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Les Hommes frénétiques

En 1968 (La nuit des temps) et en 1943 ( Ravage), René Barjavel racontait l’histoire de civilisations qui – malgré leur toute puissante maîtrise de la nature et de sources d’énergie aussi gratuites qu’illimitées – succombaient à l’ hybris et s’effondraient dans le chaos d’une guerre terrifiante. Le premier avait été écrit dans un contexte menaçant, celui de l’équilibre de la terreur vieux de près de vingt ans ; le second l’avait été alors même que l’Europe râlait sous la botte nazie : si l’on peut comprendre comment le contexte historique a conduit Barjavel à imaginer le passé déchirant de La nuit des temps et l’atroce futur de Ravage, il est plus difficile de concevoir comment Ernest Pérochon a pu – en 1925 ! – imaginer les derniers jours de l’humanité telle que nous la connaissons. Le schéma qu’offre Les hommes frénétiques est en effet si proche de ceux des deux romans cités plus haut que l’on ne remet pas en question le sous-titre qui figure sur la quatrième de couverture de cette édition : «  le livre majeur d’anticipation qui a inspiré Barjavel », celui-ci ayant de toute évidence lu, compris et apprécié l’œuvre de Pérochon.

Les hommes frénétiques dépeint une civilisation du futur lointain qui est elle-même issue des ruines de la nôtre : Harrisson et Lygie – tous deux physiciens – sont les ultimes produits d’une culture née plusieurs siècles auparavant dans le chaos d’une guerre d’idéologies, de nations et de couleurs de peau. Ce conflit que Pérochon prévoit est censé ponctuer notre propre avenir et il est intéressant de le voir caractérisé par l’usage d’armes de destruction massive – biologiques et peut-être aussi nucléaires – vingt ans avant Hiroshima et Nagasaki : la civilisation désunie de «  l’ère chrétienne » ne s’en relève pas, ouvrant une ère nouvelle qualifiée d’universelle, fondée sur la coopération internationale et le repeuplement de la planète selon les lignes imaginaires que sont les méridiens et les parallèles.

Si chaque nouveau siècle apporte son lot de succès, la situation quand l’histoire commence est plus incertaine que jamais : si Harrisson et Lygie sont sur le point de réaliser une découverte fondamentale et de mettre la clé des secrets de la nature dans la main de l’espèce humaine, celle-ci n’est pas adulte et le goût de certains de ses représentants pour le superflu, l’illusoire et le futile n’est jamais que le signe des dangers à venir. Cette brillante culture est en effet condamnée : déchirée d’abord par des tensions d’ordre politique, elle redécouvre assez vite l’opposition idéologique, la partition en nations antagonistes et in fine la guerre à outrance, quitte à mettre au service de celle-ci le savoir acquis sans sagesse. Dans son récit d’une véritable guerre d’extermination, Pérochon semble faire le procès d’une espèce humaine qui renonce à sa propre conscience : les coups que se portent les ennemis ne sont jamais mesurés – mais peuvent-ils l’être alors que le conflit s’ouvre pour des raisons idéologiques et religieuses périmées depuis des millénaires ?

Cette peinture d’une humanité condamnée à sombrer par cycles dans la barbarie est en réalité prévisible dès les premiers développements de l’intrigue, la civilisation universelle restant stratifiée : les propriétaires terriens et les classes aisées en général s’installent le long des méridiens alors que les travailleurs fonctionnaires le font le long des parallèles. La mise à disposition d’une science permettant de redéfinir les lois de la nature, et la source infinie d’énergie à la disposition des combattants, garantissent le caractère implacable de la sentence. Pérochon n’est pourtant pas tout à fait pessimiste : la civilisation universelle est certes condamnée, mais la Terre ne l’est pas, et l’humanité ne l’est pas non plus même si tout devra être réinventé… de l’alliance avec l’animal domestique à la pensée abstraite elle-même !

C’est donc une pièce intéressante que le lecteur curieux pourra découvrir ici : un roman bientôt centenaire qui semble – jusqu’à preuve du contraire – difficile à qualifier de rétrofuturiste… Bravo !

Blues pour Irontown

Exception faite d’une longue nouvelle dans Bifrost en 2010, voilà 16 ans qu’on était sans nouvelles de John Varley. Les derniers romans de l’écrivain, notamment sa série de pastiches des juveniles de Robert Heinlein, ne semblent pas avoir su séduire les éditeurs français, et il aura donc fallu attendre qu’il revienne à son cycle des « Huit Mondes » pour le relire enfin sous nos latitudes.

Retour donc dans cet univers devenu familier au fil des décennies — sa création remonte aux années 1970 —, un futur dans lequel l’humanité a colonisé le système solaire tout en ayant définitivement renoncé à la Terre, conquise par des aliens peu amènes. Précisons d’emblée qu’il n’est nul besoin d’avoir lu les précédents textes du cycle pour apprécier Blues pour Irontown à sa juste mesure, quand bien même il reprend et prolonge certains fils de l’intrigue de Gens de la Lune. Le roman se présente à première vue comme un pastiche de roman noir. Christopher Bach est un ancien flic devenu détective privé dont l’associé est un chien, Sherlock, un saint-hubert à l’intelligence boostée par des implants. L’arrivée dans son bureau d’une inconnue portant talons hauts, chapeau et voilette, va l’amener à enquêter dans les lieux les moins fréquentables de Luna, et surtout réveiller en lui les souvenirs les plus douloureux de son passé.

Hormis dans le chapitre d’introduction, John Varley ne force jamais le trait parodique de son récit. Les références sont présentes, mais elles apparaissent avant tout pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire une protection que s’est forgée son héros, un monde fictif et confortable dans lequel il a pu se reconstruire après un épisode particulièrement traumatisant. L’enquête elle-même n’est guère plus qu’un jeu de piste devant le conduire in fine en un lieu précis et lui permettre de solder une fois pour toute les comptes avec son passé.

Relativement court, Blues pour Irontown n’a pas la prolixité de ses prédécesseurs, et par là même n’a pas le temps de décrire toute l’exubérance de la société dans laquelle il se situe. Varley choisit de se focaliser sur la relation qui unit Chris et Sherlock, et ce qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’histoire d’amour entre un homme et son chien. Et cela fonctionne d’autant mieux qu’il leur confie la parole à tour de rôle, chacun racontant cette enquête de son propre point de vue. Force est de constater qu’il est particulièrement difficile de résister aux charmes de la narration de Sherlock, où il est beaucoup question d’odeurs, de fidélité, de Snacks de Toutou, saveur bacon, de Ouah, Médor ! et de reniflage de croupions. Cette partie du récit fonctionne d’autant mieux que le romancier ne cède jamais à l’anthropomorphisme, mais tente au contraire de rendre le propos de cet animal surdoué dans toute sa singularité.

Moins ambitieux que Gens de la Lune ou Le Système Valentine, Blues pour Irontown est un roman éminemment sympathique, aux personnages attachants et au cadre dont on ne se lasse tellement pas qu’on espère y voir revenir Varley dans les plus brefs délais. Un petit bonheur de lecture des plus précieux.

Le Serpent Ourobouros T2

Une injustice en même temps qu’une bizarrerie est réparée : avec ce deuxième volume, Le Serpent Ouroboros, grand classique de la fantasy anglaise, à l’influence sans pareille, est enfin disponible en français, presque cent ans après sa publication originale.

La guerre fait rage sur Mercure, qui oppose la Sorcerie en force à la Démonie faiblissante — ceci d’autant plus que Juss, roi de Démonie, et son camarade Brandoch Daha, se sont absentés de leur patrie, engagés dans la quête épique qui doit leur permettre de retrouver Goldry Bluszco victime des maléfices du roi Goricé ; un long abandon qui laisse la Démonie en proie aux assauts des Sorciers ! Et ils ne manquent pas d’y porter bientôt la bataille.

Cependant, les principaux généraux de Sorcerie, les Coronde, Corsus, Corinius, aussi brillants soient-ils, tendent à succomber à la soif de pouvoir et s’avèrent plus des rivaux qu’autre chose — et dans l’ombre, les dames ont leur mot à dire dans ces luttes d’influence. La Démonie ploie, mais jamais totalement, et ce volume 2 abonde en hauts faits d’armes dans les deux camps — et donc en scènes de bataille portées par un souffle magistral.

On s’en doute, Juss et Brandoch Daha finiront bien par revenir, et il s’agira alors de porter le combat ailleurs… jusqu’au complet retournement de situation, qui est le total accomplissement d’un cycle — le serpent, après tout, mord sa propre queue.

Sans surprise, cet opus est affecté des mêmes défauts qui affligeaient le premier — à commencer par un world-building passablement incohérent, qui ressort aussi bien des noms propres acrobatiques que d’emprunts aux cultures terrestres (éthique des sagas, corpus mythologique grec, vers élisabéthains), mais aussi le sentiment d’un roman largement improvisé, qui se traduit dans le récit par des ellipses et des ruptures de ton brutales.

Ce second tome fait aussi ressortir certains défauts qui lui sont davantage propres, ou, plus exactement, qui se montrent plus préjudiciables ici que dans le premier volume — concernant la caractérisation des personnages, notamment : en dehors de quelques traits saillants, on tend à confondre les généraux de Sorcerie, quand, pris avec le recul, leurs faits et gestes devraient bien davantage les distinguer. Quant aux Démons, s’ils s’en sortent peut-être un peu mieux, seul le seigneur Gro, comme dans le premier tome, parvient vraiment à concilier charisme et profondeur en dépit — ou en raison — de son inconstance caractéristique : il demeure un fourbe qui suscite la compassion, un traître, oui, mais emporté par une pulsion d’échec qui le porte toujours à rallier ceux qui sont en difficulté ; homme d’esprit davantage que d’épée, il tranche sur les brutes en armur en introduisant dans le récit une perturbation aléatoire aux puissants arômes d’absurde plus qu’adéquats.

Mais qu’importe ces défauts : Le Serpent Ouroboros, décidément, est rétif à la raison et parle au cœur. Sa puissance épique et visionnaire demeure inégalée, et si le lecteur est conscient d’innombrables travers, il succombe volontiers à l’emballement des batailles comme à la précieuse saveur de dialogues délicieusement archaïques. Ainsi, au terme du roman, se voit-il récompensé par l’auteur de la manière la plus lucide et profonde qui soit : sous son vernis de pure ironie, on n’en acquiert que davantage la conviction d’avoir lu un immense chef-d’œuvre de la fantasy. Il était temps, pour le moins…

Luke Skywalker : légendes

Ken Liu qui écrit un roman « Star Wars » ? Pourquoi pas ! Les mauvaises langues persifleront peut-être, mais quand l’auteur avance que cela revient à réaliser un rêve de gosse, tant il se sent « chez lui » dans cet univers, on avouera que plus d’un lecteur peut partager ce ressenti.

Maintenant, Luke Skywalker : légendes est d’abord un roman « Star Wars », et ensuite seulement, et éventuellement, un roman de Ken Liu ; et lire ce bouquin de licence au ton passablement « jeunesse » au seul motif qu’il en est l’auteur ne serait probablement pas une très bonne idée. Toutefois, on appréciera comment l’auteur a rempli son contrat, mais d’une manière un peu inattendue — qui ne parlera pas forcément aux fans hardcore de la saga, qui savent ce que doit être un bon roman « Star Wars » (celui-ci n’a pas toujours été accueilli comme tel…). Car Ken Liu livre une sorte de fix-up non dénué d’humour, où l’action est au second plan.

Le roman s’inscrit dans une série accompagnant la nouvelle trilogie, et revient sur Luke Skywalker avant Les Derniers Jedi. Le héros est devenu une figure mythique — l’objet de bien des histoires, légendes, rumeurs, calomnies… À bord d’un vaisseau cargo, de jeunes mousses avec des étoiles plein les yeux se racontent des histoires pour passer le temps ; un thème imprévu se dégage, et six récits seront consacrés au chevalier Jedi.

Des histoires très différentes : dans la première, Skywalker est un imposteur et l’Étoile de la Mort n’a jamais existé ; ensuite, nous avons droit à une figure christique qui pousse dans ses derniers retranchements la compassion pour ses ennemis ; puis c’est un mystique apprenti curieux des sagesses exotiques ; après quoi c’est un homme prêt à risquer sa vie pour des droïdes ; ensuite un imbécile charismatique, qui vole la vedette au vrai héros des premières scènes du Retour du Jedi ; enfin, un pilote curieux qui croit possible de concilier sa mystique et le savoir scientifique — en prenant une savante en stop.

La première de ces histoires, délire con-spirationniste dont on rit jaune, fonctionne comme un avertissement : ces récits ne sont pas nécessairement vrais, ce sont des légendes, parfois incompatibles, et les narrateurs ne sont pas fiables : chacun a son Luke Skywalker — et c’est ainsi que chacun peut être Luke Skywalker : d’une certaine manière, c’est à cela que servent les héros.

Cet ensemble à la façon des Contes de Canterbury est inégal — outre que les interludes sont un peu faibles. Deux « légendes », celles qui cassent le mythe, sont très drôles, parfois un tantinet limite, mais leur caractère inattendu plaide en leur faveur. Les deux récits où la Force est centrale pâtissent un peu de la lourdeur mystique associée, mais Ken Liu s’en sort bien en créant des écologies intéressantes (dont la première fait penser à « Terremer »). Les deux histoires restantes sont plus anecdotiques, et pèchent un peu côté motivation — leur valeur réside dans leurs narrateurs originaux : un officier impérial et un droïde.

Mais l’idée de ces récits enchâssés est pertinente, et le roman assez inventif — même quand il brode sur des scènes fameuses — et divertissant. Mission accomplie, donc, et si Luke Skywalker : légendes n’intègrera pas la liste des chefs-d’œuvre de Ken Liu, il pourra satisfaire des amateurs de « Star Wars » disposés à envisager leur univers adoré d’une manière un peu différente, et pourtant adéquate.

Feu et Sang T1

Comme l’avait très élégamment formulé son confrère Neil Gaiman, « George R.R. Martin is not your bitch. » Il peut bien prendre son temps pour publier la suite du « Trône de Fer » ; et il peut aussi s’amuser avec cet univers pour en dériver des livres d’un autre ordre.

Ce qu’est Feu et sang — un fort volume, forcément coupé en deux par Pygmalion (il faudra attendre mai pour la deuxième partie…), et qui s’inscrit dans l’univers du « Trône… » sans en être la suite tant attendue. L’auteur préfère nous narrer, sur le mode de la chronique historique, les 300 ans qui ont précédé le commencement de sa fameuse saga, trois siècles qui correspondent au règne de la dynastie Targaryen sur les Sept Couronnes de Westeros.

Document de travail ou préquelle, peu importe : on est tout de même très tenté d’y voir l’équivalent martinien du Silmarillion de Tolkien. À ceci près que comme souvent, cette analogie, séduisante de prime abord, s’avère vite assez peu fondée — il n’y a rien ici de l’esprit très épique et mythologique de la saga du Premier Âge, qui est le cœur du « légendaire » tolkiénien, et dont les romans de hobbits, plus célèbres, ne sont en définitive qu’une excroissance. Et c’est bien naturel : l’entreprise de Martin ne remonte pas aux sources les plus lointaines de son univers, juste à celles qui fondent directement sa série dans un passé proche ; les archaïsmes ne sont pas de mise, et la chronique historique adopte un ton en définitive proche de celui des romans. À vrai dire, c’est là même que se situe sans doute sa limite : Feu et sang ne donne guère l’illusion d’être écrit par un archimestre, sans être tout à fait un véritable roman non plus — il est un peu le cul entre deux chaises, disons.

Par chance, cela ne suffit pas à en diminuer l’intérêt — et le livre se dévore… La Conquête de Westeros par Aegon est plus ou moins expédiée — les dragons, ça aide. L’idée étant qu’en fait, si conquérir est « facile », régner s’avère autrement plus difficile — même pour des monarques aussi avisés que le roi Jaehaerys et sa « bonne reine » Alysanne ; alors, quand le pouvoir échoit à des brutes cruelles ou à de faibles imbéciles… Or il n’en manque pas, à Westeros, dans les rangs des Targaryen comme dans ceux de leurs ennemis.

Dès lors, même avec davantage de dragons, on retrouve dans Feu et sang les intrigues complexes, où la haute politique se mêle sans cesse avec la basse, qui ont fait la renommée du « Trône de Fer », et tout ce qui va avec — les mauvaises langues diraient « du sexe et du sang », avec un goût prononcé pour l’inceste, mais on ne s’en plaindra pas : la matière est bien amenée, et fonde effectivement certains thèmes majeurs de la série, comme les querelles entre le Roi et la Foi… et au sein de la famille régnante (abondante, avec une généalogie tordue). Les difficultés comme les gloires des Targaryen sonnent généralement juste, et on est tenté, comme l’auteur lui-même l’admettait volontiers, parlant plus généralement du « Trône de Fer », d’y chercher des emprunts, ou des allusions, aux « Rois maudits » de Maurice Druon — entre autres. Mais avec les pendules remises à l’heure ? S’agissant notamment du rôle des femmes dans cette complexe histoire : les rois occupent peut-être le devant de la scène, mais reines et princesses, ladys et septas, d’autres au pouvoir moins « légitime » parfois, comptent au moins autant sinon plus que les brutes en armure aimant à manier l’épée.

Une réussite — pas sans défauts, mais un livre qu’on dévore de toute façon. Dont on salive à l’avance du festin que pourrait être la suite…

Le Tropique des serpents

[Critique portant sur Le Tropique des serpents, Le Voyage du basilic, Le Labyrinthe des gardiens et Le Sanctuaire ailé.]

Les tomes 2 à 5 des « Mémoires, par lady Trent » reprennent le même schéma que le roman inaugural (la répétitivité étant le principal problème du cycle) : l’héroïne a quelques années de plus, un enfant ou un nouveau mari, elle a gagné en indépendance (dans le tome 1, elle suit son premier époux, ne lui servant que de secrétaire et dessinatrice, dans les tomes 1 à 4, elle est dépendante des mécènes ou de l’armée ; dès le tome 2, c’est une vraie naturaliste, et dans le 5, elle est assez riche pour se passer de mécénat), se rend dans un pays exotique pour y étudier de nouvelles espèces de dragons (équivalent de l’Afrique dans le tome 2, du Mexique et de la Polynésie dans le 3, de l’Arabie et de l’Égypte dans le 4, de l’Himalaya dans le 5), fait des découvertes sur l’antique et mystérieuse civilisation Draconien-ne, perturbe la politique extérieure de son royaume, et surtout est en lutte contre les convenances de ce der-nier, ou bien de la contrée dans laquelle elle se rend (particulièrement dans les tomes 2 et 4). Seul le 5e volet déroge vaguement à ce schéma : si le point de départ (une nouvelle espèce à étudier dans un pays lointain et exotique) et d’arrivée (découvertes inédites, géopolitique perturbée) sont les mêmes, les conséquences relèvent cette fois du changement de paradigme global, et le chemin pour arriver au stade final est assez différent (ajoutant une touche fantastique à un univers qui, à part le fait qu’il prend place dans un monde secondaire et comprend des animaux appelés dragons, a tout de notre propre époque victorienne, à peine déguisée). On signalera cependant que la grosse révélation de la seconde moitié du tome 5 peut se deviner dès le tome 1.

On retiendra, malgré cette incontestable répétitivité, que l’univers (et surtout sa géopolitique) s’étoffe beaucoup à partir du tome 2, que l’aspect roman d’aventure scientifique est très intéressant (le tome 3 est une véritable allégorie du voyage de Charles Darwin sur le HMS Beagle, on assiste aux débuts du vol en dirigeable et de l’alpinisme dans le tome 5), et qu’outre une évolution personnelle de son personnage principal, le cycle montre aussi celle du statut de la femme dans cette rigide société pseudo-victorienne (accès à l’éducation, aux cercles scientifiques, droit de vote). Mais il faut aussi souligner des longueurs couplées à une fin en général précipitée dans chaque opus, un manque de nervosité ou d’action, et des personnages secondaires évanescents complètement éclipsés (à de rares exceptions) par la protagoniste.

Ce cycle restera singulier, pour ne pas dire unique, en fantasy, du fait de son mélange de roman d’aventure à fort caractère scientifique, de mise en avant d’un combat pour les droits de la femme, et de sa rationalisation du dragon (un simple animal), d’habitude un élément emblématique du côté surnaturel de ce genre. Rien que pour cette originalité, cette saga mérite d’être découverte, surtout dans un genre par ailleurs très codifié. Les amateurs d’une fantasy épique, guerrière, vigoureusement rythmée ou fortement teintée de surnaturel, passeront en revanche leur chemin.

Les Portes de la délivrance

Premier tome d’une nouvelle trilogie, Les Portes de la délivrance était très attendu par le lectorat de Peter F. Hamilton, car après des années passées dans l’univers du Commonwealth/du Vide ou celui, aux fondamentaux similaires, de La Grande route du Nord, l’auteur allait enfin proposer un contexte inédit. On pouvait donc espérer quelque chose de très différent, mais cet espoir est rapidement déçu, puisque ce nouvel univers utilise le même élément central, des portails permettant de voyager instantanément d’un endroit à l’autre, y compris sur des distances interstellaires. Et ce n’est que le début en matière d’exploitation d’idées déjà vues : outre le fait qu’il réutilise ses propres fondamentaux (menace extraterrestre, infiltration alien, les portails, équivalent des ombres virtuelles, importance des terroristes, personnage de l’enquêteur tenace, etc), Hamilton puise aussi lourdement chez d’autres auteurs, principalement Dan Simmons (maison aux pièces situées sur différentes planètes), Orson Scott Card (copie servile de La Stratégie Ender, mais en mode Young Adult), Arthur C. Clarke, David Brin ou Liu Cixin. En matière d’originalité, donc, c’est raté, même si ce point ne gênera pas ceux qui ne connaissent ni l’œuvre de l’auteur, ni celles des écrivains dont il s’inspire.

Le problème est que les défauts de ce roman ne s’arrêtent pas à un manque flagrant d’originalité : mêlant trois lignes narratives situées en 2204, dans le passé et au 51e siècle, le récit fait de la digression la règle et propose une structure très lourde, multipliant les modes de narration (première ou troisième personne du singulier) et les points de vue, voire les époques (les flashbacks se passent dans cinq périodes différentes, six en comptant le prologue). Ajoutons à cela une tendance au tirage à la ligne encore plus flagrante que d’habitude, le ton « jeunesse » pénible de la partie située dans le futur, sans oublier certains flashbacks manquant d’intérêt, et on obtient un roman qui multiplie les maladresses.

Toutefois, même conscient de ces faiblesses, on ne peut balayer d’un revers de main ce nouveau roman d’un des maîtres du new space opera : l’univers, même s’il n’est pas original, reste intéressant, voire parfois fascinant (notamment dans la coexistence difficile entre une culture classique majoritaire et une autre, post-pénurie, minoritaire), l’intrigue se fait plus prenante à mesure que l’on progresse, certains personnages (et les relations tissées entre eux) ou flashbacks se révèlent attachants. S’il ne s’agit ni de l’univers original attendu par ses fans, ni du meilleur des livres d’Hamilton, ce roman se révèle un honnête NSO — beaucoup s’en satisferont.

Un an et un jour

Le père de Jézabel était un homme convaincu : « Dieu a inventé les montres pour capter le temps et Il a inventé le temps pour punir les hommes. » Toute sa vie, cet ancien pasteur rigoriste et (trop) traditionnel de Haute-Savoie s’est passionné d’horlogerie, sacrifiant famille et fortune à cette passion. Aujourd’hui, le père de Jézabel est mort. Et, même s’il manquera peu à sa fille, cette dernière, qui s’était éloignée de lui, décide d’honorer la promesse qu’il lui a extorquée quand il agonisait : elle livrera à un ami joailler au salon de l’horlogerie de Québec le fruit des recherches paternelles, la montre Révélation.

Manque de chance, l’avion dans lequel elle s’est embarquée est détourné à cause d’une tempête hivernale. Obligée de se réfugier dans une ville isolée du nord des États-Unis, la jeune femme descend au Plazza, un vieil et immense hôtel autrefois luxueux. Le tarif est exorbitant, mais bon, pour une nuit… Et le cauchemar absurde commence : à son réveil, on lui annonce qu’elle est restée un an endormie, et qu’elle doit maintenant payer la note. Jézabel, prof de maths, n’a évidemment pas les moyens de régler le montant faramineux qu’on lui réclame. Elle est donc condamnée, sans autre forme de procès, à des travaux forcés au sein de l’hôtel. Maintenue prisonnière par un bracelet électronique de cheville, elle commencera sa peine comme femme de ménage dans les étages les plus hauts, et devra faire ses preuves tous les jours pour évoluer au sein de la hiérarchie des autres détenues, et ainsi descendre et se rapprocher de la porte de sortie. Quant à la montre, qui serait finalement sans valeur financière, elle a été réquisitionnée par l’une des directrices du personnel qui tente en vain de percer un mystère qu’elle devine…

L’idée de départ était plus qu’accrocheuse. Malheureusement, ce court roman n’est pas sans rappeler un grand bazar que croque-rait à la va-vite John Irving, avant que ne l’adapte un Wes Anderson d’humeur pour une fois sombre et je-m’en-foutiste, s’inspirant pour l’occasion d’un brin de Terry Gilliam mal réveillé un lendemain de cuite. C’est peut-être alléchant pour certains, mais la recette ne prend pas à toutes les cuissons… Dès les premières pages manquent ce grain de folie qui épice la sauce et fait qu’on en redemande, ce petit goût d’absurde dangereux qui rend accro. Le récit erre souvent sans but, sans héroïne et sans repère. Quel dommage que cette femme perdue et dupée n’ait de biblique que son prénom, qui promettait pourtant une belle allégorie quand on l’associait à la montre au nom apocalyptique ! On aimerait secouer un peu Jézabel pour la débarrasser de sa naïveté ; on se surprend à simplement ne pas l’aimer, faute de la détester, car en perdant sa liberté, elle semble aussi avoir perdu toute profondeur. Qu’elle choisisse de ne garder que le diminutif de Jazz en abandonnant peu à peu son identité est peut-être révélateur : et si toute cette histoire n’était qu’une variation improvisée sur des motifs connus ? La mélodie étrange, déconstruite et discordante d’un rêve flou ? Cela expliquerait les déséquilibres du récit, l’absence de consistance de certains personnages face à l’abondance de détails pour d’autres, cet air vaguement classique d’un système carcéral tyrannique opposé à un doute final sur la réalité des événements narrés, une recherche de sens psychanalytique… Mais l’heure tourne vite, les pages sont peu nombreuses, et la musique sans surprise se perd dans les questions laissées sans réponse, ne laissant qu’une envie : celle de remonter le temps pour rêver encore aux promesses de ce roman.

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Les Dieux lents

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