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Horror

Dario Argentio, pour la portion pré-cacochyme du lectorat, c’est d’abord le giallo ; puis Phenomena : Donald Pleasance, Jennifer Connelly, BO par Iron Maiden ; enfin, la Trilogie des Mères, histoire de sorcières étalée sur 30 ans de production et inspirée par le Suspiria de Profundis de De Quincey. Un maître de la lumière succombant trop souvent à son goût immodéré du grotesque. Une œuvre dont la légitimité artistique est de plus en plus régulièrement contestée.

Aujourd’hui, à 77 ans, Argento sort son premier recueil de nouvelles d’horreur, sobrement intitulé Horror. Était-ce bien nécessaire ?

Horror est constitué de six textes de longueurs variables. « Une nuit aux Offices » se déroule dans le musée éponyme. Argento, à la première personne, y fait une visite nocturne de repérage et y est saisi par la violence trop longtemps contenue des fem-mes exposées, d’Artemisia « Holophern » Gentileschi à la Méduse du Caravage – un rappel en abyme de son propre Syndrome de Stendhal. Trop ou trop peu, au choix. « Rouge pourpre à la Biblioteca Angelica » rappelle un peu L’Oiseau au plumage de cristal. Voilà. « Villa Palagonia » entraîne le lecteur sur les traces d’un visiteur peureux de la célèbre Villa palermitaine des Monstres pour une histoire d’adultère, de meurtre et de fantômes. Convenue et prévisible. « Les Oubliettes de Merano » renoue avec l’ambiance de la Trilogie des Mères, quand un enfant citadin est placé chez une étrange nourrice. Peut-être la plus engageante par l’alternance froideur/moiteur qu’elle propose. « Alchimie macabre au château de Gilles », sur Gilles de Rais, les enfants, tout ça… Que peut-on écrire de neuf sur Gilles de Rais ? Une espèce de petit conte peu crédible à la Hansel et Gretel. Enfin, bouquet final, « Les Démons de Singa-pour », resort, terroristes sanguinaires, varans (!) salvateurs. Absolument grotesque.

Par-delà le détail de chaque texte, l’ensemble – écrit en collaboration (jusqu’à quel point ?) avec Pamela Ferlin – est vraiment mauvais. Textes poussifs et ennuyeux, vocabulaire limité ou répétitif (plus lu de « cantilène » que durant toute ma vie), monologues internes naïfs et pénibles, personnages et situations peu crédibles ou atrocement datés. On pourrait juste dire, ce qui serait déjà rédhibitoire, que, non content d’être souvent inférieur à une rédaction de collège, le recueil Horror est sop-horrifique. On ajoutera, pour la route, que décrivant de façon graphique un massacre terroriste sans oser, dans la nouvelle précédente, faire de même avec les nuits de Gilles de Rais, on est ici, en plus, dans de « L’horreur sans estomac ».

L’Empire savant

L’Empire savant est un joli petit fascicule à l’histoire étonnante qui commence comme un scénario de L’Appel de Cthulhu. En 2013, Vincent Haegele prend ses fonctions de directeur des bibliothèques de Compiègne. Faisant une tournée détaillée de son fonds, il découvre un lot coté VDC 130. À l’intérieur des boites, dorment depuis bientôt deux siècles de nombreux manuscrits. Il s’agit de papiers ayant appartenu à Pierre-Marie Desmarest, un révolutionnaire devenu policier politique impérial sous les ordres de Fouché. Poussé vers la sortie en 1814, l’homme participe aux Cent Jours comme « représentant », avant d’être définitivement écarté à la Restauration. Après des années de retraite studieuse, il reprend du service en 1830, puis meurt du choléra en 1832. Années de retraite qu’il passa à écrire ses mémoires – Témoignages historiques – et à composer un roman inachevé dont n’existent que des fragments. C’est L’Empire savant, qui est publié aujourd’hui après mise en ordre stylistique et logique par Haegele, et en dépit des trous qui en mitent, hélas, la narration – comme le dernier message politico-philosophique d’un honnête homme étonnamment clairvoyant.

Début du XIXe siècle. Isidore est un fils de bonne famille, idéaliste et bon, qui rêve d’explorer le centre de l’Afrique, alors encore terra incognita. Il croit au doux commerce de Montesquieu et veut aller en frère à la rencontre des peuples. Dans ce but il embarque, contre l’avis familial, sur un navire à destination de l’Égypte, sa première étape. De là, le récit compte structurellement deux parties, mais d’un point de vue logique, on peut en distinguer quatre.

D’abord un long voyage plein de merveilles, d’imprévus et de tribulations, qui rappelle finalement moins les péripéties de Gulliver que les voyages des Mille et une Nuits que Desmarest avait sans doute lus dans la traduction de Galland. En effet, on y trouve la même combinaison de hasards providentiels, d’emportements des puissants, de risques mortels, d’intrigues de palais, et même d’esclaves énamourées, que dans le texte arabe. Isidore est donc capturé par des Barbaresques et vendu comme esclave. Il enseigne une langue italienne qu’il ne maîtrise pas, fait route à travers le désert avec une caravane dont il devient sans titre l’interprète des songes, est choisi comme favori d’un seigneur qui veut sa science de la poudre à canon, puis réquisitionné par le sultan qui le fait bouffon, avant d’enfin partir vers le centre de l’Afrique en compagnie de Pinda, une esclave originaire de sa destination finale.

Atteignant enfin ses montagnes rêvées, Isidore a d’abord l’impression de plonger en sauvagerie. Puis, aidé par une Pinda qui semble retrouver sa nature première en revenant dans son monde, il fait de la région un Jardin d’Eden, primordial et pur, plein de mille végétaux, bêtes, fruits, plus merveilleux et nourriciers les uns que les autres. Le ton ici est au merveilleux mythologique ; quant à Pinda, en Vendredi personnel du jeune homme, elle se débarrasse des oripeaux de l’esclavage et devient une sorte de Bon sauvage rousseauiste.

Enfin, le couple arrive dans la société et la famille dont Pinda est originaire. Ici, avec la superstition, c’est le patriarcat qui domine, avec mariages polygames et dots obligatoires.

Grand saut dans le texte ensuite car manquent les parties de liaison. Au-delà du pays des griots, Isidore atteint une civilisation très avancée : « la cité des sciences ». Là, dans un monde qui devance de cent coudées le niveau technologique de l’Europe d’alors, il est accueilli par une population paisible qui lui montre ses prodiges scientifiques sans lui en cacher les effets secondaires. Desmarest est ici impressionnant. Il imagine des avancées stupéfiantes, puis en pointe toujours les effets pervers — sagement contrôlés par La cité des sciences. Éducation approfondie pour tous – mais des débats existent sur le contenu d’une « bonne » éducation, et l’auteur entrevoit l’hyperspécialisation à venir des champs de la connaissance. Un « conservatoire des arts » et une île où trouver l’ataraxie mettent à l’écart les inventions devenues problématiques : système de surveillance de masse, publicité, sondages et opinion publique, radiologie, culte du corps, prolongation artificielle de la vie, procréation médicalement assistée.

Isidore finit par retourner à la « simplicité » de la vie européenne, où il peindra les merveilles d’une civilisation étrangère à prendre pour modèle.

Inversant l’ordre de la supériorité technique, Desmarest crée une fable amusante qui montre le caractère contingent de la domination scientifique — comme Jared Diamond, ailleurs. Il livre au lecteur un texte tout inspiré par la pensée des Lumières. Même si certains stéréotypes affleurent, les descriptions de tyrans orientaux empruntent plus aux Mille et une Nuits qu’à Voltaire, et la volonté sous-jacente est clairement bienveillante. Montrant que les rapports de forces auraient pu être inverses, il affirme que la colonisation n’est que contingente, qu’elle n’a pas de fondement naturel, et que donc elle est politiquement critiquable.

Eltonsbrody

1958. La Barbade. Mr Woodsley, peintre, est là quelques jours pour mettre sur toile les paysages enchanteurs de l’île. Hélas, les deux seuls hôtels de Georgetown sont complets. Sur les conseils d’un chauffeur de car, il demande asile à Mrs Scaife, une gentille et respectable vieille dame qui vit avec ses domestiques dans la vaste demeure défraîchie d’Eltonsbrody — le « manoir » local, perché sur Staden Hill.

Les trois premiers jours se passent très bien. Woodsley est accueilli avec une grande générosité par son hôtesse ; la maison, quoiqu’ancienne et un peu défraîchie, est confortable, les repas – préparés par Jack-man, la cuisinière – sont bons, et le peintre profite autant du calme des lieux que de la beauté sauvage du « côté écossais » de l’île, non loin de la ville de Bathsheba.

Mais voici que le soir du quatrième jour, Mrs Scaife vient de façon tout à fait inappropriée demander à Woodsley, dans sa chambre même, si rien ne l’a incommodé ce soir. Woodsley ne sait que répondre, tout va bien, rien n’est inhabituel si ce n’est la visite nocturne de la vieille dame. Il ne sait pas encore que, de là, tout va déraper et devenir de plus en plus étrange, inquiétant et choquant.

Eltonsbrody est un roman « gothique » de Edgar Mittel-holzer. Une grande maison à l’écart, sur une colline dominant des villages de cahutes. Un cimetière non loin, où gît notamment le défunt mari de Mrs Scaife – à la tombe duquel elle voue un culte ; clairement, la veuve vit confite dans le souvenir omniprésent de son cher décédé. Elle est, en revanche, en froid avec son fils Mitchell et sa bru, et n’aime, de sa famille, que son petit-fils Grégory, que Mitchell lui amène de temps en temps. Son seul entourage est constitué de cinq domestiques aux tâches variées, tous Noirs – comme feu Mr Scaife – alors qu’elle-même est Blanche.

À Eltonsbrody, le vent souffle follement. Dans les arbres mais aussi, semble-t-il, à l’intérieur, en courants d’air entêtants. Et il n’y a pas que le vent. Les vieux meubles, les marches d’escalier, les planchers, tout craque. D’étranges odeurs fleurissent. Les ombres jouent des tours aux yeux de Woodsley. Et pourquoi ces trois chambres condamnées à l’étage ? Paranoïa ? Voire. Car plus les jours passent, plus la vieille dame s’avère étrange. Affirmant sans vergogne des choses folles, passant sans cesse de la dignité aimable à la provocation la plus outrancière, elle donne d’elle un spectacle maniaque qui amène à se demander si elle est une folle meurtrière, une folle qui fantasme une malfaisance rêvée, ou une vieille folle qui s’amuse à choquer. Disant toujours trop mais jamais assez, elle se place elle-même dans une posture « cachée en pleine vue » qui rappelle « La Lettre volée » de Poe. Car l’ambiance ici est clairement à Poe, un Poe illustré par Corben.

Au-delà du divertissement, Eltonsbrody est aussi un livre triste sur la malédiction des origines et les inégalités structurelles dans les sociétés coloniales. Derrière la carte postale – nature magnifique, mer traîtresse, couchers de soleil grandioses et poissons grillés –, la réalité est plus sordide. Les pêcheurs pauvres de la Barbade vivent dans de misérables masures. Les champs sont encore de canne à sucre. Les domestiques d’Eltonsbrody – tous Noirs – parlent un créole très basique qui exprime leur absence d’éducation et n’ont que des noms sans Monsieur ni Madame, contrairement à Scaife et Woodsley. Mrs Scaife les aime pourtant, de son surplomb, comme des enfants. Et si feu Mr Scaife était noir, il était médecin et riche, ce qui faisait de son mariage avec la pauvre mais blanche Mrs Scaife un mariage « de haut en bas » et simultanément « de bas en haut » (cf. Bourdieu, Le Bal des célibataires) tant pour l’un que pour l’autre ; double intérêt bien compris qui, pourtant, fit un mariage d’amour. Mais de ce mariage naquit Mitchell, que sa mère n’aima jamais car il avait pris le côté noiraud de son père (comme Mittelholzer lui-même, issu aussi d’un couple mixte et qui en souffrit sa vie durant) et que, cerise sur le gâteau, il épousa une Portugaise créole. Et ici, dans ce malheur de Mitchell qui fait écho à celui de son auteur, c’est à Lovecraft qu’on pense. À la hiérarchie raciale de l’époque, à la vision racialiste d’un monde qui différenciait les droits selon d’obscures divagations biologisantes, et à la peur panique de ce sang impur qu’on ne peut dissimuler si on a la peau sombre. D’où, peut-être, dans Eltonsbrody, la quête folle des os et des squelettes qui devraient prouver que les différences ne sont que superficielles, mais qui est aussi une façon d’éliminer ce qui fâche : la couleur de la peau.

Six mois, trois jours

Après la publication en 2018 de Tous les oiseaux du ciel, premier roman de Charlie Jane Anders, couronné par les prix Nebula et Locus, les éditions J’ai Lu proposent au lectorat francophone un recueil de six nouvelles – dont le texte éponyme audit recueil, lauréat du Prix Hugo catégorie novellette. Doug et Judy ont chacun le don de voir l’avenir. Doug ne perçoit qu’un seul futur tandis que Judy est capable de discerner tous les futurs possibles. Le premier n’a pas le choix et, résigné, subit sa vie. La seconde trie et choisit ce qu’elle va vivre. Ils tombent amoureux, mais savent que leur histoire ne durera que six mois et trois jours. Doug le voit et aucun des avenirs que Judy anticipe ne permet d’éviter la rupture… La narration maîtrisée, le traitement émouvant dénué de pathos, l’exploration subtile des relations entre deux personnages que tout oppose et les questionnements sous jacents sur le libre-arbitre et le déterminisme, font de cette novella le récit de référence du présent recueil. Dans « Notre modèle économique ? Le Paradoxe de Fermi », le ton léger contraste avec le propos glaçant autour d’un premier contact fortuit entre extraterrestres écumant les galaxies et humains décimés par un cataclysme écologique. Charlie Jane Anders choisit d’adopter le point de vue de l’étranger, même si ce dernier cache plutôt un alter ego. « Comme neuf » joue avec un objet emblématique du conte : la lampe magique. Marisol, dramaturge en plein doute existentiel, survit à un cataclysme mondial en se réfugiant dans la panic room du manoir dans lequel elle travaille comme femme de ménage. À sa sortie, elle trouve une bouteille contenant un génie prêt à lui exaucer trois vœux et tente de remettre le monde en état. Un récit qui tient grâce aux digressions autour de l’écriture théâtrale et aux ruses déployées par la narratrice afin d’éviter que ses souhaits ne tournent au désastre. « Intestat » se penche sur le transhumanisme en mode nostalgie et cynisme. Lors d’une réunion de famille dans les bois, chacun se demande quelle partie du corps du patriarche modifié il recevra en héritage à la mort prochaine de ce dernier. Malgré une critique sous-jacente de la guerre économique sans merci autour des innovations techno-biologiques, le texte reste très en surface des thématiques abordées. « Cartographie des morts soudaines » aborde voyage temporel et dystopie. L’Empire entrevu offre peu de perspectives pour les gens du commun – la plupart destinés à vivre et à mourir en esclave, et les portes qui permettent de se déplacer dans le temps ne s’ouvrent qu’au moment de morts brutales et inattendues. Un texte qui semble à l’étroit dans ce format court, et tend à frustrer son lecteur. « Trèfle » met en scène l’histoire d’un couple gay qui reçoit, en guise de porte-bonheur, un chat. Pendant neuf ans, comme convenu, tout leur sourit, mais passé ce délai et l’arrivée d’un autre félin, le vent tourne. La magie a toujours un prix ; cette nouvelle de fantasy urbaine l’illustre doublement.

Même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur des attentes, Charlie Jane Anders fait preuve d’audace dans le mélange, parfois improbable, des genres et des thématiques – réjouissant à défaut d’être totalement réussi.

La Fureur de la Terre

« Les Dieux sauvages », série prévue initialement en trois tomes, se transforme, au fil des parutions, en pentalogie. Cinq opus seront donc nécessaires pour dénouer tous les fils d’intrigues et offrir un dénouement satisfaisant aux multiples arcs narratifs ouverts dans les premiers tomes. Wer a détruit le monde parce qu’il ne lui convenait pas, jetant l’opprobre sur une femme et par-delà, sur toutes les femmes. Le clergé, puissant, a instauré des normes patriarcales sévères créant une société dans laquelle les femmes n’ont guère de droits. Mériane avait choisi de vivre en paria, dans les zones instables, contaminées par la magie et dangereuses, pour éviter de se plier aux lois des hommes. Devenue malgré elle Héraut d’un dieu auquel elle ne croit pas, qu’elle n’apprécie pas, elle s’efforce de sauver un monde qui ne mérite peut-être pas de l’être. Elle tente donc d’arrêter la marche sur la Rhovelle de l’implacable Ganner, Prophète d’Aska, entité rivale de Wer, et défend la ville de Loered, protégée par huit murailles concentriques. Quatre sont déjà tombées dans le tome précédent (Le Verrou du Fleuve). Le siège se poursuit, et la situation des assiégés empire. Les réserves de nourriture, touchées par la pourriture, promettent une famine et le morbus, maladie mortelle, fait son apparition. Grâce au savoir de Néhyr, survivante de l’empire d’Asrethia à la longévité mystérieuse, Mériane s’approprie une armure issue des troupes ennemies. Ainsi harnachée, elle insuffle aux défenseurs de la ville l’énergie de se défendre, jour après jour, alors même qu’ils ne peuvent vaincre. L’Église, incapable de soutenir Mériane (une femme ne peut être choisie par Dieu pour incarner sa Parole), s’est prudemment mise en retrait. Seul Maragal, chronète attaché à Loered, l’accompagne de bonne grâce, bien décidé à écrire sa légende. En parallèle, le prince Erwel tente d’obtenir de précieux renforts des provinces voisines réticentes pendant que les jeux d’alliances politiques pour la conquête du trône se poursuivent loin du champ de bataille.

Comme dans les tomes précédents, Lionel Davoust multiplie les points de vue. Le lecteur peut ainsi appréhender sous des angles différents les évènements marquants, anticiper les révélations et comprendre, bien avant les personnages, que les dieux n’en sont pas et que la magie n’est en réalité qu’une technologie ancienne et oubliée, que même les enfants d’Aska peinent à maîtriser. La fureur se retrouve des deux côtés de la ligne de front. Mériane se transforme peu à peu en machine de guerre. Elle lutte pour sauver un peuple tout en tentant de ne pas perdre son humanité sous l’emprise d’une armure aspirant son énergie vitale. Idéaliste, elle se refuse pourtant à sacrifier les plus faibles comme Wer le lui conseille. A contrario, Ganner, dénué de ces préventions, se révèle prêt à tout pour atteindre ses objectifs. La maîtrise narrative de Lionel Davoust impressionne et invite à revenir arpenter le monde d’Évanégyre aux côtés de Mériane.

La Fille dans la tour

La Fille dans la tour , deuxième tome d’une trilogie commencée avec L’Ours et le rossignol (critique in Bifrost 94), revisite les contes russes dans un décor médiéval. Il en est sa suite directe. Si vous n’avez pas lu le premier opus, passez d’emblée à la critique suivante.

Après la mort de son père et de sa belle-mère, Vassilissa ne peut revenir dans son village natal où on la croit sorcière. Peu d’alternatives s’offrent à celles qui veulent être libres. Pour les jeunes filles de l’époque, la vie de femme se résume à rejoindre un couvent ou vivre dans le mariage – arrangé le plus souvent – et assurer une descendance à leur époux. Dans les deux cas, elles finissent cloitrées, prisonnières et sans libre-arbitre. Parce qu’elle perçoit la magie, qu’elle parle aux animaux et qu’elle semble liée à Morozko, le puissant et dangereux Roi de l’Hiver, Vassilissa choisit une autre voie. Déguisée en garçon, elle décide de voyager pour découvrir le monde. Elle pense pouvoir vivre libre, même si le prix à payer ne peut être qu’élevé. D’autant qu’une troupe de brigands sillonne la campagne et attaque des villages reculés, enlevant les jeunes filles en ne laissant derrière elle d’autres traces que la fumée des incendies. Le grand-prince Dimitri Ivanovitch, accompagné de Sasha, le frère de Vassilissa entré dans les ordres, se lance à la poursuite de ces pillards. Leur expédition croise la route de celle qui se fait appeler Vassia, diminutif de Vassili tout comme de Vassilissa….

L’Ours et le rossignol narrait la jeunesse de Vassilissa et souffrait d’un manque de rythme dans son premier tiers. La Fille dans la tour déroule son récit sur un laps de temps plus court parsemé de temps forts et la tension, palpable, ne faiblit jamais. Expéditions armées et combats façonnent peu à peu l’évolution de Vassilissa. Naïve, elle n’anticipe pas les pièges de la vie de cour et réagit en fonctions de ses convictions et de son sens de la justice. Si son passage à l’âge adulte signe la fin de ses rêves d’enfant, elle continue pourtant à se bercer d’illusions. Sous une identité masculine, elle peut chevaucher Soloveï, son cheval magique, se battre, gagner le surnom de Vassili le Brave et recevoir les honneurs. Elle n’est cependant qu’une femme dans un monde qui les entrave en permanence, et la réalité se rappellera à elle de la manière la plus brutale qui soit.

Katherine Arden mêle avec aisance personnages historiques, contes et folklore traditionnel, pour composer une Russie fictive aussi enchanteresse que cruelle. Avec La Fille dans la tour, elle signe un roman âpre et émouvant, à la narration parfaitement maîtrisée et propre à faire naître de fortes attentes en ce qui concerne le dernier volet, The Winter of the Witch. Si les deux premiers livres de la « Trilogie d’une nuit d’hiver » peuvent se lire indépendamment, ils restent étroitement liés et s’enrichissent mutuellement. Mieux vaut les aborder dans l’ordre de leur parution.

La transparence selon Irina

Dans la France imaginée par Benjamin Fogel, l’Internet a été remplacé par le Réseau en 2027. Toutes les informations autrefois privées sont alors devenues publiques. Plus d’anonymat en ligne : les données bancaires, juridiques, scolaires, médicales sont ouvertes à tous. La vie de chacun s’étale devant les yeux de tous. Chaque habitant se voit attribuer un coefficient, sorte de note, reflet de son adaptation aux normes de la société. Chacun vit dans un logement « intelligent », économe en énergie. Chacun se voit proposer des partenaires correspondant à son caractère et à ses goûts. Bref, une vie guidée par les machines et le plus grand nombre. Bien entendu, certains répugnent à cette transparence, refusant d’employer dans la vie de tous les jours (la Real Life) le même nom que sur le Réseau. Ce sont les Nonymes, acceptés par la société mais regardés de travers par les Rienacalistes. Ainsi, en dépit de quelques tensions, les choses fonctionnent néanmoins sans accroc notable. Jusqu’a-lors… Car des individus œuvrent pour « li-bérer le peuple de cette tyrannie ». Quitte à recourir à la violence…

Le/la narrateur/narratrice (il/elle n’a pas de genre défini), Camille, est très actif/ve en ligne, suivant Irina, l’une des femmes les plus influentes du Réseau. Cette dernière est présente sur tous les sujets de discussion à la mode, donne un avis argumenté et tranché sur tout et n’hésite pas à détruire ses adversaires. Une personne très clivante et très puissante donc. Mais aussi fort mystérieuse. Or, peu à peu, Camille va vouloir découvrir la véritable personnalité de son modèle. Et cela va la mener très loin, en pleine révolution.

Le thème est indubitablement intéressant : la place des réseaux sociaux dans nos vies, poussée à l’extrême, jusqu’à la transparence ultime, la fin de toute vie privée. Une noble ambition que celle de Benjamin Fogel, en somme : faire réfléchir son lecteur à cet avenir possible, cet envahissement de la sphère privée par le regard des autres, pour le meilleur ou pour le pire. Sauf que l’auteur semble ici avoir hésité entre plusieurs genres littéraires. Récit policier, tout d’abord, avec des morts, des enquêtes plus ou moins officieuses, des mensonges, des trahisons. Bref, tous les codes du roman noir à suspens, mâtiné d’une petite dose de thriller. Mais le rythme est lent, haché, surtout au début, quand Fogel met en place la situation, les personnages et – surtout – le décor. L’utilisation de notes de bas de page, pas excessive mais présente, confère au texte une dimension documentaire. Comme si le romancier tentait de nous en dire le plus possible sans vouloir interrompre son récit, mais sans vouloir non plus abandonner un pan du monde qu’il a construit. Parfois, il a su intégrer ces renseignements à même son récit, parfois il a eu recours à ce procédé des notes un peu maladroit. À cela s’ajoute l’aspect pamphlétaire de La Transparence selon Irina. Rien de manichéen : Fogel propose des arguments validant des thèses opposées, donne le choix. Il ne force pas vraiment la main, mais propose au contraire des réflexions, des pistes pour nourrir un avis personnel. Cependant ces passages, proches de l’essai, lourds de références à certains penseurs (Foucault, Derrida…), participent de ce mélange des genres et obligent le lecteur à la patience et l’indulgence.

Car ce roman mérite de passer outre ces maladresses de construction. Le propos de Benjamin Fogel est suffisamment actuel et réfléchi pour mériter l’effort. D’autant que la dernière partie, bien qu’en germe dès le début du roman, et n’apportant donc pas une surprise phénoménale, est amenée de manière satisfaisante et offre des réponses solides. Reste un texte transgenre (n’est-il pas publié dans une collection réservée aux polars, alors que c’est aussi un récit d’anticipation ?), donc, et en définitive plus que recommandable.

Replis

Fin du XXIe siècle ; la planète ne va pas fort. Les Terres Brûlantes, vaste contagion dont on ne sait rien, dévastent des régions entières. Impossible, dorénavant, de vivre hors des cités de façon acceptable. Quoique… L’air dans ces villes est hautement pollué : chaque citoyen doit porter un respirateur quand il sort de chez lui. Et bien sûr les capsules d’oxypur sont ration-nées. Malgré cela, les places y sont chères et les bidonvilles fleurissent en périphérie, lieux de toutes les détresses où le plus fort fait la loi. Pour couronner le tout, les États se sont repliés sur eux-mêmes : chacun pour soi.

Afin que les gouvernants manipulent leurs populations à loisir, les services de propagandes réalisent des films au montage d’une redoutable efficacité, déformant la réalité selon les commandes de la hiérarchie. Le narrateur, Daniel Sagnes, est un monteur hors pair ; ses vidéos sont impeccables. Ce professionnel sait laisser de côté ses doutes, ses dégoûts. Il vit sa routine, sans passion excessive, sans excès déstabilisant. Mais un jour, le voilà contraint d’accueillir son père en lui. Car dans cette société, on a découvert un moyen de transférer la personnalité d’un parent proche, peu avant son décès prévu, dans l’esprit de son descendant le plus compatible. Tous deux partagent alors le même corps. Or, le père de Daniel n’est pas n’importe qui : c’est l’inventeur de cette technique, capitale pour les dirigeants et les oligarques bien établis. Pas question de laisser disparaître l’homme capable de leur assurer l’immortalité. Cependant, le narrateur déteste son père, type méprisable qui ne s’est jamais occupé de son fils. Le voilà donc obligé de fuir. Loin de la ville et de son confort.

C’est l’occasion pour Emmanuel Quentin de nous offrir une vue d’ensemble de ce monde détruit, refermé sur lui-même, esclave de quelques vieux richards, égoïstes et pitoyables. Monde glaçant car bien proche d’un futur possible pour le nôtre : des populations orientées, guidées par une propagande adepte des infox – thème dans l’air du temps et rebattu depuis des années par nos chers auteurs de SF. Mais si Frederick Pohl et C.M. Kornbuth s’offraient les publicitaires et leur influence grandissante dans Planète à gogos (en 1953, déjà !), Emmanuel Quentin est bien ancré dans le présent : Donald Trump et les oligarques russes sont passés par là. Il faut convaincre, non d’acheter, mais d’accepter la réalité proposée, le récit imposé. On est bien plus près du Drone Land de Tom Hillenbrand. Un autre reflet de notre quotidien se retrouve dans ce récit : les pays refermés sur leurs certitudes, effrayés par l’autre, convaincus que la survie passe par l’égoïsme plutôt que l’échange et la ré-flexion commune. Des groupements humains livrés à leurs pulsions et à leur animalité. Pas tout à fait du post-apocalyptique, mais on retrouve dans Replis certains éléments propres au genre. Enfin, plus centré sur l’individu lui-même, le lien avec la famille est ici capital. Est-on prêt à se sacrifier pour sa famille ? De nos jours, les enfants n’accueillent plus que rarement chez eux leurs parents, même quand la seule alternative est l’une de ces maisons de retraites, ces EHPAD tant décriées. L’heure n’est plus à la cellule familiale élargie où se côtoient plusieurs générations. L’alternative imaginée dans ce roman est radicale et effrayante : recevoir la personnalité de son géniteur ou de sa génitrice dans sa tête, partager intimement des pensées, former un être double. Qui serait prêt à cela ? Dans quel but ?

Replis est avant tout un thriller, une course pour la survie, rythmée et variée. On peut lui reprocher de renforcer l’idée selon laquelle tout est complot. Mais c’est surtout un récit vif, intelligent et propre à inciter à la réflexion. Une découverte, en somme.

Réjouissez-vous

Le 19 mai, à 14h19, dans la ville canadienne de Victoria, une soucoupe volante (« comme le dessous d’une assiette, une assiette en porcelaine ») apparaît dans le ciel, en plein jour, juste le temps d’enlever une femme. Ainsi disparaît Samantha August, autrice de science-fiction… Et puis plus rien. Pas d’attaque, aucune tentative de rencontre avec qui que ce soit. Rien. Cependant, peu de temps après, des champs de force apparaissent sur la planète entière. On comprend vite leur rôle : mettre en sécurité les ressources de la Terre, protéger la flore, la faune et les humains de leur prédateur le plus dangereux, l’homme. Impossible pour le soldat de tuer son ennemi ; impossible pour le mari de battre sa femme ; impossible pour un pays d’envahir son voisin. Les armes sont inopérantes, fusils comme couteaux, missiles comme huile bouillante. Les extraterrestres semblent vouloir faire le bien de la Terre malgré leurs habitants les plus violents, malgré leurs dirigeants les plus belliqueux. Comment l’espèce humaine va-t-elle réagir devant cette agression pacifique ? Va-t-elle parvenir à se trouver un but et à survivre ? Et quid de Samantha August ?

Abandonnant les univers de fantasy où il a bâti une œuvre déjà conséquente (le « Livre des Martyrs », actuellement en cours de publication aux éditions Leha), Steven Erikson aborde la SF le temps d’un roman et nous offre un message de paix et d’espoir, une ligne à suivre pour éviter le mur vers lequel fonce l’humanité. Enfin, sans doute était-ce le but initial. Sauf qu’on se retrouve très vite ici avec ce qui ressemble à une discussion de fin de soirée alcoolisée – un truc long et décousu. Et pas les plus sympas, les soirées, celles où on refait le monde avec exaltation… Non non. Plutôt celles où fleurissent les règlements de compte envers ceux que l’on n’aime pas (et Steven Erikson nourrit une détestation assez virulente envers pas mal de monde) et les distributions de bons points à ceux qu’on aime (Robert J. Sawyer, surtout).

Pourtant, le début du récit est encourageant : un rythme rapide, des questions stimulantes. Serions-nous en présence d’un roman capable de renouveler le plus éculé des tropes de la SF ? Hélas, trois fois hélas ! Si Réjouissez-vous, dans le cadre de la thématique du « premier contact », prend bel et bien le contre-pied de la littérature anti-aliens, il bascule de l’autre côté du spectre sans aucune mesure : la gente soldatesque n’est qu’un ramassis de débiles ; les Américains, des abrutis dénués d’’humanité ; quant à leur président, c’est bien simple, à côté, Trump, fait figure de Nobel en puissance. Sérieux, pareille caricature, fallait oser. Peut-être faut-il y voir le complexe du petit Canadien face à son voisin du sud envahissant ? N’empêche que le résultat s’avère totalement contre-productif. Celui qui ne partage pas les opinions d’Erikson sortira le jerrican d’essence (extraite de sable bitumineux) pour allumer son barbecue avec ce bouquin. Quant au convaincu, devant tant de mauvaise foi, une absence totale de modération, une telle quantité de « vérités » assénées telles des paroles d’évangile, pas sûr non plus qu’il arrive indemne au bout du pensum.

Bref, à moins que l’idée de confronter votre zénitude à une déblatération tantôt assommante, tantôt urticante, vous intéresse… « fuyez, pauvres fous ! »

Pardon, s’il te plaît, merci

Avec la parution de Pardon, s’il te plaît, merci, les forges de Vulcain continuent leur travail de découverte de l’auteur américain Charles Yu. Ce deuxième recueil de nouvelles, après l’enthousiasmant Super-héros de troisième division (cf. Bifrost n° 92) paraît donc sept ans après sa version originale. Treize textes, de taille et d’intérêt, comme de bien entendu, inégaux. Le titre correspond à la division du recueil en trois parties : « Pardon », « S’il te plaît » et « Merci ». Et aussi à une nouvelle éponyme, unique texte d’une dernière partie, en forme de conclusion : « Toutes les réponses sus-mentionnées ».

« Pardon » commence par le poignant « Pack de solitude standard », où l’on vit le quotidien d’un employé. Sa société offre la paix à ceux qui en ont les moyens : vous ne voulez pas souffrir lors d’un enterrement ? Il vous en coûtera entre 500 et 2000 dollars en moyenne. Mais on peut aussi s’éviter la douleur pour une dévitalisation ou une migraine. Et alors, la souffrance est transférée à l’opérateur : le client en est libéré pendant une durée déterminée d’avance. Quant au narrateur, lui, il prend de plein fouet le malheur, la détresse des clients. Et ce, à longueur de journée. Combien de temps peut-on tenir à ce rythme ? Et quelle vie peut-on construire sans ces conditions ? La réponse n’est pas d’un grand optimisme. À l’image de la tonalité générale de cet ouvrage, qui oscille entre une certaine dérision et des interrogations existentielles. « Inventaire », longue nouvelle très aérée pour ce qui est de la mise en page, est à ce titre exemplaire. Le narrateur n’est qu’une longue suite d’interrogations, car tous les matins, sa vie semble différente. Seul ou accompagné d’une épouse  ? Dans la vie de tous les jours ou dans un océan rouge ? Serait-il le rat de laboratoire de Charles Yu ? Ne serait-il qu’un personnage sans cesse projeté dans un univers différent ? Mise en abîme, donc. Pas très originale, mais sympathique. Tout comme est sympathique la « Note à moi-même » où plusieurs « moi », tirés du multivers, tentent de dialoguer entre eux. Enfin, « Adulte contemporain » joue encore des apparences : les personnages peuvent s’acheter des vies, selon leurs moyens, comme on achète un appartement. Mais en plus complet : la bande-son est com-prise, tout comme les coupures publicitaires. Intrigant, certes, mais tout cela ne casse finalement pas trois pattes à un canard.

Il en va de même pour les nouvelles inspirées par les jeux vidéo : une zombie débarque en plein grand magasin et perturbe, à peine, le quotidien de certains vendeurs dans « Jeu de tir à la première personne ». Distrayant. Tout comme « Le Héros subit des dégâts considérables » , où le narrateur est un personnage de jeu, leader contesté de son groupe. Beaucoup de clins d’œil aux joueurs (les poulets rôtis, symboles de puissance retrouvée ; les classes de héros), quelques trouvailles, mais pas de quoi fouetter un chat, encore.

Pardon, s’il te plaît, merci reste bien en deçà de Super-héros de troisième division. Charles Yu semble se complaire dans une vision post-adolescente (après tout, il n’avait pas atteint la trentaine lors de sa rédaction) nourrie de jeux vidéo et d’interrogations sur la réalité du monde qui nous entoure, la vie en général, le couple, la famille. Souhaitons-lui de trouver les réponses qui lui permettront de nous offrir à nouveau des textes originaux et surprenants, plutôt qu’un recueil lu sans déplaisir mais vite oublié.

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