Critiques Bifrost 21
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Les chroniques de livres du Bifrost n°21 sont maintenant en ligne sur l'onglet Critiques !
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Tremblez, mortels, car voici la liste des nominés aux Razzies 2012 !
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Découvrez l'édito d'Olivier Girard qui ouvre le Bifrost 65, à lire en ligne ou à télécharger gratuitement en PDF !
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Pas d'idées cadeaux ? À quelques jours de Noël, Richard Comballot a pensé à vous, avec une sélection de livres tout aussi beaux qu'indispensables !
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Découvrez la couverture définitive de Bifrost 65, dossier Christian Léourier, à paraître le 19 janvier !
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Retrouvez les chroniques de livres du Bifrost n°20 sur l'onglet Critiques !
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Quand la Nativité approche en Californie du Sud, on écope en général, en guise de temps de saison, d'averses plus fréquentes. Et dans les banlieues foisonnantes du Comté d'Orange, plus connu aujourd'hui pour Disneyland que pour ses agrumes, on a peu de chances d'entendre le son des carillons d'église. Pourtant c'est autour des églises d'un des coins les plus anciennement urbanisés de l'endroit — le « vieil » Orange, garanti XXe siècle d'origine — que Blaylock choisit de situer son action, où un contrat avec le Diable se télescope avec un conte de Noël.
Au centre du réseau démoniaque, Robert Argyle, financier véreux mais bien respecté dans la communauté en raison de son succès matériel. De l'autre côté, deux prêtres, un catholique, Mahoney innocent ramasseur de coquillages, et un protestant, Bentley plus inquiétant parfois, un personnage pétri de paradoxes qui est un des plus étranges du livre. Mais pas le plus attachant ; la place est réservée à l'habituel anti-héros blaylockien, Walt Stebbins. À quarante ans, il n'a toujours trouvé ni travail régulier ni un commerce qui puisse le faire vivre, et se repose sur sa femme, Ivy, agent immobilier. Sa contribution au ménage, comme souvent chez Blaylock, se résume à du bricolage inefficace, et à l'amoncellement dans des hangars qui grignotent le jardin d'un incroyable bric-à-brac qui devrait, sinon assurer sa fortune, du moins être utile à quelqu'un. Un jour, pourtant, le manque d'ambition de Walt est garant de sa pureté morale. Quand tombe entre ses mains un fétiche capable d'exaucer tous ses vœux, il est très réticent à s'en servir, et quand on lui offre de l'argent sale, il sait qu'il a une odeur. Il y a quelque chose de dickien dans ce héros innocent (avec Tim Powers et K. W Jeter, Blaylock faisait partie des gens qui ont connu Phil Dick durant sa période Orange County des années 70), un quelque chose souligné par de petits clins d'œil comme son attention à la vie et à la mort des insectes, ou la désopilante scène de tentative de recollage du Pot à Lait en Forme de Vache (et rien de galactique ici1). Il y a aussi un clin d'oeil à Powers, ces âmes enfermées dans des bocaux, qui ne tiennent guère de rôle dans l'intrigue, mais rappellent furieusement un concept central de son roman Expiration Date.
Au demeurant, quand les responsabilités incombent par force à Walt, sous la forme de deux neveux de sa femme abandonnés par leurs parents, il sait se montrer, au-delà de ses protestations, le meilleur des pères de rechange. Et son manque d'ambition le protège également contre les escroqueries, comme celles dans lesquelles son oncle Henry, naïf et sans scrupules à la fois, tombe avec une désespérante régularité. Aussi n'est-il pas surprenant que, tandis que vandalisme anti-religieux et indices d'intervention satanique se multiplient, Walt garde la tête froide et finisse par arranger la situation in extremis.
Difficile de donner une idée précise des livres de Blaylock, qui fonctionnent par accumulation de détails insignifiants, à l'image de ses personnages un peu névrosés qui empilent les objets sans valeur. Comme c'est une névrose que je partage, à l'instar de beaucoup de fans de S-F, je ne peux m'empêcher d'éprouver de la sympathie pour ce point de vue. Dommage, soit dit en passant, que le livre soit massacré par un traducteur dont on dirait qu'il a appris le français en écoutant des séries américaines doublées à la télévision. Blaylock arrive quand même à transmettre des tonnes d'humour et de tendresse, et à donner du fantastique à base chrétienne dans un cadre contemporain sans se ridiculiser (si, si, tout se termine bien pour Noël, et on marche comme dans un film de Capra !).
Notes :
1. Le Guérisseur de cathédrales (Manque de pot, dans sa première traduction), de Philip K. Dick, s'intitule Galactic Pot Healer en anglais, (NDRC).
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À la base du roman, un prétexte technique déjà dépassé (ou sur le point de l'être) lors de sa parution en 1961 : nous savons à présent que les ceintures de Van Allen n'empêchent pas les vols spatiaux habités. Peu importe — toutes sortes de raisons physiques ou économiques pourraient mener à un futur comme celui que Simak envisage, où l'espèce humaine, au rebours des plans élaborés par la SF, est bloquée sur Terre. L'originalité ici est que la parapsychologie vient au secours de l'exploration interstellaire : le projet Hameçon a rassemblé des gens capables de projeter leur esprit sur d'autres planètes, et même de téléporter de petits objets. Banni par les USA, qui entretiennent une peur superstitieuse des talents parapsychologiques, Le Hameçon, installé au Mexique, est devenu un acteur majeur de l'économie mondiale. Ses innovations technologiques se vendent dans des comptoirs installés un peu partout, et approvisionnés par téléportation.
Shepherd Blaine est un des explorateurs télépathiques du Hameçon. Lors d'une rencontre avec un extraterrestre, il hérite d'une copie complète de l'esprit de celui-ci — et, dès lors, se considère (avec raison) comme un homme traqué, car le Hameçon fait disparaître ceux de ses employés considérés comme contaminés. Dès la dixième page, Blaine est donc en fuite, bénéficiant d'une série de coups de main trop opportuns pour être fortuits.
Simak replonge ainsi dans sa ruralité de prédilection, et l'essentiel du livre est une sorte de road movie, si on prend le road movie, dévoué qu'il est à l'exploration des paysages de l'Ouest américains (et de ses habitants les plus primitifs), pour la forme contemporaine du western. Western auquel Simak emprunte plus que des lieux : du vocabulaire (dans le texte original), des personnages comme le shérif ou le prêtre et des épisodes comme l'attaque de la diligence (un camion) par des Indiens (ce sont des jeunes télékinètes, ne pinaillons pas) ou le lynchage d'un prisonnier défendu plus ou moins mollement par le shérif. Blaine, certes, a acquis des pouvoirs extraterrestres sur le déroulement du temps, mais il ne s'en sert que de façon parcimonieuse, un coup chacun, histoire de réserver des surprises au lecteur.
Le pêcheur est une illustration classique du thème des mutants ; comparés à diverses minorités défavorisées (Amérindiens, mais aussi Noirs ou, explicitement, Juifs), ceux qui détiennent des pouvoirs parapsychologiques sont victimes d'un racisme américain qui nuit aussi à la prospérité même de ceux qui en sont coupables. C'est un livre daté — les voitures circulent sur coussin d'air, sont munies d'ailerons tout droit copiés sur les Cadillac de 1958, et, quand il faut communiquer d'une ville à l'autre, on décroche le téléphone et on demande un numéro à l'opérateur… Quant à la manière dont le Hameçon traite ses agents mentalement contaminés par l'étranger, elle sort tout droit des fantasmes de la guerre froide et des romans d'espionnage (y compris la station balnéaire où les agents “grillés” habitent une cage invisible). C'est aussi un livre généreux, prêchant la tolérance envers la différence, et plus qu'agacé par le comportement du monde des affaires.
On ne prétendra pas que ce soit un roman majeur, ni magistralement exécuté au niveau de l'intrigue (tous les fils ne sont pas recousus) ou des sentiments (parfois tissés de clichés). Il fournit un cas d'école du fonctionnement de la SF de cette époque, qui s'affranchissait du bon goût littéraire, en négligeant les aspects prosaïques du vécu quotidien ou de l'affectivité pour coudre à la va-vite des pans entiers de mythologies populaires existantes (western, espionnage) et tirer de cet assemblage de fortune sa propre mythologie (les mutants, la sagesse venue des étoiles).
À la différence de bien des auteurs, Simak introduit des ingrédients religieux dans son cocktail mythique. Les pouvoirs psi sont vus autant sous l'angle du miracle que celui de la science ; le contempteur des télépathes, Finn, est présenté comme un prêcheur itinérant, tandis que le Père Flanagan (catholique, à noter) fournit à Blaine une aide qui est (la seconde fois) telle coïncidence qu'elle relève de la Divine Providence ; enfin les efforts de Blaine pour sauver une communauté de mutants incrédules envers le péril, et son départ découragé de la ville, suivent le canevas du récit de Lot. À cela près que Sodome, ici, n'est pas une cité pécheresse — Simak était trop gentil pour endosser un concept pareil.
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[Critique commune aux trois romans de la série Cryptonomicon : Le Code Enigma, Le Réseau Kinakuta et Golgotha.]
Cryptonomicon est trop long, verbeux à l'envi, bourré de digressions techniques, et pourtant d'une lecture passionnante. Sa relation à la S-F est ténue : une partie de l'action est située dans un futur très proche, et concerne les agissements d'une start-up particulièrement remuante qui cherche à créer une donnée sociale nouvelle (une monnaie n'existant que sur le réseau) à partir d'une innovation technologique (une amélioration radicale des techniques de cryptographie). Dans ce cadre, Stephens-on adopte une idéologie anti-étatique et technophile à la fois, qui se moque abondamment des intellectuels littéraires jargonnants et réserve une bonne dose de détestation pour le pouvoir de l'État fédéral américain. Et le débat sur le niveau d'efficacité des codes qui peuvent être légalement mis à la disposition des simples citoyens est tout ce qu'il y a d'actuel aux USA.
Randy Waterhouse — qui n'est pas a proprement parler un hacker, plutôt un homme à tout faire de la nouvelle économie — est le protagoniste de cette partie « future » du livre, qui le ballotte entre le sultanat (imaginaire) de Kinakuta, la Côte Ouest des USA, et les Philippines, leurs plages et leurs prisons. Le roman étant bâti sur la généalogie, le grand-père de Randy, Lawrence Waterhouse, jeune péquenot américain qui se découvre un immense talent mathématique, sorte de double d'Alan Turing, est un des protagonistes majeurs de la période « deuxième guerre mondiale » du livre. Dans laquelle on frôle souvent la cryptohistoire, ou en tout cas on découvre des péripéties suffisamment obscures ou tirées par les cheveux du conflit pour maintenir l'intérêt des lecteurs de S-F. Bletchley Park, centre britannique du décodage, les machines allemandes Enigma, les manœuvres des services secrets pour camoufler le fait qu'ils avaient percé les secrets des codes de l'adversaire, tout cela fut bien réel, mais semble tellement ahurissant que l'on finit par le placer sur le même plan que le duché de Qvvghlm (avec sa langue incompréhensible) ou la société secrète Ordo Seculorum.
Si les digressions historiques, voire mathématiques ou cryptographiques (et il y en a, y compris un appendice très sérieux rédigé par l'auteur de l'algorithme informatique de codage évoqué dans le livre) vous effraient, ne craignez pas trop : Stephenson fait tout passer avec une bonne dose d'humour, et beaucoup d'action, fournie par le personnage du sergent des Marines, Bobby Shaftoe, qui apporterait presque une dose de fantastique ; par les fantasmes créés dans son esprit par l'expérience vécue le jour où il frôla la mort au sur une île du Pacifique, et par sa fidélité inébranlable à un idéal des Marines qui inclut leur capacité à l'impossible. Shaftoe doit bien faire une fois et demie le tour du monde au long de ce livre (certes monumental dans ses proportions, d'où les trois volumes de l'édition française1), en disant comme il se doit un nombre impressionnant de moyens de transports différents, mais surtout ces vaisseaux du secret que sont les sous-marins (qui ne le cèdent en rien en matière de confinement aux nefs spatiales de nos aventures d'enfance).
La seule ombre au tableau est cette obsession qui finit par accaparer l'œuvre à mi-parcours, fascination pour un impressionnant stock d'or (fruit de rapines de guerre) accumulé par les Japonais dans des montagnes reculées des Philippines. Les personnages du passé en entrevoient l'existence (ou en dirigent la conception), ceux du présent voudraient bien retrouver le magot — éventuellement pour n'y pas toucher, comme Randy Waterhouse et ses associés qui n'ont besoin que d'une réserve d'or pour garantir la valeur de leur monnaie-réseau. Ce retour du matériel, aux dépens de la cyber-sphère et des joies du codage, affaiblit l'originalité du livre. Mais rien ne peut diminuer la faconde de Stephenson, ni sa boulimie d'information, bien représentées dans ce roman. Au mépris de toute prévision rationnelle, Cryptonomicon est devenu un best-seller aux États-Unis, pour la première fois depuis plusieurs années pour un livre de S-F qui ne soit ni une adaptation de film, ni partie d'une série. Mais est-il un livre de S-F ? Indubitablement, par l'esprit qui y souffle. Ne boudez pas un plaisir pareil.
Notes :
1. On précisera que la présente critique a été réalisée d'après le texte original paru chez Avons Books en mai 99 (918 pp. — $ 27.50). L'éditeur français a choisi de publier ce titre en trois volumes. Un seul tome est à ce jour paru, le second étant annoncé pour avril prochain. (NDRC)