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Aux limites de l’infini

Stanley G. Weinbaum est l’un des pionniers de la SF américaine. Né en 1902, il mourut d’un cancer du poumon en 1935, à 33 ans seulement, peu de mois après la publication de son texte le plus fameux, « Une odyssée martienne ». Célébrée par Isaac Asimov comme « l’une des trois histoires qui ont changé la SF », la nouvelle reçut un très bon accueil critique. Le lecteur y croise un groupe d’explorateurs envoyés sur Mars grâce à une fusée atomique (quoi que ce puisse être). Ils y rencontrent, pour la première fois peut-être de l’histoire de la SF, une créature extraterrestre (puis de nombreuses autres) visiblement intelligente, mais non humanoïde, avec toutes les impossibilités de communication que ça peut générer. Raisons d’agir, langages, culture, les Martiens de Weinbaum sont manifestement dotés d’une intelligence équivalente, voire supérieure (l’auteur resservira cette supériorité supposée dans une autre nouvelle du recueil, « Les Lotophages ») à celle des Terriens, mais il est clair que celle-ci ne nous est pas directement accessible. Cette approche de la vie extraterrestre, résolument nouvelle, enchanta le lectorat de l’époque et répondait par anticipation à la demande de John W. Campbell : « Écrivez-moi une créature qui pense aussi bien ou même mieux qu’un homme, mais pas comme un homme. »

Dans Aux limites de l’infini, à la suite de cette « Odyssée martienne », on pourra lire six autres nouvelles de longueurs diverses, toutes dans une traduction inédite.

Ainsi lira-t-on le texte éponyme au recueil, une sorte d’escape game improvisé dont la solution est la découverte d’une expression mathématique, « Les Mondes du Si », qui explore la possibilité d’univers parallèles infinis bien avant qu’Hugh Everett ne la formalise, « Dérive des mers », où un cataclysme géologique risque d’interrompre le Gulf Stream, refroidissant alors les terres de l’Est Atlantique, provoquant par là même exodes, guerres et débroussaillage malthusien, « Les Lotophages », où, sur une Vénus froide (!), on s’interroge, après Schopenhauer, sur la vie comme volonté, « Les Lunettes de Pigmalyon », où un voyage en paracosme conduit à s’interroger sur réalité et perception, et la très courte « Graphe », qui pointe les méfaits du stress induit par une vie professionnelle hégémonique.

L’ensemble forme un ouvrage à l’intérêt historique évident. Ramener sur le devant de la scène un pionnier peu connu du grand public français, donner à voir ce premier contact qui rompt avec les codes précédents de l’alien humanoïde et/ou purement hostile, tout ceci est intéressant. D’autant que dans les autres textes, Weinbaum fait montre d’un intérêt louable pour la science de son époque et les questionnements philosophiques ; aucun texte n’est, de fait, dépourvu d’une réflexion sous-jacente à l’intrigue.

Il y a néanmoins des bémols. Très datés dans leur écriture, les textes peinent à passionner. Le style est parfois plat, parfois verbeux, parfois trop visiblement conscient de sa propre finesse. De (rares) saillies sexistes font sourire — O tempora ! O mores ! Et puis, les erreurs et méconnaissances scientifiques de l’époque heurtent ou amusent. Vénus, qui ne tourne pas, est froide et dotée d’une pression supportable. L’atmosphère de Mars est largement respirable, et sur sa surface on trouve des canaux — alors qu’il était déjà admis qu’ils n’étaient qu’un fantasme de Percival Lowell. Ça peut faire beaucoup. On est ici dans l’archéolittérature. À toi de voir, lecteur, si tu veux participer à l’expédition.

Terminus

Le prologue du roman s’ouvre sur une vision de l’apocalypse : deux soleils, un paysage de glace où lévitent tête en bas une multitude de crucifiés. Pour achever sa formation, Shannon Moss, agent spécial du NCIS, est envoyée en 2199 pour observer le Terminus, la fin du monde. Elle en revient avec une blessure qui nécessite l’amputation d’une jambe au dessus du genou et un traumatisme psychologique. Au début des années 80, grâce à la physique quantique, les États-Unis ont mis en place un programme ultrasecret de voyage dans l’espace-temps. Plusieurs vaisseaux ont été expédiés en mission d’exploration. Certains sont revenus, d’autres se sont perdus à jamais. Après sa formation, Moss est amenée à enquêter sur un meurtre brutal, dans son temps présent à elle, en 1997. Patrick Mursult, un marine qui a fait partie du programme Eaux Profondes, semble avoir sauvagement assassiné sa famille. Sa fille aînée, Marian, a disparu. Moss est envoyée dans une TFI (trajectoire future inadmissible) pour recueillir des indices. Si on ne voyage pas vraiment dans l’avenir, mais dans des avenirs possibles dont la probabilité de les voir se réaliser reste inconnue, ces sauts dans le temps permettent parfois de résoudre des affaires ou de prévenir des crimes dans la temporalité initiale. Moss espère ainsi retrouver Marian vivante. Problème : Patrick Mursult est considéré comme mort en mission avec l’équipage du Balance perdu en Eaux Profondes. Sa réapparition coïncide avec un autre phénomène : le Terminus se rapproche inexorablement, dans toutes les trajectoires explorées. L’enquête de Shannon Moss se double d’une course contre la montre et contre la mort à travers temps.

En plus d’offrir un thriller addictif, Tom Sweterlitsch joue avec le temps de manière fascinante. Quand elle fait un saut dans une trajectoire, Shannon Moss vieillit au prorata des mois passés dans celle-ci. Mais son retour se fait quelques secondes à peine après son départ. Le décalage entre son âge réel et l’âge perçu se creuse encore lorsque ses sauts sont lointains : pour les gens qui l’ont connu dans le passé (en réalité des échos de personnes réelles), elle n’a pas vieilli. Ce serait presque anecdotique si elle n’avait pas en plus conscience que les trajectoires potentielles s’effacent à chaque retour dans la réalité et que ce qu’elle y vit n’existera plus que dans sa mémoire. Sa vie se résumant à une illusion (et à plus d’un titre, comme elle le découvrira), seule sa mission fait sens. Elle est prête à lui sacrifier son existence. La pression qui pèse sur ses épaules s’alourdit encore lorsqu’elle se rend compte que les informations qu’elle ramène de ses explorations contribuent à précipiter l’arrivée du Terminus. Tom Sweterlitsch ne laisse aucune place au hasard ou à l’approximation. Chaque fait évoqué compte, peu importe la trajectoire de réalisation, et peut influer sur le présent. Sa maîtrise des intrigues, de leur imbrication et du rythme impressionne tout autant que la caractérisation des personnages. En imaginant des futurs potentiels effrayants de vraisemblance et en choisissant une narration au plus près de Shannon Moss, l’auteur maintient son lecteur en haleine jusqu’à la fin, elle-même sujette à différentes interprétations. En physique relativiste, la réalité existe au sein d’un espace-temps qui ne s’écoule pas dans une seule direction. La distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une construction. Passé et futur sont simultanés. Si l’avenir est déjà écrit, quelle possibilité pour Shannon Moss d’éviter qu’advienne la fin des temps ? Seule certitude, Terminus est un roman brillant qui remue autant les tripes que les méninges.

Pierre-de-vie

Appelkirk, un paisible village de huit cents âmes, est situé dans les Marches, région centrale du monde où le temps ne s’écoule pas de manière identique d’est en ouest. En Orient, territoire des dieux, la magie est puissante, le temps passe plus vite et il est très difficile d’y exister en tant qu’individu isolé. En Occident, au contraire, plus de magie et un temps qui se fige, une population vivant de routines et d’habitudes. Appelkirk est un peu l’Angleterre campagnarde fantasmée dans les romans du xxe siècle qu’on retrouve aussi dans la Terre du Milieu habitée par les Hobbits de J. R. R. Tolkien : une petite ville calme, à l’écart du monde, administrée avec équité et probité par son seigneur local, abritant une population de fermiers, artisans et commerçants capables d’oublier les querelles intestines insignifiantes pour s’unir lorsque le bien commun est menacé. Si la religion y est présente, les prêtres préfèrent s’occuper des vivants et se tenir éloignés des affaires des dieux, sources de troubles. La magie, appelée yeya, y est suffisamment présente pour fabriquer des charmes et des talismans destinés à purifier l’eau, accélérer les guérisons ou protéger les maisons. Elle confère aussi à la plupart des habitants un ou plusieurs dons. Le personnage central du roman, Taveth, est capable de voir les gens à différentes étapes de leur vie, sous forme de multiples ombres. D’autres peuvent faire léviter des objets, faire fructifier les arbres fruitiers. À Appelkirk, on pense d’abord à l’utilité pour tous avant de penser à soi, même si chaque habitant cherche sa pierre-de-vie, ce pour quoi il est fait et qui le rendra heureux. Trouver sa pierre-de-vie, c’est aussi trouver sa place dans le monde, l’endroit, la tâche, le métier ou la fonction dans lesquels on peut se sentir être soi-même. L’équilibre d’Appelkirk se retrouve en danger lors du retour d’Anethe, ancienne maîtresse des lieux, partie en Orient. Si, pour elle, quelques dizaines d’années ont passé, sur ses terres plusieurs générations se sont succédées. Elle fuit la colère d’Agdisdis, la déesse du mariage. Presque simultanément arrive Jankin, un étudiant de l’ouest, aussi passionné par l’histoire que par les femmes et qui peut, pour Agdisdis, devenir le parfait instrument de sa vengeance. Car s’il y a un domaine dans lequel le petit village n’est guère conventionnel, c’est bien celui de l’amour. Taveth aime Ferrand, le seigneur d’Appelkirk, et son mari Ranal, qui exploite les terres pour Ferrand. Ranal l’aime en retour, mais entretient une relation avec Chayra, l’épouse de Ferrand. Ce polyamour, très éloigné de la monogamie prônée par Agdisdis, a donné naissance à une famille joyeuse et soudée et fonctionne à la condition que chacun respecte les sentiments des autres et veille au bien-être émotionnel de tous…

Jo Walton joue, tout en subtilité et finesse, avec le concept de temps : pour les habitants du village, Hanethe est un visiteur du passé tandis que pour Jankin, les Marches représentent le passé. La narration, non linéaire, et la quasi absence d’utilisation de temps du passé quand elle adopte le point de vue de Taveth renforcent cette impression de décalage temporel. À première vue, pas d’enjeux extraordinaires dans la fantasy de Jo Walton. Les décors délaissent les salles du trône au profit d’une cuisine emplie d’odeurs de délicieuses tourtes chaudes ou d’un jardin où les fleurs s’épanouissent. Pourtant, les drames qui bousculent la tranquillité de la calme bourgade sont les mêmes que ceux qui traversent les romans de fantasy épique. À l’échelle d’Appelkirk, il y a un monde à sauver, des dieux à déjouer, des gens à protéger, des batailles à mener, du sang, des morts et des larmes. Pierre-de-vie, à sa façon, aborde aussi des sujets importants tels que la politique (ici, dans son sens premier : tout ce qui a trait à la vie de la cité), les mœurs et les relations familiales, la religion, le libre-arbitre et la possibilité de se trouver et d’être soi-même. Les jurés du prix Mythopoeic ne s’y sont pas trompés en 2010.

Tous ces mondes

Les Bob, très, très nombreux à présent, continuent leur train-train quotidien. Enfin, leur routine à eux n’a pas grand-chose de commun avec celle de monsieur tout le monde. Certains d’entre eux poursuivent l’évacuation de la Terre avant sa disparition ; d’autres découvrent le retour d’une ancienne menace : le clone envoyé par le Brésil n’est pas mort, loin de là ; une majorité fait tout son possible pour éloigner les Autres, cette race extra-terrestre sans état d’âme et à la puissance destructrice, des différentes colonies présentes ou futures. Pendant ce temps, le plus ancien des Bob se prépare à dire adieu à la peuplade primitive dont il s’était entichée sur Delta Eridani. Parallèlement à cela, l’un de ses descendants perfectionne un humanoïde lui permettant d’interagir avec les humains de façon plus efficace et plus rassurante pour ces êtres de chair et d’os terrorisés par l’étrangeté des Bob et leur inhumanité apparente.

Ainsi s’achève la trilogie Nous sommes Bob… enfin, jusqu’à la parution d’une suite annoncée. Car l’auteur ne va pas laisser passer un tel filon. Il a annoncé pour cet été deux nouveaux tomes, ayant pour thème central la recherche de Bender, un descendant de Bob parti voilà bien longtemps en exploration et dont plus personne n’a de nouvelles. Entre-temps, est sorti Outland, une histoire de portail dimensionnel et de Terre alternative, sans rapport avec le « Bobiverse » (l’univers des Bob). Néanmoins, à la fin de Tous ces mondes, l’auteur a la bonté de clore les chantiers laissés ouverts. Le lecteur a les réponses aux questions posées lors de ces trois tomes : la menace des Autres, la sécurisation des habitants de la Terre et même l’histoire d’amour entre Howard et Bridget, un clone et une humaine.

Les œuvres de Dennis E. Taylor ont un certain succès sur Audible et cela se comprend. Elles sont parfaitement adaptées au support audio tant l’intrigue est légère, le traitement parfois schématique, les situations assez répétitives. En somme, la série des Bob s’avère distrayante et sa lecture plaisante, avec une idée de base originale et un traitement plutôt futé. Néanmoins, l’auteur a eu du mal, sur l’ensemble de la trilogie, à se renouveler. Les trois tomes ressemblent plus à un long roman divisé qu’à trois opus possédant chacun une vie propre. Et donc pas de nouveau souffle capable de relancer l’intérêt du lecteur. Les pages se tournent, vite, mais le manque d’intérêt se fait sentir de plus en plus fort. Il est par conséquent nécessaire et satisfaisant, si l’on a lu les deux premiers volumes de la série, de se précipiter sur Tous ces mondes. Mais de là à attendre la sortie des tomes 4 et 5…

Reincarnation Blues

Milo est un quinquagénaire plutôt cool. Il vit en bord de plage, promène de riches clients en mer quand il a besoin d’argent, boit tranquillement des bières devant l’océan avec son chien et le soir retrouve sa compagne du moment. Mais un requin affamé met fin à ce bonheur, certes caricatural, mais suffisant. Exit Milo ? Pas vraiment. Car cet individu n’en est pas à son premier décès. Loin de là. Il approche en fait de sa dix millième mort. Pas mal, hein ? C’est d’ailleurs le détenteur du record. Les autres parviennent à la perfection au bout de leur millième réincarnation à quelques centaines près. Mais dix mille ? Cela commence à faire beaucoup. Trop aux yeux du grand boa cosmique. D’ailleurs, si Milo ne parvient pas, enfin, au stade ultime très rapidement, c’en sera définitivement terminé pour lui. L’univers a beau être patient, à force, il se lasse. Donc, encore cinq réincarnations et c’est le grand plongeon dans le néant, la dissolution, la disparition définitive. Milo a donc sacrément intérêt à se bouger le derrière !

L’idée de départ est fort séduisante et offre de bonnes possibilités narratives : époques variées, classes sociales multiples, tonalités diverses, et un discours sur la vie après la mort toujours porteur. Ajoutons à cela une imagination riche et assez variée de l’auteur. De quoi obtenir un cocktail plaisant. Et même plus. Oui mais voilà, Michael Poore aime trop la facilité et il ne tient pas la longueur. Rappelons d’abord que Reincarnation Blues est son premier roman publié. Auparavant n’étaient parues de lui que des nouvelles. Et cela se ressent grandement dans ce texte : si Milo à la recherche du salut et de l’amour (eh oui, il est en couple avec la mort : ça calme !) offre un fil rouge efficace au récit, ce roman ressemble tout de même plutôt à une suite de courts récits enchâssés dans une vaste structure. De nombreuses nouvelles, plus ou moins réussies, plus ou moins inspirées, plus ou moins cruelles (l’auteur n’hésite pas à aller loin dans la déchéance de son héros), avec pour personnage central une réincarnation de Milo dans le passé ou le futur (à ce propos, Michael Poore nous prépare un avenir bien sombre). Avec des fins plus ou moins impressionnantes (dont l’une, à base de survol de murailles, qui n’est pas sans rappeler une aventure du célèbre baron de Münchhausen), mais sans lien véritable entre elles, d’où un sentiment de récit décousu. Tout cela tend bien vers l’issue finale — Milo va-t-il enfin, grâce à des existences de plus en plus vertueuses, atteindre le nirvana ? —, mais, souvent, cela reste tiré par les cheveux, le lien entre les différentes histoires demeurant artificiel.

Pour ne rien arranger, Michael Poore se laisse parfois aller aux blagues faciles, à l’humour potache à base de pipi, caca, prout et bière faisandée. Gageons que l’auteur devait faire un malheur sur le campus. Mais dans le roman, ça tourne vite un peu en rond. Et les structures des phrases, comme le vocabulaire sont souvent trop familiers. À trop vouloir aller vers la simplicité, le style parlé, le roman finit par sembler bâclé par moments.

Tout cela rend-il la lecture de Reincarnation Blues à proscrire ? Loin de là ! Les vacances sont bientôt là pour beaucoup. Le soleil et la chaleur (pas trop, quand même) aussi, en principe. Les conditions idéales pour déguster ce roman léger, sympathique et entrainant.

Les Naufragés de Velloa

La Terre est devenue un monde hostile et dangereux. Les hommes ont colonisé Mars et Vénus, planètes désormais rivales luttant pour la suprématie. Si les habitants de ces deux mondes connaissent le confort d’une technologie avancée, il va autrement pour les milliards de réfugiés terriens, parqués dans des bases ou des stations condamnées à long terme, sur Europe ou Encélade, par exemple, le plus loin possible, en tout cas, de ces deux Edens aux frontières closes. Un statu quo bientôt remis en question lorsque Mark, agent martien en mission sur Mercure, comprend qu’un vaisseau de réfugiés pourrait bien avoir rejoint une étoile située à une vingtaine d’années-lumière de manière… instantanée. Une découverte sensationnelle à même d’offrir la victoire à l’un des camps. Sauf qu’isolément, Vénusiens et Martiens n’ont pas la technologie pour atteindre Sigma Draconis. Aussi décident-ils d’une mission commune, avec pour but de s’approprier cette fabuleuse découverte au détriment de son adversaire…

Romain Benassaya ancre une nouvelle fois son roman dans un futur où l’humanité n’a pas su protéger son berceau, le transformant en dépotoir mortel. Une nouvelle fois, un contact est établi avec une (ou plusieurs) race extraterrestre aux pouvoirs supérieurs et aux intentions inconnues. Toutefois, à la différence de Pyramides, où le mystère reste entier jusqu’à l’ultime page, on en apprend ici beaucoup sur les créatures venues d’un autre coin de l’univers. Sur leur identité et sur leurs buts. Dans ce récit, quand bien même l’auteur maintient le suspense jusqu’au bout, l’intérêt est plutôt dans le rapport de force entre les nombreuses factions en présence. Car les envoyés de notre Système solaire vont rencontrer une civilisation établie sur Velloa, une planète orbitant autour de Sigma Draconis — là où se sont réfugiés les naufragés de l’Embrun 17, le vaisseau miraculeusement déplacé. Avec à la clé de nombreuses interactions, de nombreuses alliances, de nombreuses haines. Dans un enchevêtrement un brin schématique, certes, mais dans l’ensemble plutôt maîtrisé.

Voilà donc un roman de pur divertissement, dans la stricte tradition de ce que pouvait nous proposer le Fleuve Noir période « Anticipation » : combats, rebondissements, trahisons. Avec en plus un brin de dimension sociale qui fait écho au présent — on pense ici au Issa Elohim de Laurent Kloetzer (le Bélial’), même si l’approche s’avère bien différente. Sans oublier de payer son écot aux préoccupations écologiques du moment… Et une lecture agréable, finalement, pas si superficielle, plutôt bien charpentée et libérée de certains des défauts qui encombraient Pyramides. Plutôt encourageant pour la suite, en somme.

L’Effondrement de l’empire

L’humanité a bien grandi et a trouvé de nouveaux terrains de jeu : quarante-huit systèmes stellaires, choisis non pas pour leurs conditions d’accueil (la plupart sont dépourvus de planète habitable) mais parce qu’ils sont reliés entre eux par le Flux, à savoir l’outil qui a permis l’hégire spatiale. Ce même Flux qui a permis à une guilde, la famille Wu, de diriger un empire gigantesque. Or ce bel ordonnancement va connaître des bouleversements soudains. Tout d’abord, l’emperox meurt et cède, faute de mieux, son trône à sa fille, peu réjouie de ce choix. Son règne s’avère difficile ; Cardenia manque d’entrain pour ce poste exigeant et bafoue les codes de ce monde tourné vers le passé (Dowton Abbey dans l’espace, en quelque sorte). Et voilà que le Flux, d’ordinaire d’une grande stabilité, se met à présenter des variations aux conséquences possiblement catastrophiques. Une bouche d’entrée a déjà disparu, abandonnant à un sombre destin une colonie tout entière. Comment l’empire, et même l’humanité dans son ensemble, vont-ils survivre à ce cataclysme annoncé ?

Ainsi donc, le Scalzi nouveau est arrivé. Oui, déjà. Prise de tête vient à peine de disparaître des étals des libraires — et avant lui La Controverse de Zara XXIII. John Scalzi est un auteur pour le moins prolifique. Heureusement, il sait varier ses histoires, leur genre, leur rythme, leur ton (même si son humour demeure reconnaissable). Cette fois-ci, il nous embarque dans un space opera ambitieux annoncé comme une trilogie. Enfin, au moins une trilogie… Quoiqu’il en soit, le deuxième tome, The Consuming Fire, déjà paru aux États-Unis, devrait sortir en France d’ici la fin 2019.

C’est donc parti pour des intrigues et des plans à double ou triple bandes ; des scènes d’action grandioses avec destruction de matériels et pertes humaines (John Scalzi s’y connaît, on le sait depuis Le Vieil homme et la guerre) ; des luttes où l’humanité ne cessera de révéler l’étendue de sa médiocrité, mais aussi, parfois, quelque grandeur. Et au centre de ce déferlement, une poignée d’individus hauts en couleur : Cardenia, pour commencer, future emperox Griselda II, jetée dans la cage aux lions, mais pas vraiment sans défense ; Nadashe Nohamapetan, membre d’une guilde ennemie et vraie arriviste, prête à tout, vraiment tout, pour le pouvoir ; Kiva Lagos, au franc parler (c’est peu de le dire !) et au vaste appétit sexuel, commerçante avisée n’hésitant pas à sacrifier quelques vies pour augmenter ses bénéfices. Des hommes entourent ce trio féminin, mais ce sont elles, les vraies maîtresses du jeu (en tout cas, pour l’instant). Sans parler de sexisme et autres -ismes à la mode, voilà qui est bienvenu dans un genre, le space opera, plutôt masculin et stéréotypé, où la figure féminine se réduit souvent à deux horizons, celui de potiches ou de décalque d’une virilité bien « burnée » (on se souvient de l’Honor Harrington de David Weber). Chez Scalzi, même s’il n’évite pas certains clichés, nul ne peut nier que les héroïnes déploient une véritable personnalité.

S’il nous offre un roman plutôt court (à peine plus de 300 pages, la taille habituelle de ses productions — une petite pensée pour Peter F. Hamilton, qui ferait bien d’en prendre de la graine…), l’auteur parvient à mettre en place un univers cohérent et riche de promesses. Le problème du déplacement dans l’espace, souvent évacué et laissé à la marge, est ici au centre de l’intrigue et s’avère un remarquable pivot pour le récit (merci Frank Hebert). La structure de la société, même si elle manque d’originalité, est tout à fait cohérente et assez complexe pour offrir de nombreuses possibilités de rebondissements. À l’image des personnages, plutôt convaincants. Une bonne pioche, cette fois : allez, M. Scalzi, on continue sur ce rythme effréné et avec cette qualité s’il vous plait.

Chevauche-brumes

La neuvième compagnie (à ne pas confondre avec la septième, toujours perdue !) est en campagne pour consolider les frontières de son royaume. Les combats sont rudes. Beaucoup ont péri, d’autres sont blessés et les survivants sont épuisés. Mais le temps du repos n’est pas encore venu. Une nouvelle mission attend la troupe : à Crevet, dans le nord, la brume d’encre avance… Elle était à peu près stable jusqu’alors, restait à distance raisonnable du royaume. Or voilà qu’elle semble se réveiller. Les tempêtes se multiplient. Bêtes et hommes disparaissent. Des contrées entières sont dévastées. Il importe de comprendre et de faire cesser ce carnage. D’ailleurs, la dixième compagnie est partie en éclaireur. Et pour épauler la neuvième, on lui adjoint une troupe d’amazones, guerrières redoutables malgré les clichés véhiculés par les soldats. Bientôt, tous découvriront la terrible ampleur du phénomène, et l’horreur cachée dans la brume.

Le bandeau rouge tranche sur la couverture sombre, comme cette histoire. Y apparaît la mention « Pépite de l’imaginaire 2019 » : choix judicieux, car Thibaud Latil-Nicolas s’avère déjà, dès ce premier roman, un artisan plein de maîtrise. De la chose militaire, tout d’abord. Les termes techniques fleurissent, mais à juste titre, efficacement et sans ostentation. L’art de la poliorcétique s’étale au fil des pages et devient abordable pour tous. Il faut apprécier la violence des combats, toutefois. Ça tranche, ça pourfend, ça découpe à tout va dans ce récit. La lutte est âpre, sans pitié. S’attacher aux personnages expose le lecteur au dépit, car tous ne sortiront pas indemnes. Les personnages, justement : nombreux. Pas trop, mais peu s’en faut, tant la profusion induit la caricature. Ainsi s’agace-t-on de certains gestes prévisibles, certaines attitudes trop attendues. Esquiche-Poussière, par exemple, excessif dans la radinerie et l’avarice. Mais c’est le prix à payer pour cette variété de trognes, de soldats et d’amazones aux noms truculents, au verbe fleuri, aux caractères trempés. Sans doute s’y perdrait-on sans cela, or ce n’est pas le cas. Voilà une force de cet auteur prometteur : créer une galerie de femmes et d’hommes plus vrais que nature, nous les rendre proches, nous faire hurler avec eux, trembler avec eux, mourir avec eux.

Car l’ambiance est joliment restituée : celle des paysages, mais surtout celle des combats. On est au cœur de la mêlée et l’auteur sait en quelques phrases communiquer l’essentiel. Pas de généraux en haut d’une colline à regarder au loin ses troupes disparaître. Dans Chevauche-brumes, tous les combattants mettent la main à l’épée, à l’arc, au poignard. Chacun risque sa vie à tout instant sans imaginer de quoi demain sera fait. Et Thibaud Latil-Nicolas nous embarque à ses côtés au plus près de l’action. Une certaine dureté, une certaine âpreté peuvent rappeler Jean-Philippe Jaworski, mais ici tout est plus fluide, plus abordable. La fin du roman reste ouverte : peut-être une suite. Ou un tout autre roman. On attend en tout cas avec intérêt le prochain ouvrage de Thibaud Latil-Nicolas, jeune auteur qui, en effet, pourrait bien s’avérer une pépite…

Nouvelles

Le Bélial’ aime Jack Vance, et pour étoffer un catalogue déjà bien garni, l’éditeur s’offre la publication d’une intégrale des nouvelles hors cycles de l’auteur. Projet un peu fou de Pierre-Paul Durastanti, qui a en outre assuré la révision des traductions, deux tomes de plus de 1000 pages chacun sont sortis en février et mars dans la collection « Kvasar », celle des beaux livres. De fait, ces deux tomes sont beaux sous leurs couvertures illustrées par Guillaume Sorel, et ce n’est pas un détail. À plus d’un titre, nous sommes là dans l’objet de collection. L’ensemble regroupe 61 nouvelles dont 9 inédites.

Tout amateur des littératures de l’Imaginaire a un jour croisé le nom de Jack Vance. Natif de San Francisco, un temps marin, cet écrivain au long cours a publié une soixantaine de romans, dont des polars, et de nombreuses nouvelles. Il est notamment l’auteur de cycles classiques aussi bien de fantasy que de science-fiction : « La Terre mourante », « La Geste des princes-démons », « Tschaï », « Lyonesse », etc. Vance commence à écrire à la fin de l’âge d’or de la SF et du pulp, ce mauvais genre qui use des clichés ou les crée, et nourrit très largement la culture SF. Christopher Priest disait dans sa nécrologie de Jack Vance qu’il n’avait pas de prétentions littéraires. L’intégrale s’ouvre sur le premier texte publié par Vance : « Le Penseur de mondes » (1945). Heureux présage car penseur de mondes est précisément ce que Jack Vance deviendra. S’il n’avait de prétentions littéraires, il a néanmoins développé un style inimitable, précis, qui touche à l’essentiel. Quand certains échouent en cent pages à poser un univers original, Vance savait le faire en deux phrases.

L’intégrale témoigne de cette capacité à créer des mondes fascinants, exotiques et colorés, à y plonger son lecteur par la richesse de ses descriptions. Vance, c’est aussi des personnages. Il convoque une galerie d’explorateurs, de scientifiques, de policiers et de brigands, de pirates et de truands en tout genre. Le héros vancéen n’est jamais un type très courageux ni très moral. C’est un anti-héros embringué malgré lui dans des péripéties dont il cherche à se sortir, souvent maladroitement. Et puis Vance, c’est du récit d’aventure et de voyage, c’est du polar et des embrouilles, c’est des rencontres avec l’inconnu et l’étrange.

Les deux tiers des nouvelles datent d’avant l’écriture des grands cycles pour lesquels l’auteur est connu. Le premier tome regroupe les nouvelles et novellas écrites entre 1945 et 1954, et présente des textes qui définissent le style, les thématiques et les héros suivant des grandes lignes qu’on retrouvera dans les cycles. « Le Fils de l’arbre », « La Station Abercrombie » ou « Les Maisons d’Izm » sont des modèles vancéens où l’on trouve à la fois la forme du polar et l’exotisme des mondes. À côté de ces archétypes, surgissent des perles inattendues qui illustrent un autre Vance. On lira ainsi « Château en Hispanie », « Droit devant », « Le Bruit », et le très contemporain et très réussi « Personnes déplacées » avec intérêt.

Le second tome comprend les textes de 1955 à 1982. Ces nouvelles montrent un ton très différent de celles du premier tome. On assiste à une diversification des thématiques et des genres ainsi qu’à une disparition presque complète du héros vancéen type. Vance brouille les genres et s’éloigne de la science-fiction pour aller vers la fantasy (« Les faiseurs de miracles ») ou le fantastique (« Le Laitier fantôme »). Si certains textes de cette période sont franchement mineurs, d’autres sont parmi les meilleurs de l’intégrale. On ne saurait ainsi faire l’impasse sur « Parapsyché », « Le Papillon de Lune » ou « Le Dernier château ».

Outre l’ampleur du travail éditorial pour rassembler une telle somme de textes, on retiendra principalement de cette intégrale des nouvelles de Jack Vance la formidable liberté d’écriture de l’auteur qui jamais ne s’est laissé circonscrire dans un genre ou un autre. Ses mondes et les êtres qui les habitent témoignent par leur diversité de cette liberté sans retenue. Comme autant d’odes à l’altérité, souvent pleines d’humour, mais aussi parfois graves, la soixantaine de nouvelles qui constitue cette intégrale retranscrit l’invitation au voyage que formule le capitaine de navire Jack Vance à ses lecteurs.

Risque zéro

Futur proche. La société Providence, pour laquelle travaille Victorien en tant que réalisateur d’animations dispensant des conseils de façon ludique, commercialise une puce sous-cutanée surveillant la santé de ses clients et leur mode de vie comme le temps de sommeil ou les excès : ainsi l’autocuiseur au courant de leur taux de glycémie ou de cholestérol est en mesure de proposer des menus adaptés à chaque membre de la famille. Sa femme Agnès, anesthésiste à l’hôpital, est mise en garde à vue pour n’avoir pas tenté, lors d’un arrêt cardiaque, de réanimer un patient jusqu’au bout. C’est en réalité Akim, le chirurgien vacataire, qui a quitté la salle d’opération au bout de dix minutes au lieu du quart d’heure réglementaire, comprenant qu’il n’y avait plus rien à faire. Durant sa nuit en cellule, en attendant l’interrogatoire du lendemain, Agnès dont la panique fait s’emballer le cœur de façon dangereuse en raison d’une bénigne malformation cardiaque, frôle la catastrophe. Victorien, qui suit son calvaire à l’aide de l’autocuiseur connecté sur sa puce, conçoit à l’aide de son fils, au cours d’une nuit blanche, un jeu vidéo pour faire prendre conscience des rigueurs d’une incarcération. De son côté, Agnès, libérée mais sous le coup d’une mise en examen, remet en question cette société planifiant la vie de tout un chacun et part se ressourcer dans la hutte en paille de ses grands-parents avant de s’engager dans une clinique à vocation humanitaire dans un township d’Afrique du Sud, embarquant avec elle, malgré l’absence de sécurité, d’hygiène et de ressources, sa fille de cinq ans et son fils adolescent, ainsi que son arrière-grand-père de cent huit ans.

Mal fichu, mal écrit, ce roman qui tient à dénoncer la société du contrôle numérique individuel, enfonce des portes ouvertes avec un scénario aussi incohérent que naïf. Les personnages agissent selon le propos qu’ils sont chargés de véhiculer et non en fonction de leur psychologie. Le principal défaut consiste à expliquer au lieu de montrer : la narration se focalise sur le point de vue des protagonistes jusqu’à multiplier les contradictions en tentant de justifier le moindre de leurs actes. L’écriture, très plate, est au niveau de la narration. Le plus consternant peut-être est que le roman bénéficie un peu partout d’une bonne presse. Le lecteur de science-fiction, lui, passera son chemin.

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