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Chasseurs et collectionneurs

Jonathan Tamberlain veut réussir dans la vie : il veut voyager à travers les mondes et goûter toutes les cuisines, tester les plats des plus grands restaurants. Et il y parvient : gastronome réputé et craint, voire haï pour ses avis tranchants et sans pitié, connu sous le pseudonyme du Tomahawk, il est une sommité. Mais cela ne lui suffit pas. Il lui faut une légende, un hôtel sensé même ne pas exister, le Grand Skyes : The Empyrean. Et surtout, se délecter de la nourriture concoctée dans son restaurant mythique, l’Undersea. Mais n’y entre pas qui veut : il faut être riche, célèbre et, par-dessus tout, y être invité. Ce qui n’est pas le cas de Jonathan. Mais celui-ci est prêt à tout pour voir son rêve se réaliser…

Il est bon de voir que des auteurs ont à ce point confiance en leurs lecteurs ! On l’avait déjà compris avec le premier roman de Suddain, Le Théâtre des dieux. Et il en va de même ici : entrer dans Chasseurs et collectionneurs n’est pas chose aisée. On est secoué, ballotté, malmené : l’auteur fonctionne par petites touches, comme un peintre pointilliste ayant une vision globale de son tableau, mais dont chaque petite partie ne signifie presque rien par elle-même. Les chapitres – plus ou moins courts – se succèdent : journal du dandy Jonathan, lettres, listes de restaurant et de menus aux noms exotiques et violents. La folie de l’intéressé se dessine peu à peu. Le portrait se devine, sans égard particulier pour le lecteur, dans une géographie lointaine et illustrée, à chaque partie, de planètes noires et d’orbites régulières. Dans ce début de récit (un petit tiers), même si on baigne dans la gastronomie, on est loin des savoureuses Nourritures extraterrestres de René et Dona Sussan, où les recettes, souvent bizarres dans leurs intitulés, n’en étaient pas moins réalisables, voire savoureuses (j’en ai testé personnellement, croyez-moi !). Ici, ce serait plutôt Le Cuisinier, le voleur et son amant, de Peter Greenaway, où les repas finissent par mêler au plaisir le dégoût et la mort, les excréments et le cannibalisme.

Et quand Jonathan Tamberlain atteint enfin le Graal, qui se révélera ne pas en être un, on bascule aussitôt du côté du Shining de Stanley Kubrick. Car le gastronome, accompagné de Bête, son agent, et de sa garde du corps, Gladys, va découvrir une machinerie grippée, aux rouages tordus, divisée en plusieurs factions antagonistes, mais toutes prêtes à tuer sans pitié. C’est un huis clos tendu et risible, grotesque et baroque, d’autant qu’il est difficile d’en comprendre tous les tenants et aboutissants avant la fin. Et encore ! Entre les obsessions de chacun, alimentées par des passés terrifiants, les caractères entiers et les incompréhensions réciproques, le mélange, dans un lieu quasi hermétique, est explosif. Déstabilisation garantie ! Aucun doute, Peter Greenaway aurait adoré. Le côté anglais, peut-être, de Matt Suddain – qui vit à Londres. Cette capacité à réunir horreur et humour dérisoire, assaisonnée d’une dose de nonsense un brin collet monté. Un cocktail piquant, mais qui ne convient pas à toutes les bouches. À réserver aux amateurs avertis.

Anatomik

XXIIe siècle. Les États-Unis d’Amérique se sont trouvé un adversaire à la hauteur. Peut-être même un peu trop fort. Tous les Cartels se sont associés et ont mis en commun leurs moyens, phénoménaux, dans la lutte contre leur voisin déclinant. Résultat : un massacre. La débâcle est totale, et les cadavres se chiffrent en centaines de milliers. Pour couronner le tout, les vainqueurs exigent des vaincus qu’ils ouvrent leurs frontières aux drogues, transformant ce pays si fier en une nation de junkies incapables d’émerger. Et comme si cela ne suffisait pas, des orages étranges et localisés touchent les cimetières et font revivre les morts. Pas de zombies, non, mais des ectoplasmes en quête d’un corps pour se réincarner. De quoi provoquer un joyeux bordel ! Au milieu duquel se trouve Chuck Ozzborn, ancien soldat à la retraite. Rejoint par sa fille, Willa, et par un ectoplasme espion, Kurt Angström, il va tenter de découvrir ce qui se cache derrière ces résurrections et cette gigantesque barrière de feu entourant le mont Tamatok.

Près de quarante ans que Serge Brussolo nous régale de ses histoires dans nos mauvais genres favoris, polars comme SF et fantastique, pour adultes et plus jeunes. Près de quarante ans à nous enchanter, nous effrayer, à tordre les mondes, à triturer et déformer les corps. Impressionnante carrière que ne dépare pas Anatomik. Dans ce roman au style alerte, on retrouve les thèmes favoris de l’auteur : les sociétés actuelles tombées en déliquescence, tendance post-cataclysmique ou post-apocalyptique ; les dérives et abus qui en découlent, l’être humain étant abandonné, sans filtre mais aussi sans protection ; le corps si fragile, objet de mutations parfois cauchemardesques, extrêmes comme dans Les Lutteurs immobiles (et l’on pense également à Jacques Barbéri, autre malaxeur de chair) ; les extraterrestres à l’apparence si différente de la nôtre, au comportement souvent sauvage et brutal ; la puissance de religions sectaires, obsession présente dès les premiers récits, et leur prise de pouvoir injuste et meurtrière. Sans oublier les ectoplasmes et autres revenants – déjà là dans le mémorable Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes, par exemple.

Et c’est avec la maestria et l’expérience qu’on lui connaît que Serge Brussolo associe tous ces thèmes dans un récit sans temps mort, un brin décousu, parfois, et aux développements inattendus au premier abord, mais efficace en diable. Il flotte comme un parfum de Fleuve Noir « Anticipation » sur ce roman, mais un Fleuve Noir abouti, épais. De quoi éveiller un brin de nostalgie dans l’esprit de pas mal d’anciens lecteurs, mais aussi de donner envie aux plus jeunes de découvrir les titres récents (dont la trilogie chez Folio « SF ») aussi bien que les grands classiques de cet écrivain précieux.

Walter Kurtz était à pied

Futur, passé, présent, peu importe, l’univers est symbolique et réduit à deux unités d’un espace-plan : la route et ce qui la borde. L’environnement est ontologique, il définit l’être et son devenir. L’humain existe sous deux formes, il roule ou il marche. Il y a donc les Roues et les Pieds, deux humanités qui ne se rencontrent jamais que dans un rétroviseur, et parfois plus tragiquement sur les chromes d’un pare-choc.

Dany, Sarah et leur père sont des Roues. Ils vivent sur la route dans leur Peugeot 203. Pour vivre, il faut rouler. Un point par k-plat roulé. Les points s’échangent dans les stations où l’on mange, où l’on dort, où l’on aime. On y rêve de grosse américaine, on y brique sa R12. On s’y distrait, on y entretient sa voiture. Les accointances sont comme les réparations, éphémères car il faut vivre et donc rouler. C’est le sens de la liberté. Cette liberté, les Pieds ne la connaissent pas. Ils n’ont pas la civilisation, ils n’ont pas la route. Ils n’ont que le désert et la boue. Ils vont en guenilles le long du bitume, laids et crasseux. Ils sont effrayants, et on dit qu’ils sont cannibales. Le nombre d’accidents est limité mais si on renverse un Pied, on ne s’arrête pas. Immobilité est synonyme de danger sur la route. Alors on roule et on jette à peine un coup d’œil en arrière.

Au recto de la carte routière d’Emmanuel Brault, il y a un récit qui présente les atouts et les attraits d’un roman d’apprentissage, sa candeur même. Dany grandit, il découvre l’amitié, l’amour, les responsabilités car il faudra un jour qu’il s’occupe de sa sœur Sarah. Et il apprend à conduire sur cette route qui défile, acquiert pour le lecteur une cohérence, un sens, une logique. Jusqu’à ce que tout bascule, car il faut bien que la roue tourne ou s’arrête de tourner. L’accident. Dany et Sarah sont recueillis dans un village de Pieds. Sarah reste, Dany part. Au verso, il y a la dureté d’un récit aussi organique qu’un génocide. Au volant de sa 4L, Dany chronique la perte de Sarah et sa quête de revanche sur le réseau qui relie les Roues. La route est connue, elle mène à la haine de l’autre, à la violence et à la mort. Cette face-là est sombre, faite de tôles meurtries et de chairs froissées.

Walter Kurtz était à pied est le premier texte publié par les éditions Mu dans leur nouvelle incarnation en tant que label chez Mnémos. La collection démarre dans un crissement de pneus et l’odeur d’huile brûlée. Le roman d’Emmanuel Brault est fort, très fort, et violent. Il évoque directement Crash ! de J.G. Ballard. Incidemment, tout au long du parcours, on guette la sortie de route. Mais la trajectoire est hyperbolique et maîtrisée au plus près. Les dérapages sont contrôlés et l’auteur ne dévie pas d’une trace effilée et tranchante comme le fil du rasoir. Folie d’une humanité en fuite dans une croissance illimitée, idéologie mécanique qui broie les corps et toute alternative de pensée jusqu’à l’oblitération totale ? Nul besoin de plus de justification que son propre propos. La métaphore l’autorise, et ça marche.

Le temps fut

On découvrira avec profit, dans un registre tout à fait différent de Lune montante, Le Temps fut, une belle novella qui marie les extrêmes, l’intime de relations individuelles avec des concepts scientifiques échevelés. Au départ, Emmett Leigh, modeste vendeur en ligne de livres anciens, récupère, lors de la liquidation d’une bouquinerie, un recueil de poèmes signés E. L., publié à compte d’auteur et intitulé Le Temps fut, dans lequel se trouve une lettre évoquant l’histoire d’amour de deux hommes affectés dans des unités différentes lors de la Seconde Guerre Mondiale. Spécialiste de la période, Emmett Leigh se fait fort de retrouver les deux correspondants, Tom Chappell et Ben Seligman, car tout ce qui peut donner un cachet à un livre a son intérêt. Il entre ainsi en contact avec Thorn Hildreth, qu’il rejoint dans sa ferme isolée battue par les vents pour compulser les archives familiales avec des photos des deux hommes prises au Caire. Bientôt, l’enquête dérape et s’enfonce dans les brumes de l’incertain, car les deux hommes ne figurent sur aucun registre des régiments cités. En revanche, on retrouve leur trace au cours d’autres conflits du xx e siècle, de la Première Guerre Mondiale à celle de Bosnie en passant par la guerre sino-japonaise, sans changement d’âge notable. Qui sont-ils ? Que font-ils sur les lieux des pires exactions de l’Histoire ?

Au-delà de l’enquête se tisse la relation des deux chercheurs, tout aussi incertaine et fluctuante que l’objet de leurs recherches. L’intrigue progresse de façon hésitante, éclairant divers aspects sans jamais s’attarder, se contentant de suggérer et de laisser le lecteur combler les blancs. À la barbarie est opposée un amour indéfectible qui défie le temps, comme l’espoir d’une rédemption. Mais un autre amour transparaît au fil du récit, celui pour les livres, les vieux livres surtout, qui savent encore toucher le cœur de lecteurs par-delà les époques. Autour de la disparition des bouquinistes, de l’avènement du numérique et des sites marchands sur Internet, c’est une très belle évocation de la bibliophilie, de ses rituels, auxquels s’attachent les odeurs et le contact avec le livre, un éloge de la lenteur et du respect, de l’érudition autour de laquelle les amateurs se reconnaissent, comme les homosexuels aux époques et dans les pays où pèse un interdit.

Autour d’un concept scientifique considéré comme aride, toute la grâce et la finesse dans l’art du non-dit se concentrent dans ce petit bijou – qui paye son écot aussi bien à Christopher Priest qu’à Michael Moorcock — récompensé par le prix de la British Science-fiction.

Lune montante

La guerre entre les Corta et les Mackenzie a profondément déstabilisé l’équilibre des forces sur la Lune. Lune montante voit s’imposer de nouveaux acteurs dans le jeu tandis que les anciens fauves, tués ou blessés, cèdent progressivement la place. Alexia Corta, venue du Brésil à la demande d’un Lucas Corta ayant accédé au rang d’Aigle de la Lune, devient sa Main de Fer assurant la reconquête : l’allégeance à la famille est le leitmotiv qui court tout au long du roman. Le lecteur découvre à travers ses yeux les mœurs complexes de la Lune et les conditions très dures des défavorisés, qui surveillent sur leur rétine la disponibilité des Quatre Fondamentaux calculés en temps réel, l’air, l’eau, le carbone et les données, garants de leur survie.

Les autres Dragons cherchent à asseoir leur position tandis que la Terre, en embuscade, attend le moment propice pour s’approprier les ressources lunaires au moyen d’un accord retors. Chaque faction nourrit une vision d’avenir pour la Lune : les Sun visent l’abondance économique, forte d’un ambitieux programme énergétique nécessitant une entente avec les Vorontsov, qui maîtrisent les vols spatiaux, lesquels découvrent que Duncan Mackenzie, maître des hauts-fourneaux, vise moins les échanges commerciaux avec la Terre, obsolète à ses yeux, qu’un affranchissement de toute tutelle. De leur côté, les Asamoah, les jardiniers de la Lune, rêvent d’une terraformation qui permettrait de vivre à sa surface…

Le roman n’est pas exempt de longueurs tandis que les alliances, les complots et les trahisons se multiplient. Paradoxalement, des pans du récit sont insuffisamment développés : il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans la succession de scènes brossées à grands traits, denses et trop brèves, aux descriptions sommaires et au style lapidaire, quasi télégraphique. Le saucissonnage des séquences qui saute d’un temps fort, parfois artificiellement créé, à un autre, est manifestement adopté pour convenir à l’adaptation télévisuelle en cours. Il est évident que le récit souffre de ces contraintes. Le dernier tiers se révèle cependant tout à fait passionnant avec un spectaculaire jugement de la cour de Clavius, qui réserve son lot de coups de théâtre.

On précisera enfin que si la trilogie se conclut brillamment, l’exploration de cet univers très original n’est pas achevé pour autant puisque vient de paraître The Menace from Farside, qui explore, dans un registre adolescent, une autre facette de la société, loin des rivalités politiques de « Luna ».

Un océan de rouille

Les robots ont exterminé tous les humains, par les armes ou en répandant du mercure dans les rivières de la planète, provoquant du même coup une extinction massive de la faune et de la flore. Les IA se sont ensuite livrées à une guerre exterminatrice pour réaliser une Unification mondiale des intelligences soumises à un seul contrôle. Quinze ans après le dernier humain, deux UMI concurrentes se disputent la planète, tandis que les robots indépendants errent dans une vaste décharge, à la recherche des pièces nécessaires à leur remise en état. Fragile, la narratrice, une Aidante conçue pour remplir les fonctions de nounou, infirmière ou aide à domicile, cannibalise les robots en fin de parcours au prétexte de les réparer. Elle-même est traquée par des braconniers qui chassent sans distinction tout ce qui les intéresse. Ils ne sont plus que deux de ce model, Mercer et elle, chacun convoitant les éléments de l’autre avant les défaillances système qui les rendront fous, puis morts.

Fragile n’est pas sûre d’accéder à temps à sa lointaine cache de pièces de rechange en raison des facettes des UMI, soldats robots sans intelligence propre, aisément remplaçables. Elle accompagne un groupe désireux de traverser les territoires hostiles, auquel se joint Mercer. Aucun membre n’est franc sur les vraies raisons de sa présence, rendant l’expédition encore plus périlleuse…

Un océan de rouille, c’est du lourd, c’est du dur, ça canarde et défouraille à tout va, c’est du pur divertissement de série B où il importe de ne pas se montrer trop regardant sur les détails. Mad Max s’impose comme la référence, mais le modèle se révélant peu bavard, il faut y ajouter les séries d’action où les assauts d’éloquence se font dans le langage très fleuri des marines. De fait, la narratrice ne lésine pas sur les épithètes grossières, ni ne craint d’envoyer autrui se faire foutre, en dépit d’impossibilités anatomiques. On peut toutefois considérer que ce langage un peu fruste sert la métaphore d’un prolétariat menacé par la mondialisation des IA phagocytaires.

Vous qui entrez en ces pages, abandonnez toute cohérence. Les robots sont à ce point semblables aux humains qu’ils regardent, marchent et parlent comme eux, sans capteur supplémentaire, hormis un accès WiFi dont ils n’usent que pour détecter la présence d’ennemis. Jamais ils ne s’adressent de messages ni de contenu crypté : c’est à pied qu’un robot s’en va porter un code crucial pour l’issue du conflit. Les détails relatifs à l’informatique, carte mémoire, RAM, disque dur, restent sommaires. L’identification est à ce point poussée que les ennemis promettent de ne se livrer à aucune effusion de sang et que, dans les moments cruciaux, Fragile retient sa respiration. Jadis, elle et sa protégée humaine faisaient la vaisselle à tour de rôle, ce qui est surprenant dans un futur présenté comme un âge d’or, débarrassé des cancers et des virus, sauf les plus agressifs… affirmation pour le moins audacieuse quand on connaît la variabilité de ces derniers.

Des chapitres intercalés relatent les étapes de l’extinction humaine et du conflit entre machines qui a suivi, sur lesquelles il y aurait beaucoup à redire. L’auteur brasse cependant l’ensemble des questions attachées à la robotique, à la définition de la conscience, à l’évolution et à la destinée humaine. Même sommaires, les points de discussion ont le mérite d’être posés, et précisément parce que certaines affirmations sont discutables, elles fournissent matière à réflexion.

D’ailleurs, l’auteur ne se prive pas pour forcer le trait au diapason de son récit, avec un humour toujours plus affirmé dont on regrette qu’il n’ait pas couru dès les premières pages. L’attaque des sexbots, les Vendeurbots, robots conçus pour imiter le comportement des commerciaux, le discours présentant l’Amérique comme un rêve qu’il importe désormais de s’approprier, dit par un robot affichant sur son plastron cinquante et une étoiles sur fond bleu, sont quelques exemples savoureux.

Foin des commentaires philosophiques : il suffit de se laisser emporter par le récit. De ce point de vue, Robert Cargill, scénariste à Hollywood, privilégie l’efficacité à la plausibilité. Le scénario impeccablement huilé n’a rien à envier à une superproduction où interviendraient Stallone ou Schwarzenegger. Les scènes d’action alternent avec les moments de tension et les passages poétiques ou émouvants, et placent à bon escient les indispensables retournements de situation. Un roman pop-corn, parfait pour ceux qui ne boudent pas leur plaisir.

Fellside

Jess Moulson se réveille un jour à l’hôpital, défigurée par les flammes, sans souvenir des récents événements. Elle apprend qu’elle a mis le feu à son appartement après s’être droguée avec le violent compagnon qui l’a initiée à l’héroïne, et qu’elle a ainsi indirectement tué le jeune Alex Bech, asphyxié à l’étage du dessus. Elle consolait et nourrissait l’enfant quand il se réfugiait dans les escaliers lors des disputes de ses parents dans l’appartement. Condamnée pour meurtre, sa peine et ses remords sont tels qu’elle choisit de se laisser mourir de faim.

C’est donc une mourante qu’on transfère à l’infirmerie de la prison de haute sécurité pour femmes, Fellside, où les meurtrières d’enfant sont particulièrement mal vues. Dans ses délires comateux, Jess converse avec un fantôme égaré et effrayé. Petite, Jess dialoguait déjà avec les anges d’un ailleurs nommé Autrepart, qu’elle assurait être réel, lubie soignée par une psychologue. Elle comprend à présent qu’elle communiquait avec les morts et que l’actuelle victime n’est autre que le jeune Alex qui la persuade qu’elle n’est pas sa meurtrière et qu’il a besoin qu’elle fasse la vérité sur sa mort. Jess opère alors une spectaculaire remontée vers la vie.

Sur la trame désormais classique de l’âme errante attendant qu’on lui rende justice, Mike Carey développe avec la minutie d’un orfèvre une passionnante intrigue en quatre volets de longueur inégale : les minutes de son procès, le récit du séjour à l’infirmerie, les affres de l’incarcération et le spectaculaire dénouement final.

Le système carcéral occupe la majeure partie : présentée comme une prison modèle accordant une relative autonomie aux détenues, Fellside est un une zone de non-droit et un concentré de violence absolue. Les rares personnes honnêtes sont sous la coupe des prisonnières ou des gardiens corrompus. À l’instar d’un Stephen King, Carey prend son temps pour camper ses personnages et révéler les aspects sombres de leur personnalité, au cours de quelques scènes marquantes particulièrement dures.

Le roman joue aussi la carte de l’intrigue judiciaire, où des révélations en apparence anodines trouvent leur conclusion au cours d’une séance de tribunal riche en coups de théâtre.

La relation entre Jess et l’enfant, qui commence à maîtriser l’entre-deux où il erre et se découvre des pouvoirs ayant un impact bien réel sur les détenues, constitue le versant fantastique qui réserve également son lot de surprises. La nature du fantôme, en particulier, constitue un retournement de situation particulièrement frappant.

Récit fantastique sombre, voire sordide dans certaines scènes, Fellside est aussi un roman psychologique qui interroge la lâcheté humaine : la dissimulation d’une faute vénielle, le refus de la prise de risque, la peur de représailles, apparaissent chaque fois comme les véritables causes des drames. À cela, le roman oppose une femme à l’intransigeante honnêteté, personnalité tragique qui refuse de reculer devant son destin.

Le final saisissant tranche aussi sur la production habituelle. M. R. Carey, dont le premier roman traduit, Celle qui a tous les dons, depuis adapté au cinéma, renouvelait avec originalité le thème du zombie, se révèle, dans les pas d’un Stephen King, au mieux de sa forme.

L'Incivilité des fantômes

À travers l’espace vogue le Matilda, mille ans après que la Terre devenue invivable a été désertée par l’humanité. Celle-ci, ou du moins ce qu’il en demeurait, s’est embarquée sur ce gigantesque astronef, en quête d’un nouveau monde promis par la religion messianique pratiquée sur le Matilda. Le paradis ainsi promis ne sera cependant pas pour tous et toutes, ainsi que le préfigure la société inique abritée par le Léviathan intersidéral. Épousant la division du Matilda entre autant de ponts que l’alphabet compte de lettres, l’existence de ses passagers s’organise selon une stricte hiérarchie. Selon que l’on soit « Haut-Pontien » ou « Bas-Pontien », on exerce ou bien on subit une domination polymorphe. Aux occupants blancs de peau des ponts supérieurs reviennent les cabines les plus vastes, la vie la plus confortable. Les membres masculins de cette élite s’arrogent en outre les professions les plus nobles de même que l’exercice du pouvoir. Pour la population noire reléguée dans les cales, le quotidien est synonyme de promiscuité et de misère, de soumission politique et de travail forcé. Tenant à la fois du navire négrier et de la plantation du Vieux Sud étasunien, le Matilda enferme dans ses flancs une humanité que ronge l’esclavagisme : la servitude agit sur la société l’ayant érigé en système à la manière d’un cancer. Ce que suggère de manière évocatrice l’écriture tout en précision chirurgicale de Rivers Solomon. Par exemple lorsqu’elle décrit les parois des bas-ponts que dévore la rouille à la manière d’une tumeur ; ou bien lorsqu’elle dépeint les « ponts agricoles » du Matilda — la nef abrite son propre agrosystème – baignés par les radiations malignes du « Petit-Soleil », son astre artificiel.

Face à une oppression assimilée à une forme d’affection, seuls des thérapeutes sont à mêmes de lutter contre celle-ci. Tel est le cas d’Aster, la protagoniste du roman. A priori vouée par sa naissance bas-pontienne aux tâches les plus élémentaires, la jeune femme noire s’est jouée de son destin, parvenant à exercer la médecine de manière officieuse. Elle a été aidée en cela par Theo, le second protagoniste de L’Incivilité des fantômes. Le jeune homme est pourtant l’une des figures les plus puissantes de l’aristocratie du Matilda, nanti du titre respecté de « Général-Chirurgien ». Mais c’est aussi « le rejeton illégitime d’une femme noire » et un « homme qui ne fait pas ce que les hommes doivent faire, qui n’est pas ce qu’un homme doit être ». Transgenre à plus d’un titre, Theo s’est sans doute reconnu en Aster, qui est elle-même un défi aux assignations identitaires du Matilda. Dotée d’un corps oscillant entre le féminin et le masculin après avoir volontairement fait l’objet d’une « hystérectomie [et d’une] double mastectomie », la jeune Noire évolue entre bas- et haut-ponts, dont elle maîtrise les langues comme les us et coutumes avec une remarquable aisance.

C’est donc à ce couple uni par l’hybridité que va revenir le soin de libérer l’humanité du Matilda d’un mal soudainement aggravé par l’arrivée au pouvoir du « Lieutenant », partisan pervers et redoutable d’une domination poussée à son catastrophique extrême. Réunissant en un geste à la fois métis et amoureux leurs volontés, Theo et Aster s’emploieront à extraire du corps social du Matilda le chancre qu’est le Lieutenant. Le combat sera rude, incertain… Et c’est à Aster que reviendra in fine la charge de partir en quête d’un viatique pour les passagers et passagères du Matilda. Car, en cela fidèle à sa tonalité assurément intersectionnelle, ce très beau roman affirme que la tyrannie ne peut en vérité être mise à bas que par celles et ceux en souffrant le plus.

Chroniques du pays des mères

Grâce éditoriale soit rendue à Mnémos d’avoir remis en avant le splendide Chroniques du Pays des Mères ! Œuvre de la franco-canadienne Élisabeth Vonarburg, ce roman, paru au Québec en 1992, fit l’objet d’une sortie française au Livre de Poche en 1996. Épuisée de longue date, cette édition hexagonale de Chroniques du Pays des Mères n’en proposait que le premier état. Une seconde et définitive version du roman fut en effet publiée au Canada en 1999. C’est elle que propose Mnémos, permettant enfin de prendre l’exacte mesure de cette œuvre magistrale.

Se déployant sur quelques cinq cent pages, porté par une écriture à la fois précise et sensible, Chroniques du Pays des Mères s’impose comme une passionnante fiction spéculative dans la lignée de Doris Lessing et d’Ursula K. Le Guin. Comme celles-ci, Élisabeth Vonarburg se fait à la fois démiurge et anthropologue, restituant ainsi l’univers du Pays des Mères avec une fascinante puissance d’évocation.

La découverte du Pays des Mères s’effectue par l’entremise de Lisbeï, dont on suit les pas de l’enfance à la vieillesse. Lisbeï est une des filles de Selva, « la Capte » – c’est-à-dire la matriarche – de Béthély : un nom désignant à la fois l’une des « Familles » structurant le monde post-apocalyptique du roman et la « Capterie », le territoire qu’elle administre. Redessinée par le « Déclin », une ère de catastrophes remontant à notre présent patriarcal, la Terre à venir est entièrement régie par des clans gynécocratiques. Ce que traduit l’écriture même, faisant le choix grammatical du féminin comme genre universel. Cette domination féminine généralisée est le résultat d’une mutation des naissances, réduisant arithmétiquement les mâles à la portion congrue de l’humanité. Numériquement minoritaires, les hommes le sont encore socialement et politiquement, désormais cantonnés au seul rôle d’étalon. Tâche dont ils doivent s’acquitter durant ce que l’on nomme « le Service ».

Destinée à devenir la nouvelle Capte de Béthély, Lisbeï se voit cependant privée de ce titre après avoir été déclarée stérile. Les cheffes du Pays des Mères ont en effet, entre autres charges, celle d’assurer la reproduction de l’humanité future. Contrainte de s’effacer devant sa sœur Tula, quant à elle fertile, Lisbeï va de la sorte gagner une liberté lui permettant de mener une existence dévolue à la découverte. Mue par une soif de savoir inextinguible, Lisbeï s’engage dès lors dans de féconds voyages. Tel celui qui l’amène à explorer le dédale des souterrains de Béthély. Spéléologique et archéologique, ce périple lui permet de mettre à jour de troublants vestiges du passé, questionnant le culte de la Déesse Elli et de sa prophétesse Garde, la religion du Pays des Mères. Puis Lisbeï quitte Béthély pour aller vivre et étudier dans la septentrionale Wardenberg. Elle constate ainsi que la Famille « progressiste » qui la gouverne ménage aux hommes une situation plus favorable qu’à Béthély, leur offrant même des opportunités de promotion sociale. Des hommes peuvent donc être – selon la langue du Pays des Mères – « les égales » des femmes. Ils peuvent aussi aimer et même être aimés, au-delà de leur seule fonction reproductrice, comme Lisbeï le découvre ensuite dans la Capterie maritime d’Entraygues. Toujours à son grand étonnement, elle qui n’avait envisagé jusque-là l’amour que comme un sentiment réservé aux femmes dans ce Pays des Mères où le lesbianisme constitue la norme.

Spatiaux et mentaux, ces voyages offrent à Lisbeï l’occasion de déconstruire les fondements matriarcaux du Pays des Mères, le rendant peu à peu plus sororal. Ce qui, dans la langue du Pays des Mères, signifie plus d’égalité entre femmes et hommes… Car nullement misandre comme l’écrit justement Jeanne-A Debats en préface, ce roman rappelle à sa magnifique manière science-fictionnelle que le féminisme est un humanisme.

La Piste des éclairs

Roman de fantasy post-apocalyptique, La Piste des éclairs est un phénomène rare : ce premier roman a reçu un prix Hugo, un prix Nebula et a figuré dans les finalistes pour un prix Locus et un World Fantasy. De quoi faire rêver et réaliser un joli bandeau sur la couverture pour attirer l’œil du chaland. C’est également un polar fantastique explorant les mythes amérindiens écrits par une plume également amérindienne, même si Rebecca Roanhorse est d’origine pueblo tandis que son héroïne, Maggie Hoksie est navajo, ce qui lui vaut quelques accusations d’appropriation culturelle aux États-Unis. De ce côté de l’Atlantique, cette particularité donne au roman un cadre original. En effet, La Piste des éclairs met en jeu des monstres et des mécanismes de pouvoirs surnaturels jusqu’ici assez peu exploité en urban fantasy (au sens « fantasy se déroulant dans un environnement moderne ou un futur proche). Le côté urban d’ailleurs est lui aussi peu présent. En effet, suite au réchauffement climatique, les Grandes Eaux ont dévasté une partie des USA, et toute l’action se passe dans le Dinétah, le territoire d’origine des navajos à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Colorado et l’Arizona. Il s’agit plus de western fantasy ou de mesa fantasy en quelques sortes.

Ces préambules étant posés, que vaut réellement La Piste des éclairs ? Trois heures de lecture menées tambour battant au rythme des tribulations de son héroïne. Si le cadre bouleverse les habitudes de ce genre littéraire, ce n’est pas le cas de la trame extrêmement classique. Jugez plutôt. L’héroïne est une jeune guerrière puissante, au caractère bien trempé (comprendre imbuvable vis-à-vis de son entourage) et traumatisée par un passé sanglant. Les circonstances vont la mettre sur la piste de son mentor divin qui l’a abandonné et les pousser à un affrontement fatal. Elle sera aidée dans sa quête par un homme-médecine un peu trop charmeur, voilà pour l’aspect romance, et une bande d’acolytes tant humains que surnaturels mal assortis de circonstances depuis au moins un certain Seigneur des Anneaux. Et comme toute histoire reprenant point par point le parcours décrit par Joseph Campbell dans Le Héros aux mille et un visages, l’héroïne sortira de sa quête grandie et apaisée, prête à repartir vers de nouvelles aventures.

Vous l’aurez compris, hormis apporter une version de Coyote assez originale et presque sympathique, La Piste des éclairs n’induira pas de grandes réflexions dans son lectorat. Même les catastrophes sismiques et climatiques à l’origine de ce Sixième Monde ne servent qu’à poser la toile où s’agitent les personnages. En revanche, quoique convenue, l’intrigue reste solide, avec suffisamment de retournements de situation pour tenir le lecteur en haleine. Durant trois petites heures.

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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