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Étranges éons

Albert Keith achète chez un brocanteur un tableau de goule qui représente parfaitement « Le modèle de Pickman » décrit dans la nouvelle de Lovecraft et dont il découvre, en le restaurant, la signature au bas de la toile. Dès lors, les ennuis s’accumulent : le brocanteur meurt, la tête rongée comme la victime de la goule sur le tableau. Découvrant par l’intermédiaire de son ami Waverly la biographie de Lovecraft, il se rend compte que, comme dans la nouvelle d’origine, l’auteur n’imaginait rien mais utilisait la fiction pour faire prévenir impunément l’humanité du retour de Cthulhu sur une île du Pacifique Sud, R’lyeh.

Trois récits distincts composent la trame de ce roman dédié à Lovecraft. Après Maintenant, Plus tard narre les péripéties d’une veuve courtisée par des gens à la recherche d’un document dissimulé dans la demeure qu’elle vient d’hériter de son ex-mari. Bientôt se déroule dans un futur où le maire de Los Angeles échappe à un attentat, tandis que la menace d’un retour des grands anciens se précise.

En fin connaisseur de l’œuvre de Lovecraft, Robert Bloch utilise les éléments de sa mythologie dans une trame horrifique qui fait de l’écrivain un témoin et un prophète. Aux textes nommément cités s’ajoutent les clins d’œil qu’il disperse, comme l’allusion aux nouvelles où Bloch et Lovecraft s’amusaient à tuer l’autre. Habilement, il décline dans ces fix-up des motifs récurrents, qui renforcent l’unité d’ensemble. Un fil court tout le long des récits, à savoir que s’intéresser au fantastique, à l’étrange ou aux rites mortuaires des sociétés tribales est une manière d’apprivoiser sa peur de la mort. 

Publié chez NéO en 1980 sous le titre de Retour à Arkham, Étranges Éons, tout en cherchant à unifier des pans de son œuvre et à l’inscrire dans la trame du quotidien, est un hommage appuyé au maître de Providence, aussi respectueux que plein de malice.

Élévation

Un jour, Scott Carey s’est mis à maigrir. Le plus étonnant est qu’il a gardé sa corpulence et sa bedaine, qu’il n’est ni fatigué ni diminué. Ce serait même l’inverse : il ne s’est jamais senti aussi en forme et son optimisme va grandissant. Des excès de nourriture n’inversent pas sa perte quotidienne de poids. Plus étonnant encore : nu ou habillé, et même avec des objets dans les mains, l’aiguille de la balance ne change pas. Comme il ne tient pas à être hospitalisé ni à subir des batteries de tests, il consulte un ami médecin à la retraite qui garantit son silence.

Sa vie est sans nuage : les crottes que déposent sur sa pelouse les deux boxers du couple de voisines lors de leur jogging quotidien sont son seul souci. Il a tenté d’en parler à l’une d’elles, Deirdre McComb, mais est fraîchement accueilli par celle-ci, qui interprète sa démarche comme une déclaration de guerre. Scott en comprend la raison : les lesbiennes, mariées de surcroît, ont déjà subi les vexations de la communauté très conformiste de Castle Rock et le restaurant qu’elles ont ouvert à leur arrivée ne survivra vraisemblablement pas à la fin de la saison touristique. Dès lors, malgré l’hostilité de Deirdre, Scott se donne pour mission de faire cesser les préjugés à l’égard des nouvelles venues.

Les deux intrigues finissent par n’en former qu’une, autour du respect d’autrui, Scott continuant à revendiquer une fin de votre tranquille. Dissimulant habilement les menues invraisemblances de la situation, Stephen King s’attache à suivre les conséquences de la perte de poids au fur et à mesure que Scott se rapproche du zéro. Il le fait avec sa sensibilité particulière et l’attention qu’il accorde à ses personnages.

Aucune explication n’est donnée quant au phénomène, laquelle est superflue. Scott Fitzgerald n’en fournissait non plus à L’Étrange Histoire de Benjamin Button, dont la voie se déroulait à rebours. Comme lui, King inverse la trajectoire de l’existence. Au lieu de finir sous terre, son personnage toujours plus léger, est destiné à disparaître dans le ciel.

Rien de tragique ici : l’optimisme de Scott Carey baigne le récit d’une lumière particulière. En même temps qu’il perd du poids, il apprend à se détacher du monde, ce qui pourrait bien être la leçon de vie de cette émouvante histoire, joyeuse et triste à la fois. S’agissant d’une novella, le livre n’a pas l’envergure des pavés du maître, mais il traite son sujet avec finesse et intelligence. Dédié à Richard Matheson, agrémenté d’illustrations de Mark Edward Geyer, c’est un petit bijou qui élève l’esprit et laisse le cœur léger.

Danse avec les lutins

Cela se passe avant le Déluge, sur une Terre peuplée de fééries : ondines, clochettes, sylvains, dryades, elfes, korrigans, farfadets, lutins, ogres et nains, lesquels ont donné par métissage les ograins.

Les premiers chapitres retracent les étapes ayant mené les ograins à occuper une position dominante dans l’écosystème local : les lutins s’inquiètent, avec dans la bouche les aphorismes des sioux Lakota (la terre appartient à nos enfants), de la trop rapide disparition des champignons, même des non comestibles, dans lesquels ils ont choisi de s’installer par sécurité. La liste des griefs est sans appel : « Espèce invasive. Prédation inconsidérée. Peur du manque (…) difficulté à vivre en harmonie avec le voisinage ». L’entente est impossible et la pollution, la confiscation des terres et ressources transformées en valeurs marchandes (« C’est étonnant, cette volonté de donner une allure vaguement légale aux pires forfaitures »), la répression sévère des protestataires assurent la domination des ograins.

Des siècles plus tard, alors que les sylvains se fournissent en Compost’heureux, que les courses sont livrées par farfadet ou lutin, et que les plus démunis s’adressent au Terreau du cœur, le banquier Havecoque VI tente d’amener le marchand d’armes Glloq à relancer son négoce, périclitant depuis qu’il a laissé ses clients exsangues, en en fabriquant de nouveaux… Avant que tout cela ne dérape dans les grandes largeurs.

Comme toujours, Catherine Dufour n’y va pas par quatre chemins. Avec sa verve acide, elle dénonce ici les origines du radicalisme religieux et du terrorisme actuels. Le fait de prendre pour personnages principaux des féeries permet d’inverser le point de vue communément admis dans le monde occidental et de désigner les vrais coupables. Catherine Dufour remonte loin dans le temps et ratisse large pour fustiger politiques et hommes d’affaires. On trouve des citations historiques à peine déguisées (« Vous avez préféré le commerce à la guerre, vous aurez le commerce et la guerre. »), des évènements qu’on reconnaît sans peine comme la situation de guerre suivie d’une commande d’armes auprès d’un vendeur complice, et des réflexions lapidaires qui ne résument que trop bien la situation (« Maintenant que le sang est tiré, il faut le boire »). Tout y passe, avec l’inventivité verbale et le mordant habituels de l’autrice.

Les scènes cocasses vont de la transposition des situations actuelles dans l’univers féérique aux comparaisons et descriptions outrancières (« Le regarder réfléchir était pénible, comme ôter une toute petite écharde avec de gros doigts ») en passant par les calembours improbables. Catherine Dufour se livre à un décryptage de notre société qui, comme pour son atypique Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, bouscule les idées reçues et renverse les perspectives tout en amusant le lecteur. Traiter de sujets sensibles sous couvert de fantasy permet aussi de faire passer un message autrement inaudible et de toucher un public différent. L’humour ne dissimule cependant pas tout à fait l’indignation de départ, qui affleure sans cesse. En fin de volume est cité la source d’inspiration, un article du Monde qui plaide pour une réécriture d’une histoire du xxe siècle intégrant aussi les récits des perdants. Mission accomplie.

Si on retrouve le ton et la fantaisie du cycle « Quand Les Dieux buvaient », l’humour décoche cette fois des flèches sur des cibles moins générales et consensuelles que le machisme et le conformisme des contes de fées. Il fallait aussi ce courage-là. Même si c’est de façon inattendue avec ce roman drôle à pleurer, sans qu’on sache cependant quel sentiment prédomine.

L’Outsider

La cuvée 2018 de Stephen King a d’abord comme un goût de roman (très) noir. L’Outsider débute par l’enquête menée par les policiers de Flint City — une ville imaginaire de l’Oklahoma, venant enrichir l’atlas kinguien des États-Unis — sur le meurtre de Frank Peterson, onze ans. Sur l’échelle de l’atrocité (si tant est qu’il en existe une), cet homicide atteint le sommet, peut-être même le dépasse. Le garçonnet a été violé avec une extraordinaire brutalité, avant d’être tué de manière aussi violente. De solides indices et témoignages aboutissent à l’arrestation de Terry Maitland, à la plus grande surprise de la population de Flint City. Père de famille exemplaire, enseignant respecté, qui plus est entraîneur de l’équipe junior de base-ball, Maitland était jusque-là tenu dans la plus haute estime communautaire.

L’ombre de James Ellroy plane alors sur L’Outsider : par sa violence hardcore et par sa construction. Le roman prend au début, pour l’essentiel, la forme d’une succession de rapports d’interrogatoires. De cette accumulation d’archives apocryphes résulte une narration languide, faisant de ces premières pages les moins convaincantes du livre. Mais lorsque L’Outsider quitte le domaine du Noir pour s’engager dans celui du roman à énigme, il devient irrésistiblement prenant. La contre-enquête menée par Alec Pelley, le privé diligenté par l’avocat de Maitland, révèle que ce dernier se trouvait à des centaines de kilomètres de Flint City, le jour du crime. Ce dont atteste un indiscutable faisceau de preuves et de témoins, parmi lesquels Harlan Coben himself, surprenante guest-star de L’Outsider. Ainsi placé sous le signe de l’auteur de Ne vous retournez pas, le roman fait encore référence à Agatha Christie et Rex Stout, semblant s’inscrire un peu plus dans le registre du mystère criminel le plus impénétrable…

Mais L’Outsider se détache bientôt de ces divers patronages pour devenir enfin éminemment kinguien. Car ainsi que l’écrit le romancier, s’appropriant une citation fameuse de Conan Doyle : « Une fois que vous avez éliminé le naturel, ce qui reste est forcément surnaturel. » Basculant dans un fantastique haletant et tragique, L’Outsider retrace dès lors la confrontation d’une poignée de défenseurs et défenseuses du Bien avec une incarnation du Mal le plus pur. D’essence démoniaque, celle-ci tire sa force destructrice d’une société étasunienne souffrant de maux quant à eux tout à fait réels. Par touches éparses, L’Outsider dresse le portrait discrètement documentaire d’une Amérique mise à mal par la crise de 2008 et par la présidence Trump. Et dans laquelle les minoritaires — enfants, étrangers, femmes, vieillards — sont les victimes les plus fréquentes d’un Mal se déployant de manière virale. Mais c’est aussi chez ces dominés que King recrute des membres du commando partant à l’assaut du monstre. Comptant notamment un flic latino (Yunel Sablo), le groupe est emmené par Holly Gibney, la véritable héroïne du roman. Empruntant ce beau personnage d’enquêtrice atypique à sa « Trilogie Bill Hodges », King achève ainsi d’inscrire L’Outsider dans sa propre mythologie. Un cru kinguien qui, une fois passée son attaque un peu molle, procure un enivrant plaisir de lecture.

Dracula et autres écrits vampiriques

« Les vampires entrent au panthéon (littéraire) ! » Tel aurait pu être le slogan soufflé par quelque démon potache à la vénérable « Pléiade » pour accompagner la parution de ce formidable Dracula et autres écrits vampiriques. Un volume qui couche sur papier bible aussi bien le démon de Bram Stoker que ceux de John William Polidori (Le Vampire, 1819), de Joseph Sheridan Le Fanu (Carmilla, 1872) et de Florence Marryat (Le Sang du vampire, 1897). Quatre romans auxquels s’ajoutent quelques déclinaisons poétiques du vampire : Thalaba le destructeur (1801) de Robert Southey, Le Giaour (1813) de Lord Byron, et Christabel (1816) de Samuel Tayor Coleridge. « Pléiade » oblige, l’anthologie s’appuie sur un très bel appareil critique établi par l’universitaire Alain Morvan, par ailleurs traducteur rigoureux et inspiré de la totalité des textes. L’ensemble ainsi formé s’impose comme une somme passionnante. Dracula et autres écrits vampiriques permet en effet d’embrasser les caractéristiques essentielles de la mythologie du vampire s’élaborant au xixe siècle, tout en en éclairant les raisons de sa pérennité.

Affirmant que comme le roman gothique dont elle découle, la fiction vampirique privilégie « le dépaysement géographique », Alain Morvan souligne le caractère foncièrement nomade du genre. Le voyage constitue en effet le cadre récurrent de la rencontre entre les vampires et leurs victimes. Un périple qui se révèle cependant plus fondamentalement psychique que topographique. À l’instar de Jonathan Harker n’envisageant pas les Carpates comme une contrée mais comme « le centre de quelque maelström de l’imagination » (Dracula), c’est au bout de l’imaginaire que voyagent les protagonistes du genre vampirique… ou plutôt au bout de l’inconscient. « Ce n’est [] pas une simple coïncidence si Freud est le contemporain de Stoker, de Florence Marryat et qu’il est adolescent lorsque Le Fanu publie Carmilla », avance encore Alain Morvan. Contemporaine de la genèse de la psychanalyse, la littérature vampirique ne cesse en effet de mobiliser des motifs présents chez Freud. Qu’il s’agisse de symptômes névrotiques comme le somnambulisme affectant les héroïnes de Carmilla ou de Dracula, et auquel Polidori consacra sa thèse de médecine. Ou bien qu’il s’agisse du rêve, cette voie royale d’accès aux secrets de l’inconscient selon Freud. Composante clef de la littérature vampirique, l’onirisme occupe, entre autres exemples, une place centrale dans Carmilla, où « il révèle les dérapages inquiétants de l’inconscient » (Alain Morvan).

Ainsi plongés au tréfonds de leur psyché, les personnages y découvrent un refoulé revêtant les traits du vampire. Les désirs mis à jour peuvent être d’ordre sexuel : l’homosexualité dans Christabel, Le Vampire et Carmilla, l’adultère dans Dracula et Le Sang du Vampire. Certainement érotiques, les vampires sont encore des créatures politiques et économiques. D’extraction aristocratique ou bourgeoise, les vampires révèlent la dimension prédatrice de l’exercice du pouvoir. Autant de pistes de lecture que propose Alain Morvan en puisant dans un corpus critique très contemporain, mêlant études queer, de genre ou post-coloniales.

Dracula et autres écrits vampiriques dessine ainsi avec brio l’idée que le xixe siècle a engendré le démon moderne par excellence. Celui du Malaise dans la civilisation, comme dirait un certain Freud…

P.S. : Hasard éditorial (?), Aux Forges de Vulcain réédite sa propre traduction du Vampire de Polidori, par Arnaud Guillemette. Correcte, elle est accompagnée du Comte Ruthwen ou les Vampires (1820) de Cyprien Bérard qui, se voulant une suite au Vampire, est un texte poussif à réserver aux seuls vampirophiles complétistes…

La Chasseuse de trolls

Si vous pensiez avoir acheté ou emprunté un livre de fantasy avec La Chasseuse de trolls, reposez-le avant votre passage en caisse. En revanche, si vous aimez Henning Mankell, Camilla Läckberg et les autres rois et reines du polar nordique, ce titre est pour vous. En effet, La Chasseuse de trolls est avant tout une enquête policière débutant près du cercle polaire et se poursuivant dans toute la Suède.

Tout commence à l’été 1978 : une mère et son fils de quatre ans partent en vacances dans une cabane isolée. La mère revient seule : un géant a enlevé son fils. Vingt-cinq ans plus tard, un autre petit garçon de quatre ans disparaît de chez sa grand-mère. Un nain à l’air pas tout à fait humain a été photographié près de la maison quelques jours auparavant. Il n’en faut pas plus pour que Susso Myrén, cryptozoologue spécialisée dans les trolls, se lance sur la piste des ravisseurs en question…

À partir de là, le livre suit deux parcours : celui de Susso et celui de Seved, un trentenaire vivant dans une communauté isolée et ayant une peur terrible des « grands » qui lui servent de voisins. Peu à peu, leur histoire et le devenir des deux enfants enlevés vont se rapprocher, se croiser avant d’enfin former un tout homogène.

L’approche originale de La Chasseuse de trolls quant au monde des créatures fantastiques nordiques est particulièrement intéressante. Elle donne certainement envie d’en savoir plus sur cet univers, sachant que les trolls du titre englobent aussi bien géants, lutins et autres nains de jardin, sans oublier toute la théorie de l’entre-deux. Une approche à ce point originale qu’il devient difficile d’identifier quelle créature se cache derrière chaque masque de fourrure, et qui a les défauts de ses qualités. Car même si un bestiaire imaginaire se trouve mêlé à ces disparitions d’enfants, La Chasseuse de trolls reste avant tout un polar. Et scandinave, qui plus est — ce qui sous-entend une certaine lenteur. L’auteur se garde de prendre son lecteur par la main pour l’entraîner à sa suite, au bénéfice d’un tableau pointilliste chargé de détails, dont certains loin d’être essentiels à l’intrigue. Stefan Spjut pose ses personnages et l’atmosphère de son récit avant d’entrer dans le vif du sujet. Et il s’attache avant tout aux humains. De fait, si vous rêvez d’action ou d’immersion dans le monde féérique scandinave, passez votre chemin sans sourciller. En revanche, si vous aimez le genre « polar venu du froid » et qu’une touche de fantastique vous intrigue, vous devriez apprécier le voyage. L’éditeur annonce qu’il s’agit du premier volet d’un diptyque : la curiosité demeure quant à savoir de quoi sera fait le second volume, l’intrigue de La Chasseuse de trolls se suffisant à elle-même.

Les Chasseurs de sève

Laurent Genefort aime les livres univers et Les Chasseurs de sève, en dépit de sa brièveté, en est un.

L’Arche est immense au point qu’elle se fait monde : plusieurs générations après l’installation de l’être humain sur ses branches, ne subsistent plus de l’Univers extérieur que des souvenirs si imprégnés d’interprétations morales et même religieuses qu’ils ne sont plus que des mythes. Lorsque la perspective humaine se rétrécit et que l’oubli embrume le récit des origines, la spiritualité se fait restrictive et peut conduire au fanatisme : chaque tribu de l’Arche est un « famil » qui peut tolérer l’existence d’autres communautés… sans se défaire pour autant d’un très fort esprit de clocher. La survie des clans de l’Arche dépend de son exploitation du végétal géant, pourvoyeur de biomasse primaire — la sève — comme secondaire — celle des innombrables plantes épiphytes ou parasites et des animaux qui prospèrent sur le tronc. Le biologiste ne peut qu’être fasciné par l’argument de ce texte : tout système vivant est ouvert sur son environnement et entretient par conséquent des flux de matière et d’énergie avec celui-ci ; leur interruption sanctionne la fermeture du système et donc sa mort ; et l’Arche n’est de toute évidence pas immortelle.

Pour Piérig et les autres habitants de l’Arche, le danger ne provient pas des tribus rivales ou même des autres humanités dont la présence est signalée sur la canopée : pareil danger serait de nature sociologique ; et s’il y a danger sociologique dans cette histoire, ce qui intéresse Laurent Genefort c’est plutôt de montrer comment le péril écosystémique peut le déterminer. L’Arche se meurt, et avec elle vont mourir à la fois un mode de vie et des spiritualités ignorant l’infini de l’horizon. En ce sens, le voyage de Piérig est à la fois picaresque et wulien : il s’agit pour l’individu de changer de perspective par le contact d’un monde étrange, qu’il découvre bien plus grand que sa propre expérience de vie. Les périls rencontrés sur la route — qu’ils soient ceux d’un écosystème en cours d’effondrement, ceux des cultures étrangères ou même ceux de la verticalité — sont autant d’épreuves destinées à modeler un homme nouveau. Certains voyageurs n’y survivront pas, d’autres se révéleront incapables de survivre à la péremption de leurs modes de pensée : l’expérience nouvelle devra de toute façon faire tache d’huile. Le changement écosystémique annoncé par les péripéties de la quête aura donc des contrecoups sociologiques et spirituels remarquables : quand le monde change, l’homme change aussi — et le monde change alors en retour…

C’est donc un texte aussi passionnant qu’humaniste que Laurent Genefort livre ici dans une version révisée, qui mérite bel et bien d’entrer dans votre bibliothèque.

Rosewater

En France, avril 2019 aura été le mois Tade Thompson, avec la parution quasi simultanée des Meurtres de Molly Southbourne au Bélial’ et de Rosewater, son premier roman, en « Nouveaux Millénaires ». Et l’un comme l’autre figurent parmi les œuvres les plus intéressantes à lire en ce moment. Les deux livres ont pourtant peu de choses en commun, même si, au détour d’une scène, on retrouve parfois cette horreur organique qui se déploie dans Les Meurtres de Molly Southbourne. Rosewater se déroule en 2066 au Nigéria, dans une ville qui s’est développée autour d’un dôme dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est d’origine extraterrestre. Son apparition a radicalement transformé le monde. Parmi ses manifestations les plus spectaculaires, sa capacité, une fois par an, à guérir de tous leurs maux les hommes et femmes qui se réunissent autour de lui. Un phénomène qui n’a rien d’une science exacte, certains « miraculés » n’offrant plus guère de ressemblance avec un être humain au sortir de cette session, sans parler des morts ramenés à la vie et errant sans but dans les rues alentour. Le dôme est également à l’origine de la xénosphère, un espace mental auquel seul un petit nombre d’individus particulièrement réceptifs ont accès. Kaaro est de ceux-là. Il partage son temps entre un travail de pare-feu humain dans une banque et des missions plus confidentielles pour le S45, les services secrets nigérians. Malgré ses dons, il mène une existence aussi discrète que possible. Jusqu’à sa rencontre avec une femme qui va bouleverser sa vie. Et qu’il découvre que les individus dotés des mêmes capacités que lui meurent les uns après les autres…

Avec Rosewater, Tade Thompson a créé un univers dont l’originalité n’a d’égale que la richesse. L’impact du dôme sur cette société future est profond, et l’auteur l’étudie dans ses moindres détails. Il le fait en premier lieu à travers l’histoire de Kaaro, témoin privilégié des bouleversements en cours, qu’il revisite par le biais d’une succession de flashbacks. Un personnage complexe, contradictoire souvent, dont l’auteur nous fait vivre l’évolution au plus près, partager les doutes et les craintes.

L’univers de Rosewater est à ce point riche que l’auteur semble parfois ne plus savoir où donner de la tête ni par quel bout le prendre pour nous le présenter. La construction du récit prend souvent un aspect chaotique, les informations semblent par moments nous parvenir dans le plus grand désordre, donnant au bout du compte au livre une impression de trop-plein. Il s’agit certes d’un premier roman, et Tade Thompson semble parfois dépassé par son sujet. Il n’empêche : même s’il n’évite pas certaines maladresses formelles, Rosewater est l’un des ouvrages les plus enthousiasmants que vous pourrez lire cette année. Vivement la suite en septembre.

En direct de la planète Minuit

Après Norman Spinrad et Cory Doctorow, les éditions Goater poursuivent leurs traductions de la série « Outspoken Authors » de Terry Bisson avec ce troisième volume consacré à Nalo Hopkinson, une écrivaine dont on avait pu lire au début du siècle le très original premier roman, La Ronde des esprits (J’ai Lu « Millénaires », 2001), histoire de magie vaudou dans une ville de Toronto qui a sombré dans le chaos, puis plus grand-chose hormis deux nouvelles dans Galaxies première série (numéros 27 et 35). Outre la traditionnelle interview par Bisson lui-même, le recueil propose deux nouvelles et la transcription d’un discours donné à l’International Association for the Fantastic in the Arts en 2009. Une intervention qui fit grand bruit à l’époque, et qui prolongeait le débat initié l’année précédente sur la place des auteurs et amateurs de SF noirs dans le fandom américain. Un texte intéressant et pertinent, qui, dix ans plus tard, continue de faire sens dans une période où la science-fiction américaine s’ouvre progressivement à de nouvelles voix, et dont en France nous commençons à peine à percevoir les premiers échos.

Dans le prolongement de ce discours, « Métamorphoses », revisite La Tempête de Shakespeare en redistribuant les cartes des protagonistes et en interrogeant les préjugés raciaux de chacun d’eux et ses relations aux autres. Nalo Hopkinson a parfois la main un peu lourde lorsqu’il s’agit de mettre les points sur les « i », mais le texte est dans l’ensemble assez réussi, même s’il nécessite un minimum de connaissances de l’œuvre originale. Dans un registre très différent, « Une Bouteille à la mer » s’intéresse à la question de la parentalité et nous donne à voir une enfant singulière, pour ne pas dire étrangère… Une nouvelle assez étonnante, intimiste dans le ton et inattendue dans ses développements. Signalons enfin la traduction impeccable signée Nardjès Benkhadda, ce dont ne bénéficiaient malheureusement pas les tomes précédents. On conseillera donc sans réserve la lecture d’En Direct de la planète Minuit, en espérant ne pas avoir à attendre quinze ans avant de relire Nalo Hopkinson en France.

L’Âge de cristal

Depuis sa création, la collection « Nouveaux Millénaires » a consacré une part non négligeable de son programme éditorial au dépoussiérage de classiques figurant au catalogue J’ai Lu : la quasi-totalité des romans de Dick, bien sûr, mais également des œuvres signées Simak, Vance, Harrison et quelques autres. C’est au tour de L’Âge de cristal et de sa suite de bénéficier d’une nouvelle traduction. À la (re)lecture, une question s’impose : était-ce bien nécessaire ? Voire même seulement raisonnable ? Certes, le titre a connu son heure de gloire dans les années 70, avec une adaptation au cinéma en 1976, laquelle a eu suffisamment de succès pour donner naissance, l’année suivante, à une brève série télé et une encore plus brève série de comics chez Marvel. Quarante ans plus tard, ces différentes versions peuvent au mieux espérer éveiller une douce nostalgie auprès d’un public plus très jeune.

L’Âge de cristal a pour lui la simplicité de son accroche : au début du xxiie siècle, pour lutter contre la surpopulation et le manque de ressources, la durée de vie de l’ensemble de la population est limitée à 21 ans. À la naissance, chaque individu se voit greffer dans la paume de la main un cristal qui changera de couleur au fil des ans, jusqu’à devenir noir, signifiant à son propriétaire qu’il est temps pour lui de rejoindre une Boutique du Sommeil. Si la grande majorité de la population accepte son sort sans broncher, il s’en trouve toujours quelques-uns pour refuser cette mort programmée et tenter de rejoindre le légendaire Sanctuaire où, dit-on, il est permis de vieillir. Ces fugitifs sont pris en chasse et impitoyablement éliminés par les Limiers, chargés de faire respecter la loi coûte que coûte. Logan fait partie de cette police, et n’a jamais remis en question son rôle dans la société. Jusqu’au jour où, à son tour, son cristal s’assombrit.

Les premières pages de L’Âge de cristal ne sont pas inintéressantes. Nolan et Johnson y mettent en scène un monde très marqué par son époque, dans lequel on navigue d’un bordel psychédélique à une galerie commerciale entièrement dédiée aux drogues. Les auteurs ne prennent pas le temps de décrire en détail le fonctionnement de cette société, mais le survol que l’on en fait donne à voir une utopie hédoniste dans laquelle on se noie dans le sexe et les paradis artificiels en attendant la mort. Live fast, die young.

Puis Logan décide de s’enfuir en compagnie de Jessica, la sœur d’un fugitif qu’il était chargé de traquer. Et aussitôt le roman part en couille. Nolan et Johnson lancent leurs héros dans une course sans queue ni tête à la recherche du Sanctuaire, enchainant les péripéties grotesques et les mésaventures navrantes. Parmi les mauvaises rencontrent qu’ils accumulent, des prisonniers cannibales psychopathes détenus au pôle Nord, un ermite cyborg psychopathe tailleur de glace, des gitans psychopathes, des mômes psychopathes, un ordinateur psychopathe, sans oublier divers autres… psychopathes. Autant d’épisodes répétitifs, bâclés en quelques pages, sans une once d’intelligence ou de subtilité. Logan et Jessica ne sont que des pantins ballotés d’une menace à l’autre, sans la moindre épaisseur. Et pour couronner le tout, Nolan et Johnson écrivent avec leurs genoux, ne rechignant pas à enquiller les adjectifs redondants et les métaphores foireuses à longueur de pages. Bref, si l’on fait abstraction des scènes de sexe et de violence qui parsèment le texte, on se trouve face à un médiocre sérial des années 30 comme les pulps de l’époque en publiaient à la chaine.

Aussi désolant que soit L’Âge de cristal, sa suite réussit pourtant l’exploit d’être encore pire. Écrit suite au succès obtenu par son adaptation ciné, Retour à l’âge de cristal se situe dix ans plus tard. Logan et Jessica, désormais heureux parents d’un petit Jaq, redécouvrent le monde qu’ils ont quitté et qui, entre temps, s’est effondré. Les auteurs, déjà à cours d’imagination, se contentent pour l’essentiel de revisiter les lieux du précédent roman et de constater les dégâts. En guise d’intrigue, une histoire de vengeance : Logan se lance à la poursuite des bikers (psychopathes, bien entendu) qui ont kidnappé sa femme et tué son fils. Autant le premier récit se déroulait sur un rythme frénétique, autant celui-ci progresse laborieusement, tire à la ligne pour allonger à la taille d’un roman une histoire qui n’en méritait pas tant. Jessica y est encore plus inexistante, son rôle principal consistant à être torturée et violée par ses ravisseurs. À l’inverse, Logan, plus viril que jamais, mène son enquête à grands coups de quéquette, qu’il sort plus souvent que son flingue. Spoiler alert : à la fin, tous les méchants meurent et c’est bien fait pour eux.

Bref, l’intérêt de rééditer — pire encore, de retraduire ! — une bouse pareille m’échappe. Ceci dit, ça aurait pu être pire : le troisième tome de la série, Logan’s search, est toujours inédit en France. Par pitié, qu’il le reste !

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