Billet sans titre
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Le Dragon Griaule, nouveau recueil de Lucius Shepard à paraître le 22 septembre, est désormais disponible à la précommande !
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Bankgreen de Thierry Di Rollo remporte le prix Elbakin du meilleur roman de fantasy francophone !
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La Bibliothèque Orbitale fait aussi sa rentrée, avec au programme de cette semaine Julian de Robert Charles Wilson !
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«Maman ! Un fou écarte soudain les portes de l'enfer! Avant de percevoir le premier craquement, je vois le grand vaisseau se disloquer et cracher dans toutes les directions des lambeaux de sa carrosserie. Un feu d'artifice de métal argenté ! Et le souffle s'annonce la gifle enflammée nous balaie et nous envoie rouler à une bonne vingtaine de pas. Alors seulement l'explosion retentit ! »
En 1995, la collection « Les Quatre Dimensions » ouvrait une nouvelle voie dans la diffusion de la Science-Fiction : exclusivement diffusés en kiosque, les trois premiers volumes (cycle de Nova Gaia) Island one, Geminga et Les Andros de Miranda (encore disponibles par correspondance), signés du directeur de la collection, Eric Cowez, auguraient d'un genre jusqu'ici profondément délaissé en France, l'aventure tout public combinée à la vulgarisation scientifique. Démarche logique, compte tenu du pedigree de l'auteur-journaliste, passionné d'astronomie et grand dévoreur de bulletins de la NASA. Après quelques mois d'absence, changement de cap avec Salut, Delcano !, cette fois signé de Raymond Milési, un des piliers de la Science-Fiction francophone (édité notamment dans Bifrost 01), où la volonté de clarté scientifique cède totalement à l'aventure, plus vraiment tout public.
Delcano, agent spécial de la Terre, enquête sur un attentat ayant quelque peu refroidi les relations entre La Ligue et le gouvernement terrien, juste sur le point de signer certains accords. Déambulant sur la planète Longuevie, il découvre le cadavre encore chaud d'une péripatéticienne de sa connaissance. Avec le nain Shimro, Delcano décide de débarquer chez Daktar, le chef de la Ligue en personne, au milieu de la nuit — et découvre que la Ligue croit la Terre responsable d’un autre attentat, cette fois dirigé contre famille de Daktar. Immédiatement, Delcano soupçonne une tierce personne de chercher à monter la Ligue contre la Terre…
Raymond Milési nous offre ici un récit à la Harry Harrison façon Le rat en Acier Inox : une intrigue d'espionnage intergalactique, une narration point de vue exclusif de son héros, qui jongle sans arrêt avec le second de et les anachronismes (volontaires !). L'énigme est bien construite — les détails cruciaux soigneusement camouflés dans les premières pages — mais, conformément au modèle James Bondien, l'univers et les personnages sont évidemment caricaturaux à souhait. La comédie est constamment grivoise et sanglante (parfois jusqu’au meurtre gratuit : un garde qui passe, un malheureux personnage secondaire…) Le procédé tend, en ce qui me concerne, à gommer la véritable émotion. Celle-ci ressurgit cependant dans la chute avec les dernières pages explicant les origines du fameux Delcano.
Pour conclure, Salut, Delcano ! est un bon roman — dans son genre : son public n'étant probablement pas le même que celui des premiers tomes de la collection. Celle-ci a, de toute façon vocation à présenter des genres différents… « Les Quatre Dimensions », par ailleurs, ne ménageant aucun effort pour développer le domaine de la Science-Fiction (présentant même quelques pages d'actualités offertes en prime au lecteur), on peut sans risque affirmer que la collection mérite votre attention.
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« Ce qui restait de Maria Asumption était étendu dans un lit aux draps imbibés de sang. À côté, sur la table de nuit, brûlait une bougie censée absorber les mauvaises odeurs… Pete a pâli.
C'était la première fois que je le voyais perdre ses couleurs,
– Gaby. Elle… elle…
J’avais compris au premier coup d'œil que la fille vivait encore… Ma main droite est descendue avec lenteur comme une feuille morte portée par le vent… Ma paume est entrée en contact avec le front de la suppliciée… La seule pensée qu'émettait encore le cerveau de Maria a envahi le mien, submergeant ma conscience.
Je ne veux pas mourir… Je ne veux pas mourir… Je ne veux pas mourir… »
Les ailes du désir rencontre Seven par la grâce de Franck Morrisset qui, après Alice qui dormait, semble se faire une spécialité des atmosphères tragiques et glauques.
Voici donc Gabriel, un ange détective aux ailes éclaboussées du sang des innocents, surnageant sur les rivages amers de l'infinie douleur depuis qu'il a touché le fond de l'atrocité « made in humanité ». Déchu de ses premiers pouvoirs pour avoir fait crier un enfant ses doutes quant à la gloire du tout puissant (un peu avant de passer aux fours nazis), Gabriel est de surcroît du genre à cumuler : il vit un amour impossible (ce sont les plus beaux, s'il faut en croire la Belle) avec Cruelle, son équivalent féminin maléfique presque aussi désabusé. Arrive sur ces entrefaites un tueur en série très calé sur l'historique de ses prédécesseurs (mais pas autant que Gabriel), qui, comble de la malveillance téléphonique, a choisi d'informer notre ange de chacun de ses exploits. Ce vivisecteur anonyme ne souhaite en effet qu'une seule chose, être arrêté.
Seulement avec les réductions d'effectifs de la police et l'énergie sans borne des détraqués de l'époque, cela ne risque pas d'arriver tout de suite. Parallèlement Gabriel donne aussi un coup de main à la police, ce qui tombe bien, puisqu'une cargaison de Z33 (le crack du jour) en promotion est sur le point d'arriver en ville…
On l'aura compris, pour un roman noir, c'est du roman noir pessimiste absolu d'un univers en plein naufrage où rien n'est à sauver, ou presque. Par exemple l'épisode où Gabriel le prodigue offre une liasse de dollars à un sans-abri, lui permettant de devenir homme Nouveau. Comme l'Ordre même nom…
Ce qui pourrait facilement tourner' de la complaisance gratuite et écœurante se révèle pourtant être un rom d'une certaine beauté. Malgré de curieuses facilités (comme le soudain sursaut d'activité des phalanges démoniaques pas aussi dépassées par le génie humain qu'on nous l'affirme plus tôt, ou encore ces pouvoirs qui vont et qui viennent au gré de la mansuétude de Qui Vous Savez), voire certaines solutions policières douteuses (expédition punitive et peine de mort pour tous les méchants), Morrisset construit pierre après pierre son édifice qu'il orne de strophes de Baudelaire et tapisse de visions historiques. Toute la douleur du monde vient alors sourdre peu à peu du récit jusqu'au dénouement, tenant à la foi du coup de grâce (dans le climax, le plus haut point de tension du récit) et de l'illumination mystique (la chute).
Bref une œuvre personnelle ; on l'apprécie ou pas mais on en reconnaît la force.
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« Corenn tendit un parchemin au Zü, qui l'accepta avec répugnance.
– Je persiste à penser que nous pouvons trouver un terrain d'entente… Peut-être pourriez-vous faire passer cette lettre à… notre ennemi.
Le judicateur Zamerine déplia la missive sans aucune délicatesse. La feuille était vierge. Quelqu'un s'introduit dans ses pensées… fouille… creuse, cherche…
– Tuez-les! ordonna-t-il à ses hommes. »
Avec Six héritiers commençait une quadrilogie prometteuse, relatant la quête des descendants de sept sages initiés à un secret monstrueux. Et le second tome de confirmer les espoirs inspirés par cette quête médiévale fantastique : la narration se décante, avec un enchaînement des péripéties plus clair et plus assuré, le style demeure limpide, presque lumineux, les personnages prennent davantage corps. Le rythme du récit reste modéré : l'auteur prend tout le temps de nous raconter les petits détails de la vie de ses héros au jour le jour, sans que cela ne paraisse ralentir ou alourdir l'action. Au contraire, Grimbert démultiplie ainsi l'efficacité de l'identification du lecteur aux héros, lui donnant l'impression de prendre davantage part à l'action. L'effet est facilité par une maquette plus que confortable, qui fait dévorer ces 440 pages de récit sans aucune sensation d'indigestion ou de fatigue visuelle.
Qu'en est-t-il de l'histoire elle-même? Les choses se clarifient et les héros évoluent. Ainsi le fameux secret de Ji trouve-t-il un semblant d'explication et un responsable du massacre organisé des héritiers par les tueurs Zü finit par être désigné. Parallèlement de nouvelles forces, surnaturelles cette fois, entrent en jeu, tandis que les personnages principaux gagnent eux-même des attributs surhumains ou mystique : les pouvoirs télépathiques de Bow sont utilisés offensivement pour la première fois. Yan devient un sorcier, pas des plus ordinaires. Leti se transforme en walkyrie destructrice d'efficacité redoutable.
Bien sûr, côté quête, les héritiers donneraient plutôt l'impression de piétiner qu'autre chose. Principalement, ils se cachent ou fuient, ils interagissent entre eux bref ils sont loin de passer à l'offensive. Encore une fois cela loin de déprécier le récit. L'enquête progresse dans une mesure tout à fait réaliste et le groupe des héros se prépare de fait à passer à l'action. Mais cette simili passivité soulève une nouvelle interrogation : quand exactement les héritiers cesseront-ils d'être ballotés par des forces qui les dépassent, passant du statut de victimes persécutées à celui de maîtres de leur destinées ? Thorgal lui-même ayant bien attendu 22 tomes, je pense que nous pourrons facilement patienter encore quelques chapitres…
Pour conclure, la comparaison entre les romans de Grimbert et ceux de auteurs francophones plus classique (Wul, Brussolo, Genefort, Ayerdhal — ce dernier se lançant dans la Fantasy avec Parleur chez J'ai Lu en Février 97) mérite qu'on s'y attarde. Avec Grimbert, on part de manière flagrante d'un style d'écriture dérivé de la narration interactive et improvisée du jeu de rôles : le nombre de personnage principaux est d'emblée élevé (dès le premier roman, notez bien), l'intrigue arborescente qui avance soit par la rencontre d’un personnage, soit par la découverte d'un lieu, soit par la discussion des héros et l'exploration de leur propre historique — trois type de progression ne dépendant pas du déroulement du récit suivant une ligne obligée), la narration directe (on vous montre les scènes, on vous transcrit les dialogues et les pensées — on ne vous les résume pas), le rythme du récit au jour le jour, typique du jeu de rôles en campagne.
Toutes ces caractéristiques étant évidemment traduites dans le médium de l’écriture romanesque, avec toujours lutons de maladresses et toujours plus d’efficacité au fil des volumes, comme un réalisateur de cinéma améliorerait sa narration filmique au fur et à mesure de ses réalisations.
Par opposition, la démarche d'un tuteur « traditionnel » (autrement dit commençant directement par l'écriture, sans passer par la formation du jeu le rôles) semble conduire presque immanquablement à des premiers romans aux intrigues linéaires (aucun événement important ne peut survenir avant le précédent), mettant en vedette seulement un ou deux personnages principaux, un abus de termes obscurs et de belles phrases à faible impact émotionnel sur le lecteur, une peur des dialogues, sans compter le nombre de scènes d'action résumées de manière frustrante, voire carrément escamotées sous des prétextes variés (« les dialogues, c'est pour la bande-dessinée »). Bien sûr au fur et à mesure l'écriture progresse, les intrigues se ramifient, l'impact émotionnel grandit (quand elle n'est pas d'office garantie par certaines prises de position stylistique — cf. la fameuse caméra sensorielle de Wul) et l'on retrouve certains effets que Grimbert aura, lui, mis en place dès son premier roman !
Cela ne signifie pas que les auteurs issus du jeu de rôles écrivent spontanément des meilleurs romans que les autres. Cela signifie simplement que ceux qui n'ont jamais exploré la narration interactive telle qu'elle fut développée au début des années quatre-vingt s'enrichiront sûrement à l'analyse de certains des procédés créatifs du jeu de rôles (je ne parle évidemment pas ici des systèmes de simulation boulimiques et cryptiques). De même, les auteurs issus du jeu de rôles auront toujours grand intérêt à lire dans le détail ce qu'ont fait leurs prédécesseurs plus littéraires. Mais comment croire qu'ils ne le font pas déjà ?
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« Comme un lustre monstrueux, la chaise électrique … oscillait très doucement, au bout d'une corde, à une trentaine de centimètres, au-dessus du sol. Le cadavre (de la jeune femme) y était sanglé et la corde qui retenait le tout était passée autour de son cou. Pour faire bonne mesure, on l'avait également poignardée, criblée de balles explosives et la seringue qui traînait sur le sol avec un flacon orné d'une tête de mort laissait supposer qu'elle avait de surcroît été empoisonnée. »
Comme son titre l'indique, le nouvel opus de la toute jeune et déjà plus que satisfaisante collection « Polar SF » donne cette fois dans la satire : excessive, certes, mais plutôt efficace…
Doullens et Resquita sont donc un duo de détectives privés proposant comme principal argument de vente la possibilité d'intervenir dans le passé de leurs clients. Invariablement pris pour des escrocs, et plutôt du genre détraqué, ils ont perdu en clientèle ce qu'ils auraient dû gagner en efficacité. Et pourtant, ils ont bien en leur possession la Véritable-Machine-à-Explorer-le-Temps de H.G. Wells (évidemment). Et en plus, même si tout démontre que c'est impossible, elle fonctionne. Elle fonctionne tellement bien d'ailleurs qu'à chacune de leur intervention, l'univers en est bouleversé (effet domino plus théorie du chaos égale en général pas mal de bobos…).
Or donc, malgré un papier peint assez désavantageux, Doullens et Resquita ont fini par hériter d'une cliente, pulpeuse créature (échappée de l'asile), qui les supplie (façon de parler) de bien vouloir résoudre l'énigme de son horreur des mâles. Contre toute attente, nos détectives ne se lancent pas illico au volant de leur Machine mais entreprennent une enquête dans les règles, n'agissant qu'une fois pratiquement tous les éléments en main. Pour déclencher une nouvelle catastrophe !
Patrice Duvic est, entre autre, connu pour diriger la célébrissime collection « Pocket Terreur ». Son travail sur Le petit guide de la Terreur (fascicule gratuit d'initiation aux auteurs et au roman de la collection), laissait présager une efficacité dans la pratique intéressante. Autant en emporte le divan est en effet, malgré certains détails assez extrêmes, aussi loufoque qu'inspiré. Un sens satirique aigu, d'autant plus « explosif » que le lecteur sera par ailleurs bien informé (Safari 2, ça vous dit quelque chose, à vous ?).
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« Autour de lui, le vent agitait les branches et une nuit privée d'étoiles s’installait rapidement dans la gorge encaissée. Les senteurs fuligineuses arrivaient de l'ouest en glissant sur les pentes du Gleann Fiain… il entendit un bruit sourd, comme si un pied venait de déplacer deux cailloux. Il se retourna, la main sur la garde de son épée, et regarda au-delà du rideau de branches des saules… Dubhain ! »
Draiocht et Ceas. Magie Noire et dure Nécessité.
Très attendue aussi la traduction de ce roman de Fantasy de la fameuse Carolyn Cherryh, fort célèbre pour ses cycles de space opera (Chanur et Union-Alliance) mais également appréciée pour ses œuvres apparentées au merveilleux (cycle des Portes d'Yvrel disponible chez J'ai Lu), et qui nous livre ici le récit des (més)aventures de Caith, fils illégitime de roi (pour simplifier).
Question ambiance, La forteresse noire est une réussite indubitable, dite réussite obtenue à grands renforts de descriptions extrêmement riches en sensations, mais aussi d'emprunts à la culture irlandaise — des mots (les «Sidhes », remplaçant les elfes »), des patronymes, jusqu'à la trame elle-même de l'histoire de Caith vraisemblablement issue d'un mélange de récits folkloriques existants. Dans le même esprit, C.J, Cherryh se conforme à la structure classique des intriques légendaires : son héros n'est pas un homme ordinaire. Il est à la fois de sang royal, bâtard et parricide. Maudit par ce dernier geste, le voici désormais flanqué du capricieux Dubhain et ballotté de hauts faits d'armes en félonies au gré du principe un rien spécieux d'équilibre entre le Bien et le Mal, équilibre qui semble dominer chez les êtres-fées. Réfugié à la faveur d'un orage chez un couple énigmatique, Caith va se retrouver bien malgré lui contraint de combattre une sorcière, de côtoyer des fantômes et mettre à mort un certain nombre d'innocents, par accident ou faute de choix. Voilà qui finit à la longue par être frustrant, et pas seulement pour le héros.
Autre caractère marquant du roman que l'on retrouve d'ailleurs souvent chez d'autres récits d'auteurs-femmes mettant en vedette des héros masculins (cf. Lestat d'Anne Rice, pour n'en citer qu'un), l'insistance sur les traits et rapports plutôt féminisant, notamment dans plus d'une scène entre Caith et son « doux Dubhain ». Jusqu'à quel point un héros mâle « ambivalent » est-il perçu comme attirant par les lectrices (public présumé cible de la Fantasy rédigée par des femmes) ?
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« En roulant surie côté, la tête du colonel dévoila le gros trou rouge qu'elle portait sur la tempe… « Combien de temps ? » Daniel Kowalsky regarda sa montre. « Quatre minutes et cinquante secondes. On a une petite chance. » Osterman acheva de fixer le harceleur… Le colonel eut un soubresaut et poussa un cri inarticulé. Le sang, qui s'était remit à battre dans ses veines, jaillit à travers les caillots qui obstruaient partiellement sa blessure à la tempe. « Qui avez-vous infiltré chez les Défenseurs ? » interrogea Osterman. »
Le second et très attendu volume de la nouvelle série de Serge Lehman remplit ses promesses, notamment par le jeu d'une construction du récit presque à l'identique du premier tome. En effet, du côté de la « tête » — Elisabeth Conti, la très virulente présidente de l'Europe, et ses phalanges anti-Puissances multinationales — un nouvel ultimatum: l'imminence d'un énorme scandale public, orchestré par Lazlo Coynes, le chef du bras armé des Puissances. Son but ? Discréditer, avant même qu'il ne devienne opérationnel, le corps des Défenseurs, les soldats de l'Europe. Mais comment? C'est ce que le capitaine Daniel Kowalski, leur chef et Yves Osterman, le responsable des services de renseignement européens, vont tenter de découvrir. Parallèlement du côté « des jambes » (ou plutôt canon à gros calibre) Chan Coray, le héros du premier tome et le premier des Défenseurs, va — évidemment — se retrouver aux premières loges du complot.
Avant d'aller plus loin, rappelons l'état des lieux à l'issue du précédent volume. En 2095, il n'existe plus, sur Terre, que deux pays. À ma droite, le Village, dont fait partie l'Europe des héros — avec sa langue, l'Anglais (pan dans la francophonie) sa monnaie unique, le Mark (pan dans l'Euro !) ; sa police, la Force (à peu près aussi efficace que les actuels Casques Bleus). À ma gauche, le Veld (« la brousse ») autrement dit, le reste du monde (surpeuplé, pollué et miséreux à souhait), que les Puissances multinationales viennent de s'approprier. L'enjeu du gigantesque combat de boxe qui se prépare depuis maintenant deux volumes ? Le pouvoir absolu sur l'humanité entière, en commençant par celui de l'éducation des masses populaires du Veld.
On notera que Lehman est le seul auteur de Science-Fiction francophone à prendre ainsi à bras le corps le sujet brûlant du devenir du monde du XXe siècle. Il ne fait pas dans la demi mesure et, pourtant, sa vision du XXIe siècle, bien qu'assez manichéenne, sonne juste. On se référera notamment à une certaine soirée sur Arte consacrée à Internet, où il était constaté la perte de pouvoir irréversible des banques centrales vis à vis de la monnaie numérique. Autrement dit, la fin du pouvoir des dirigeants élus par des nations, au profit d'un pouvoir soit disant disséminé et confus (un peu plus loin, on apprenait que le Net appartiendrait au vainqueur de la guerre des standards des autoroutes de l'information). On peut en revanche douter de l'intégrité et de l'attachement à l'idée d'indépendance dont font preuves les politiciens du Village (à l'image d'Elisabeth Conti et de ses ministres), surtout au regard d'un certain nombre d'affaires politiques bien actuelles, tant au plan local que nation ou même mondial.
Les Défenseurs, plus encore que l'épisode précédant, cumule les facettes et, par la même occasion, les niveaux de satisfaction. Si Kowalski et Osterman se démènent dans un contexte d'espionnite façon « guerre froide », côté Chan Coray et ses compagnons, c'est une sorte d'initiation militaire à la condition de guerrier revue et corrigée à la sauce nanotechnologique et virtuelle. Le parcours psychologique des jeunes héros et la démarche initiale font penser à l’excellent Langelot Agent Secret de Vladimir Volkoff (alias le Lieutenant X « Bibliothèque Verte », Hachette) l'école secrète et piégée, l'apprentissage de la solitude au milieu du nombre, l'alliance sacrée des camarades. Évidemment, ici, les choses sont repensées et poussées très loin dans les retranchements futuristes. Autre réminiscence, celle du Haut-Lieu, le précédent roman fantastique de Lehman (Fleuve Noir, « Frayeur ») notamment dans les toutes dernières scènes de l'instruction des Défenseurs.
Enfin, à l'issue de ce second tome de la série F.A.U.S.T., on ne peut s'empêcher de constater deux choses. Premièrement si les aventures de Chan Coray et Kowalski captivent, nous n'en sommes qu'au stade de la mise en train. L’affrontement Europe/Grande Puissance ne fait que commencer. Deuxièmement à 31 ans, Serge Lehman a déjà atteint un niveau de sophistication et d'ampleur narrative science-fictive rare, que ce soit chez les francophones ou les anglo-saxons. Qu'écrira-t-il dans dix ans ? Des romans de terroir (cf. Jeury) ? Du policier/fantasitique (Brussolo) ? Quelque chose de cent fois meilleur ?
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« Le Palais est devant moi,. Sur les greniers qui constituent le socle de l'édifice, on dénombre une multitude de tourelles, de campaniles et de beffrois construits à l'intention des oiseaux qui les recouvrent comme une chape de plumes. Aucune ne bouge encore, Il faudra qu'une fenêtre s'ouvre pour que cette marée piaillante se désagrège et devienne un immense ballet multicolore, Mais la particularité de ce Palais tient surtout à la fiente des volatiles qui s'est accumulé d'année en année au point de faire disparaître l'architecture d'origine. Comme un moule gigantesque… »
Mathieu Gaborit avait signé le premier récit publié par les éditions Mnémos une sombre histoire d'aspirant-poète forcé de séjourner dans une école ensorcelée où l'on vous formait pour devenir une éminence grise démoniaque (Souffre-jour). Bien qu'empreint d'une ambiance indéniable, le résultat n'était pas toujours convainquant. Trois romans plus tard, le style de Gaborit s'est profondément décanté et affirmé : intrigue bien menée, atmosphère superbe, mise en scène remarquable, émotion réelle et on ne peut que remercier l'éditeur d'avoir non seulement donné sa chance à un jeune auteur, mais en plus d'avoir persisté.
Aux ombres d'Abyme est un roman de Fantasy baroque dans toute les acceptations du terme : nous voilà invité à un festival de la décadence et de la surenchère, de la bizarrerie grotesque et du tragique à travers la cité d'Abyme et ses habitants. Maspalio est un farfadet, ex prince-voleur reconverti dans la conjuration de démons. Un délégué des enfers le force par le jeu de dettes accumulées, à se lancer à la recherche d'un serviteur de l'enfer qui, a su, par un moyen inconnu, échapper à ses liens. L'enquête lui coûtera cher, très cher, à lui et à d'autres.
Le récit est rempli d'images qui marquent (l'ogre qu'escalade l'Advocatus Diaboli pour compulser ses archives harnachées au dos du monstre, un exemple parmi quantité d'autres), de surprises distordues (la duchesse de Boldia). Les lois de la démonologie et des pactes soutiennent l'intrigue sans fléchir, non sans une certaine poésie, un certain romantisme noir. On regrettera simplement un peu le coup de théâtre final, auquel nous ne sommes pas vraiment préparé durant toute la première partie du roman — à la manière une enquête de Sherlock Holmes, où, de toute manière, Conan Doyle nous cache les détails sur lesquels nous aurions pu avancer l'hypothèse gagnante.
Pourtant Aux ombres… demeure indiscutablement à recommander, un roman qui restera probablement dans la mémoire de ses lecteurs.