà qui n'était pas tout à fait ma tasse de thé, moins encore mon bol de whisky… Et l'abbé Ruaud de continuer à dire et à écrire un peu partout, notamment dans sa Cartographie du merveilleux (Folio « SF ») que Beagle est un auteur à découvrir, passionnant, puissant. Je trouvais qu'il en faisait un poil trop, l'abbé Ruaud.

Et puis voilà : vlan ! Le Rhinocéros qui citait Nietzsche.

Je bats ma coulpe : Peter S. Beagle est un génie. Excusez du terme : je sais bien que « génie » est une appellation usée jusqu'à la corde, très largement vidée de son sens. Alors nommez ça comme vous le voudrez, mais pour moi, c'est « génie ».

Sur les six textes réunies ici (oui, six, pas sept comme l'indique le rédacteur du quat' de couv' qui ferait bien d'apprendre à compter…), quatre au moins sont de purs chefs-d'œuvre, de formidables réussites : « Le Professeur Gottesman et le rhinocéros indien » (touchant et original), « Entrez, Lady Death » (glaçant et poétique), « Lila le loup-garou » (marrant et chaud) et, last but not least, la novella « Une Danse pour Emilia » (une renversante histoire de fantôme, dont la fin m'a quasiment arraché des larmes — si !). Et là, le petit Cid (plus habitué à faire des descentes en flammes que des panégyriques) de ne plus trouver ses mots pour dire la subtilité de touche, la tendre ironie de ton, l'originalité d'inspiration, le souffle mythique et la douce nostalgie…

Alors, qu'on se contente de savoir qu'il s'agit d'un recueil français original (deux fonds de tiroir peu engageants ont été expurgés du recueil américain, et la novella finale a été ajoutée, qui n'était parue jusqu'à présent que sous la forme d'une plaquette spéciale pour le Noël de je ne sais quel éditeur anglo-saxon). Chapeau Folio, ça c'est du vrai boulot d'éditeur. Quant à vous, lecteurs, précipitez-vous donc sur cet ouvrage : rares sont les livres à nous avoir à ce point montré combien l'art nouvellistique méritait le qualificatif de « merveilleux ».

Rénégats

Ils étaient neuf, les neuf chevaliers de la Gabala, armés par Ollathair. Ils ont passé le Portail pour vaincre le Mal et n'en sont jamais revenus. C'est ce que dit l'Histoire. Mais en réalité l'un d'entre eux, Manannan, a eu peur. Il n'est pas passé de l'autre côté et, depuis six ans, il recherche Ollathair, le forgeron/magicien qui pourra lui retirer le heaume magique dans lequel son visage à la barbe envahissante est emprisonné. Ollathair est toujours vivant, mais il est en danger. En confiant des bottes magiques à l'esclave Lug, il a apporté la preuve de sa survie à ses ennemis. Résultat, le devin Okessa est à sa recherche. Ainsi que huit chevaliers rouges…

Voilà un livre de quatre cents pages environ que l'on dévore d'une seule traite. Les personnages sont touchants, profondément humains, les scènes d'action sont nombreuses et au-delà de la page 68, une fois toutes les pièces du jeu mises en place, la tension ne faiblit plus. David Gemmell mêle et détourne dans cette aventure (trop) musclée trois des plus importants icônes du panthéon britannique : Robin des bois (ici appelé Llaw Giffes), les chevaliers de la table ronde (les neufs chevaliers de la Gabala, avec Ollathair dans le rôle de Merlin et Lug dans le rôle d'Arthur) et Ivanhoé (pour les heaumes cylindriques et la reconstitution, parfois foireuse, d'une époque). Par ailleurs, Gemmell en profite pour dénoncer le racisme et l'antisémitisme (en décrivant l'anti-nomadisme qui sévit dans les Neuf Duchés avec ses pogroms et ses charniers). Il profite aussi de cet ouvrage « one shot » pour proposer un système de magie basé sur les couleurs, dans lequel entrent en ligne de compte certains préceptes alchimiques.

Nombre de lecteurs pensent à tort que Légende, le premier ouvrage de l'auteur, était son chef-d'œuvre. Renégats (mais aussi Morningstar — encore inédit en France), qui fait montre de trouvailles et d'une maîtrise narrative qui manquent cruellement à Légende, nous prouve le contraire.

Voici donc une belle aventure que celle de ces Renégats. Certes. Mais une belle aventure dans une édition française indigne. Beaucoup de maladresses de traduction (« Toute la tristesse qu'il éprouvait était pour lui alors qu'il contemplait la statue », page 14), des anachronismes et des tournures mal venues (ainsi, page 33, l'expression médiévale archi-connue « bien roulée » !), des erreurs typographiques récurrentes qui rendent la lecture pénible : tirets de dialogue oubliés, guillemets ouverts et fermés n'importe où, n'importe comment. Sans oublier quelques problèmes rhétoriques ou mathématiques évidents, telle la perle suivante : « Ollathair a été l'apprenti de son père en 1157 à l'âge de treize ans. Il lui a succédé en 1170. Il devait donc avoir trente-six ans » (page 61). Plutôt vingt-six, my dear. On conclura donc cette critique sur l'adage bien connu mais en ce cas précis toujours d'actualité : « Si les correcteurs/correctrices de Mnémos ont un autre travail, surtout, qu'ils/elles le gardent ! »

La jeune fille suppliciée sur une étagère

Mieko a seize ans. Elle est vierge (mais gagne sa vie en faisant du strip-tease). Elle vient de mourir d'une pneumonie aiguë et voilà que ses parents la vendent à un hôpital, pour trois mille yens. Bien entendu, ils croient vendre un corps. Mais la narratrice ne se contente pas d'être un corps : elle voit, elle entend, elle sent et raconte tout cela. Mieko assiste à son autopsie, à de nombreux cours où des étudiants en médecine se penchent sur son cadavre, nomment et retirent ses organes, ses os. Puis elle assiste à sa crémation : « La couleur du feu était éclatante et belle. Les flammes, dont la couleur était simple au départ, se mirent à dessiner toutes sortes de motifs colorés dès qu'elles s'attaquèrent à mon corps. Etait-ce la graisse qui brûlait ? Des flammèches d'un jaune clair éblouissant s'élevaient et des crépitements se produisaient de temps à autre, tandis que de petits éclairs dorés s'éparpillaient alentour. De mes os s'élevaient dans un chuintement des flammèches fugitives d'un bleu presque transparent, tandis qu'autour de moi tourbillonnaient en scintillant de splendides flammes vertes, rouges, bleues ou jaunes, qui se mêlaient confusément. » (page 67) Au bout du compte, au bout du conte, Meiko finira dans une urne sur une étagère, écoutant le bruit des os qui s'effritent. Récit époustouflant aux marges de l'horreur et du fantastique dit moderne, étonnante plongée dans la culture japonaise, « La Jeune fille suppliciée sur une étagère » rappelle, par la simplicité de son écriture et l'étrangeté de son propos, un Kafka en grande forme. Quant à l'autre récit de ce petit livre (malheureusement hors de prix), « Le Sourire des pierres », il s'agit de la description pointilliste des liens qui unissent deux jeunes hommes, Eichi et Sone, ce dernier gagnant sa vie en volant les statuettes bouddhiques des cimetières. Eichi a une sœur stérile qui, au contact de Sone, ne tardera pas à changer. À cause du fascinant cimetière de Sado transformé en terrain de jeu, on pense à Stephen King ; quant au style, toujours aussi limpide, il rappelle celui d'un autre écrivain japonais : Haruki Murakami.

Au final, voici un très beau voyage aux frontières de la mort, qu'on déconseillera néanmoins aux amateurs exclusifs de grands coups de hache dans la tronche et de vaisseaux-générations à hyper propulsion polarisée…

Hérésie

Anselm Audley avait seize ans quand il a commencé à écrire Aquasilva, la description d'un monde d'azur dominé par un clergé surpuissant, description promise à être déclinée au moins sur trois volumes… voire plus (génial ! nous qui manquions de trilogies de fantasy…). En Angleterre, deux volumes ont paru : Hérésie et Inquisition. Et malgré l'extrême jeunesse du premier de la classe Audley, on ne peut pas dire que la critique ait sauté au plafond, joué de la trompette et défilé dans les rues huileuses de Londres le zizi à l'air. Il en est de même pour votre humble et vicieux serviteur qui s'y est repris à deux fois pour finir ce premier volume suradjectivé et poussif où l'on suit le voyage de Cathan Tauron, fils du comte de Lépidor, parti négocier le fer récemment découvert dans les mines du comté. Et qui ne tardera pas à rejoindre son père et devenir un hérétique (attention, les prêtres de Ranthas, le dieu du feu, sont de très vilains garçons !).

Le premier reproche que l'on pourrait faire à ce livre, c'est le parfum de déjà lu qu'il dégaze à chaque page : entre deux vesses mémorielles on pense à « Majipoor », à « Terremer », à « Dune », à Jack Vance, mais chaque fois en se disant que c'est quand même moins bien, voire parfois complètement raté, comme ces (inter)minables discussions sur la religion qui ne débouchent que sur des poncifs anticléricaux à peine dignes d'un Mocky beurré au Champomy. Quant au substrat mythologique, il brasse allégrement tout un flot de petites choses très méditerranéennes (Hamilcar, mots en latin…) qui, au final, ne donnent pas grand-chose.

Anselm Audley a sans doute un talent fou, c'est dès aujourd'hui un incontournable auteur de demain… Mais en attendant, qu'il apprenne donc à écrire un roman — ce qui devrait prendre encore quelques années. On gardera sans sourciller ses 22,50 euros pour lire autre chose, et pourquoi pas, dans la même collection, Les Innamorati de Midori Snyder, formidable ouvrage de fantasy passé à côté du succès qu'il méritait.

Dystopia - 2

Après Dystopia-1, voici donc la suite et fin des nouvelles de l'étonnant Richard Christian Matheson, fils du légendaire Richard Matheson. Un second opus plutôt placé sous le signe du rock'n'roll et du mainstream avec des textes comme « Whatever » (la novella qui ouvre le recueil), « Je suis toujours là » et « Groupies ». Tout comme dans Dystopia-1, ce recueil contient un nombre indéniable de perles, notamment « Etudes supérieures » ou encore le susnommé « Whatever ». Dans ce dernier, on suit le parcours chaotique d'un groupe de rock, de sa fondation à sa disparition tragique dans un accident d'avion. En soixante pages, Richard Christian Matheson se paye le luxe de décrire deux décennies (les années soixante et les seventies), l'univers du rock, ses trips, ses outrances et ses incarcérations. Un tour de magie que ce « Whatever », un coup de maître qui arriverait presque à éclipser des textes comme « Je suis toujours là », récit poignant où l'on rencontre et écoute une groupie qui a accepté d'être greffée sur le chanteur qu'elle aime afin de prolonger la vie de celui-ci, de le laisser se nourrir d'elle tel un vampire. Derrière l'humanité « freak » de Richard Christian Matheson brillent des lames de rasoir, des phares sur Mulholland Drive, des incendies criminels à Hollywood, des rails de cocaïne sur l'échine moite du showbiz. Tout est là, derrière le rideau lourd et épais qui sépare le jour de la nuit, le monde d'en bas du monde d'en haut, l'Amérique du reste de la planète. Si vous aimez le grand frisson, franchissez donc ce rideau… vous ne le regretterez pas.

La Voie du sabre

« Avec La Voie du sabre, Thomas Day plonge ses lecteurs dans un Japon de fantasy, un Japon du XVIIe siècle qui ne fut jamais, où la magie et les dragons existent, où le métal météoritique des sabres est trempé dans le sang. »

Si je reprends la dernière phrase du texte de quatrième de couverture, ce n'est pas par paresse, encore que…, mais parce qu'elle annonce parfaitement la couleur sur l'univers mis en place dans le livre, et surtout, sur le problème théorique qu'il pose d'emblée quant au genre dont il relève. Problème qui tient à un détail minime en apparence mais capital à mes yeux : l'orthographe d'un mot. Fantasy ou fantaisie ?

On comprend, bien sûr, que l'utilisation du terme fantasy a pour but de positionner La Voie du sabre dans la collection où paraît ce… appelons-le pour l'instant « roman », et de le faire surfer sur l'onde porteuse (au sens marketing du terme) dont bénéficie aujourd'hui la fantasy en question. Et c'est de bonne guerre. Mais du même coup, voici la fantasy amenée à englober tout ce qui relève du merveilleux épique, de L'Odyssée à certains textes de La Légende des siècles et aux actuelles tolkienneries, en passant par Les Mille et une nuits et les féeries de tout poil. Certes, à suivre André-François Ruaud dans sa Cartographie du merveilleux (Folio « SF »), on sait que la fantasy a les idées larges et qu'elle peut finalement englober tout et n'importe quoi. Y compris, pourquoi pas, La Voie du sabre. Pourtant, à se trouver ainsi placé dans une case, aussi large et floue soit-elle, le livre risque de subir un effet réducteur en ce qui concerne son propos, son ambition, son style, et par conséquent son public.

Car nous sommes ici dans le domaine de la littérature, chers amis, quand celle-ci se laisse porter par la fantaisie qui mène au conte. (Et voici ma thèse annoncée.)

Du conte, pratiqué à la manière de Perrault ou à celle, philosophique, de Voltaire, voire, plus près de nous, de Tournier, La Voie du sabre tient en effet la fausse naïveté, la profondeur, la transmission en filigrane d'une leçon de sagesse et de vie — étonnante chez un tout juste trentenaire comme Thomas Day — qui en fait un de ces récits d'apprentissage chers au XIXe siècle, et, puisqu'il s'agit d'un conte sinon japonais, du moins à la japonaise : l'écriture poétique, aussi bien au niveau du phrasé, des images pittoresques, que de la construction, superbement maîtrisée, incluant des contes dans le conte qui ont pour fonction de rythmer l'histoire et d'y ouvrir de nouveaux tiroirs de sens et d'émotion.

L'histoire ? Là encore, le texte de dos en donnera une excellente idée. Disons simplement que c'est celle de l'éducation du jeune Mikédi, fils d'un chef de guerre, par Miyamoto Musashi, un rônin (samouraï privé de maître) dont l'existence est historique mais qui, dans la grande tradition de l'épopée — transformation de l'histoire, ou de ce que l'on croit en savoir, en légende — , est complètement revue et corrigée par la fantaisie du narrateur : Thomas Day, qui s'est mis dans la peau de Mikédi pour raconter à la première personne la quête aux mille rebondissements de celui-ci.

Cette identification, qui est passée par une longue immersion dans la culture japonaise, mérite d'ailleurs un grand coup de chapeau, tant elle donne de crédibilité au récit. Non seulement les rituels du thé, des combats au katana, du seppuku, sont rapportés avec une précision qui confère aux étapes codées du « roman d'apprentissage » (initiation sociale, guerrière, amoureuse, philosophique…) un puissant parfum d'authenticité, mais les dialogues de sagesse, avec leur petit côté énigmatique, leurs paradoxes zen, les images qui les illustrent, sont typiques d'une certaine littérature japonaise. Et sans que cela soit le moins du monde laborieux ! Ici, la documentation, parfaitement intégrée, devenue une seconde nature, ne sent jamais le moisi de la fiche élaborée avec application et s'harmonise parfaitement avec les envols de l'imagination : les cités flottantes de Kido soulevées par les monstres aquatiques sur lesquels elles vont se poser afin de recueillir sur leur carapace les conques contenant la fameuse encre de Shô — une séquence digne du meilleur Brussolo ! — ; l'encre de Shô elle-même, avec ses redoutables propriétés ; le Palais des Saveurs ; la Pagode des Plaisirs et son subtil système de jetons ; le tatouage magique de Musashi ; et j'en passe… À tel point qu'on imagine assez bien Thomas Day écrivant son livre en kimono, alternant le thé et le saké, et posant son point final en ayant, à force, les yeux irrémédiablement bridés.

Fallait-il que nous soit donné en annexe le détail des sources, bibliographiques et filmographiques ? Assurément, l'auteur procède ici par honnêteté, souci artisanal de montrer le soin qu'il a apporté à son œuvre, mais le magicien doit-il nous expliquer ses tours, nous montrer l'envers du décor, les moyens par lesquels il a créé l'illusion ? En fait, je crois que Thomas Day a péché ici par modestie académique — comme si Zola, publiant Germinal, s'était senti obligé de livrer en fin de volume toute sa documentation sur la mine pour nous rappeler que ses impressionnantes connaissances en ce domaine n'étaient que le fruit d'un travail d'enquête. Ce faisant, il a oublié que l'art est artifice et que l'on n'en voudra jamais à un artiste de faire son miel de tout ce qui lui tombe sous la main, ses expériences, ses voyages, ses lectures, et d'exercer sa magie sans nous en donner les secrets — l'essentiel de ces secrets, le mystère par lequel une imprégnation se mue en œuvre d'art restant de toute façon insondable, y compris pour l'artiste lui-même. C'est d'ailleurs, curieusement, un des enseignements de Musashi.

Détail… Remarque de cuistre, j'en suis conscient… Car, fantasy ou conte, œuvre de genre ou littérature dite « blanche », tout simplement (parce qu'elle se publie sous couverture blanche comme chez Gallimard, Flammarion ou P.O.L.), peu importe en fin de compte : c'est bien d'un livre magique qu'il s'agit ici. Parce que la magie y joue sa partie, bien sûr, mais surtout parce qu'il semble avoir été composé en état de grâce, qu'il charme (au sens premier du terme) par ses trouvailles de situation, la complexité douce-amère de sa « leçon », son mélange de violence et de tendresse, de crudité et de poésie délicate, son économie (seulement un peu plus de 250 pages là où d'autres se seraient répandus sur une trilogie), bref, son développement dans la verticalité, c'est-à-dire la profondeur, plutôt que dans l'horizontalité — qui est, comme on le sait, la position de la mort — , et last but not least, son style.

Musashi, le maître samouraï, possède au nombre de ses talents celui de sculpter au sabre une vague déferlante de façon à y faire brièvement apparaître un dragon, ou le sang giclant d'une blessure de façon à y suggérer un tigre avant que celui-ci ne se résolve en pluie. Ainsi Thomas Day procède-t-il avec les mots, faisant surgir ici et là une métaphore splendide, une vision impressionnante, une vigoureuse sentence. C'est sa voie du sabre à lui. Étrangement, mais dans la logique des grands malades d'écriture qui viennent à maturité, elle le mène aujourd'hui, après la voie punk, steam ou non, de Rêves de guerre, de L'Instinct de l'équarrisseur et de Stairways to hell, à la sûreté de touche d'un livre enchanteur, un des meilleurs, sinon le meilleur de la production française d'imagination de la rentrée 2002, à ranger sans hésiter à côté des magnifiques Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar.

Le Troqueur d'âmes

Étrange objet que ce Troqueur d'âmes, à bien des égards. D'abord parce qu'il est doublement posthume. Entamé par Alfred Bester, avant qu'il ne disparaisse en 1987, il fut achevé par Roger Zelazny, mort en 1995, et parut finalement en 1998 aux Etats-Unis. Étrange surtout par son contenu, totalement foutraque, et détonant franchement au sein de la production S-F actuelle.

On s'épargnera la peine de résumer une intrigue à ce point déjantée, tout juste en posera-t-on les bases : Alf, journaliste au Rigodon, est envoyé à Rome pour enquêter sur une étrange boutique où, comme il le découvrira rapidement, des hommes de toutes les époques se rendent pour y exaucer leur vœu le plus cher ou se débarrasser de leurs tares les moins avouables. Parmi la clientèle, on croisera Edgar Allan Poe, Beethoven ou Cagliostro. Et d'autres créatures beaucoup moins définissables. Les protagonistes de ce récit sont nombreux, et ne sont pas forcément ce qu'ils semblent être, voire ce qu'ils pensent être. Les événements se succèdent à une vitesse effarante, les lieux et les époques se succèdent, se superposent, et le lecteur se sent rapidement aussi perdu que le héros.

L'intrigue du Troqueur d'âmes n'est pas sans évoquer le van Vogt de la grande époque : un bordel absolument pas maîtrisé, trois idées par page, généralement pas développées, et une cadence qui ne faiblit pas. Les personnages en revanche, et les dialogues surtout, portent bien la marque de Bester et de Zelazny. Truculents, érudits et cyniques, ils s'affrontent en des joutes verbales ma foi pas déplaisantes.

L'histoire semble parfois n'avoir ni queue ni tête (même si les auteurs retombent in fine sur leurs pattes), nombre des épisodes contés sont absolument gratuits et ce roman est définitivement à classer parmi les œuvres les plus mineures de ses progéniteurs. On n'ira pourtant pas jusqu'à déconseiller sa lecture.

Le Quadrille des assassins

Malgré une trilogie globalement décevante chez J'ai Lu (Les Aventures de Pierre Pèlerin), Hervé Jubert m'a toujours semblé avoir un fort potentiel, entrevu dans ses deux premiers romans parus dans la collection « Abysses » il y a quelques années. Après la lecture de ce Quadrille des assassins, je commence à douter…

Levons tout de suite une ambiguïté : si le roman paraît dans une collection pour la jeunesse, il n'en a pourtant aucune caractéristique et n'hésite pas à l'occasion à mêler violence et sexe — l'une des premières scènes du livre décrit un meurtre assez peu ragoûtant.

Le Quadrille des assassins ne relève de la S-F que de façon lointaine. L'époque n'est pas précisée, futur proche ou présent parallèle. L'action se déroule pour l'essentiel dans des villes-musées, reconstitutions de lieux emblématiques de périodes révolues : le Londres du XIXe siècle, le Paris de Louis XIV ou la Venise des Doges. Ces lieux, avec quelques autres, sont devenus des centres touristiques majeurs, sortes de Disneylands historiques.

Pour le reste, le roman de Jubert œuvre plutôt dans le registre du fantastique : son héroïne est une magicienne, la sorcellerie est présente tout au long du récit et le diable en personne viendra même faire une apparition. Qu'importe, Jubert a toujours affiché un dédain royal pour les genres, qu'il s'est toujours plu à mêler, plus souvent pour le meilleur que pour le pire, d'ailleurs.

L'intrigue en deux mots : Roberta Morgenstern, sorcière employée au Bureau des Affaires Criminelles, est chargée d'enquêter sur un meurtre commis dans le Londres reconstitué. Elle est accompagnée d'un jeune collègue, Clément Martineau, dont c'est la première mission. Ils découvriront rapidement que le tueur en question est un célèbre personnage historique — Londres, XIXe siècle, assassin, ai-je besoin de vous faire un dessin ? D'autres événements similaires vont bientôt se dérouler à Paris, conduisant les enquêteurs à s'intéresser au créateur de ces villes-musées, vieillard qui semble devoir sa longévité à autre chose qu'aux progrès de la science.

En premier lieu, Le Quadrille des assassins souffre d'un récit extrêmement linéaire : les personnages se rendent dans une première ville, résolvent l'affaire, partent pour une deuxième ville, etc. C'est le moindre de ses défauts. Le vrai problème, c'est que ce roman est d'une vacuité totale. L'univers mis en scène n'a pas plus d'épaisseur qu'un décor de théâtre. Les personnages ne sont ni attachants, ni sympathiques, ni même intéressants. Le style est totalement impersonnel. Et surtout, Jubert a beau multiplier les péripéties et les scènes d'action, en particulier dans le dernier quart du récit, on s'ennuie à pleurer. Certains de ces défauts étaient déjà sensibles dans les œuvres précédentes de l'auteur, mais ils n'ont jamais été aussi criants. Jusqu'alors, Jubert parvenait à les masquer derrière une imagination fertile et un goût pour l'insolite salvateurs. Cette fois, rien ne vient sauver le navire du naufrage.

Le Slynx

Nous sommes sur l'ancien site de Moscou : une mystérieuse explosion nucléaire et trois siècles écoulés ont ramené la société à un état moyenâgeux et rendu les humains semi-bestiaux. Sauf les Anciens qui vivaient au moment de l'Explosion, devenus immortels (sauf accident ou maladie) et témoins impuissants de la dégénérescence de leurs descendants. Une fantasy satirique (en dépit de vagues allusions à la radioactivité) qui rejoint curieusement la S-F des Fables de l'Humpur de Pierre Bordage, avec son protagoniste homme-cochon et l'emploi d'un langage aux archaïsmes étudiés (il faut remercier le traducteur pour avoir paré le texte des couleurs du français du XVIe siècle ainsi que pour ses notes de bas de page, fréquentes et indispensables à qui n'est pas imprégné de culture russe).

Mais Tatiana Tolstoï est moins optimiste et plus cruellement comique que Bordage. Coïncidence ? elle vient de la littérature générale, et Le Slynx est un livre sur les livres, qui ne cesse de faire des citations des poètes russes, et se réfère sans cesse au plus prestigieux de tous, Pouchkine. Son village futur est un miroir déformant de la politique russe du vingtième siècle : il change de nom avec chaque nouveau dictateur, on guette avec crainte les « méchants Tchétchènes » (qui ne viennent jamais), le pouvoir émet des oukases, et tout le monde se cache soigneusement quand passe la police médicale, qui emporte les gens sans espoir de retour. Et les livres sont, bien sûr, tous interdits — ils pourraient vous rendre malade, n'est-ce pas. Il y a des passages à rire aux larmes, comme ce service funéraire des Anciens (pp. 165-173) où tout le monde dit du mal de la défunte, mais en profite pour exalter le passé en défendant des positions qui n'ont pas varié d'un iota. Même les « dissidents » en prennent pour leur grade avec leur adoration anachronique des photocopieuses et leur espoir dans l'aide de l'Occident.

Nous suivons la vie de Benedikt, modeste copiste ballotté entre ses parents, des gens d'avant, trop tôt disparus, son mentor Nikita (lui aussi un Ancien), et la fille dont il est amoureux, Olenka. Dans une dystopie classique, la culture et l'amour permettraient au protagoniste naïf de se désaliéner. Et Benedikt en passe fort près, via une amourette avec Barbara, qui a, elle, assez de jugeote pour savoir que tous les livres n'ont pas été écrits par le tyran du moment, Fiodor Kouzmitch. Mais Benedikt tombera dans d'autres bras, et sera présenté au chef de la police : une aubaine, car on sait que ce sont les censeurs qui ont les meilleures collections de livres interdits. Un désastre, car, avec le pouvoir, Benedikt, qui n'était déjà pas une lumière, devient abject. Et la lecture ne le sauvera pas : il met sur le même plan Anaïs Nin et Le Ninja au manteau sanglant…

Est-il indécent que l'on puisse rire autant d'un livre aussi noir ? Peut-être qu'une fois admise l'idée que l'homme est irrémédiablement mauvais, et ne pensera jamais qu'à porter tort à son prochain pour son propre gain, seul reste l'humour comme manière d'aborder le monde. De toute façon, Tatiana Tolstoï le fait brillamment, bâtit un univers affreux, nous rassure finalement : quelle chance nous avons de lire des livres ; quelle chance nous avons de lire le sien.

Ça vient de paraître

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