Connexion

Actualités

Le Réseau Kinakuta

[Critique commune aux trois romans de la série Cryptonomicon : Le Code EnigmaLe Réseau Kinakuta et Golgotha.]

Cryptonomicon est trop long, verbeux à l'envi, bourré de digressions techniques, et pourtant d'une lecture passionnante. Sa relation à la S-F est ténue : une partie de l'action est située dans un futur très proche, et concerne les agissements d'une start-up particulièrement remuante qui cherche à créer une donnée sociale nouvelle (une monnaie n'existant que sur le réseau) à partir d'une innovation technologique (une amélioration radicale des techniques de cryptographie). Dans ce cadre, Stephens-on adopte une idéologie anti-étatique et technophile à la fois, qui se moque abondamment des intellectuels littéraires jargonnants et réserve une bonne dose de détestation pour le pouvoir de l'État fédéral américain. Et le débat sur le niveau d'efficacité des codes qui peuvent être légalement mis à la disposition des simples citoyens est tout ce qu'il y a d'actuel aux USA.

Randy Waterhouse — qui n'est pas a proprement parler un hacker, plutôt un homme à tout faire de la nouvelle économie — est le protagoniste de cette partie « future » du livre, qui le ballotte entre le sultanat (imaginaire) de Kinakuta, la Côte Ouest des USA, et les Philippines, leurs plages et leurs prisons. Le roman étant bâti sur la généalogie, le grand-père de Randy, Lawrence Waterhouse, jeune péquenot américain qui se découvre un immense talent mathématique, sorte de double d'Alan Turing, est un des protagonistes majeurs de la période « deuxième guerre mondiale » du livre. Dans laquelle on frôle souvent la cryptohistoire, ou en tout cas on découvre des péripéties suffisamment obscures ou tirées par les cheveux du conflit pour maintenir l'intérêt des lecteurs de S-F. Bletchley Park, centre britannique du décodage, les machines allemandes Enigma, les manœuvres des services secrets pour camoufler le fait qu'ils avaient percé les secrets des codes de l'adversaire, tout cela fut bien réel, mais semble tellement ahurissant que l'on finit par le placer sur le même plan que le duché de Qvvghlm (avec sa langue incompréhensible) ou la société secrète Ordo Seculorum.

Si les digressions historiques, voire mathématiques ou cryptographiques (et il y en a, y compris un appendice très sérieux rédigé par l'auteur de l'algorithme informatique de codage évoqué dans le livre) vous effraient, ne craignez pas trop : Stephenson fait tout passer avec une bonne dose d'humour, et beaucoup d'action, fournie par le personnage du sergent des Marines, Bobby Shaftoe, qui apporterait presque une dose de fantastique ; par les fantasmes créés dans son esprit par l'expérience vécue le jour où il frôla la mort au sur une île du Pacifique, et par sa fidélité inébranlable à un idéal des Marines qui inclut leur capacité à l'impossible. Shaftoe doit bien faire une fois et demie le tour du monde au long de ce livre (certes monumental dans ses proportions, d'où les trois volumes de l'édition française1), en disant comme il se doit un nombre impressionnant de moyens de transports différents, mais surtout ces vaisseaux du secret que sont les sous-marins (qui ne le cèdent en rien en matière de confinement aux nefs spatiales de nos aventures d'enfance).

La seule ombre au tableau est cette obsession qui finit par accaparer l'œuvre à mi-parcours, fascination pour un impressionnant stock d'or (fruit de rapines de guerre) accumulé par les Japonais dans des montagnes reculées des Philippines. Les personnages du passé en entrevoient l'existence (ou en dirigent la conception), ceux du présent voudraient bien retrouver le magot — éventuellement pour n'y pas toucher, comme Randy Waterhouse et ses associés qui n'ont besoin que d'une réserve d'or pour garantir la valeur de leur monnaie-réseau. Ce retour du matériel, aux dépens de la cyber-sphère et des joies du codage, affaiblit l'originalité du livre. Mais rien ne peut diminuer la faconde de Stephenson, ni sa boulimie d'information, bien représentées dans ce roman. Au mépris de toute prévision rationnelle, Cryptonomicon est devenu un best-seller aux États-Unis, pour la première fois depuis plusieurs années pour un livre de S-F qui ne soit ni une adaptation de film, ni partie d'une série. Mais est-il un livre de S-F ? Indubitablement, par l'esprit qui y souffle. Ne boudez pas un plaisir pareil.

Notes :

1. On précisera que la présente critique a été réalisée d'après le texte original paru chez Avons Books en mai 99 (918 pp. — $ 27.50). L'éditeur français a choisi de publier ce titre en trois volumes. Un seul tome est à ce jour paru, le second étant annoncé pour avril prochain. (NDRC)

 

Le Code Enigma

[Critique commune aux trois romans de la série Cryptonomicon : Le Code Enigma, Le Réseau Kinakuta et Golgotha.]

Cryptonomicon est trop long, verbeux à l'envi, bourré de digressions techniques, et pourtant d'une lecture passionnante. Sa relation à la S-F est ténue : une partie de l'action est située dans un futur très proche, et concerne les agissements d'une start-up particulièrement remuante qui cherche à créer une donnée sociale nouvelle (une monnaie n'existant que sur le réseau) à partir d'une innovation technologique (une amélioration radicale des techniques de cryptographie). Dans ce cadre, Stephens-on adopte une idéologie anti-étatique et technophile à la fois, qui se moque abondamment des intellectuels littéraires jargonnants et réserve une bonne dose de détestation pour le pouvoir de l'État fédéral américain. Et le débat sur le niveau d'efficacité des codes qui peuvent être légalement mis à la disposition des simples citoyens est tout ce qu'il y a d'actuel aux USA.

Randy Waterhouse — qui n'est pas a proprement parler un hacker, plutôt un homme à tout faire de la nouvelle économie — est le protagoniste de cette partie « future » du livre, qui le ballotte entre le sultanat (imaginaire) de Kinakuta, la Côte Ouest des USA, et les Philippines, leurs plages et leurs prisons. Le roman étant bâti sur la généalogie, le grand-père de Randy, Lawrence Waterhouse, jeune péquenot américain qui se découvre un immense talent mathématique, sorte de double d'Alan Turing, est un des protagonistes majeurs de la période « deuxième guerre mondiale » du livre. Dans laquelle on frôle souvent la cryptohistoire, ou en tout cas on découvre des péripéties suffisamment obscures ou tirées par les cheveux du conflit pour maintenir l'intérêt des lecteurs de S-F. Bletchley Park, centre britannique du décodage, les machines allemandes Enigma, les manœuvres des services secrets pour camoufler le fait qu'ils avaient percé les secrets des codes de l'adversaire, tout cela fut bien réel, mais semble tellement ahurissant que l'on finit par le placer sur le même plan que le duché de Qvvghlm (avec sa langue incompréhensible) ou la société secrète Ordo Seculorum.

Si les digressions historiques, voire mathématiques ou cryptographiques (et il y en a, y compris un appendice très sérieux rédigé par l'auteur de l'algorithme informatique de codage évoqué dans le livre) vous effraient, ne craignez pas trop : Stephenson fait tout passer avec une bonne dose d'humour, et beaucoup d'action, fournie par le personnage du sergent des Marines, Bobby Shaftoe, qui apporterait presque une dose de fantastique ; par les fantasmes créés dans son esprit par l'expérience vécue le jour où il frôla la mort au sur une île du Pacifique, et par sa fidélité inébranlable à un idéal des Marines qui inclut leur capacité à l'impossible. Shaftoe doit bien faire une fois et demie le tour du monde au long de ce livre (certes monumental dans ses proportions, d'où les trois volumes de l'édition française1), en disant comme il se doit un nombre impressionnant de moyens de transports différents, mais surtout ces vaisseaux du secret que sont les sous-marins (qui ne le cèdent en rien en matière de confinement aux nefs spatiales de nos aventures d'enfance).

La seule ombre au tableau est cette obsession qui finit par accaparer l'œuvre à mi-parcours, fascination pour un impressionnant stock d'or (fruit de rapines de guerre) accumulé par les Japonais dans des montagnes reculées des Philippines. Les personnages du passé en entrevoient l'existence (ou en dirigent la conception), ceux du présent voudraient bien retrouver le magot — éventuellement pour n'y pas toucher, comme Randy Waterhouse et ses associés qui n'ont besoin que d'une réserve d'or pour garantir la valeur de leur monnaie-réseau. Ce retour du matériel, aux dépens de la cyber-sphère et des joies du codage, affaiblit l'originalité du livre. Mais rien ne peut diminuer la faconde de Stephenson, ni sa boulimie d'information, bien représentées dans ce roman. Au mépris de toute prévision rationnelle, Cryptonomicon est devenu un best-seller aux États-Unis, pour la première fois depuis plusieurs années pour un livre de S-F qui ne soit ni une adaptation de film, ni partie d'une série. Mais est-il un livre de S-F ? Indubitablement, par l'esprit qui y souffle. Ne boudez pas un plaisir pareil.

Notes :

1. On précisera que la présente critique a été réalisée d'après le texte original paru chez Avons Books en mai 99 (918 pp. — $ 27.50). L'éditeur français a choisi de publier ce titre en trois volumes. Un seul tome est à ce jour paru, le second étant annoncé pour avril prochain. (NDRC)

Projet Vatican XVII

Dans ce roman de 1981, le Grand Master Simak (il a en effet été couronné au firmament de la profession par la Science-Fiction Writer's Association quatre ans auparavant) propose à son lecteur un mélange assez inattendu de spiritualité et de science-fiction plutôt classique.

Le docteur Jason Tennyson, contraint de fuir la planète Gutshot où sa vie est menacée, s'embarque clandestinement sur un vaisseau transportant des pèlerins extraterrestres vers la planète Seuil de Rien. Tennyson va découvrir que cette mystérieuse planète est devenue des siècles auparavant le refuge de colons robots ayant fui la Terre, sur laquelle le droit de pratiquer une religion ne leur était pas reconnu. Les habitants robots de Vatican XVII, la capitale de Seuil de Rien, ont ainsi entrepris depuis plus de mille ans, dans le plus grand secret, de construire une entité électronique infaillible qui leur tiendra lieu de pape. Pour alimenter la mémoire de leur super-pontife, les robots font appel à des télépathes humains, les Écoutants, qui sondent l'espace-temps par la pensée pour en ramener des données sur l'univers inconnu ou invisible. Or, l'une des Écoutantes prétend avoir trouvé le Paradis lors de son dernier voyage… quelles conséquences cela aura-t-il sur une théologie balbutiante et des fidèles plus que jamais prêts à sombrer dans le fanatisme ?

Ce roman laissera peut-être une impression assez mitigée au lecteur : on déplorera quelques lourdeurs de forme ; la narration, résolument linéaire, semble parfois se perdre dans des détails qui n'amènent rien au récit (l'histoire d'amour entre les deux protagonistes humains, très convenue, en est la parfaite illustration). De fait, le roman peut parfois sembler étonnamment long à démarrer. Pourtant, passée cette première impression, le lecteur se surprendra certainement à poursuivre sa lecture avec curiosité. Simak procède comme bien souvent en naturaliste pour dépeindre les mondes traversés par ses personnages, à l'exemple des univers explorés par les Écoutants, qui ne manquent sous sa plume ni d'originalité, ni de poésie. Le récit propose en outre une réflexion intéressante sur la viabilité du Projet Pape dans le contexte de Seuil de Rien : comment évolueront les desseins d'un Pape électronique à long terme ? les robots peuvent-ils faire preuve de mysticisme ? ont-ils une âme ou s'identifient-ils encore trop à leurs modèles humains ?

Si ce Projet Vatican XVII n'est assurément pas à classer parmi les chefs-d'œuvre de son auteur, il possède néanmoins une valeur certaine et surtout un charme subtil ; c'est pourquoi il est infiniment regrettable qu'il offre un premier abord aussi rebutant. De fait, on ne conseillera pas ce récit au lecteur novice dans l'œuvre de Simak : il faut assurément posséder quelques connaissances des textes de l'auteur et de ses thématiques de prédilection pour percer les lenteurs de Projet Vatican XVII et en extraire les indéniables pépites qu'il contient.

Les Visiteurs

Chronique non disponible, désolé.

La Planète aux embûches

Peu de romans démarrent, comme celui-ci, au quart de tour. Le professeur Edward Lansing est intrigué par la rédaction remarquable d'un de ses élèves plutôt cancre, et qui se révèle brillante. Grâce à l'aide d'une…machine à sous ! N'ayant rien à faire ce week-end-là, souhaitant éviter les constants bavardages de son ami Andy sur les mondes alternatifs, et, finalement assez curieux, Lansing va voir la machine. Celle-ci, à sa profonde stupéfaction, lui parle, et lui donne une adresse. Où il se rend, de plus en plus fasciné par la tournure que prennent les évènements. Et là, dans un immeuble abandonné, il obéit aux instructions et… « Puis les lumières s'éteignirent, la machine s'évanouit et la salle aussi. Lansing était dans une vallée boisée. »

Après cette introduction en fanfare (28 pages), le roman débute vraiment. Où est Lansing ? Que fait-il là ? Pourquoi est-il là ? Comment est-il arrivé là ? Toutes questions qu'il se pose, ainsi que le lecteur. Et lentement s'élabore sa quête sur ce monde inconnu, la « Planète aux embûches » du titre. Accueilli comme un frère dans une auberge, il rencontre quatre ténébreux joueurs de cartes et fait la connaissance d'un groupe étrange et composite : un militaire, un prêtre, un robot, une poétesse et un ingénieur, tous amenés de même façon sur ce monde inconnu et venant manifestement d'autres Terres parallèles (leurs Histoires respectives divergent). Tous ignorent la raison de leur enlèvement. Ce petit échantillon d' humanité entame dès lors sa quête. Quête vers un destin ignoré… Un gigantesque cube bleu les arrête d'abord. Ils continuent leur route, sans avoir pu expliquer son mystère. Arrivés à une grande cité vide d'habitants, ils découvrent des traces d'autres visiteurs récents, mais aussi des machines bizarres et une grotte dont les hublots semblent des portes ouvertes sur d'autres mondes. L'une d'elles sera franchie par l'un d'entre eux. Constamment, ils ont l'impression d'être surveillés. Par un animal qui renifle, par une créature qui gémit dans la nuit… Poursuivant leur périple, ils tombent sur une grande tour, tout aussi étrange que le cube déjà rencontré, et tout aussi énigmatique. Une seconde auberge s'offre à leurs yeux, dans laquelle ils revoient les quatre joueurs de cartes. Ils se séparent. Lansing, accompagné de son ami Jurgens le robot, dont il a recueilli les confidences, affronte une terrifiante muraille de néant, le Chaos, titanesque cataracte nocturne, dans laquelle disparaît Jurgens, et dont Lansing, quant à lui, ne s'échappe qu'à l'aide d'une corde tendue par… les joueurs de cartes. Scène extraordinairement bien dépeinte par un Simak en grande forme. Après cette aventure éprouvante, le pauvre professeur Lansing, seul à présent, retourne vers cette Tour, là où Mary, son amie ingénieur, a disparu. L'errance continue, et il rencontrera d'autres rescapés d'autres groupes comme lui parachutés sur cette planète. Certains se résignent, et fondent une petite colonie agricole, refaisant le monde à leur façon, misérable. Lansing, obstiné, voudra savoir et, pour cela, retournera au Cube initial, sentant là l'origine du mystère. Et, en effet, en même temps qu'il y retrouvera Mary, il découvrira enfin la raison de tout ce qui lui est arrivé depuis sa rencontre avec une machine à sous parlante…

Il n'est évidemment pas possible ici de donner la raison de l'étonnant voyage du professeur Lansing. Car, comme dans tout bon roman de l'Âge d'Or, Simak expliquera les motifs de l'enlèvement du professeur (et des autres protagonistes de l'intrigue), motifs qui seront, comme on s'y attendait avec lui, profondément philosophiques mais aussi optimistes. Le lecteur s'en sera rendu compte, cette longue quête des « enlevés » n'est en fait qu'un test, qu'une épreuve, que seuls Lansing et Mary auront subi victorieusement. Le but de ce test ? À nouveau se retrouvent ici l'altruisme et la générosité de l'écrivain, ainsi qu'on a pu le voir tout au long du présent dossier. Lansing et Mary sont les nouveaux Adam et Ève d'un monde futur, attendu, et espéré meilleur… Ici, enfin, le lecteur comprendra le titre original anglais du roman : Special Deliverance. Il comprendra aussi les pressentiments du copain Andy, qui déclarait, tout au début du livre, affolé de l'évolution du monde actuel, qu'il faudrait « un cataclysme qui nous contraindrait à changer nos modes de pensée et à chercher une autre façon de vivre ». Ce cataclysme, Lansing l'aura vécu tout au long de l'intrigue et aura transformé l'essai. Ce roman superbe par son objectif, tout autant que passionnant par ses péripéties, tient de la quête initiatique, comme dans la fantasy, mais dépasse le simple cadre aventureux pour basculer dans une certaine exaltation philosophique qui ne peut qu'enthousiasmer le lecteur. Une fois l'explication finale dévoilée, il retournera vers les pages parcourues, et les lira avec l'œil de celui qui a compris, en un jeu rempli de connivence avec l'auteur, souriant avec lui, et confiant. Tout Simak est là.

Visions d'antan

Voici un ouvrage assez singulier dans la bibliographie de Clifford D. Simak. Comme d'autres recueils, Visions d'antan n'a pas d'équivalent en langue anglaise et nous sommes donc, lecteurs francophones, seuls à bénéficier de la réunion sous forme d'un volume unique des quatre nouvelles ici proposées, textes qui, pour la plupart, parurent entre 1953 et 1956 (l'exception étant La Maison des pingouins, qui date de 1977 — Simak avait alors plus de 70 ans !). Autre particularité : Visions d'antan est un recueil récent — publié en juin 1997. Voilà qui prouve bien l'intérêt porté à Simak par certains grands groupes éditoriaux, ce qui n'est certes pas le cas de tous les ténors de l'Age d'or. Il est, à ce titre, le dix-huitième volume de Simak à figurer au catalogue de l'éditeur de la rue de Grenelle, catalogue qui s'impose, concernant cet auteur, comme le plus riche de l'édition française (on signalera au passage que l'entièreté ou presque de ces titres sont disponibles et régulièrement réédités, ce qui mérite d'être salué). Enfin, si ce recueil ne propose que des rééditions (une surprise, quand on connaît la qualité de certains textes encore inédits en langue française), ces dernières bénéficient néanmoins d'une nouvelle traduction bien venue — on ne se privera pas, toutefois, de souligner que l'éditeur du présent ouvrage se garde bien d'indiquer l'antériorité de publication de ces rééditions, procédé pour le moins limite, à fortiori quand l'un des textes du sommaire provient du même catalogue J'ai Lu : réédité ici sous le titre éponyme de Visions d'antan, on le retrouve dans le recueil Les Epaves de Tycho sous un autre titre, à savoir La Littérature des sphères. Bref…

Quatre textes, donc, soit quatre novellas.

Le recueil débute avec Visions d'antan (So Bright the vision), une nouvelle parue dans Fantastic universe en août 1956, intense et faste période de créativité pour Simak. Le texte part d'un postulat riche de décalages et fort séduisant : l'idée que, dans toute la Galaxie, parmi la kyrielle de peuples qu'elle abrite, les terriens sont les seuls à avoir la capacité de… mentir ! Une particularité unique qui n'a pas permis aux terriens de conquérir l'univers (hautement improbable chez Simak) ; non, rassurez-vous, la Terre est toujours une planète de seconde zone et ses habitants de minables petits magouilleurs. En revanche, cette capacité à dire n'importe quoi a conduit les terriens à se spécialiser dans la création littéraire. Ainsi, la Terre inonde-t-elle quotidiennement la Galaxie d'un nombre d'histoires considérable, manne dont dépend désormais l'économie terrienne. Notre planète n'est plus qu'une vaste usine à produire des bouquins, une activité qui touche toute la population ou presque, libraires, éditeurs, concepteurs de « narrateurs » (curieuses machines à écrire toujours plus perfectionnées), imprimeurs et, naturellement, écrivains. Visions d'antan narre les déboires de Kemp Hart, un de ces auteurs populaires du futur, pauvre gars désargenté et frustré de ne pouvoir s'offrir le « Classique », véritable merveille technologique, un « narrateur » high-tech qui lui permettrait à coup sûr de pondre best-seller sur best-seller. Jusqu'à ce qu'il fasse une étrange rencontre extraterrestre au fin fond d'une ruelle, en la personne ( ?) d'une couverture pourvue d'un semblant de visage et dotée de pouvoirs d'empathie… Texte grinçant et plein d'humour, d'une construction narrative remarquablement élaborée, Vision d'antan est une réussite incontestable.

Il en va différemment de la seconde novella du recueil, Génération terminus (Target generation), initialement publiée dans Science fiction plus en août 1953 sous le titre Spacebred generations. Une histoire au thème archi-classique (il l'était déjà en 1953 !) de pionniers enfermés dans le cœur d'un vaisseau géant à la recherche d'une nouvelle Terre, un but si ancien qu'il a été oublié depuis des lustres par des colons qui ne savent plus où ils se trouvent ni pourquoi. Evidemment, les pendules ne vont pas tarder à être remises à l'heure alors que le vaisseau approche d'un nouveau système solaire : une révolution va balayer l'ordre obscurantiste et religieux régnant depuis des générations chez les descendants des premiers colons. Un texte qui n'est pas radicalement mauvais, loin s'en faut, mais qui souffre d'une narration linéaire, statique, et surtout d'une longueur excessive.

Troisième et avant-dernière novella, La Maison des pingouins est le plus récent des textes à nous être ici proposé. Il fut publié outre-Atlantique en 1977, avant de nous arriver en France en 1981 dans le recueil Des souris et des robots réuni par Patrice Duvic en « Titres SF » chez Lattès. Le plus récent des textes, peut-être, le plus simakien, le plus nostalgique, le plus passéiste aussi, et, sans doute, le plus beau. La Maison des pingouins nous raconte l'histoire de David Latimer, un artiste peintre à la recherche d'une retraite paisible afin de consacrer quelques mois à son art. Alors qu'il semble s'être égaré, il découvre une vieille et immense demeure à louer sur un front de mer désert. Après s'être procuré les clés à l'agence de location du coin, il entreprend la visite de la majestueuse villa solitaire. Il en ressort enchanté, bien décidé à louer la demeure. Comme il s'apprête à regagner sa voiture, Latimer s'aperçoit subitement que la nuit est tombée et que son véhicule a disparu. Désappointé, il regagne la maison pour constater qu'un serviteur en livré l'y attend et l'introduit bientôt dans la vaste salle à manger désormais richement meublée. Il y fait connaissance de ceux qui vont devenir les compagnons de sa captivité dorée, sept artistes, comme lui. Dans quel but ont ils été réunis, où sont ils et, surtout, quand sont-ils ? Autant de questions auxquelles Latimer devra répondre… Jouant avec bonheur sur le double registre de l'angoisse et d'un bien-être confortable, La Maison des pingouins est une merveille de précision stylistique et d'économie d'effets. À déguster comme on le fait d'une bonne bouteille, au coin du feu et en prenant son temps. Pas de doute, nous sommes ici en présence d'un petit chef-d'œuvre.

C'est à L'Immigrant qu'incombe la lourde charge de clore Visions d'antan. Publié en mars 1954 dans Astounding, voici probablement le texte le plus campbellien du recueil (de par sa foi en une humanité capable d'apprendre et s'améliorer, son éloge du travail, de la ténacité, son élitisme, etc.) et peut-être, partant, le moins simakien (on notera d'ailleurs qu'il prend pour cadre une planète étrangère, ce qui est peu courant chez notre auteur). Bishop est un génie. Et qui plus est, un génie travailleur. Grâce à ses extraordinaires capacités et un concours d'admission extrêmement sélectif, il a gagné le droit d'émigrer sur Kimon, une planète secrète et mystérieuse qui n'accepte sur son sol que les meilleurs des Terriens. Bishop sait qu'il va devenir riche et qu'il lui sera possible, depuis Kimon, de subvenir aux besoins de sa famille. Il sait aussi qu'il va accéder aux formidables connaissances des Kimoniens. Mais il lui faudra d'abord se familiariser avec l'environnement et les us et coutumes locaux, et ça, c'est une autre paire de manches… L'Immigrant est un récit typique de ce qu'il était possible de lire au milieu des années cinquante dans Astounding. Une œuvre probablement assez peu personnelle, écrite par un auteur qui avait alors cinquante ans et maîtrisait parfaitement ses capacités d'écrivain. Bref, un texte tout sauf incontournable, quoique mené en bon « faiseur », sans brio particulier mais avec efficacité.

Nous voici en fin de compte avec un recueil de niveau fort inégal. On y trouve toutefois deux très bons textes, dont La Maison des pingouins qui justifierait à lui seul l'achat du volume. Quant à l'absence d'inédit, elle est contrebalancée par deux points. D'abord, certains des textes proposés étaient inaccessibles depuis longtemps ; ensuite, cette nouvelle traduction est, répétons-le, plus qu'adéquate. À découvrir, si ce n'est déjà fait.

Orchéron

Deux ans. C'est le temps qu'il nous aura fallu attendre cette suite à Abzalon, ro­man space op' archi-classique mais bien fice­lé, une manière de modèle d'efficacité dans l'épique. Deux ans. Non pas que ce soit par­ticulièrement long… D'autant qu'entre temps, notre auteur n'a pas chômé, loin s'en faut. Qu'on en juge : un roman en épisodes chez Librio, Les Derniers hommes ; un « Quark noir » chez Flammarion, Graine d'immortels ; enfin l'excellent Fables de l'Humpur chez J'ai Lu « Millénaires ». Bordage est un besogneux, dans la vraie tradition du roman populaire. Tant mieux pour nous ! Deux ans donc… Pas trop, on l'a dit, mais suffisamment tout de même pour avoir oublié une bonne part des éléments du premier volet. Ce qui est un peu plus qu'en­nuyeux car tout, dans Orchéron, découle d'Abzalon… Bref, pour vous plonger dans ce bouquin dans de bonnes conditions et sans trop être dérouté, lisez Abzalon !

Souvenez vous. Les passagers de l'Estérion, après de nombreuses péripéties et un siècle de voyage mouvementé, ont enfin trouvé leur Eden. Ils étaient 10000 lors du départ. Ils ne sont plus que 500 à l'heure de l'atterrissage dans ce nouveau monde. Depuis, cinq siècles se sont écoulés. L'épopée de l'Estérion est désormais un mythe ; ses héros des dieux, les fondements idéo­logiques de cette jeune société où chacun à sa place, où le meurtre n'existe pas. Le nouveau monde est vaste, inconnu, et les colons ont fort à faire pour survivre sans le moindre outil technologique dans cet envi­ronnement généreux mais sauvage. Et voilà que des hommes masqués, qui se font appeler les Protecteurs des Sentiers, entre­prennent d'instaurer leur propre justice en vertu de dogmes fanatiques et au nom d'un des personnages mythiques de l'Estérion. Orchéron, qui échappe in extremis et de façon mystérieuse à leur vindicte, entre­prend un long périple afin de fuir ses bour­reaux. Une course poursuite qui l'amènera à découvrir un nouveau continent riche de révélation sur ses propres origines et celles du monde qu'il habite. Parallèlement, la résistance aux Protecteurs des Sentiers s'organise…

Partant de ce cadre utopique (une nou­velle Terre peuplée de colons bienveillants décidés à ne pas reproduire les conneries passées) qui vire à la dystopie sanglante, Bordage tisse habilement (comme d'habi­tude, est-on tenté d'écrire) les fils de ses intrigues croisées, autant d'histoires gravi­tant plus ou moins autour de celle, centrale, d'Orchéron. Et en matière de tisseur d'his­toire, nous l'avons affirmé plus d'une fois, Bordage est probablement l'un des meil­leurs « faiseurs » francophones, si ce n'est le meilleur. On s'installe rapidement dans le bouquin, immédiatement pris dans le flot de cette histoire passionnée et passionnelle où se mêlent inceste, endoctrinement, fana­tisme et colonialisme. Le drame se noue, inexorable, et nous pousse, nous, lecteurs, jusqu'à son dénouement. Le défaut récu­rent de Bordage, c'est sa gourmandise (et peut-être, aussi, la propension qu'il a à flinguer systématiquement la plupart de ses héros…). Qu'il parvienne à juguler sa fréné­sie narrative, et il touche, ou peu s'en faut, au chef-d'œuvre (Les Fables de l'Hum­pur). Sauf qu'ici, c'est raté. Oh bien sûr, le souffle est toujours là, ce côté épique qui donne à la S-F de notre auteur cette allure de fantasy débridée. Alors on plonge, on y va, ouais ! ! Jusqu'à ce que, petit à petit, on lève le nez, on s'égare, on bricole, on vaga­bonde… Bref : on s'emmerderait presque. Un comble. Les intrigues mêlées se diluent dans des atermoiements factices, des dérives pseudos new age inexplicables. On y croit plus : trop c'est trop. Jusqu'à un dénouement obscur, sans grandeur (enco­re un comble pour cet auteur). On a ce désagréable sentiment de boucle non bou­clée, cette impression de s'être fait, après pas loin de 500 pages, en définitive flouer. Abzalon ne nous avait pas totalement convaincu. C'est pire ici. Voilà un cycle (l'auteur annonce un total de quatre ou cinq volumes) qui ne passionne pas, au contrai­re. Bordage à su convaincre de son talent — à juste titre — un large public. Souhaitons qu'il n'en tombe pas pour autant dans la facilité et oublions cet Orchéron : il y a mieux à lire chez Bordage.

Miroirs et fumée

Gaiman a une fascination pour les magi­ciens, leurs trucs et astuces, leurs jeux de miroirs, leurs effets de fumées. Et, en vrai bon fan, à force de fasci­nation, il en est deve­nu un. Tout simple­ment. Un magicien. Voilà ce qu'il est. Rares sont les auteurs à avoir acquis aussi rapidement — ou, plus précisément, à travers aussi peu d'œuvres — une réputation telle que la sienne.

Car après tout, en France, que connaît-on de Neil Gaiman ? Principalement son travail de scénariste de comics, sur Sandman (trois tomes au Téméraire, coll. « Vertigo ») ou bien encore Death (deux tomes, également au Téméraire et toujours en « Ver­tigo »), voire, peut-être, pour certains d'entre vous, son troublant roman graphi­que, Mr. Punch, mis en images par Dave McKean et publié en France en 1997 chez Reporter. Il y a aussi l'amusant roman, co-écrit avec la star britannique Terry Pratchett, De Bons présages (J'ai Lu — 1995). Puis, bien sûr, NeverWhere (cf. interview de Gaiman in Bifrost 11), un formidable roman de fantasy urbaine dans la collection « Millénaires ». On ajoutera, pour la mesu­re, une poignée de nouvelles publiées ça et là (à commencer par « Chevalerie », dans le Dossier Fantasy de la revue thématique Yellow Submarine, rééditée ici sans aucune mention de la part de l'éditeur, ce qui fait toujours plaisir…). Bref, et en résumé : voici un auteur dont on a lu deux romans, quel­ques nouvelles et des scénars de BD. Pas grand chose, donc, mais rien que du bon, voire de l'excellent.

Nous attendions ce recueil en J'ai Lu « Millénaires ». Marion Mazauric ayant quit­té le groupe Flammarion pour fonder sa propre maison d'édition, c'est d'Au diable vauvert qu'il nous arrive. Qu'importe. La couverture a changé (elle n'est d'ailleurs pas plus folichonne que ce que nous pro­pose habituellement la collection « Mil­lénaires ») mais le contenu demeure le même : à savoir un recueil non pas artifi­ciellement réuni mais pensé, imaginé, réa­lisé et présenté par l'auteur lui-même. Ce dernier point est fondamental. Car Miroirs et fumée n'est pas qu'un excellent recueil, c'est avant tout un état, une compilation représentative du travail fort particulier et personnel d'un écrivain, de ses premiers pas dans le métier, au début des années 80, jusqu'à 1998, date à laquelle Gaiman a rassemblé ces textes.

Gaiman est un auteur à la palette extrê­mement étendue, tant au niveau de ses vecteurs d'expressions (la BD, la littérature, le cinéma, la télévision) que des genres, des traitements et des sujets. Miroirs et fumée se fait tout naturellement l'écho de cette diversité. Science-fiction, fantastique, fantasy, le tout pour aborder des sujets aussi divers que le sexe, la créativité, la maladie, la mort, la religion… autant de sujets eux-mêmes abordés dans des traités différents, nouvelles en proses ou en vers, poèmes, pastiches, contes, etc. C'est un flo­rilège magnétique, accaparant (magique ?), servi par une écriture légère et un sens du mot remarquable (on saluera à ce propos l'excellente traduction de Patrick Marcel). Gaiman est de ces auteurs capables, en deux lignes pleines de nostalgie, de vous faire décrocher le téléphone afin d'appeler votre grand mère pour le simple plaisir d'entendre sa voix, chose que vous n'aviez pas faite depuis des semaines…

Miroirs et fumée est un recueil à se pro­curer d'urgence. Ceux qui connaissent déjà Gaiman ne se feront pas prier. Les autres découvriront un auteur riche et magique, qu'ils auront tôt fait de placer aux côtés d'autres illusionnistes magiciens, qu'ils se nomment Tim Burton ou Clive Barker, par exemple.

Une Chasse dangereuse

Ces nouvelles écrites au cours de la deuxième moitié des années 1950, qui dépeignent des hommes simples et des êtres champêtres, évoquent parfois moins la SF de leur époque que certains auteurs mainstream des décennies précédentes — tout en touchant aux dimensions modernes de l'inconnu. Autres planètes (Une chasse dangereuse, Pour sauver la guerre, La planète aux pièges), autres temps (Projet Mastodonte), extraterrestres (Jardinage, Opération Putois), robots pensants (Plus besoin d'hommes) y fournissent le prétexte à broder sur le thème de la perte de l'innocence dans des textes métaphoriques, voire symboliques, qui illustrent l'attachement de l'auteur aux valeurs humanistes (ainsi que, bien souvent, sa désillusion devant leur mise en échec).

Une chasse dangereuse : Sur la planète agricole Layard, le brave colon Duncan saisit son fusil le jour où un animal redouté, le Cytha, s'attaque à ses cultures. L'instinct du chasseur s'empare bien vite de notre petit fermier quand il atteint une première fois la bête sans lui infliger de dommages. De quelle forme de vie s'agit-il donc ? Guidé par son « boy », un autochtone non-humain, Duncan se lance alors dans une longue course-poursuite aux parfums de Stevenson, Kipling et Hemingway mêlés, en méditant sur les particularités de Layard — où la différence sexuée n'a pas cours. Il découvre qu'une partie de la faune de la planète forme un « tout », que l'on ne peut dissocier sans qu'il revienne vous attaquer avec plus de force. Pris au piège dans une tempête, Duncan se tirera d'affaire en sauvant d'abord le Cytha, ce qui ouvrira la voie d'une coexistence pacifique — du moins tous deux le croient, car une chute en forme de retournement nous laisse comprendre à quel point le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Si, malgré les fausses pistes, on sent percer sous le récit de chasse à la bestiole extraterrestre une métaphore des soubresauts de la décolonisation européenne (présentés à travers le prisme d'un esprit pionnier fort américain), on ne saurait réduire l'intérêt de ce texte à son effet de miroir historique. C'est sans doute dans le titre original, Le monde impossible (The World That Couldn't Be), qu'il faut rechercher la morale de cette presque fable où le paternalisme des colons et l'irrespect envers l'équilibre des écosystèmes en prennent autant pour leur grade que la candeur finale du Cytha et de Duncan.

Par-delà les décodages possibles, une poésie brute et acide se dégage d'Une chasse dangereuse, qui en fait un véritable classique.

Avec Plus besoin d'hommes, on peut aussi filer allègrement la métaphore. Un matin, dans une société où la technologie n'induit que passivité et où l'on se distrait en montant tout en kit, le brave employé lambda qu'est Gordon reçoit par erreur un robot humanoïde à monter lui-même au lieu du chien mécanique qu'il avait commandé. Le robot bientôt en état de marche déclare s'appeler Albert et être doué d'instinct de « reproduction » : il entreprend de mettre au monde d'autres robots, théoriquement destinés à alléger les tâches humaines. Tout irait pour le mieux si la firme Bricolo ainsi que le fisc, alléché par ces nouveaux biens mobiliers, ne réclamaient leur dû. Il ne reste plus alors à Gordon qu'à ester en justice, aidé en cela par les robots qui ingurgitent en accéléré toute la jurisprudence pour revendiquer la reconnaissance de leur forme d'intelligence — avec succès. La passivité du début n'en sera que décuplée…

Là encore, les bonnes intentions égalitaristes débouchent sur un cauchemar potentiel. Au-delà de la quasi dystopie matriarcale suggérée par le titre français ou des similarités avec l'émancipation des esclaves noirs américains, Plus besoin d'hommes est aussi un pied de nez imparable à la notion de progrès et à la SF scientiste.

La planète aux pièges : « Et si l'oubli […] n'avait pas une cause psychique mais était le résultat de l'action de milliers et de milliers de pièges [à mémoire] disséminés dans toute la galaxie ? » Sur une planète quasi-déserte s'échoue un astronef humain dont l'équipage perd la mémoire peu à peu. D'autres navires, dont les restes jonchent le site, ne sont jamais parvenus à repartir. Des éclaireurs découvrent alors l'existence d'un « capteur de mémoire », sorte de gigantesque cerveau mi-mécanique, mi-organique, qui aspire toutes les connaissances à sa proximité dans un but inconnu. La fascination des scientifiques du bord pour ce dangereux piège mental ne sera pas le moindre des obstacles affrontés par le commandant Warren - — tandis que, dans un développement satirique, l'ivresse représentera la condition sine qua non de la survie. Un texte de facture classique, auquel on remarque toutefois un fonds qu'on qualifierait aujourd'hui de dickien.

Jardinage : Sur Terre, un homme solitaire se prend d'affection pour une plante extraterrestre sentiente débarquée dans son jardin et lui enseigne les us et coutumes des humains. Communiquant par empathie avec elle, il la sauve, puis en vient à comprendre que l'engrais qui fait pousser les plantes, c'est en réalité l'amour… Tout comme le Petit Prince, il remarquera bientôt, après le départ de la plante, que son rosier jaune qu'il croyait décati refleurit de plus belle. Cette nouvelle poignante — qu'on la lise au premier degré comme dans son sens figuré touchant à la relation amicale ou amoureuse — mérite elle aussi de figurer au rayon des petits bijoux classiques.

Dans Opération putois, on retrouve l'humour style pochade présent dans La planète aux pièges, ainsi que le personnage du brave gars dérangé dans sa quiétude campagnarde : en avance sur ses futurs homologues du Larzac, Asa guette les avions militaires assourdissants qui le survolent, bien décidé à les tirer comme des pigeons. Lorsqu'il se rend compte que l'un des sconses réfugiés sous sa maison n'est pas un putois comme un autre, il se prend d'affection pour lui. Et patatras, voilà-t-y pas que la drôle de créature lui répare son vieux tacot ! Le commandant de la base aérienne toute proche comprend bien vite l'intérêt stratégique de l'extraterrestre — car c'est de cela qu'il s'agit — au point d'engager nos deux amis.

Racontée à travers le point de vue limité du narrateur qu'est Asa, innocent pour lequel tout le monde l'est aussi, cette lutte du pot de terre contre le pot de fer se solde, une fois n'est pas coutume, par la victoire du premier.

Une chasse dangereuse contient également deux textes fort honnêtes, quoique moins remarquables que les cinq qui précèdent : Pour sauver la guerre et Projet Mastodonte. Il s'agit de variations pacifistes, la première sur le thème d'une Terre néo-féodale et décadente, la seconde sur celui du voyage dans le temps, publiées à la même période que les cinq autres. Au total, on peut estimer sans crainte de se tromper qu'il s'agit là d'un recueil de premier plan, tant par la diversité des univers science-fictifs abordés que par l'unité et l'universalité de sa thématique.

Ça vient de paraître

Le Désert du Monde

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
PayPlug