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Panique à l'université

Alors, comme ça, l'année prochaine, tu vas à la fac ? Ben mon gars, qu'est-ce que tu veux que je te dise, c'est bien, mais pas tout de même comme si tu avais conquis l'empire de Moctezuma à la tête de cent cojonudos. Et puis, tu devrais lâcher ton Bifrost pour réviser tes Maths, hmm ? Quoi ? Tu veux pas qu'on te donne des ordres ? Dans ce cas, tu me sembles paré à lire le dernier Stephenson. Son premier roman en solo, en fait. Alors oublie l'avis de ta conseillère d'orientation et les campagnes universitaires de ton paternel qui croit encore que tu fais la bringue en sifflant du Champony. Ça va chunker !

À la Mégaversité, un complexe de tours, couloirs labyrinthiques et réseau en sous-sol qui fait passer les prisons du Piranèse pour ta tente de camping, la multiplicité des orientations finit par désorienter, aussi bien les corps que les esprits. Au point que les étudiants retrouvent un semblant de vie policée en multipliant les confréries nomades. Pas d'Alpha Beta Pha Phe Phi Pho Phu, mais de véritables tribus qui portent le nom de TRUC, Terroristes, Pires Pyromanes, BUS (Bataillon Underground Stalinien), Défoncés Déjantés, et les greluches Têtes en l'Air qui couinent comme dans un épisode de Beverly Hills, période Brandon Walsh. Rajoute les rôlistes de Shekondar avant d'abandonner la surface. Au sous-sol, les techs de surf, agents de maintenance recrutés dans la communauté crotobaltislavoniaque, descendants des Scythes qui persécutent les rats géants lorsqu'ils ne passent pas la serpillière. Et, au sommet, le conseil de la fac présidé par Septime Severe Krupp, recteur qui détient un pouvoir non exercé, ce qui le rend infaillible. Rajoute quelques électrons libres comme Sarah, l'apprentie lesbienne, Casimir et son air gun, deux étudiants qui se livrent une lutte darwiniste à coups d'AC/DC ou de Pasacaille et thème fugué en ut mineur, et tu obtiens une bombe aux hormones et à la bière Schlitz. Ça le fait, je te prie de le croire, mieux que les zinzins de ton benêt de grand frère qui de toute façon te ment quand il prétend bourriquer trois étudiantes par semaine. Non, mais, t'as vu sa tronche de cratères, on dirait une pizza aux câpres ! Je m'égare ? C'est le but, compadre, le chaos total, à grandes rafales d'AK 47 contre les barricades de cannelloni froids, car telle est la volonté de la Grande Roue, l'une des plus grosses enseignes en néon de l'humanité qui tient lieu de divinité à une université sans repères. Et le ventilo est son prophète. Chunka, chunka !

Platon avait écrit La République, société idéale reposant sur la bonne entente de trois castes : magistrats, gardiens et travailleurs. En glissant toutefois cet avertissement : « Qui gardera les Gardiens ? », Neal Stephenson s'engouffre dans la brèche, rétablit la tripartition en structure close et propose une déréliction totale du savoir, doublée d'une perdition lente des connaissances à travers le symbole du Ver, virus informatique qui vide l'intelligence tandis que la population estudiantine recouvre son instinct. On se souvient du Kampus de James E. Gunn, qui décrivait une université policière. Ici, l'on pense davantage au Catch 22 de Joseph Heller, dans la capacité qu'a l'institution de composer avec le chaos. Pour le reste, en tenant compte des longueurs (marque de fabrique chez Stephenson, consubstantielles au style, on doit l'accepter), il s'agit d'un roman hilarant qui révèle une face inattendue de cet auteur janséniste que l'on ne cesse d'admirer.

Le Dernier magicien

Seattle, milieu des années 80. Le Magicien se déplace dans les rues en suivant un parcours invariable. Il a dans ses poches un sac de pop-corn destiné aux pigeons, et juste assez de monnaie pour se payer une tasse de café. Pas plus, jamais. Donner plus qu'on ne reçoit est la première règle de la Magie. Pour le reste, Seattle nourrit et abrite celui qui la respecte. Et le Magicien connaît chaque détail de son histoire. Un excès de mémoire par défaut, car il est amnésique. Le Viet vet ne peut, ou ne souhaite plus, se rappeler du napalm et des hélicoptères, de tous ces actes ignobles commis alors qu'il n'était qu'une machine à tuer. Depuis, il poursuit sa rédemption en absorbant la peine des inconnus croisés dans le bus ou rencontrés sur un banc. Car il détient la Connaissance, ce pouvoir de dire la Vérité révélée par la communauté des enchanteurs. Pour l'essentiel, Raspoutine, un géant d'ébène qui danse au rythme des pulsations urbaines, et Cassie, étrange femme au physique changeant, élève du légendaire Merlin. Le Don est affaire de rituels pratiqués au quotidien, à condition de ne jamais prendre ce que l'on désire le plus. Comme une femme. En l'espace d'une nuit, le Magicien va devoir affronter Linda, qui déploie les séductions de sa vie précédente : sexe, drogue, alcool et violence. Au moindre faux-pas, Mir le démon se répandra dans la ville, mais la tentation est grande de retrouver une existence normale. On survit à l'enfer, pas à la réalité…

Ce livre est un tour de force. Concentrant les éléments propres à la fantasy dans l'espace urbain, il parvient à les purifier en revenant à l'essentiel. L'objet de la quête est un hamburger jeté, l'armure resplendissante un pardessus douteux, et le prince charmant un sans-abri qui se décrasse dans les toilettes publiques pour ne pas ressembler à un fouilleur de poubelles. La Magie consiste à résister au froid, ou à réconforter l'autre d'une parole. Vivre un jour de plus, et c'est déjà pas mal. Graffiti du métro ou comptines entendues au coin de la rue sont des formules d'invocations pour qui sait les identifier, en l'occurrence une bande de clodos formant la dernière Table Ronde. On pense au personnage du Wizard dans Taxi Driver, le vétéran des cabs qui détient la mémoire de la nuit. Les héritiers d'Arthur ont toujours été à part. Supérieurs au commun, ils sont tombés bien bas, d'une terrifiante hauteur de trottoir. Le regard des autres interdit de se relever. Et bien plus qu'à l'habituelle ménagerie d'elfes ou de nains, l'étrange appartient aux sans-abri, à cette communauté des marginaux confinés par force dans l'étrangeté. Sans misérabilisme, déployant un style remarquablement sobre, Megan Lindholm marque la différence entre être une personne et n'être personne. Un roman que l'on rangera à côté du Neverwhere de Neil Gaiman. Excusez du peu.

La Villa des mystères

Repris en poche après une première édition chez Métailié (dont on ne se lasse pas de vanter la justesse de vue éditoriale), La Villa des mystères est une œuvre courte, issue de l'imagination délirante et débridée d'un auteur argentin inconnu sous nos longitudes. C'est l'occasion pour le lecteur francophone de faire une incursion jubilatoire du côté du fantastique « Rio de la Platesque », genre très particulier dont les plus illustres représentants s'appellent Borges, Cortazar ou Quiroga. C'est qu'à l'instar des anglais (et au contraire des français, décidément irrécupérables), les sud-américains n'ont pas de problèmes de conscience post-idéologique à l'idée d'écrire (et à fortiori, de lire) du fantastique, allant même (quelle impudence) jusqu'à classer parmi leurs classiques des œuvres qui relèvent purement et simplement de ce genre si décrié dans nos contrées.

De fait, le lecteur se plongera avec délectation dans ce hold-up littéraire qu'est La Villa des mystères. Hold-up, car il y est question d'une des plus grandes supercheries de l'histoire de la littérature (dont on s'abstiendra évidemment de souffler mot ici), hold-up car Federico Andahazi manie la plume avec une telle légèreté qu'il est impossible de lâcher la chose avant de l'avoir lue jusqu'au bout (voire relue).

Situé au tout début du XIXe siècle, La Villa des mystères gravite autour du fameux séjour à la Villa Diodati de cinq personnages peu recommandables, lesquels se donnent comme défi littéraire d'écrire la meilleure histoire de fantastique gothique qui puisse se concevoir. Vous l'aurez compris, il s'agit là de Percy et Mary Shelley, Lord Byron et Claire Clairmont, tous quatre flanqués du sombre docteur Polidori, raté patenté et secrétaire jaloux de Byron.

De ce séjour tout sauf anodin naîtra l'un des plus grands romans de la littérature contemporaine, Frankenstein ou le Prométhée moderne, signé Mary Shelley. En parallèle, c'est aussi l'occasion pour Lord Byron de livrer un demi-roman, jamais achevé, dont le thème sera repris par Polidori (au très grand agacement de Byron, qui l'avait renvoyé depuis peu) à l'occasion de son chef-d'œuvre Le Vampire. Voilà pour la vraie réalité de la vraie vie.

Dans le roman de Andahazi, les choses se découpent selon l'Histoire, mais sont vues à travers le prisme (déformant) du fantastique. Polidori y joue le rôle d'un homme frustré, brûlant d'accoucher du chef-d'œuvre qui lui ouvrira enfin les portes de la gloire, lui donnant ainsi la juste revanche dont il rêve depuis des années sur son patron/rival Byron.

Alors que le docteur Polidori est l'objet des moqueries des autres convives du séjour, alors que la tempête se déchaîne sur le lac Léman et que la Lune gibbeuse inonde la lande de gouttelettes photoniques blanchâtres (il faut faire gothique, on vous dit), une manifestation surnaturelle change le cours du roman (une manifestation qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler le très délirant Pizzeria Inferno de Michele Serio publié là encore — mais est-ce vraiment un hasard ? — chez Métailié).

Rongeant son frein dans le placard puant qu'on lui a assigné comme chambre, Polidori trouve une étrange lettre, écrite par un monstre, qui lui conte l'histoire pleine de stupre et de fornication des jumelles Legrand. Affamées de sexe et de sperme, les deux sœurs (désormais vieilles) n'ont-elles pas un secret à cacher ? Et quel funeste pacte acceptera Polidori en obéissant à ces mystérieuses lettres ?

Si le propos tient évidemment du roman gothique, Andahazi s'amuse énormément à nous décrire les scènes pornographiques les plus rudes avec une plume très XIXe siècle. On rit beaucoup, on tremble parfois, mais on reste stupéfait par la maestria avec laquelle l'auteur tisse son histoire. Chapitres courts et incisifs, haute tenue littéraire, pour un scénario évidemment abracadabrant, mais somme toute parfaitement crédible. Bref, un coup de maître pour un roman hommage à lire absolument. Félicitons au passage Folio « SF » de l'avoir inscrit à son catalogue.

Le Souffle du temps

Planet Opera contemplatif publié en 1981, Le Souffle du temps complète le travail de « Lunes d'encre » sur Robert Holdstock. Avec ce roman de « presque jeunesse » (l'auteur a trente-trois ans quand paraît le livre), le lecteur curieux découvrira un Holdstock étonnant et peu connu, à des années lumières des sombres histoires celtiques qui ont fait son succès.

De fait, Le Souffle du temps mêle avec bonheur (mais lenteur) description d'un monde radicalement étranger, voyage dans le temps, réflexion sur l'incommunicabilité et éloge de la différence. Un cocktail somme toute passionnant, même si l'histoire n'est pas faite que de rebondissements et d'action. Ici, pas d'extraterrestres gluants ni de vaisseaux spatiaux belliqueux, mais bien l'itinéraire personnel d'un homme, à la recherche de signification, de sens et d'histoire. Dès lors, c'est la planète elle-même qui accède au statut de personnage à part entière, tout comme l'attente et la folie. Si Solaris est cité dans la quatrième de couverture, ce n'est pas innocent, Le Souffle du temps proposant une relecture radicale du « contact », tellement usé en S-F. Le Monde inverti est également invité, mais d'une manière sans doute plus subtile, dans la description d'une réalité subjective, capable de pervertir la réalité objective, si tant est que ce concept ait encore un sens.

Le Souffle du temps se déroule sur Kamélios, alias le monde de VanderZande. Une planète toxique, changeante, traître et dangereuse, sur lequel les humains tentent de survivre via différentes méthodes. L'exploration pure et simple, avec non pas des scaphandres, mais des masques filtrants (les conditions de pression et de température n'ayant rien d'effrayant) et depuis une sorte de cité-bulle baptisée la Cité d'Acier, ou bien l'installation sous forme de communautés agricoles, après modification physique et biologique des humains qui les composent. Deux philosophies évidemment incompatibles, avec la méfiance réciproque que cela entraîne. Au-delà de ce postulat social déjà propice au débat d'idées, Kamélios intéresse tout particulièrement les pionniers en tant qu'anomalie temporelle. En effet, certains vents (pas tous) ont des effets sur la nature même de la réalité, emportant ou ramenant des objets dans les brumes du temps. Kamélios regorge d'épaves manifestement extraterrestres, déposées par le souffle du temps pendant quelques semaines, avant de disparaître suivant la même méthode. Incompréhensible et inconcevable, ce « voyage dans le temps » est-il un moyen de transport extraterrestre d'une race ayant jadis habité Kamélios ? N'est-ce au contraire qu'un fantasme, une sorte de travestissement illusoire directement issu de l'esprit humain qui l'observe ? Certains pionniers en ont fait l'expérience en disparaissant dans le souffle du temps, mais aucun n'a pu revenir pour témoigner.

Dans ce cadre mystérieux, les explorateurs développent une société curieuse, basée sur la chance et le hasard, avec des lois implicites difficilement crédibles. Pourtant, le quotidien prend toujours le dessus, le monde de VanderZande ayant l'étrange particularité de changer les humains, temporairement d'abord, puis définitivement. Lassitude, ennui et parfois folie sont souvent au bout de la route, notamment pour Leo Faulcon, dont la vie manque singulièrement d'intérêt. Faisant équipe avec son amante Léna, tous deux s'associent avec Kris, un nouveau venu pas encore contaminé par Kamélios et dont l'enthousiasme reste entier. Ensemble, ils découvrent une épave sur le rivage d'une mer calme, une épave qui n'apporte rien de concret, mais qui symbolise le point de départ d'une vraie révolution. Kris a en effet un secret. Il est venu sur Kamélios pour retrouver son frère Mark, emporté par le souffle du temps quelques mois plus tôt. Pour Kris, cela ne fait aucun doute ; Mark est vivant, quelque part dans un ailleurs inaccessible, mais vivant. Dès lors, de révélations en révélations, Leo retrouve son énergie perdue, découvrant peu à peu la nature de Kamélios, et un sens général à défaut d'une explication.

Si Le Souffle du temps peut laisser sceptique quant à ses tenants et aboutissants, il détonne néanmoins par son originalité sombre et désincarnée. La plume est rarement légère, toujours profonde, distante, installant un climat de malaise et d'attente parfois pénible. Au final, pas de révélations fracassantes, mais des pistes originales et intelligentes, qui ne font rien d'autre qu'évoquer des possibilités. Au-delà de son aspect strictement descriptif, Le Souffle du temps n'est pas dénué de poésie et de mystère, d'où un plaisir de lecture indéniable, mais pas forcément convainquant. Une curiosité à découvrir, sans doute réservée aux plus motivés.

L’Ombre du Shrander

Dernier ouvrage et grand retour à la S-F de M. John Harrison, L'Ombre du Shrander (traduction douteuse de Light) est l'essence même du roman fantastique moderne. Épique, fou, complètement barré, lumineux, génialement écrit, éclaté dans sa narration, sombre, ambitieux et renversant. Autant dire que le voyage promis par Light (on abandonne L'Ombre du Shrander, d'accord ?) est de ceux qu’on n’oublie pas.

De par sa forme et son fond, Light appartient au nouveau M. John Harrison, en opposition à l'ancien, responsable de La Mécanique du centaure et de la géniale/illisible trilogie de « Viriconium » (voir ici, et là encore). On y trouve tous les ingrédients du space opera à la Ian M. Banks, mais détournés d'une manière très « harrisonienne ». Les fans apprécieront au passage l'influence d'Harrison sur Banks avec La Mécanique du centaure et celle de Banks sur Harrison avec Light. C'est ce qu'on appelle un cercle tout sauf vicieux, car donnant des œuvres qui sont aisément classables au rang des chefs-d'œuvre du genre. Du genre ? Peut-être plus, dans la mesure où des auteurs de la stature de Banks ou Harrison se permettent justement d'en sortir, pointant de fait au rayon « littérature générale » avec beaucoup de talent. Au final, c'est de littérature tout court qu'il s'agit, avec des perspectives exceptionnelles, des réflexions profondes, un vrai souci humain dans le traitement des personnages et… un humour ironique ou cynique omniprésent. C'est d'ailleurs sans doute l'une des grandes réussites de Light. Un texte à la fois drôle, à la limite du foutage de gueule (le passage du canari jaune vaut le détour), et paradoxalement très sérieux, poétique, voire bouleversant. De quoi embarquer tout lecteur dans une aventure expérimentale exceptionnelle, et ce jusqu'aux dernières pages, vers cette prétendue révélation finale tant espérée, qui en donne finalement si peu et tellement. L'ombre de Buzzati n'est pas loin, celle du K. toute proche, Shakespeare se cache au gré des pages, Peake à peu près partout, on pourrait chercher les références pendant des heures, mais ce serait oublier le plaisir intense procuré par la lecture de Light. Un vrai grand roman, de ceux qui rassurent, réconfortent et enthousiasment.

La quatrième de couverture (l'anglaise comme la française) commence par la fin. Soit. Sous la bande de Kefahuchi (un amas d'étoiles, de trous noirs et d'autres saletés tellement denses que personne n'en est jamais revenu vivant), sur un astéroïde perdu, trois objets vieillissent doucement : une paire de dés en os, un squelette humain complet et un vaisseau spatial abandonné. Light raconte leur odyssée en trois histoires parallèles, enchevêtrées chapitre après chapitre. C'est d'abord (de nos jours) la fuite perpétuelle de Michael Kearney à laquelle le lecteur assiste, impuissant. Physicien fou, il travaille sur des expériences mathématiques qui aboutiront (sans qu’il ne le sache jamais) à la théorie du voyage spatial généralisé. Mais sa vie quotidienne est un cauchemar. Hanté et poursuivi sans cesse par une créature épouvantable (nommée Shrander, donc) à laquelle il a dérobé une étrange paire de dés, il mène une existence de tueur pour gagner du temps, chaque cadavre lui accordant un délai supplémentaire. De Londres à New York, ses retrouvailles avec Anna (son ex-femme) ne le mènent nulle part. L'échéance se rapproche, et Kearney doit un jour payer. Payer quoi ? Qui ? Et pour quelles obscures raisons ?

Ailleurs, beaucoup plus tard (en 2400, précisément), Seria Mau Gemlicher tente de redevenir elle-même en retrouvant son humanité. Amas de chair plus ou moins palpitante maintenue en vie dans une cuve spéciale, elle est le cerveau et le pilote du vaisseau White cat, entité à la fois artificielle et humaine, construite à partir d'une technologie extraterrestre oubliée, exploitée sans aucune conscience par les humains qui en ont découvert les restes. Poursuivie par d'autres vaisseaux issus de la même technologie, hantée par ses rêves de petite fille, elle part à la recherche d'elle-même et (peut-être) du seul homme à avoir jamais voyagé dans la bande de Kefahuchi.

En parallèle, on suit la pathétique histoire d'Ed Chianese, ancienne gloire de l'exploration spatiale, désormais camé (on dit « twink ») jusqu’aux yeux via les rêves offerts par les citernes (on dit « tank ») dans lesquelles il survit, l'épine dorsale connectée à une réalité virtuelle, indifférent au sort du monde extérieur. Mais ce dernier le rattrape sous la forme de deux sœurs, très occupées à massacrer leur monde pour récupérer ce qu'Ed leur doit. Chianese finira oracle dans un cirque ambulant, avant de se confronter lui aussi avec son propre Shrander… (Mais qu'est-ce que le Shrander ? Un démon intérieur ? La quête de son individualité ? Un cauchemar ? Une rédemption ?)

Des personnages remarquables de crédibilité, attachants, déchirés, angoissés, paniqués, auxquels on s'identifie avec une facilité déconcertante, une narration parfaitement maîtrisée, un style inimitable, Light laisse pantois une fois la dernière page tournée. De par sa très haute tenue littéraire, sa fluidité, la profondeur du propos et l'évidente vigueur de la prose, ce roman est appelé à faire date. Pour un retour, c'est d'un coup de maître qu'il s'agit, et l'on se prend à espérer que les éditeurs français se précipitent sur les autres titres disponibles, notamment le recueil de nouvelles Things that never happen, dont la presse anglo-saxonne dit le plus grand bien. Au final, Light se dévore à la manière d'un roman de Ian M. Banks, réaffirmant au passage l'excellence de la S-F anglaise, dont les voix originales et intelligentes redonnent quelque espoir à un genre qu'on dit moribond.

Les Menhirs de glace

Après la sortie de Chronique des années noires, Folio « SF » en profite pour rééditer un autre ouvrage de Kim Stanley Robinson, sous une couverture plutôt élégante même si curieusement pixélisée. Publiée en 1984, Les Menhirs de glace est l'une des toutes premières œuvres du futur auteur de la très primée « Trilogie Martienne ». On y décèle déjà son intérêt pour la planète rouge, avec cette histoire de mystification de la mémoire somme toute intéressante, à défaut d'être fondamentale.

Si la quatrième de couverture insiste sur ces fameux « menhirs de glace » découverts par une expédition sur Pluton, autant savoir que cette curieuse construction ne sert que de toile de fond. Robinson (c'est son habitude) travaille autour de plusieurs personnages, via une histoire étalée sur un demi-millénaire (tout de même). Trois parties pour trois longues nouvelles, articulées autour d'une seule idée, la mémoire.

Car l'humanité vit alors un âge d'or. Les progrès scientifiques permettent désormais de vivre plus de 1000 ans, mais les choses sont compliquées par la déliquescence de la mémoire. Comment conserver son identité et son intégrité personnelles quand on oublie régulièrement les « anciennes vies » que l'on a vécues ? Que devient l'Histoire ? D'autant que cette apparente longévité n'implique pas forcément une objectivité historique améliorée. Si les acteurs mêmes de l'Histoire oublient leur participation, rien n'empêche les vainqueurs d'écrire la version officielle. Comme toujours. Comme partout.

Les Menhirs de glace débute par un journal. Celui d'Emma, aux prises avec une mutinerie dans un vaisseau minéralier. Lassés d'une vie contrôlée par le « Comité », les mutins bricolent deux vaisseaux pour foutre le camp du système solaire et aller voir ailleurs si la vie est plus belle. D'abord réticente, Emma est séduite par l'idée d'une révolte contre le Comité qu'elle méprise. Elle aide donc les mutins à concevoir un système de survie suffisant pour tenir un bon siècle. De quoi trouver une planète viable avec un peu de chance, mais surtout de quoi ne pas mourir tout de suite. Une fois la chose réglée et « l'expédition Davydov » lancée, Emma repart sur Mars avec ceux qui n'ont pas voulu joindre l'expédition, pour tomber en pleine révolution. La colonie ne supporte pas non plus le joug du Comité, et de violents combats débutent pour l'indépendance de la planète rouge. La répression est terrible et la sédition matée dans le sang. Fin de la première partie.

Situé 300 ans plus tard, la seconde partie du roman tourne autour du personnage de Hjalmar Nederland, archéologue iconoclaste qui ne croît pas à la version officielle du Comité concernant la révolte martienne. Une version douteuse qui parle de massacres perpétrés par les rebelles, ces derniers ayant lâchement assassiné femmes et enfants avant de se suicider collectivement en faisant sauter les dômes de leurs villes. Chef d'un chantier de fouilles à New-Houston, Nederland trouve des éléments de preuve concernant la véritable Histoire de la sédition martienne, dont le journal d'Emma. De déprime en déconvenues, il tente d'imposer la vérité avant d'être récupéré en beauté par le Comité qui trouve forcément une explication raisonnable. Pendant ce temps (mais pas avant la page 250, quand même), des explorateurs découvrent sur Pluton un cercle de blocs de glace inexplicable, avant de le baptiser Icehenge en référence au célébrissime Stonehenge. Spéculations folles vont bon train autour des constructeurs. Extraterrestres, Atlantes, Elvis Presley, tout y passe. Mais Nederland a son idée. Certains passages du journal d'Emma laissent penser que Icehenge a été construit par la fameuse expédition Davydov. Une version qui s'impose comme la seule valable. Fin de la deuxième partie.

Troisième partie 150 ans plus loin. Edmond Doya fait un travail historique nécessaire en partant du principe que non, vraiment non, Icehenge n'a pas été construit par l'expédition Davydov, mais relève d'une mystification historique tragique dont on ne soufflera mot ici. Vrai, pas vrai ? comment savoir ?

Long, parfois fatigant, mais toujours élégant et finalement passionnant, Les Menhirs de glace n'est certes pas une œuvre majeure, mais a le mérite d'explorer avec brio le territoire de la mémoire, de la validité de l'Histoire et du temps qui passe. « La vie est l'histoire de nos oublis », précise l'auteur avec raison et poésie…

Tour à tour magnifiques et pathétiques, les personnages illustrent bien la façon dont nous autres, pauvres humains, traçons tant bien que mal notre route à travers un espace incompréhensible et inconcevable, avant de disparaître dans le néant. Les Menhirs de glace n'est finalement qu'une parabole autour du célèbre palindrome latin « in girum imus nocte et consumimur igni ». Nous tournons en rond sans fin dans la nuit, et nous sommes consumés par le feu.

Légendes de la nuit

On ne présente plus Richard Matheson, auteur américain culte à qui l'on doit quantité de nouvelles, romans et autres scénarios (ciné et télé), tous caractérisés par leur très grande efficacité. Opus « rassembleur », Légendes de la nuit réunit quatre romans, l'ensemble formant un panorama assez juste de la vie littéraire de l'auteur. Ainsi, le célébrissime Je suis une légende (écrit en 54) précède le poétique Le Jeune homme, la mort et le temps (1975), avant Otage de la nuit (1989) et À sept pas de minuit (1993). Outre une politique éditoriale axée sur la publication d'inédits, la collection « Lunes d'encre » poursuit ainsi en parallèle un chemin « omnibus », après la sortie des intégrales des nouvelles de Dick, le rassemblement de « La Forêt des Mythagos », certains romans de Bradbury ou l'édition définitive de L'Echiquier du mal. On ne peut que s'en féliciter, même si le prix des pavés ne va pas forcément sans suffocation. Rappelons aux plus râleurs que les livres « Lunes d'encre » sont beaux, bien finis, bien fichus, et qu'ils vieillissent remarquablement bien quand on les compare aux poches, rapidement jaunis après achat.

Légendes de la nuit est un livre à réserver aux fans de Matheson et à ceux qui veulent une bibliothèque complète. À la lecture des quatre romans qui composent la chose, on est frappé par la facilité avec laquelle Matheson nous ballade d'une page à l'autre, sans jamais nous laisser le temps de lâcher le bouquin. De fait, la lecture de Légendes de la nuit est agréable, intéressante et parfaitement divertissante. Sur le fond, on reste néanmoins sceptique. Les histoires sont généralement prévisibles et parfois même évidentes, pour ne pas dire mal foutues. Le principal reste que « ça marche », et il n'y a rien à ajouter.

Ainsi, Je suis une légende met en scène le dernier homme sur terre, assiégé chaque nuit par des hordes de vampires. Son unicité en fait un objet de légende, et c'est évidemment lui qui doit assumer le statut de monstre dans un monde où le vampire incarne la normalité. Pas bête, drôle, mais très largement surestimé, Je suis une légende reste un roman « à lire », ne serait-ce que pour l'habileté de son scénario. De scénario, il est justement question avec Matheson, ses livres étant presque des objets cinématographiques. Chacun de ses romans ferait un excellent film (ce qui a d'ailleurs été le cas, pour certains), sans jamais être inoubliable d'un point de vue strictement littéraire. Matheson est avant tout un fantastique réservoir à idées… Le Jeune homme, la mort et le temps est un cas à part, avec l'histoire d'un jeune homme mourant, amoureux d'une actrice des années 20, dont l'obsession lui fera remonter le temps pour une brève rencontre avec son amour. Habile, poétique et exempt de la quincaillerie corollaire au voyage temporel, le roman est sans doute le plus réussi des quatre, malgré l'évidence du scénario et l'absence de surprise.

De son côté, Otage de la nuit révèle un travers de Matheson qu'on pourrait appliquer à Dick : certains romans sont plutôt mauvais, mais feraient des nouvelles formidables. On suit ici l'ordinaire d'un couple en crise dans une maison de vacances sur la côte Est. Hanté par un adultère récent, l'homme ne peut résister à l'attraction sexuelle de la belle Mariana, dont le statut de fantôme est évident dès son apparition. Moyen, faible par endroits, Otage de la nuit est largement passable, même si les « possessions » sont assez réjouissantes.

Terminons par À sept pas de minuit, qui montre l'étendue du talent de Matheson. Avec cette histoire de mathématicien confronté à un glissement de réalité et embarqué dans une rocambolesque histoire à la James Bond, l'auteur s'en donne à cœur joie. Pas un cliché qui ne soit présent, mais balancé avec une telle ironie et un tel sens du rythme qu'on s'étonne que le texte n'ait pas déjà donné une adaptation cinématographique (patience, ça va venir).

Au final, Légendes de la nuit est un livre forcément nécessaire pour le fan de S-F. Insistons sur la publication chez Flammarion de l'intégrale des nouvelles de Matheson (avec une réédition en poche chez J'ai Lu, idéale pour les pauvres — et ils sont nombreux), tout en précisant que Légendes de la nuit ne jure pas à côté. On aime ou pas Matheson, mais il faut reconnaître son talent et son importance dans le petit monde des littératures de l'imaginaire.

Journal des années de poudre

Un western dans une collection fantastique, quelle horreur ! Brûlons immédiatement auteur, éditeur, traducteur et correcteurs avant de vouer leurs âmes maudites et malfaisantes aux 666 abysses des enfers. Non ? Bon…

Drôle d'idée, donc, de la part de la collection « Lunes d'encre » que d'éditer Journal des années de poudre d'un certain Richard Matheson… Drôle d'idée, mais finalement pas si inadéquate, dans la mesure où la politique maison vise à défendre des auteurs, et que le Richard Matheson en question n'est globalement pas si inconnu dans le petit monde des littératures de l'imaginaire. Drôle d'idée, peut-être, mais le western a cette petite tradition « pulpesque » qui n'est pas sans rapport avec la S-F la plus académique, ce qui fait que bon, que voulez-vous ma bonne dame…

Bref, le lecteur lambda est en droit de s'interroger, mais également en droit de lire ce livre qui n'a d'autre ambition que le simple divertissement. Et s'il s'agit immanquablement d'un Matheson mineur, la fan ultime ne pourra pas s'empêcher de l'ajouter aux œuvres complètes, tandis que le néophyte trouvera ici une porte d'entrée adéquate au « mystère Matheson »… De quel mystère s'agit-il ? Tout simplement de la technique (qui relève de la magie pure et simple) propre à l'auteur qui veut que toute personne qui lise un de ses bouquins ait le plus grand mal à lâcher la chose avant la fin… Pour ça, rien que pour ça, n'importe quel Matheson vaut le coup.

Et l'histoire, au fait ?

Prenez l'Ouest sauvage, ajoutez-y un peu de poussière, du réalisme (mais pas trop quand même), deux ou trois colts et un fusil à canon scié. Secouez. Voilà.

Journal des années de poudre conte les aventures de Clay Halser. Des aventures sanglantes que le lecteur découvre via le journal d'Halser, légèrement amputé par le journaliste qui a récupéré les cahiers après la mort brutale de l'auteur. De cet amas de papier, quelques 300 pages sont extraites, 300 pages qui résument le monde des cow-boys à elles seules. Honneur hypocrite, brutalité gratuite et stupide, mort et déchéance forment les cercles vicieux dans lesquels évolue Clay Halser, légende de l'Ouest malgré lui, tour à tour Marshall, acteur (dans la troupe de théâtre narrant ses aventures — tout comme l'a un jour fait Monsieur Buffalo Bill himself), redresseur de torts, mais avant tout pauvre type victime de la renommée. Car les légendes sont fatiguées, fatiguées de perdre femmes et enfants, fatiguées de bouffer de la poussière et du plomb, fatiguées d'avoir continuellement peur et de voir leurs rares amis crever en saignant.

À la fois pathétique et loufoque, l'histoire de Clay Halser est une relecture somme toute vivifiante de l'Ouest, semblable (d'une certaine manière) à la vision décapante d'un Sergio Leone.

Oui, certes, la chose ne va pas très loin, mais dans la catégorie roman de gare efficace, il est difficile de faire mieux. Avis.

Les Dieux incertains

[Critique commune à Le Signe des Locustes et Les Dieux incertains.]

M. John Harrison ne fait pas franchement l'unanimité. Il suffit de parcourir quelques Forums ou plusieurs critiques pour s'en convaincre. « Sous-Moorcock » pour les uns, « style illisible » pour les autres, cet Anglais discret et sympathique (que les chanceux présents aux Utopiales de Nantes ont eu l'occasion de rencontrer) n'est pas un auteur facile, loin s'en faut. Obscurs, parfois difficilement compréhensibles, voire franchement « circonvolutionnés », ses romans sont pourtant intelligents, curieux, inventifs, drôles (oui oui) et surtout déraisonnables. Deuxième et troisième parties de l'improbable cycle de « Viriconium », Le Signe des locustes et Les Dieux incertains ne dérogent pas à la règle. Leurs détracteurs devraient donc se compter par centaines (au moins). Reste que les colonnes de Bifrost sont un lieu où il est encore possible d'exprimer ses opinions sans craindre l'excommunication. Disons-le donc tout net : oui, M. John Harrison est injustement méconnu et sans doute injustement critiqué. « Viriconium » est un chef-d'œuvre du bizarre, du fou, du n'importe quoi, traversé çà et là de traits bouleversants (rendez-vous aux dernières pages), l'ensemble du texte démontrant deux choses : Harrison sait prodigieusement bien écrire, et il s'amuse beaucoup. Il détourne, retourne, dévie, revient, repart, compare, mais (surtout) évite comme la peste les sujets-verbes-compléments. Il ne suffit évidemment pas de « faire compliqué » pour prétendre à l'excellence, mais Harrison y ajoute l'imagination, la densité, le théâtral (trop, diront certains), le grotesque, l'horreur et un savoir-faire tout sauf fantomatique. « Viriconium » 2 et 3 (et, par la même, l'œuvre entière d'Harrison) ne plairont donc pas aux fans d'Asimov, parce qu'ils s'inscrivent dans une tradition littéraire exigeante, complètement barrée et résolument « adulte ». L'auteur prend nettement position, à nous de le suivre, ou pas…

Reprenons.

Viriconium (cap. Cité Pastel) est un empire comme les autres situés sur Terre après (longtemps après) l'apocalypse. Plusieurs millénaires ont vu émerger et s'écrouler derechef différentes cultures, dont Viriconium est le dernier avatar. Tome 1 du cycle en question, La Cité pastel narrait les aventures des derniers Methvens partis en guerre contre une reine nordique félonne. Situé 80 ans plus tard, Le Signe des locustes s'approche un peu plus du pathologique et raconte une histoire que l'on pourrait aisément qualifier de méta-science-fictionnesque. Une nouvelle menace est à craindre, une menace indicible capable d'abattre le semblant de civilisation mise sur pied à Viriconium. D'abord cantonnée aux bas-fonds de la ville, la nouvelle religion du signe des locustes est le prémisse de quelque chose d'abominable, une horreur sans nom qui vaudra à Tomb le nabot un nouveau voyage vers le nord. Avec lui, Cellur (le maître des oiseaux, laissé pour mort au premier tome), Alstath Fulthor (le premier des ressuscités, vous suivez ?), mais aussi Galen Hornwrack (spadassin déchu rongé d'amertume) et une femme à moitié folle ayant apporté au Bistrot Viriconium (le bar du coin, quoi) une grosse tête d'insecte putréfiée. Pourquoi la folie semble-t-elle s'emparer du royaume ? Que signifient ces présages insectoïdes envahissants ? C'est ce que la petite troupe découvrira après un voyage au bout de l'horreur et de la folie, donnant l'occasion à l'auteur de décrire tout un monde halluciné (dans lequel des entités lunaires transforment un ancien pilote de vaisseau spatial en radio cosmique, un brusque choc des réalités (parallèles ?) entraîne l'invasion involontaire de sauterelles géantes et extraterrestres, tandis que les fidèles du Signe sont la proie de transformations physiques monstrueuses et que Viricomium est au plus mal — Hum…).

Agaçant, horripilant, pénible et somme toute moyennement compréhensible, Le Signe des locustes est pourtant d'une étonnante force littéraire. On peut comparer le roman à une sorte de brouillard permanent parfois troué de zones visibles qui font figure d'illuminations (le passage des marins rendus fous par le Signe, et qui enflamment leurs bateaux, est exceptionnel). Reste que l'auteur va loin, et qu'on ne le suit pas forcément. Réservons donc Le Signe des locustes aux plus motivés, tout en les prévenant que la suite est pire, bien pire. Allons-y donc !

Avec une couverture qui fera sans doute date comme l'une des plus laides de la littérature contemporaine (tout comme Alain Brion un peu plus haut, on a connu Guillaume Sorel plus inspiré, et c'est rien de le dire !), Les Dieux incertains démarre assez mal… Autant savoir que le délire aperçu avec Le Signe des locustes fait figure de conte d'une lumineuse clarté à côté de ce contestable tome 3. Le roman s'enrichit d'ailleurs de trois nouvelles, dont la dernière (« Voyage d'un jeune homme à Viriconium ») éclaire (ou obscurcit, c'est selon) quelque peu la nature parallèle du monde dépeint par Harrison. De fait, le compagnonnage de l'auteur doit autant à Moorcock qu'à Mathurin ou Mervyn Peake, et ce n'est pas innocent si un auteur comme China Miéville rend à Harrison ce qui appartient à Harrison.

Située bien après les deux premiers tomes (mais peut-on raisonnablement parler de tomes ?), l'action de cette dernière partie relève beaucoup plus de l'allégorie évanescente que de la prosaïque linéarité narrative. Un fléau semble s'abattre sur la ville basse, menaçant bientôt la ville haute, refuge de la noblesse et de l'élite. Invisible à l'œil nu (ou alors seulement de loin), ce fléau se caractérise par la lente dissolution de la substance même de la réalité. Les personnages, choses et ordures semblent se fondre dans un même flou gangrené, alors que la déliquescence de cette cité autrefois florissante semble s'accélérer. Témoins (et acteurs ?) de cette profonde dégénérescence, deux frères braillards, ivrognes et immondes, traînent sur les pavés en incarnant toute la mauvaise conscience du monde. Mais leur nature semble pourtant plus proche de la divinité (à priori, les dieux incertains, c'est eux) que ne veut bien le laisser croire leur pitoyable apparence. En parallèle, on suit les aventures (doucement, quand même) d'un peintre radical connu pour la férocité de ses œuvres. Bien décidé (mais vraiment doucement, hein) à sortir une femme peintre célèbre de la zone de quarantaine, il échafaude plusieurs plans (tous voués à l'échec) pour la ramener vers la ville haute, loin d'une maladie qui semble consumer aussi bien sa santé mentale que physique. Sur ce postulat à priori incompréhensible, Harrison manie avec brio son style inimitable, fait d'impasses stylistiques, de pièges littéraires et de sous-entendus violemment ironiques qui posent inévitablement la question ultime : se fout-il de notre gueule ? Oui, certainement, mais avec humour, charme et tendresse, d'où son absolution immédiate.

Avant d'aborder Les Dieux incertains proprement dit, on pourra s'attarder sur la nouvelle « Tégeus Cromis et la lamie », dans laquelle le héros fameux et magnifique de La Cité pastel fait un retour en force, avec une histoire de traque-au-monstre qui n'est pas sans rappeler la bête du Gévaudan et son cortège de mystères.

Au final, Le cycle de « Viriconium » est une œuvre terriblement « à part » dans la S-F d'aujourd'hui, mais son audace stylistique et la circonvolution permanente qui la caractérisent la positionnent d'emblée sur le secteur des OLNI indispensables, à prendre ou à laisser, en fonction des goûts de chacun. Peut-on parler d'anti-S-F ? Peut-être. En attendant, l'un des personnages de Harrison précise d'ailleurs que « plusieurs critiques tentent de présenter ses œuvres comme une suite d'images sans valeur narrative que seul son art lie les unes aux autres. » Une description qu'on peut aisément appliquer à « Viriconium », même si Harrison la réfute. Qu'en faire, donc ? Honnêtement, c'est à vous de voir…

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